Corrigez-moi cette orthographe, soldats !

Cela se déroula il y a quelque mois, dans le confort intime d’une voiture familiale, sous la chaleur d’un juin californien et au sortir de la salle de classe de Timothée Jenkins. Le jeune homme venait d’avoir vingt-et-un ans, et avait été particulièrement heureux de constater que sa mère était venue le chercher en voiture.

Timothée entra dans le véhicule, tout excité à l’idée d’avoir un superbe cadeau, mais ne fut confronté qu’au visage inquiet de sa mère. « Qu’est ce qu’il y a, Maman ? demanda-t-il, légèrement méfiant.

— Le principal m’a appelé. Tu as encore… posé des problèmes…

— Vraiment ? »

Timothé avait l’air sincère. Il ne se rappelait de rien en particulier, et se demanda si sa mère n’était pas en train de faire monter le suspens pour son cadeau d’anniversaire. « Ça ne me dit rien, assura Timothée.

— C’est ce que je pensais, soupira sa mère. Encore tes problèmes de gestion d’anxiété et de stress. On en a parlé avec le docteur.

— Le docteur ? Quel docteur ?

— Oui, il m’avait prévenu que tu ne te rappeleras de rien. 

— Oh, je vois, commenta Timothée, pensant que le cadeau avait intérêt être à la hauteur de l’attente.

— Le docteur est sur la banquette arrière, si tu veux lui parler. »

Timothée se retourna, et découvrit qu’il y a avait effectivement un homme portant une charlotte, un masque et une blouse de chirurgien, assis confortablement sur la banquette arrière et lui faisant coucou. Timothée et le docteur se regardèrent sans mot dire, puis il se tourna vers sa mère et marmonna : « Je n’ai rien à lui dire en particulier… 

— Dans ce cas vous pouvez partir Docteur, se contenta de dire sa mère. Merci pour votre présence. »

Le docteur sortit alors de la voiture, grommelant « Bordel, ça fait depuis trois heures que je poireaute ici » et Timothée commença à penser que c’était un bien étrange anniversaire. « Maman, c’est tout ? Tu… n’as rien d’autre à me dire ?

— J’en ai parlé à ton père. Il m’a dit qu’il y avait un moyen de mieux apprendre à gérer ton stress. C’est juste… une méthode un peu intense…

— Mon père ? Mais… tu m’as dit qu’il est mort avant ma naissance en combattant les nazis dans la guerre du Vietnam ! 

— J’ai menti. D’ailleurs, ton père est sur la banquette arrière, si tu veux lui parler. »

Timothée se retourna et, effectivement, un homme était assis confortablement sur la deuxième banquette arrière. Comme il était petit, Timothé ne l’avait pas remarqué tout de suite. Il l’examina plus en détail, et remarqua qu’ils partageaient de nombreuses similarités physiques. Timothée sentit les larmes lui monter aux yeux, et balbutia : « Papa ?

— Bonjour, fiston, répondit simplement celui-ci.

— J’ai… tellement de choses à te dire…

— Pas tout de suite, l’interrompit sa mère. Richard, tu peux partir maintenant. Tu as ton avion à prendre. »

Et Richard Jenkins quitta la voiture en claquant la porte, marmonnant « Comment il s’appelle mon fils, déjà ? » et la mère fixa intensément Timothée. On pouvait voir des larmes perler son regard maternel. « Timothée, ton père a proposé que tu fasses un service militaire, du moins pour quelque temps.

— Un… service militaire ?

— Oui. Là tu pourras apprendre des valeurs sûres comme l’entraide, l’acharnement, la discipline, la combativité…

— Mais… je pars quand ? s’enquit Timothée, alors qu’il comprenait que le cadeau d’anniversaire de cette année ne sera peut-être pas un nouveau Lego Star Wars.

— Dès aujourd’hui. J’ai pensé que tu aurais préféré partir durant tes vacances d’été, pour bien garder tes cours libres.

