Dans les nuages les rêveurs trouvent la lune

Notes de l’auteur : Ceci est une nouvelle née à la suite d'un défi sur l'Atelier des Nouvelles 2.0 : écrire une nouvelle sur le thème de l'espace (libre) avec des contraintes. Ces dernières sont : insérer les mots "astrophobie", "pourpre", "fissuré".

Mai 2041, centre-ville de Lyon

— J'ai retrouvé des écrits de mamie Carine pendant le déménagement. Je pense qu'il s'agit de romans sur le cosmos. Au fait, ça risque de couper, j'entre dans le métro. 

...

— Non, je ne vois pas d'amis ce soir, pourquoi ?

...

— Je ne me renferme pas ! Arrête de culpabiliser. C'est une bonne chose que tu aies mis de l’espace pour estomper tes souvenirs. N'aie pas peur d'exister, toi aussi. Si tu veux, pour mon jour de repos demain, j'amènerai les livres à tante Mathilde, elle aura plus l'occasion de les lire et ça nous fera de la compagnie à toutes les deux.

...

— Mais je vais bien ! Tu crois que je peux m'attarder sur des broutilles ? Ce n'est rien une rupture, surtout pour une directrice d'hôpital. Je vois tellement pire... Tu sais, week-end ou pas, la fatigue est là et j'ai encore des cartons à déballer. Certains datent de mon départ de la maison, tu imagines ! Ça fait quoi, vingt ans ?

...

— Papa ?

Un bip retentit.

Suite à sa rupture, Camille a déménagé. Cependant, elle n’a jamais avoué à son père que sa rupture datait du même moment que le décès de sa mère. Il n’aurait pas osé partir à l’autre bout de la France, ce qui est primordial pour son bien être.

Dès qu'elle franchit la porte d'entrée, la directrice retire ses escarpins et les lâche au milieu du couloir. La femme balance tout : sac, veste, chapeau. D'un agacement manifeste, elle fronce les sourcils, se pince les lèvres. Ni une ni deux, la jupe de son tailleur tombe sur le sol. Apaisée, elle relâche le ventre, souffle, puis se dirige vers la cuisine. Un demi-pichet d'eau la rafraîchit, il lui fallait au moins ça. Cependant, quelque chose ne tarde pas à lui donner la chair de poule. Une tentation lui fait honte : le grand cru de sa crémaillère. Elle se permet un verre de vin. Un deuxième. Allez, trois. Dans le flou, c'est peut-être plus. La bouteille est vide, le rangement l'attend. Oh, ça glisse ! En position de surfeuse, sa silhouette laisse aller son collant de soie contre le carrelage, jusqu'à l'escalier. Après tout, qu'ont-ils à s'inquiéter pour moi, les autres ? Être seule, c'est drôle. Qu'ils s'occupent d'eux. À l'étage, la voilà de retour aux déballages. 

C'est le moment de s'attaquer aux plus vieux souvenirs. Ce carton date de son départ du nid familial. Tout ce temps au fond d'une cave… Il y a vingt ans, elle rejoignait Paul. Y penser lui hérisse ses poils. La pire décision de sa vie. Vingt ans de bluff. Quelle naïveté. D'un pincement au cœur, elle reconnaît la délicatesse de l'écriture de sa mère « À Camille ». Dedans, un carnet l'interpelle. Elle le laisse de côté, il faut faire vite. Suite à un long bâillement, Camille décide finalement de changer de programme. L'efficacité ne sera pas au rendez-vous. Une couverture en cuir brun d'un lissage imparfait, gravé par de petites traces en formes d'étoiles, de cœurs. À l'intérieur, des textes manuscrits. Une calligraphie maladroite, quelques gribouillages. Deux ou trois esquisses représentant des planètes, des astres. Sur la plupart des pages, chaque coin est coloré en rose, jaune, orange ou bleu. Tentée de relire son propre calepin abandonné il y a plus de vingt ans, Camille, relève ses genoux pour poser son postérieur par terre. 

« Cher journal, nous sommes le 2 mars 2021. Sujet du jour : grand moment, je viens de présenter Paul à ma famille.

