Convalescence

Par MarineD

Mon cher Tobi,

J'espère que cette lettre te trouvera sur la voie de la guérison. Je pense beaucoup à toi et je me fais du souci, comme tout le monde au manoir. Ignace me demande de tes nouvelles chaque fois que nous recevons du courrier. Il attend toujours le début d'après-midi, pour être sûr que je l'ai consulté, puis il vient frapper à la porte de mon cabinet, prétextant m'apporter une tasse de thé. J'aimerais pouvoir lui raconter comment sont tes journées au village Minami, mais tes réponses sont toujours si courtes ! C'est à peine si tu me laisses entendre que tu manges à ta faim.

Miriane a fait une mauvaise chute l'autre jour et s'est coincé le dos. Nous lui avons accordé du repos, mais son état ne s'améliore pas. Je crois que les tâches domestiques ne lui conviennent pas, elle est devenue morose en permanence. Avec de la patience, j'ai pu lui faire avouer qu'elle ne se sent plus aussi utile depuis ton départ et qu'elle envisage de demander un poste à l'hospice des Sérénades, bien que quitter notre maison pour le rythme de l'hôpital l'effraie un peu. Comme il lui est impossible de postuler avec son dos, ton père propose de lui verser une pension le temps qu'elle se remette. Elle a pris soin de toi si longtemps, nous nous devons de prendre soin d'elle à notre tour.

Ici, la vie suit son cours. Ton père s'attriste de nos relations avec Roan qui se dégradent depuis l'investiture de la nouvelle duchesse, et le chantier naval est à l'arrêt. Mais il dit de relativiser. Alors que nos voisins du sud, l'Empire et les Terres Libres, sont sur le pied de guerre et que leurs frontaliers subissent leurs démonstrations de force, quelques désaccords commerciaux avec un duché voisin sont un bon problème à avoir, répète-t-il souvent ces temps-ci. Je suis heureuse qu'il ait retrouvé cette attitude si positive, je ne l'avais plus vu ainsi depuis longtemps. Je suis certaine que l'espoir retrouvé de te revoir guéri y fait beaucoup.

Envoie-nous vite de tes nouvelles, tu nous manques,

***

La lettre était signée de la main et du sceau de la duchesse Préséa de Ferris. Quelle nostalgie éprouvait-elle donc pour employer ce vieux diminutif qu'il n'avait plus entendu depuis son enfance ? À la lecture, Tobias culpabilisa pour Ignace, se désola pour Miriane et se dit que rien dans le paragraphe dédié au duc Édouard ne le concernait plus. Sous la signature de sa mère, l'habituel post-scriptum l'invitait à joindre à son prochain courrier une liste de tout ce dont il avait besoin, on le lui expédierait dans les plus brefs délais.

Muré dans cette fausse mort qu'il s'était inventée, Tobias n'avait jamais annexé de telle liste à ses précédentes réponses. Cela n'avait pourtant pas empêché les colis de se succéder. De nouvelles revues scientifiques, des bouteilles de vin, des paquets de viande séchée et de biscuits aux céréales arrivaient continuellement depuis plus d'un mois. Daisuke était ravi, les villageois jaloux, et Bara très en colère. « Que suis-je censée faire de tout ce bazar ? » s'agaçait-elle après chaque passage du livreur. « Ce que vous voulez, il est à vous. Donnez-moi simplement ces revues » répondait toujours Tobias. Il n'interrogeait pas la prêtresse sur ce que devenait le reste de la livraison, mais jamais il n'avait vu l'ombre d'un verre de vin dans ses plateaux-repas. En revanche, il reconnaissait parfois les compotes ou pâtes de fruit qu'il était capable d'avaler. Bara était pragmatique, aucun doute que nul aliment ne se perdait.

C'est peut-être de son mystérieux lieu de stockage qu'elle revenait quand elle frappa à sa porte pour la seconde fois de la matinée.

— Entrez, répondit Tobias.

La porte coulissa. D'un coup d'œil, Bara nota que son patient avait toujours en main la lettre envoyée par sa famille. Peut-être eut-elle l'impression de violer un moment d'intimité, car elle ne le regarda pas, ne parla pas et tint son esprit barricadé avec soin. Tobias, en réalité, l'observait. Il s'inquiéta de la voir embarquer le pot de chambre à nettoyer. Plus tard, et d'autant plus inquiétant, elle lui apporta elle-même une salade de choux et un œuf dur en guise de petit déjeuner.