— Merci maman…

— Si tu as des questions, tu peux les poser à ton futur commandant Gilles Hobbson, qui est dans le coffre. »

Un silence d’enterrement passa, et Timothée se retourna lentement, regardant le coffre, tout à l’arrière de la voiture. Il s’attenda à tout moment voir une tête en sortir. Rien ne se passa. Alors Timothée oeilla sa mère qui essayait de contenir ses larmes. Elle ajouta sobrement : « Je viens de te faire une blague, fiston.

— Oh, se contenta de répondra Timothée.

— Un commandant n’a pas le temps d’attendre dans le coffre d’une voiture, voyons.

— Ah.

— Je suis désolé. Je pensais qu’une plaisanterie pourrait détendre l’atmosphère.

— Oh.

— Le commandant est sous ton siège. »

Et Timothée baissa lentement la tête, le regard dirigé vers ses pieds. Effectivement : la tête sévère d’un homme dans la cinquantaine dépassait le siège, pile entre les pieds de Timothée, le regardant fixement.

Le commandant Gilles Hobbson déclara avec tout le sérieux du monde : « Bien le bonjour, soldat Jenkins. C’est un honneur de vous rencontrer. J’ai hâte de vous avoir sous mon aile. Par ailleurs, votre mère m’a prévenu : joyeux anniversaire. Voici un Légo Star Wars pour vous. »

 

 

« Nou le tenon Vené avec pl1 d’argen o sud 2 la vil » parvint à lire le commandant Gilles Hobbson. Dans la chambre, tout le monde s’était mis en cercle, cherchant à voir ce qu’il y avait d’écrit sur le message des malfaiteurs. Tout le monde retenait son souffle.

Hobbson soupira, une boule à la gorge, l’émotion faisant trembler ses mains. Inès ne put s’empêcher d’éprouver de la pitié pour ce voyeur psychopathe, et chercha à le consoler : «  Je suis vraiment navré. C’est horrible…

— Merci de votre compassion, mademoiselle, répondit Hobbson. Il est vrai que c’est terrifiant. Jamais n’ai-je vu un orthographe aussi navrant. »

Tandis qu’Inès eut un temps d’arrêt, le soldat Almarov s’avança : « Chef ! Que devons-nous faire ?

— Alerte générale ! Soldat Alamarov, appelez le QG pour leur demander des renforts. Je veux plusieurs escouades de sauvetages et plusieurs véhicules patrouillant la ville. Soldat Falk ! Allez interroger les passants dans la rue et au rez-de-chaussée, peut-être ont-ils des informations intéressantes sur ces terroristes. Sergent Thomas, Mademoiselle, restez avec moi, je termine d’appeler mon mari.

— Chef, s’enquit Thomas, il y a un problème !

— Quoi donc ?

— Les terroristes n’ont pas précisé le lieu de rendez-vous ! »

Tout le monde se figea. Le commandant relut la lettre, puis jura : « Ils sont forts, très forts…

— Que voulez-vous dire ? s’inquiéta le soldat Almarov.

— Ils ne disent rien, comme ça ils savent parfaitement que nous allons disperser toute nos forces dans la ville. Nous avons affaire à des professionnels... »

C’est à ce moment que le propriétaire entra en trombe dans la chambre, essoufflé, tenant une lettre dans la main. Il reprit son souffle, puis parvint à articuler : « J’ai reçu un autre message. »

Sans attendre, le sergent Thomas lui arracha la lettre des mains et lut à toute vitesse tandis que tout le monde retenait son souffle à nouveau : « Oups, excusé nou, ons a oublié 2 metre le rdv voici l’adres »

Alors que le propriétaire quitta la chambre, le sergent Thomas releva la tête, les yeux pétillants : « Chef ! Je connais cet endroit : c’est un bain turc très réputé. Tu t’en rappelles ? demanda-t-il alors à Inès.

— Comment l’oublier ? Nous n’avions pas d’argent pour payer, alors on a du se cacher sous l’eau…

— C’était les meilleurs huit heures de ma vie… compléta Thomas.

