De l'électricité dans l'air

Par Bleiz
Notes de l’auteur : J'ai fini la correction (par moi-même) de tous les chapitres, j'en suis donc au stade où je veux rapidement poster tous mes chapitres pour que vous puissiez les lire. La cadence de publication va donc s'accélérer !
Bonne lecture, et comme toujours n'hésitez pas à me donner votre avis.

Récapitulons, lecteurs. À ce stade, la situation n’était pas brillante. 

Le dénommé Pierre, debout dans mon dos, me bloquait le passage à la porte. Les deux gardes du corps n’avaient pas bougé mais pas besoin d’être un génie pour voir qu’ils étaient prêts à bondir au moindre faux mouvement. Bon sang, je nous avais vraiment mis dans les problèmes jusqu’au cou. Comment pouvais-je être aussi intelligente et stupide à la fois ? Je décidais de tenter le tout pour le tout. Avec un soupir délibéré, je croisai les bras et lançai d’une voix monocorde :

—D’accord. Mettons que je vous offre mes visions. Je n’ai droit à rien en échange ? J’ai fait tout ce chemin pour savoir qui est tente de tuer mes Héros et moi-même depuis le début de la Quête. Si vous savez quelque chose, vous pourriez au moins me le dire !

—Très bien, mademoiselle, répondit-il avec un sourire vorace. Je vais vous dire ce que je sais. Pas grand-chose, en vérité : un des gars qui vous a attaqué à l’aéroport m’a contacté. Je le connais bien, il a longtemps travaillé pour moi. Maintenant, il est au service de quelqu’un d’autre, mais on ne m’a pas donné de nom. En revanche, ce qu’il m’a dit, c’est que nous serions largement payés si nous les aidions à vous mettre des bâtons dans les roues…

—C’est donc vous qui nous avez attaqué ? demanda Tristan en serrant les poings.

Le type hocha la tête et tira une bouffée de sa cigarette. Il reprit :

—Il m’a demandé de vous mettre hors services, vous et vos petits soldats. Et plus tôt que de gâcher mon temps à vous dézinguer les uns après les autres, je me suis dit que ce serait plus rapide de me débarrasser de la tête ! 

Son sourire s’élargit et il eut une sorte de rire, semblable à un sifflement, la bouche entrouverte. Je souris en retour, le maudissant un peu plus fort à chaque seconde qui passait. Quand il eut fini, il ajouta d’un air désinvolte :

—Enfin. Je n’ai pas de noms, pas d’adresse, pas de numéro de téléphone… La seule chose que j’ai, c’est un symbole. Oui, insista-t-il en me voyant stupéfaite. Le type à qui j’ai parlé avait un tatouage sur la main : une sorte d’étoile à huit branches, qui fait penser à une étincelle. Et c’est nouveau. Il n’avait pas ça quand il bossait pour moi. Je parierais un paquet que ses amis ont le même.

—Je vois… chuchotai-je, fouillant dans ma mémoire si cela ne me rappelait rien.

—Toujours est-il que leur patron vous veut, conclut-il en me pointant de sa cigarette. Seulement, je commence à me dire qu’avoir une devineresse à mes côtés, ça pourrait être bien utile…

—Ingrid, tu es contente, là ? Ça te suffit, comme info ? demanda soudainement Charlotte derrière moi.

—Oui, ça me va… répondis-je, l’esprit ailleurs.

—Parfait ! On se casse, alors.

—Vous ne croyez pas partir aussi vite, n’est-ce pas ? s’exclama le vieil homme d’un ton menaçant.

Je jetai un coup d’œil à mon amie : celle-ci brandissait son téléphone. 

—J’ai contacté le Chevalier et l’Assassin, je veux dire, les Héros. Ils seront là dans cinq minutes. Elle attrapa ma main et me tira vers elle. Un conseil : si vous voulez pas qu’ils vous refassent le portrait, laissez-nous partir avant qu’il ne soit trop tard.

—Hors de question, grogna le géant en s’approchant à pas lourds.