Habituellement, Bara se cantonnait à son rôle de guérisseuse. Elle lui préparait des infusions de plante, vérifiait qu'il finissait ses plateaux-repas – au moins la moitié –, elle priait pour lui les esprits sauvages en adéquation avec ses croyances. Aussi, depuis la nuit de sa guérison, elle passait du temps avec lui chaque après-midi pour des exercices musculaires similaires à ceux qu'il pratiquait avec le docteur Jeanpinçon. En guise de gants, elle enveloppait toujours ses mains dans un tissu, respectant la hantise de son patient des contacts physiques. Pour tout le reste, Daisuke était là.

— Comment votre famille se porte-t-elle ? demanda enfin Bara, agenouillée près du futon.

— Assez bien.

Puis sans chercher à en savoir plus :

— Cela fait six jours que l'esprit vous a rendu votre magie. Ressentez-vous des changements ?

— Je ne saurais le dire, avoua Tobias. En dehors de la perception magique en soi, rien qui ne m'ait vraiment interpelé. Peut-être un peu plus de vigueur dans les membres, je m'habille plus vite et je me fatigue un peu moins lorsque je fouille dans mes livres.

Ils considérèrent la pile d'ouvrages, seconde table de chevet à laquelle venait de s'ajouter un nouveau numéro du mensuel Sciences Magiques.

— Allez-vous me dire où est Daisuke ? Il devrait être arrivé depuis longtemps, maintenant.

Le ton sec tira la vieille femme de sa réflexion.

— Son père s'est blessé aux chèvres, hier.

— Vous voulez dire en s'occupant de chèvres ?

— Le père de Daisuke élève des chèvres. Il y a eu un incident hier, quand il est monté au pâturage. Il faut qu'il laisse sa cheville au repos quelques jours, alors il va avoir besoin de Daisuke pour les bêtes.

— Je comprends, dit Tobias.

Il comprenait aussi à quel point il avait fini par se fier au jeune aide. Il éprouva le même sentiment d'abandon qu'au départ de Miriane. Il était alors incapable de communiquer avec Daisuke, prenait assez mal la curiosité du garçon à son égard, et les premiers jours avaient été durs. La situation s'était nettement améliorée depuis, mais Tobias angoissait de revivre une seconde fois ce calvaire.

— Il va falloir qu'on se débrouille sans lui, dit Bara.

Mais l'énoncé du défi à haute voix par une salamandre sans expression ne le rendit pas davantage engageant.

— Aider un homme plus haut que vous à se lever et pousser son fauteuil ne semble pas une tâche très adaptée à...

— Ne soyez pas impertinent ! le rabroua la prêtresse. Je suis au moins aussi forte que ce nabot.

Après un silence, elle ajouta de mauvaise grâce :

— Mais je me fatigue plus vite et j'ai plus de responsabilités. Je devrai souvent vous laisser seul, et alors personne ne vous entendra appeler si vous avez un problème. Plus vite vous reprendrez du muscle, plus facile ce sera pour tout le monde.

Tobias se refusa à acquiescer. S'il reconnaissait la justesse du propos, il était vexant de s'entendre décrit tel un boulet par la personne rémunérée pour prendre soin de lui.

— D'ailleurs il faut que je parte maintenant pour le sanctuaire, poursuivit Bara sans s'être aperçue de sa rudesse. La clémence des esprits s'entretient. Vous n'aurez qu'à laisser votre plateau de côté quand vous aurez fini de manger, je vous débarrasserai à mon retour.

La rectitude de la prêtresse transparaissait tant et si bien dans sa voix que Tobias ne se permit aucune requête. Il eût apprécié qu'elle décalât son départ après sa toilette quotidienne. Ces derniers jours, il s'était en effet tenu à une première injection d'eau-somnia directement à la salle de bain, environ à la même heure. Mais Bara s'était déjà levée et avait décroché son gilet de laine du porte-manteau à l'entrée.

— Ah, au fait, je vous ai trouvé un professeur de langue rousse ! annonça-t-elle avec un regain d'enthousiasme en passant la deuxième manche. Madame Ueno, elle est très bien. Je vous avais promis de nouveaux livres si vous surviviez, mais si vous ne pouvez pas les lire, à quoi bon ?