— Oh mon dieu, ils sont très forts ! s’insurgea le commandant. Dans un bain turc, nous sommes obligés de nous mettre tout nu, sans armes ! Nous serons vulnérables, sans parler de la gêne d’être complètement dénudés face à des inconnus.

— Les monstres ! » ponctua le soldat Almarov, qui avait très honte de son corps.

Inès se retint de préciser qu’ils avaient été tous nus en sa présence, mais préfera se concentrer sur ce qui était le plus important. Avec un peu de chance, elle pourra enfin se débarasser d’eux : « Monsieur Hobbson, qu’allez-vous faire ?

— Nous n’avons pas d’autre choix : partons tous à ce bain turc le plus vite possible. Pas le temps d’attendre des renforts ou de prendre des maillots de bain. La vie du soldat Jenkins en dépens.

— Surtout lorsqu’on prend en compte ses problèmes de stress, précisa le soldat Falk d’un air attéré.

— Allons-y, soldats !

— Excusez-moi, les interrompit Inès. Je suis pratiquement sûre qu’ils ont mentionné une somme d’argent… »

À nouveau, tous se figèrent. De consternation, le soldat Almarov se frappa le crâne avec sa paume : « Merde ! Nous sommes piégés ! Ils n’ont pas indiqué s’ils veulent un paiement en liquide ou par chèque !

— Surtout le fait qu’ils n’ont pas précisé la somme… ajouta Inès en chuchotant, très fatiguée.

— Ne nous décourageons pas, soldats ! éructa le commandant. De toute évidence nous avons affaire ici à la crème de la crème, les Mozart des terroristes, les Licolns des criminels. Tout me parait clair : ils ont volontairement omis la somme pour nous embrouiller.

— Enfin, de tous façon, on a pas un kopeck, glissa discrètement Thomas.

— Chef ! Pensez-vous que leur terrible orthographe est aussi une technique de déstabilisation ?

— Très bonne observation, soldat Falk ! Faîtes-moi 10 pompes, c’est cadeau ! »

C’est à ce moment que le propriétaire entra de nouveaux dans la chambre, trempé de sueur et soufflant comme une climatisation astigmate. Il tenait une nouvelle lettre dans sa main. « J’ai… un nouveau… message… » parvint-il à dire avant que le soldat Almarov ne lui arrache le message des mains. 

Il commença à lire, et son regard s’immobilisa de terreur : « Chef ! cria-t-il.

— Qu’est-ce qu’il y a, soldat ?

— Je ne sais toujours pas lire ! »

Le soldat Almarov donna la lettre à Thomas, puis commença à faire une série de pompes. Le sergent Thomas grommela « Pourquoi je fais ça, déjà » puis commença à lire : « Mes chers non compatriotes. Je vous prie avant tout de m’excuser de l’orthographe désolant de mes collègues. Nous n’allions que rarement en cours —en même temps, le projecteur ne marche jamais—  de ce fait je vous prie de nous excuser. Quant à la somme demandée, nous demandons, si cela ne vous dérange pas, environ cent mille dollars. Vous comprenez, le salaire des employés, le temps consacré à l’affaire, les matériels nécessaires à la torture, tout cela coûte assez cher. Si cela vous dérange, nous sommes ouverts aux négociations et prêts à descendre les prix à deux cent mille. Cordialement, un bien humble malfrat qui espère avoir de vos retours sous peu. »

— Soldats ! hurla Hobbson, rageur. Appelez-moi le quartier général à nouveau ! Je veux tous les hommes nécessaires, toutes les armes à disposition. Nous allons raser ces malfrats !

— Bien dit, chef ! suivit le reste de l’escouade

— « PS : je vous prierai de ne pas venir ni trop nombreux ni armés. Vous comprenez que ce bain turc ne nous appartient pas, et le propriétaire nous permet de l'utiliser uniquement si on y met pas le bazar. Merci d’avance. »

— Merde ! Je les aurais, je les aurais ! gueula Hobbson.