Il brandit une main plus grande que ma tête, prêt à m’empêcher de partir. C’est alors qu’un léger vrombissement se fit entendre ; Pierre écarquilla les yeux, avant de s’effondrer au sol dans un bruit de fin du monde. Je le regardais tomber avec stupeur, et fut plus étonnée encore de voir Tristan debout, tremblant comme une feuille, taser étincelant à la main. L’instant sembla s’éterniser, personne ne comprenant immédiatement comment cela avait-il pu arriver. Mais heureusement, Charlotte fut la première à reprendre ses esprits. Elle sauta par-dessus le corps inconscient de l’homme et ouvrit la porte d’un grand coup de pied.

—Vous attendez quoi les deux, le déluge ? Venez ! rugit mon agent, baignant dans la lumière aveuglante du soleil de midi.

J’enjambais le type à mon tour, prit Tristan par le coude et me mis à courir. Je crois bien que le vieux criait à ses acolytes de nous poursuivre, mais je n’en suis pas sûre : nous étions trop occupés à mettre de la distance entre nous et la maison délabrée pour vérifier qu’ils nous suivaient. Après cinq minutes de course effrénée, nous tombâmes sur un bus et, sans plus réfléchir, sautâmes dedans. Ce n’est qu’une fois que je repris mon souffle, avachie dans un siège, que je demandai à Tristan :

—Où as-tu déniché ce truc ? C’est pas moi qui te l’ait fourni, non ?

—Je l’ai volé- ou plutôt, emprunté à Gemma. Elle l’avait laissé traîner dans votre chambre la dernière fois. Comme je ne sais pas me battre, je me suis dit que ça pourrait être utile…

—Et c’est moi la voyante, soupirai-je. 

—En tout cas, s’écria Charlotte en lui donnant une petite tape sur l’épaule, tu t’es bien débrouillé. On s’rait morts là-dedans sinon, c’est sûr.

—Quoi ? Je croyais que t’avais envoyé un message à Baptiste et Élias ? dis-je en redressant mes lunettes qui glissaient continuellement, les maudites choses.

Mon amie secoua la tête de droite à gauche. Elle sortit son téléphone et me montra le coin gauche, en haut, de son écran :

—Je capte rien, par ici. J’aurais pu leur écrire un roman qu’ils auraient rien reçu. Non, on était foutus.

—Oh. Certes. D’un autre côté, on a enfin des informations ! Charlotte me jeta un regard blasé qui me força à concéder : OK, juste un tatouage… Mais c’est un début. 

J’appuyais ma tête contre la fenêtre du bus et fermais les yeux. Je n’étais pas une créature d’action. Mes jambes me faisaient mal d’avoir autant couru et mes poumons pesaient dix tonnes de charbons ardents dans ma poitrine. Ce n’est que quand nous fûmes presque arrivés à l’hôtel que Tristan dit d’une petite voix :

—Qu’est-ce qu’on va leur dire, aux autres ? 

Je ne répondis pas. Du Diable si j’en savais quelque chose ! M’enfin, j’improviserais une version édulcorée de notre escapade et tout se passerait bien. Je ne voulais pas de dispute, pas même de discussion : à ce moment, j’aurais échangé mon royaume pour un lit double, des draps frais et deux heures de silence absolu pour la sieste du siècle.

 

—Tiens, voilà le trio infernal ! s’exclama Gemma alors que nous entrions dans la chambre des garçons. On commençait à se demander où vous étiez passé. Qu’est-ce qui vous est arrivé pour que vous soyez échevelés comme ça ?

—Bon, bon, bon. Par où commencer ? dis-je en passant une main dans mes cheveux ébouriffés.

—On s’est fait kidnapper et c’est la faute d’Ingrid ! 

J’enfonçai sauvagement mon coude dans les côtes de Tristan. Quelle balance, celui-là ! Les visages de mes Héros se décomposaient déjà, tournant au rouge ou au blanc, quand je m’écriai :

—C’est même pas vrai ! On est juste rentrés dans une vieille maison en ruines, et il se trouve qu’il y avait des types pas nets qui ont essayé de m’embaucher à durée indéterminée…

—Je ne me sens pas très bien d’un coup, souffla Froitaut en s’asseyant lourdement sur le fauteuil.

