Conte du chat et de la souris

Quelle scène, me dis-je en entrant dans le train. Je suis fière de toi, ma petite Sahar, pensais-je lorsqu’il prit de l’altitude sur son rail magnétique. Vraiment, t’as assurée.

Sauf, que du jour au lendemain je me retrouvais sans revenus dans l’une des villes les plus chères de la planète… Le trajet, déjà long, s’en trouva plus insupportable encore lorsque mon angoisse atteignit son paroxysme.

La vision de mon appartement dévasté n’arrangea rien. Jusqu’à ce que je me dise que finalement, ça allait grandement faciliter mon déménagement tout ça !

Il était quasiment l’heure de déjeuner. L’IA de mon thermopulseur suggéra un repas programmé de sa voix suave.

— Aujourd’hui, je vous suggère le risotto au…

— Tais-toi. Je ne veux rien.

— Il n’est pas judicieux de manquer un repas, puis-je vous suggérer d’essayer un…

— Extinction !

— Bonne journée, fit la voix désincarnée avant que l’appareil ne se remette en veille.

Je saute des repas si ça me chante, n’en déplaise à l’électroménager.

L’après-midi s’acheva sur mon salon où s’entassaient en une seule pyramide bancale les restes de mon mobilier et des objets n’ayant pas survécu à ces derniers jours de folie.

Près des murs, du linge, des livres, des trésors d’historienne empilés comme autant d’orphelins abandonnés. J’en étais à me demander comment évacuer les débris quand la sonnette retentit.

Samira en gros plan sur l’intercepteur et mon pouls décupla brutalement.

Cette fois, elle ne fit aucune remarque sur mon appartement. Elle resta silencieuse et s’invita seule à entrer. Elle n’enleva pas son manteau, pourtant elle se déchaussa tranquillement.

Depuis le canapé, ses premiers mots commencèrent par :

— Tu me sers quelque chose à boire ?

Son silence était de mauvais augure. Je gagnais un placard branlant de la cuisine, d’où dépassaient encore quelques bouteilles survivantes.

— Tu veux boire quelque chose en particulier ?

En me redressant pour la regarder, je fus cueillie par son poing asséné méthodiquement.

Je basculais sur le sol, sonnée.

Samira bloqua mes bras et me compressa la poitrine d’un seul genou, son poids me coupant le souffle.

— Tu devrais avoir honte de toi, me dit-elle d’une voix blanche. Après tout ce qu’on a fait pour toi !

J’étouffais.

— Mais t’es comme maman. Tout ce que tu veux c’est partir, pour vivre ta petite vie misérable sans rien devoir à ta famille. T’es une égoïste, Sahar. T’es comme elle !

Elle se releva avant que je ne perde connaissance, son pas souple s’éloignant vers la fenêtre. Elle en tira les rideaux. Un dernier filet de lumière s’échappait de l’étau qui m’entourait. Un trou de serrure dans les cages.

Ma poitrine me brûlait et les étoiles caracolaient sous mes paupières. À quatre pattes, je guettais l’air frais. Un coup de pied me surprit et je m’effondrais sur les livres empilés.

— Puisque tu te fiches de la famille, fit-elle, parlons plus sérieusement toi et moi.

Elle avait l’allure d’un chat s’amusant avec une souris.

— Reviens sur ton départ.

Le souffle me manquait, mais jamais je n’aurais manqué de lui répondre, au moins cette fois :

— Plutôt crever.

Son talon frappa sous ma poitrine, vif comme l’éclair, j’entendis le choc sans comprendre ce qui venait de se passer. Puis la douleur, la respiration toujours plus difficile, la tête me tournait.

— Mauvaise réponse, dit-elle.

Elle venait de me fracturer une côte.

— Tu as toujours été bornée. Jamais satisfaite. Rien n’est jamais assez bien pour Sahar et son gros cerveau. T’as toujours pas compris qu’on s’en fout de tes poteries ?!

Son pied frappa et trouva mon avant-bras fermement serré sur mes côtes meurtries. La douleur n’en était pas moins intense.

— Petite déjà tu n’en faisais qu’à ta tête.

— Tu aimais déjà me frapper quand j’étais à terre.

Elle me regarda folle de rage, les lèvres blanches de colère.

— Mais regarde autour de toi Sahar, éructait-elle. T’es toute seule ! Dis-moi qui t’a supporté un seul jour de ta vie ! Dis-moi qui veut passer du temps avec mon ingrate de petite sœur ! Tu sais ce que j’ai fait pour essayer de t’aider ? T’en as rien à foutre de toute façon !

Sa griffe s’empara de mes cheveux, elle m’attira à elle. De l’autre main, elle se saisit de ma mâchoire.

— On t’a fait quoi pour que tu veuilles nous faire du mal sans arrêt ? Sérieux, Sahar. On a fait quoi pour mériter ton mépris ?

— J’en ai marre de gérer tes humeurs de tarée, dit-elle alors. Je vais prendre ce que tu nous dois et m’en aller. Tu es d’accord avec ça, petite sœur ?

Pas de réponse. Elle poursuivit.

— Ensuite, je ne veux plus jamais entendre parler de toi et de tes galères.

Samira me laissa m’écrouler au sol et se dirigea vers mon sac. Elle l’ouvrit d’un geste sec et se saisit de mon carnet de notes.