Je revois le soulagement qui marque leur visage lorsqu'enfin je leur annonce ce qu'ils semblaient tant attendre. Un petit-ami. C'est fou, ce que ça peut les impacter. Je ne comprends pas, ce sont des futilités pour eux. Cela ne concerne que moi, personne ne s'est demandé si ça me plairait de vivre le cliché vieille fille avec mes chats et mon thé à heure fixe. Quelle importance, sinon le regard des autres, l'envie de petits-enfants à choyer, ou l'inverse ? Égoïsme. L'amour n'est pas une course contre la montre, ni une procédure à suivre. C'est absurde. Je n'imagine pas si j'avais osé leur faire rencontrer une femme... Même débat. 

Après le repas avec Paul, inutile de consulter ma famille pour un débrief. Les jugements défilent à haut débit, sans que j'ai le temps de réaliser que je ne le souhaite pas vraiment. Papa me confie qu'il le trouve « bien ». Je ne comprends pas exactement la signification. Il reprend, ma moitié semble avoir les « pieds sur terre ». Cela compense avec moi, la grande rêveuse, toujours dans la lune…  »

Si j’avais su... La balance entre nos deux caractères n’a jamais été équilibrée. Le contrôle de sa haine lui permet de l’estomper. J’ai assez souffert. Camille prend un temps pour assimiler tous les souvenirs qui refont surface. Des dessins de nuages, d'étoiles habillent la page. Un sourire tend à se former sur son visage.. Elle avait oublié cette partie d’elle. Cela fait si longtemps qu’elle n’est plus comme ça. L'émotion la submerge, ses yeux brillent. Sa tête commence à tourner, la pièce bouge dans un axe elliptique. La femme pose son carnet avec toute la minutie dont elle se sent capable de faire preuve à ce moment. Bien-sûr, elle est loin de ses intentions gracieuses, mais personne ne sera là pour le constater, alors, quelle importance. Le carnet reste intact, c'est le principal. Ce soir, Camille vit ses retrouvailles avec sa personnalité. Elle pensait tout avoir à gagner à masquer son naturel. Paul n'aimait pas son côté rêveuse, et il fallait coller à l'image qu'elle souhaitait assortir à lui. Après tout, elle cherchait à réduire la distance entre la terre et les nuages. À l'époque, elle aurait été capable de tout par amour, ou le regard des autres. Même changer. Enfin, seulement en vitrine, elle le réalise ce soir.

*

— Voilà une binouze pour le blues, et un joint pour plus de soins !

Camille apprécie de rendre visite à sa tante Mathilde, qui a toujours la pêche. Elle ne lui rappelle pas trop sa mère et ne manque pas d'humour. C'est une des rares qui ne se permet jamais de lui faire remarquer qu'elle n'a pas d'amis à cause de Paul qui l'accaparait toutes ces années. À lui répéter combien ça doit être difficile de perdre sa mère et de se faire tromper, devant ses yeux, dans sa propre voiture le soir où elle comptait filer aux urgences superviser les soins. Elle n'a pas envie de ça, quand elle choisit de passer son temps avec quelqu'un pour se changer les idées. Puis, Mathilde était en deuil aussi, sa sœur l'a quittée.

— Merci Maty, je ne fume pas, tu sais bien. 

Comme à chaque fois, sa tante trouve comme prétexte la flemme de ranger pour l'entamer. 

— Alors, montre-moi tes trouvailles. 

Un premier livre sur la table. Un second, puis trois. Les titres indiquent LE RÊVE. Des sous-titres mentionnent « TOME I : la Nébuleuse Pourpre », « TOME 2 : Le Ciel Fissuré », « TOME 3 : Astrophobie ». Le tout signé Carine Blanc. Les couvertures laissent à désirer, mais tout l'intérieur est manuscrit.

— Pas sûr que tu aies la foi de l'éplucher, Maty...

— Je ne vais rien éplucher du tout. On va les lire ensemble, cet après-midi. 

Elle connaît bien Mathilde et n'a pas besoin de s'y reprendre à plusieurs fois pour comprendre son regard des plus sérieux. 