Martin et Élias se ruaient déjà auprès de lui, l’un un verre d’eau à la main et l’autre avec un prospectus de l’hôtel en guise d’éventail. Quant à Baptiste et Gemma, ils échangèrent un regard qui me ficha la frousse. J’eus à peine le temps de battre des cils qu’ils étaient plantés face à nous. Baptiste, les bras croisés, déclara d’une voix grave :

—Pythie, tout d’abord, je veux que tu saches que nous ne sommes pas en colère. Juste déçus.

—Parle pour toi ! s’exclama Gemma en écarquillant les yeux comme s’il avait perdu la tête. C’était totalement irresponsable. Imagine ce qui aurait pu se passer ? 

Baptiste posa une main apaisante sur son épaule, la forçant à s’arrêter et à inspirer profondément. Le Chevalier reprit :

—Il a raison. Vous êtes tous des gosses intelligents, qu’est-ce qui vous a pris ? Surtout toi, fit-il en désignant Charlotte du menton. S’il y en a une qu’elle écoute, c’est toi. Pourquoi suivre de parfaits inconnus ?

—Parce qu’on cherchait des informations sur les types qui vous ont attaqués hier ! répondit avec ferveur le gratte-papier en retenant des larmes qui perlaient à ses yeux.

Les deux Héros se redressèrent légèrement et se regardèrent à nouveau, un nouvel éclat de compréhension dans leurs yeux. Baptiste se frotta le visage en soupirant tandis que le Barde, toute trace de colère disparue, nous disait :

—Vous n’auriez pas dû faire ça. C’était très courageux de votre part…

—Très stupide, aussi ! intervint Froitaut des tréfonds de son fauteuil.

—Bref. Pythie, pourquoi ne pas nous avoir appelés ? 

Elle se pencha vers moi, mais je tournai la tête. En désespoir de cause, elle fit signe à Élias de la rejoindre. Celui-ci vint et se tourna vers Tristan et Charlotte :

—Vous faites partie de la Quête autant que nous, tous les trois, mais nous n’avons pas le même travail. La Pythie nous montre le chemin, vous restez à ses côtés et nous, nous nous occupons du reste. Il faut que vous nous contactiez quand il y a du danger. Nous sommes les Héros, bon sang ! rit-il. 

Je restai muette. Si j’avais ouvert la bouche, je doute que ma réponse leur aurait plu. Je pointais Tristan du doigt et lâchais :

—Il a volé le taser de Gemma.

—C’est donc toi qui l’avais ? J’étais persuadée que c’était la Pythie, dit le Barde en récupérant promptement son arme. 

Le garçon me foudroya du regard. Pff ! Ça lui apprendrait à me balancer, cette graine de Judas. Soudain, la fatigue de la journée me rattrapa d’un coup, comme un coup de massue à l’arrière de la nuque. Je retirais mes lunettes de mon nez et en frottais les verres machinalement avec ma manche. J’allais mettre fin à cette stupide conversation sur-le-champ et aller me coucher juste après ! J’avançais de quelques pas pour me placer au centre de la pièce et déclarais :

—Écoutez, ce qui est fait est fait. Pas la peine de s’éterniser là-dessus. On a pris des risques, comme vous, et on en s’est pas plus mal sorti. Martin ouvrit la bouche pour me poser une question, mais je m’empressais de continuer : De plus, on a un indice. Apparemment, les types qui nous ont attaqués à deux reprises ont sur la main un tatouage en forme d’étoile à quatre branches, comme une large étincelle. Ça vous parle ? 

Tous me répondirent non. Je soupirai. Avions-nous vraiment frôlé la mort pour rien ?

—Les étoiles sont attachées à quantité de significations, remarqua Tristan, les yeux mi-clos. Ça va nous prendre du temps pour trouver le sens, mais rien n’est perdu ! Je commencerai mes recherches dès demain.

—Tu pourras les commencer dans l’avion, dit Charlotte en réprimant un bâillement. On décolle à dix heures, je vous rappelle !