Tobias nota le nom familier – La vendeuse de thé de sa mère était-elle rentrée au pays ? – et vit que Bara s'apprêtait à tirer le vantail de sa chambre.

— Ne fermez pas complètement, eut-il le réflexe de demander.

Si quelqu'un entrait dans la maison en l'absence de la prêtresse, peut-être pourrait-il l'appeler à lui venir en aide. Bara lâcha donc la porte coulissante à mi-parcours, puis se dirigea vers le genkan, ce petit vestibule de terre battue où l'on se déchaussait avant d'aller vagabonder dans la pièce à vivre. Ses pieds pénétrèrent chacun dans leur bottine lorsqu'elle descendit la marche.

— Ittekimasu ! lança-t-elle, avant de disparaître à l'extérieur.

Tobias laissa échapper un long soupir, destiné aux seuls murs de la maison. Il s'empara de la revue neuve qui trônait au sommet de sa pile de chevet, en parcourut le sommaire, s'aperçut qu'il n'en avait rien retenu, et la reposa avec toute la brusquerie dont son faible bras était capable. Impossible de se concentrer. Il ne se sentait pas bien, son dos le tourmentait, sa robe de nuit s'était imprégnée de transpiration pendant la nuit. Il voulait se laver, et il voulait son injection d'eau-somnia.

Et il en voulait à Bara, aussi. Sa pique involontaire allait et venait à son esprit sans qu'il parvînt à l'en chasser. N'était-ce pas son travail, de le remettre sur pied ? Si cela l'étonnait tant de le voir toujours cloué au lit six jours après le rituel, peut-être eût-elle dû remettre en cause l'efficacité de ses méthodes ? Mais non, bien entendu, Bara-sama, comme on l'appelait ici, ne faisait que ce qu'elle pouvait, et à la perfection. Puisqu'il ne pouvait pas compter sur son soutien, soit. Il se débrouillerait. La prêtresse se plaignait qu'il eût besoin de son aide ? Très bien. Il lui montrerait qu'elle pouvait retourner à ses pratiques chamaniques sans s'occuper de lui.

Il tourna un regard courroucé et méfiant vers la chaise roulante, de ceux qu'on lance au plaisantin à qui l'on est obligé de demander assistance, en se demandant quel mauvais tour celui-là nous réserve. Il avait renoncé depuis si longtemps à se déplacer sans aide, l'idée même l'éreintait. Mais puisqu'il n'avait pas la tête à lire, il n'avait rien de mieux à faire. La chaise roulante se trouvait à sa portée. À l'usage, Daisuke avait pris l'habitude de la laisser contre le mur, non loin de la porte, sous la grande peinture de paysage qui décorait la chambre. Combien de fois Tobias avait-il disputé le garçon pour qu'il la range convenablement, là où elle gênait moins le passage ? Mais ce matin, l'entêtement de Daisuke avait comme un parfum de chance. Il pourrait l'atteindre sans ramper jusqu'à l'autre bout de la pièce.

Il prit une inspiration et repoussa sa couverture, dévoilant les deux tibias maigres sous sa robe de nuit. Il replia ses jambes et glissa l'un de ses pieds devant lui, sur le tatami de paille tressée. Il poussa sur son genou. Son bassin se souleva, mais déjà ses forces l'abandonnaient. Il se laissa retomber mollement sur le côté, la tête au pied du futon.

C'était comme dormir avec un bras complètement aplati sous le reste du corps. Au matin, le membre est lourd, si engourdi qu'on ne se sent pas la force de le soulever. Puis, après un moment, de petits picotements dans l'épaule marquent le retour à la normale et se diffusent. Dès que Tobias tentait de se mettre debout, ses jambes étaient comme écrasées par la masse qu'elles devaient porter, elles tremblaient, et quand enfin la pression se relâchait, il devenait incapable de les bouger pendant quelques minutes. Et si ce n'était que les jambes ! Chaque sollicitation du moindre muscle demandait un repos long et immédiat.

Son souffle maîtrisé, Tobias trouva le courage de se remettre à genoux et déplia son corps, pour avancer à quatre pattes vers la chaise. Ce furent cette fois ses bras qui l'obligèrent vite à s'allonger au sol, le nez devant les roues narquoises. Il n'avait jamais remarqué les lys en étain qui ornaient leur moyeu, ni les motifs de tiges entrelacées qui parcouraient les jantes métalliques et les volants de bois poli. Amusant comme les ouvrages athosiens avait l'air « athosien » et dénotaient autant dans le décor qu'il dénotait lui-même des habitants de Minami, avec son mètre quatre-vingts, sa peau laiteuse et ses yeux arrondis.