*

Le soleil nocturne a déposé ses rayons sur la lune, qui scintille dans la nuit. Camille regarde le ciel, dégagé depuis sa terrasse, d'un nouvel œil. Les étoiles lui semblent nettes. Le réchauffement climatique rend les nuits douces. La température extérieure avoisine les 21 °C. Allongée sur un transat, pour la première fois, elle se permet de prendre le temps de méditer. Les textes des romans lus aujourd’hui ne sont pas de la fiction, mais des pensées. D'abord, le tome 1, « la Nébuleuse Pourpre ». Carine a découvert la Nébuleuse d'Orion lors de son voyage dans l'hémisphère Nord, en Islande. C’est l’une des plus lumineuses, visible à l’œil nu. Ce mélange de poussières interstellaires, de gaz rares ou de plasma, forme une fumée rougeâtre-violacée époustouflante. C'est ainsi qu'elle décrit le début de son amour pour l'espace, son envie de découvertes. Plus généralement, elle explique que tout Homme connaît un jour sa propre nébuleuse pourpre, à un moment de sa vie. Le tome 2, « Le Ciel Fissuré » expose la fissure entre la Terre et le Cosmos. L'ouverture, le voyage vers la lune, l'exploration de l'Homme en général. Les grands rêveurs ont cette soif de découverte, ils profitent de leur attirance pour faire travailler leur imagination dans l'art. Enfin, « l'Astrophobie » est un blâme. Un mélange de plusieurs profils. Certains se cantonnent à ce qu'ils connaissent et restent très « terre à terre ». Ils ne cherchent pas à s'intéresser à l'univers. Camille pense à Paul. Le pire, c'est quand les curieux développent une astrophobie. Ces derniers polluent la galaxie, ne se soucient pas des répercussions de leurs expéditions. À cause d'eux, l'Homme ignore si les fumées pourpres que l'on observe dans le ciel sont naturelles ou si c'est juste un satellite qui explose. L’émerveillement se transforme en une crainte, un malaise. 

Camille se relève pour s'asseoir. Elle tourne la tête, pensive, puis observe son verre de vin rouge non entamé, posé sur la table. Boire, une façon facile de forcer les choses pour raviver la flamme qui brûle au fond des rêves. Ceux-ci, cachés depuis tant d'années. Elle ne se laisse pas tenter et se lève. Le journal intime dans les mains, elle ajoute un paragraphe à la suite du texte lu la veille. 

« Les lois de l'espace nous dépassent, mais sommes-nous rassurés lorsque l'on se cantonne à ce que l'on connaît ? Je ne saisis pas, qui a le plus les « pieds sur terre » ? Le « terre à terre », ou celui qui est « dans les nuages » ? Sans passer par les cumulus, nous ne saurons rien de ce qui s’y passe. L’imagination régit les plus grandes découvertes. Les rêveurs sont indispensables. »

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Pouiny
Posté le 19/04/2021
Bonjour ! J'adore ce jeu d'écriture par contrainte avec des mots imposés, ça peut donner des résultats tellement différents ! Pour moi, là dedans le défi c'était "astrophobie" et tu t'en es bien tiré !

J'avoue que j'ai un peu de mal à lire les textes qui sont entièrement en gras ^^' Mais j'ai beaucoup aimé cette histoire. Tout le jeu sur la rêverie est bien amené, et ce que tu fais avec cette fameuse astrophobie est très intéressant ! Bravo ^^ Néanmoins j'aurais peut être espacé un peu plus des paragraphes pour marquer une différence plus nette entre ce qu'elle a écrit dans son journal et le reste du récit, que ça m'a été un peu confus !
Ptitsourir
Posté le 20/04/2021
Merci beaucoup pour ton commentaire ! Oups pour le gras, je n'avais même pas vu qu'on pouvait régler ça, j'avais posté mon texte d'origine sans régler cet aspect, je viens de changer :). Merci pour ton avis et tes conseils, ça me fait plaisir, je ne cherche qu'à faire mieux :).
Ptitsourir
Posté le 20/04/2021
J'aimerais ajouter une petite question, je comprends cette nécessité de séparer la partie avec le journal, mais à part les guillemets, comment pourrais-je espacer plus que cela ? Mettre deux fois à la ligne au lieu d'une par exemple ?
Pouiny
Posté le 21/04/2021
Deux fois à la ligne, je pense que ce serait pas mal, ça ferait une vraie rupture :) enfin, de mon avis !
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