Bon sang, ça m’était complètement sorti de l’esprit. La deuxième étape avait lieu à Granada, en Espagne, et les missions que j’avais préparées pour les Héros n’avaient pas encore mises en place. Seigneur, que de travail à faire ! Cela ne finissait donc jamais ? Bûcher jusqu’à ma mort, était-ce là mon unique destin ? Vivement la fin de la Quête que je prenne une retraite anticipée. Cela étant dit, la remarque de mon agent m’offrait l’occasion de m’éclipser. Je n’eus même pas à tenter de créer une diversion pour sortir de la chambre que Baptiste se levait et dit, récupérant sa veste abandonnée sur le coin de sa valise :

—Charlotte, Tristan, je vais vous raccompagner à votre AirBnb. 

—Excellent idée ! m’exclamai-je avec peut-être un léger excès d’enthousiasme. Que tout le monde se couche et rentre chez soi. Nous avons amplement profité de Marseille, il est temps de repartir à l’aventure !

—J’ai comme l’impression que l’aventure va continuer de nous suivre peu importe la destination… grommela Martin dans sa barbe.

Je détalai sans relever son sarcasme. Il y avait tant de choses à préparer et si peu de temps. La seconde étape allait être, je l’espérais, à la fois plus calme et plus excitante. Avec un peu moins d’assassins à nos trousses, de préférence. Mes Héros n’allaient pas en revenir !

6 Mars : Ah, lecteurs. Je crois que j’ai trouvé le sens de la vie : l’argent. Ou plutôt ce que l’argent peut offrir : le luxe. Y’a pas à dire, la première classe est un autre monde. Déjà le code couleur est bien plus agréable que le bleu et blanc habituels. On part sur du marron et du beige, qui s’accorde parfaitement avec ma robe crème. Sans parler du confort qu’offrent les sièges ! Mon dos est habitué à être courbé comme un fer à cheval, et je crois que ce dossier me redresse à lui-seul ma colonne vertébrale. Un jus de fruit dans la main droite, ma main gauche calée sous mon menton, je peux me reposer et laisser mon esprit gamberger. La sécurité a fait le tour de l’avion une demi-douzaine de fois et m’ont assuré que nous serions hors de danger pour l’entièreté du voyage. Maintenant que j’y pense, j’ai l’impression d’être restée dans cet avion plus d’une heure… mais ça n’a aucun sens, l’Espagne n’est pas si loin. Je dois être vraiment fatiguée, pour ne plus saisir la notion du temps. J’entendis alors des pas feutrés se rapprocher de mon fauteuil et quelqu’un me demander à voix basse :

—Pythie ? Vous êtes réveillée ?

—Élias ! répondis-je en m’étirant. Quoi de neuf ?

Il me sourit avec ce calme qui ne le quittait jamais vraiment et s’accroupit pour me faire face. 

—Pas grand-chose. Je voulais juste vous remercier pour les billets d’avion…

—Oh, remercie Charlotte. C’est elle qui s’est chargée de tout !

—Je voulais aussi vous dire encore à quel point j’étais heureux de faire partie de la Quête. Qui eut cru que cette aventure nous emmènerait aussi loin !

—Ce n’est pas une si grande distance… murmurai-je distraitement, portant mon verre de jus à mes lèvres.

—Tout de même, insista l’Assassin aux yeux brillants. Je n’étais jamais allé au Nicaragua avant ! 

Mon corps entier se crispa d’un coup. Mes muscles se tétanisèrent et je sentis ma main serrer le gobelet de plastique un poil trop fort. Il avait dit quoi, là ? Je répétai lentement :

—Le Nicaragua…

—Oui, Granada, au Nicaragua ! J’ai vu quelques photos. Ça a l’air très coloré, très vivant. J’ai hâte d’y être.

—Mmm, bien sûr. Excuse-moi un instant, tu veux ? dis-je en me levant de mon siège. J’ai besoin de discuter avec Charlotte… urgemment ! 

Sans plus de cérémonie, je le laissais planté dans le couloir. Je zigzaguais entre les passagers et les hôtesses de l’air jusqu’à trouver mon maudit agent. Je m’arrêtai en face de son siège et sifflai :

—Charlotte Marchand !