Tobias se redressa et agrippa le barreau du protège-vêtement. Même avec le frein bien en place, les roues bougèrent légèrement, mais la chaise ne bascula pas lorsqu'il amena son torse jusqu'au siège. La position était désagréable ; aussi, avec l'impression d'avoir atteint le haut d'une falaise, il usa tout ce qu'il avait de bras et de jambes pour se hisser. Sa hanche râpa méchamment l'accoudoir quand il se retourna. Enfin installé, il put relâcher ses muscles.

Son assise était un peu en avant du siège, et légèrement trop à gauche, cela lui procurait un inconfort dans le bas du dos, mais impossible de soulever son bassin. Il resta là, sans bouger, un temps interminable. Quelle idée il avait eue de grimper là ! Son expédition vers la salle de bain n'avait même pas commencé qu'il regrettait déjà sa décision. Mais envisager de faire demi-tour après tant d'efforts l'exténuait tout autant. Ce dont il avait besoin, c'était d'une injection d'eau-somnia. Cette fois, il faudrait la mériter. Du même coup, il ferait ravaler son mépris à la vieille guérisseuse.

Il réussit à placer ses talons sur le repose-pieds, tira le frein et saisit la main courante. La chaise était lourde, mais bougeait. Prendre du repos à chaque mètre n'était pas gênant, l'essentiel était d'avancer. Il n'avait jamais touché lui-même à la porte coulissante qui séparait sa chambre du salon, il ignorait donc tout de son poids. Bon réflexe d'avoir crié à Bara de la laisser entrouverte, pressée qu'elle était de s'en aller. Gagné par une forme d'appréhension, il reposa longuement ses bras avant d'oser tendre la main vers la poignée. À son grand soulagement, la porte glissa sans heurt. Il dut déplacer encore un peu la chaise pour l'ouvrir assez large.

Le plus dur fut ensuite de passer le rail. D'abord les roues avant, puis les roues arrière, et enfin, le salon. Il venait de franchir une étape, à l'image des aventuriers de L'Archipel de Cristal lorsqu'ils avaient quitté le pont de leur navire pour une île inconnue. Le salon de Bara ne lui était pas à proprement parler « inconnu », mais c'était la première fois qu'il s'y trouvait seul, et cela lui fit une drôle d'impression ; il se sentait comme un gamin qu'on eût laissé se faufiler dans la remise à outils. Les tatamis de la longue pièce à vivre s'étendaient devant lui tels un désert de paille tressée. De l'autre côté, la porte coulissante donnant sur le couloir le narguait.

Tobias entreprit ce court voyage. Patiemment, ménageant ses muscles, il contourna la table et ses épais coussins rayés de vert et de jaune. En mer, les cris des goélands accompagnaient les aventuriers de ses livres, en chœur avec le rugissement de l'écume luttant contre la proue qui fendait les flots. Tobias, dans le silence du salon de Bara, n'entendait que les pensées des passants, qui allaient et venaient derrière les fenêtres de papier donnant sur la rue. Certains se promenaient d'un pas nonchalant, d'autres couraient effectuer une livraison ou, en selle, faisaient trotter leur monture en jetant un coup d'œil vaguement intéressé à ce petit village qu'ils ne faisaient que traverser. Un autre encore cherchait la fameuse maison de thé censée se trouver dans les parages. L'océan manquait terriblement, ici.

Parvenu à la porte du couloir, Tobias sentait son pouls battre à ses tympans, ses bras si engourdis que les lever vers la poignée tenait de la gageure. Et toujours ce dos qui le faisait souffrir ! Avec cette mauvaise assise, il s'avachissait un peu plus à chaque mètre. Le découragement l'accabla. Il resta immobile, à reprendre son souffle, à la fois diverti et assommé par les bruits de la rue et le brouhaha inaudible de ses âmes. Allez, il était temps de continuer.