— Co-commandant ! Que se passe-t-il ? interrogea Thomas, surpris d’un tel accès de rage.

— C’est Alan ! Il n’a pas répondu ! » dit le Commandant, la mâchoire crispée, alors qu’il montrait l’écran de son portable.

Tandis que tous les soldats se rapprochèrent doucement du commandant pour le consoler (ce qui n’est pas chose aisée puisqu’ils essayaient de rester au garde-à-vous), Inès soupira. « C’est donc vrai ce qu’on dit de ces soldats, pensa-t-elle. Ils ont beaucoup trop de temps à perdre. » Soudainement, quelque chose lui mit la puce à l’oreille. Un détail étrange, une incohérence dans les évenèments parfaitement logiques qui venaient de se dérouler.

Inès se tourna vers le prorpiétaire, qui parvenait juste à se relever et s’apprêtait à quitter la chambre, et lui demanda : « Attendez un moment. Le message de ces terroristes… Il y est écrit qu’ils vont à l’école ?

— Euh, oui, il me semble bien, grommela le propriétaire.

— Et le terroriste précise qu’il a fait une affaire avec le propriétaire du bain turc ? continua Inès, une lueur dans le regard.

— Oui, oui.

— Que se passe-t-il, Inès ? s’enquit Thomas.

— Vous aviez une idée ? poursuivit Hobbson avec de l’espoir dans la voix.

— Si nous interrogions ce propriétaire tout en faisant un recoupement de toutes les écoles du quartiers, je pense que nous pouvons facilement trouver l’identité des terroristes !

— Vous aviez raison ! comprit Thomas. Après tout, le propriétaire doit les connaitre un minimum pour les autoriser à organiser une prise d’otage dans ces établissements !

— Connaissez-vous le nom du patron de ce bain turc ? demanda Hobbson au propriétaire.

— Non.

— Et vous, Mademoiselle Inès ?

— Non plus. »

Le commandant Hobbson se tut, pris dans une réflexion intense. Tout fut silencieux, comme suspendu dans le temps, prêt à recevoir la réponse, qu’on ne doutait pas brillante, du commandant Gilles Hobbson. 

Après quelques longues secondes, le propriétaire soupira, puis dit simplement : « Bon, je peux descendre ? Si vous voulez, celui qui a écrit les lettres est encore en bas, à boire une pinte. Allez donc lui poser des questions, si cela ne vous dérange pas. »

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Selma
Posté le 08/11/2020
J’aime bien les zooms que tu fais sur certains personnages au début des chapitres : ils aident à comprendre leurs relations ( aussi absurdes les unes que les autres😆). Que le commandant se trouve sous le siège de Timothée est certes irréaliste, mais cela rajoute une bonne dose de rire !
On sent que les terroristes ne sont pas très professionnels et ça donne sincèrement envie de les connaître, merci pour ce chapitre
Le Saltimbanque
Posté le 08/11/2020
Mais de rien ! Tout le plaisir est pour moi, et j'espère que tu apprécieras la compétence des terroristes....
Hylm
Posté le 24/10/2020
Toujours aussi bien !
J'ai cru que la première moitié du texte était un rêve tellement c'était incroyable.
Par contre j'ai remarqué pas mal de petites erreurs d’inattention:
"d'appeler à mon mari"
"Il s'attenda à tout moment voir une tête en sortir"
"bain tuc"
"la vie de Jenkins en dépens"
"Je me pris avant tout de m'excuser"
"tous les écoles"
J'ai hâte que la suite sorte!
Le Saltimbanque
Posté le 25/10/2020
Et quand je pense que je me suis relus plein de fois mais que j'ai quand même oublié tout ça... Merci beaucoup !

Suite à une progression plutôt mouvementée (en bien, hein) de mes vacances, je pense que je vais publier un chapitre tous les deux jours maintenant.
Hylm
Posté le 25/10/2020
Si c'est le cas alors parfait, c'est un rythme très soutenu et j'en suis ravi!
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