—Quoi, j’ai fait quoi ? demanda-t-elle aussitôt, sur le qui-vive.

Je jetai un coup d’œil à droite, à gauche, pour vérifier que personne ne nous écoutait, avant de me pencher et de murmurer avec hargne :

—Pourquoi as-tu acheté des tickets pour l’Amérique du Sud ? 

—Qu’est-ce que tu racontes, encore, râla Charlotte en retirant ses écouteurs pour de bon. J’ai pris des billets d’avion pour Granada, comme tu m’as dit.

—Oui, Granada en Espagne, pas Granada au Nicaragua ! chuchotai-je, sentant ma voix monter dangereusement dans les aigus. 

Charlotte écarquilla les yeux et sa mâchoire se décrocha. Nous nous fixâmes l’une l’autre pendant une poignée de secondes, moi me retenant de lui faire avaler sa natte, elle réalisant l’ampleur de sa bêtise.

—…Oh.

—Oui, « oh » ! On peut dire ça, oui ! persiflai-je avec un haussement de sourcils.

Cette fois, c’était la fin. J’étais complètement foutue. Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir faire en Amérique du Sud ? Pas étonnant que le vol dure si longtemps, on partait à l’autre bout du monde ! C’était à s’arracher les cheveux. Je pouvais sentir les problèmes à venir apparaître dans mon esprit comme des bulles, explosant dans un bruit de funeste fanfare. Foutue ! J’étais foutue ! À jamais on me connaîtrait comme la devineresse qui savait démêler les fils du future, mais pas ceux de l’aéroport. Je n’avais même pas songé à regarder mon billet avant de m’installer dans l’avion. Urgh, quelle idiote ! Toujours assise, Charlotte me murmura en effleurant mon avant-bras :

—Ça va aller… Ça doit pas être si compliqué à arranger, comme problème. Face à mon silence, elle tenta autre chose : Après tout, le Nicaragua, c’est un peu pareil que l’Espagne, non ?

—Marchand, je me retiens très fort de ne pas te jeter de l’avion. Ne me fais pas changer d’avis. 

Elle referma la bouche et hocha la tête sans un mot. Au moins, elle avait la grâce de paraître gênée. Soudain, Tristan, dont j’avais complètement oublié l’existence, se joint à la conversation :

—Ingrid, on peut rien faire maintenant. On est coincé dans le ciel. Va te rasseoir, et on trouvera une solution à l’atterrissage !

—Il sera bien trop tard, à l’atterrissage ! chuchotai-je avec rage.

Pourquoi ne comprenaient-ils pas ? On allait arriver dans un pays inconnu, avec une langue qu’aucun de nous ne parlait, sans hôtel et sans but !

Non, non, je ne pouvais pas me laisser abattre. J’allais trouver une solution, comme d’habitude. Mieux encore, j’allais utiliser le temps qu’il me restait pour réfléchir à un plan de secours. J’étais la Pythie, bon sang ! Évidemment que j’allais m’en sortir comme une chef !

Je suis à présent à l’aéroport de Managua, au cœur du Nicaragua. La chaleur est étouffante et une sorte d’humidité rentre dans le bâtiment par intervalles, au rythme de l’ouverture des portes automatiques et des passagers. Nous nous trouvons à une heure et demie de distance de Granada et malgré les vingt heures et quelques de notre voyage, je n’ai pas d’idée. Ou plutôt, disons que je n’ai pas trouvé de moyen qui me permette de garder le secret et de garder la face. Je suis dans une impasse. Et à voir les mines déconfites de mes deux acolytes, ils n’ont pas eu beaucoup plus d’inspiration… 

Tant pis ! Dans des moments critiques comme celui-ci, il fallait laisser sa fierté de côté. J’allais devoir utiliser mon arme secrète. Le prix à payer serait dévastateur mais c’était un sacrifice nécessaire. Je m’éloignai nonchalamment du groupe qui s’étaient assis à la table d’un café hors de prix et, et, une fois à bonne distance de mes Héros insouciants, je dégainai mon téléphone.