***

Tobias avait déjà conduit un fiacre électrique. Ces merveilles de technologie élémentaire ne couraient pas encore les rues, mais les Athosiens s'habituaient peu à peu à voir circuler sur leurs routes pavées ces voitures sans chevaux, plus rapides que leurs voisines attelées. L'expérience qu'en avait Tobias remontait à presque quatre ans, maintenant. Déjà à cette époque, il ne doutait pas de leur démocratisation à venir, mais il s'était montré ravi que son père fît l'acquisition d'un fiacre Via Fulgur à la toute première heure. Il avait entrepris d'en démonter les planchers pour observer le moteur à orbe de foudre quand son père, catastrophé, lui avait ordonné de ranger ses outils et de prendre plutôt le volant. Ce n'était pas exactement l'expérimentation qu'il comptait mener, mais il avait obéi et laissé le duc Édouard lui enseigner la conduite.

Ainsi, Tobias connaissait cette situation toute particulière que l'on pourrait nommer la « visée d'obstacle ». Il est deux manières d'éviter un obstacle de petite taille : en le contournant par l'extérieur, ou au contraire en le faisant passer sous le châssis du véhicule, bien entre les deux roues. Tobias avait vu son bon sens lui proposer ces options après qu'au détour d'un virage, il avait surpris un employé de voirie remonter d'une entrée d'égout. L'homme, de bon sens lui aussi, et également de bon réflexe, avait tôt fait de sortir de son trou pour se jeter hors de la trajectoire du fiacre. Restait l'entrée d'égout. C'était pourtant simple : gauche pour contourner, droite pour passer au-dessus. Mais le cerveau de Tobias, frappé d'indécision, s'était rabattu sur une rapide moyenne des deux trajectoires, guidant la roue droite... droit dans l'égout. Il se rappelait vaguement du choc et des vociférations de son père. Si les détails de l'épisode s'étaient estompés, au moins savait-il avec certitude que le fiacre s'était remis de sa mésaventure, car sa famille n'en avait jamais possédé d'autre, c'était toujours celui-là même qui dormait dans leur garage en attendant d'emmener le duc à un quelconque rendez-vous.

***

Ce vieux souvenir remonta à la mémoire de Tobias à l'instant où il vit ce qui allait se passer. Quand Daisuke le poussait vers la salle de bain, il ouvrait toujours la porte du couloir bien en grand. Mais Tobias, épuisé, l'avait faite coulisser juste la largeur nécessaire au passage de la chaise. Ce fut seulement en franchissant le rail que son regard tomba sur la planche mal fixée. Il la connaissait pourtant, cette planche. Daisuke avait manqué de se tordre la cheville en trébuchant dessus, et Tobias se rappelait avoir rouspété le garçon dernièrement, lorsqu'il avait failli la faire céder sous l'une des petites roues. Exactement ce qu'il s'apprêtait à faire maintenant. Encore une fois, c'était pourtant simple : pousser la roue droite et tirer la gauche d'un coup sec pour éviter le trou, ou l'inverse pour empêcher la petite roue de franchir le rail. Mais non.

La petite roue quitta le rail, atterrit droit sur la planche, la fit plier telle un athlète sur un plongeoir, mais ne rebondit jamais. La planche émit un craquement sinistre, le fauteuil bascula tandis que la roue venait se coincer entre le bois et la terre battue. Tobias sentit son épaule heurter la porte coulissante, qui glissa un peu plus sous son poids. Il la retint de toutes ses forces. Le fauteuil s'immobilisa en équilibre instable, toujours plus ou moins debout, mais bancal.

La cuisse et la hanche droite de Tobias appuyaient douloureusement contre les barreaux du protège-vêtement, son épaule et son bras, plaqués contre la porte coulissante, empêchaient celle-ci de bouger. Il devait se sortir de cette chaise, mais avait l'impression que le moindre mouvement aboutirait à une chute incontrôlée. Comment s'était-il retrouvé dans une situation aussi stupide ? se fustigea-t-il. Incapable de se rendre de son lit à sa baignoire... le retour de la magie dans sa vie n'avait certes pas refait de lui un magicien !

Comme en écho moqueur à sa colère, une flamme de vie pénétra à cet instant dans le genkan. Ainsi, un visiteur de Bara allait le trouver dans cette pitoyable posture, il ne manquait plus que cela. Tobias entendit du bruit et supposa que la personne empruntait des sandales d'intérieur. Dos à l'entrée, il ne pouvait pas distinguer ses traits, mais il sut qu'elle le cherchait.

— Sumimasen. Il y a quelqu'un ?

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