—Allô, maman ? J’ai un problème.

—Dis-moi que personne n’est mort, s’il te plaît, me dit-elle avec un soupir grésillant.

Je tapotai l’arrière de mon téléphone dans l’espoir d’améliorer la qualité du son, sans succès. Sa voix était un peu hachée et je n’étais pas certaine que mon forfait tienne le coup, mais entendre ma mère me soulagea de façon inattendue. J’inspirais un coup avant d’expliquer ma situation avec précaution. Une fois finie, il y eut un silence… comment dire ? Rempli de déception, sans surprise toutefois ? De colère retenue et d’inquiétude, il me semble ? Un peu de tout ça, sans doute.

—Ingrid Karlsen, tu me donnes des cheveux blancs. Comment avez-vous pu vous tromper de destination comme ça ?

—Maman, je ne sais pas, mais c’est trop tard ! Il y a urgence, j’ai besoin de conseils. Je ne sais pas quoi faire. S’il te plaît, maman…

—D’accord, ma chérie, ne t’inquiète pas. On va trouver une solution.

—Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda mon père, sa voix presque inintelligible.

Ma mère lui raconta toute l’affaire en quelques mots. Il s’exclama alors :

—Mais je connais quelqu’un là-bas ! Il pourrait les héberger, je pense.

—C’est pas vrai ? Dis-moi que c’est vrai ! m’exclamais-je en m’accrochant au téléphone à deux mains.

Du coin de l’œil, je voyais que mes amis m’observaient, de plus en plus curieux. Je leur tournai le dos et insistais en baissant d’un ton :

—Papa, ne me donne pas de faux espoirs. J’ai cinq Héros, deux assistants et moi-même à loger. 

—Oh, c’est pas la place qui lui manque. Sa voix devint brusquement plus claire et plus forte ; il avait dû récupérer le téléphone. Je vais l’appeler. Il me doit une faveur, de toute façon, donc il ne refusera pas. Toi et tes amis, prenez le bus pour Granada. Il y a une heure de trajet, non ? Il vous attendra à l’arrivée.

—Papa, tu me sauves la vie. Dès que la Quête est finie, je te filerai ces tickets pour la croisière que tu voulais faire avec maman ! promis-je en me retenant de sautiller sur place.

Une fois l’appel terminé, je retournais vers mes compagnons de voyage, la tête haute. Tristan donna un coup de coude discret à Charlotte en remarquant mon changement d’attitude, et ils semblèrent se détendre tous les deux. Ils avaient compris que j’avais trouvé une solution. J’ouvris les bras en grand et déclarais :

—On peut y aller ! Il y avait un léger souci avec le logement. L’hôtel que Charlotte avait réservé est malheureusement… impossible d’accès, pour le moment. Ne vous en faites pas, je nous ai trouvé un endroit où vivre pour le reste de la seconde Étape ! Il ne nous reste plus qu’à attendre notre hôte à l’extérieur.

—Oh, très bien, fit Gemma en se levant. En revanche, j’avoue être surprise : je m’attendais à plus de caméras… À Marseille, c’est tout juste si les journalistes nous laissaient respirer. Quoique je ne vais pas m’en plaindre. 

J’esquissai un sourire. Qu’ils profitent de ce calme avant la tempête. Les missions que j’avais organisées pour l’Espagne tenaient toujours : je n’avais qu’à relocaliser. Et après ça, vous pouviez être sûr que nous récupérerions une certaine couverture médiatique. Après tout, la vraie raison pour laquelle personne ne nous attendait était le fait que nous n’avions pas prévu d’être ici. Que puis-je dire, la vie est pleine de rebondissements

L’idée de rencontrer un ami de mon père me rendait curieuse : à quoi ressemblerait-il ? On ne dirait peut-être pas comme ça, mais mon père est assez excentrique. Entre sa drôle de personnalité et ses horaires de travail infernaux, je n’aurais jamais pensé qu’il avait des amis. 

Je piétinais donc d’impatience. Au bout d’une heure, nous nous étions repliés à l’intérieur tant la chaleur était intense. Nous nous décidâmes à ressortir lorsque je reçus un message de mon père me disant que son ami nous attendait dehors. Je fonçais dehors et fouillais immédiatement le décor du regard en quête de notre hôte. Il y avait deux femmes âgées qui papotaient avec véhémence, une famille avec plusieurs gosses plus jeunes que moi… 

—Ce serait pas lui, là-bas ? suggéra Martin en pointant du doigt un homme, à moitié dissimulé derrière un arbre.

Comme s’il nous avait entendu, l’individu tourna la tête et sursauta en s’apercevant que nous le fixions. Il sembla hésiter un instant, puis décida de sortir de sa cachette. Se balançant légèrement d’un pied à l’autre, il n’avait de toute évidence aucune intention de venir vers nous. Bah, comme disait l’autre, si la montagne ne vient pas à Mahomet ! Je fis un geste à mes amis et nous nous dirigeâmes vers l’homme. Une fois face à lui, je lui dis de mon ton le plus sympathique :

—Excusez-moi, monsieur ? Je m’appelle Ingrid Karlsen. Mon père-

—Oui, il m’a appelé. L’homme posa enfin son regard sur moi, avant de le détourner presqu’aussitôt. Tu lui ressembles un peu. 

J’acquiesçai avant de me tourner vers mes Héros et de les présenter :

—Voici mes amis : Baptiste, Gemma, Martin, Élias et M. Froitaut. Je montrais ensuite mes deux amis, ainsi que Tristan et Charlotte.

—Ravi de vous rencontrer, monsieur, déclara mon professeur en lui tendant la main.

—…Enchanté. Appelez-moi Amos, répondit-il sans la serrer.

Je voyais bien que les autres étaient choqués de son étrange attitude, mais je n’étais pas étonnée. Je vous l’avais dit, que ce serait un hurluberlu ! D’ailleurs, ça se voyait juste à sa tête. Il était plutôt grand et avait laissé ses cheveux pousser jusqu’à ses épaules, en longues boucles blanches. Il avait une barbe aussi, bien taillée, et d’étranges yeux perçants d’une nuance de marron que je n’avais jamais vue auparavant. Ses yeux étaient par ailleurs à moitié dissimulés derrière des lunettes de soleil noires. Sa tenue était originale, aussi : deux grosses perles en boucles d’oreille, une chemise hawaïenne aux couleurs aveuglantes et une pantalon brun, en lin je crois, car le tissu paraissait très léger. En somme, comme je l’avais prédit, un ami digne de mon père ! 

Dans une vaine tentative de me débarrasser de ce nuage de gêne qui menaçait de s’installait, je plaisantai :

—Une chance qu’on vous ait repéré, à cette distance ! Si on ne vous avait pas remarqué, on aurait sans doute dû faire demi-tour ! 

Il cligna des yeux dans ma direction et pendant une fraction de secondes, je me dis qu’il avait peut-être espéré ça. M’enfin, impossible ! N’est-ce pas… ? Je restai donc là, la bouche entrouverte dans un sourire forcé et désespéré, jusqu’à ce que Gemma intervienne :

—M. Amos, le voyage a été très long. Quand pourrions-nous partir ?

—Maintenant, répondit-il du tac au tac.

Ce fut le début d’un nouveau voyage en voiture, silencieux au possible cette fois. Entassés dans sa Méhari blanche, seul mon professeur eut le luxe d’un siège : nous autres, pauvre jeunesse, durent se contenter de l’espèce de coffre ouvert à l’arrière. Heureusement que nous voyagions léger ! Il n’y avait pas la place pour une seule valise, alors huit ! Nous dépassâmes Granada rapidement. Il devait vivre en dehors de la ville. Rien d’étonnant, avec un caractère pareil. Je fus soulagée d’entendre notre hôte parler enfin, une demi-heure environ plus tard :

—Nous sommes arrivés. 

La voiture s’arrêta et il en sortit. Je relevais la tête pour la première fois depuis le début du voyage et, alors que je m’apprêtais à le remercier, ma voix s’éteint. J’avais le souffle coupé. Où diable pouvions-nous être ?

—Bienvenue à la villa Guardabarranco. 

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