— Y a intérêt à ce que ça en vaille la peine, me menaçait-elle, ou je reviendrais.

La porte claqua sur ses talons. Je me sentis tout à coup terriblement seule et terriblement mal.

 

 

Samira avait raison sur un point, je n’avais pas d’ami proche à appeler, ni personne de plus ou moins semblable dans ma vie. Le seul nom qui me vint fut celui de Channyr. L’heure tardive ne l’empêcha pas de décrocher à la première sonnerie, car même dans la pénombre, mon visage était spectaculaire.

Ma joue droite avait enflé et mon œil présentait un large hématome violacé. Mon arcade sourcilière était fendue d’une plaie.

Channyr en perdit ses mots. Il était devant son écran faisant le poisson rouge et rien ne lui vint. Il finit par accoucher d’un simple :

— Est-ce que ça va ?

— Vous êtes sur la planète ?

— Oui, à Gorh… J’arrive, je suis là dans une heure et demie tout au plus. Envoyez-moi votre adresse.

— Je suis à l’hôpital central.

— J’arrive.

Maintenant, je voulais dormir, une fois encore oublier. Tout oublier, dans les moindres détails et fuir à mille années lumières pour vivre dans un coin tranquille, loin des histoires, loin des planètes en feu et surtout loin de tout.

Le médecin qui s’était occupé de moi revint me voir.

— Vous avez deux côtes de cassées, je ne peux rien faire pour vous aider. Par contre, je vais vous prescrire des antidouleurs. Il faudra du temps pour que ça se ressoude alors je suis obligé de vous interdire le sport et même les activités du quotidien. Bougez le moins possible durant les prochaines semaines. On se revoit dans dix jours pour un contrôle.

Le médecin s’éloigna, cédant la place à Channyr.

— Sahar, que s’est-il passé ?

J’aurais bien souri, mais mon visage était devenu partiellement réfractaire à tout exercice. Il appliquait déjà les conseils du médecin…

— C’est une longue histoire.

Voyant bien que je n’étais pas prête à en parler, il s’empressa de m’aider à me relever. Malheur, il voulut me soutenir sous l’épaule et m’arracha un cri de douleur. Sa réaction fut de lever les mains comme pris en faute.

— Côtes cassées, dis-je d’un seul souffle. Vous êtes venu avec un véhicule ?

— Oui ! Je me suis dit que vous n’auriez pas envie de prendre un taxi.

— Merci.

La venue providentielle de ce presque inconnu me soulagea d’un poids. Il me ramena sans me poser de question, n’essaya pas même de me faire rire ou de détendre l’atmosphère. Channyr se comporta comme un gentleman. Il me laissa tout le trajet pour digérer mes derniers jours.

Cependant, arrivé à l’appartement, il fut pris d’un hoquet stupéfait.

De nuit, avec pour seule lumière le réverbère extérieur et l’ampoule de sécurité du thermopulseur, mon appartement était une zone sinistrée. Il avança prudemment dans cette décharge.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? tentait-il de nouveau en me regardant.

Je le doublais sans dire un mot. La seule chose que je voulais était de m’enfermer dans ma chambre. Je n’avais pas enfilé une chemise pour dormir qu’il m’interpella depuis la porte ouverte.

— Sahar ?

— Hum, fis-je mollement.

Devant son soudain mutisme, je cédais enfin à sa demande. Trouver les mots pour raconter les deux derniers jours était une épreuve tout aussi délirante que de se faire cambrioler la veille et rosser pas sa sœur le jour même. Mon récit s’achevant, il ne semblait pas y croire.

— C’est Samira qui vous a fait ça ?

Il me revint tout à coup la disparition de mon carnet de notes. Je blêmis, à tel point qu’il se précipita à mon côté.

— Qu’y a-t-il ?!

Et il me fit asseoir pour prévenir un malaise.

— Elle a pris mon carnet !

Je devenais hystérique, ravivant la douleur dans mes côtes, je me pris la tête, mi-larmoyante mi-tétanisée :

— Elle a pris mon carnet !

Channyr ne comprenait pas et puisqu’il n’était pas saisi du même effroi, j’attrapais ses bras d’un geste désespéré.

— Samira a mes notes sur Nassirya !

Mes côtes n’avaient plus d’existence tandis que je me précipitais dans la cuisine. Le thermopulseur délogé du mur, le coffre ouvert et le vide béant sous mes yeux. Cette fois, je n’allais pas m’effondrer. Je restais sans voix devant la farine sur le sol, la clef logée dans la serrure et le fond noir où il ne subsistait plus une seule page de quinze ans de recherches.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Dragonwing
Posté le 05/06/2022
😬😬😬

Décidément, tu n'épargnes rien à cette pauvre Sahar 😭

Mais là, il va falloir qu'on m'explique. Je trouvais effectivement que c'était une mauvaise idée de la part de Sahar de retirer la clé qu'elle portait autour du cou pour la planquer dans un appart qu'on venait justement de cambrioler, mais j'aimerais bien savoir comment le voleur a trouvé la clé *et* le coffre dans le laps de temps que Sahar a passé à l'hôpital. (A moins que le vol ait eu lieu après qu'elle soit revenue de l'hôpital et que Channyr ait profité de son inattention pour vider le coffre... Décidément, on dirait que j'ai décidé de le trouver louche, ce jeune homme 😂)

Je me trouvais parano quand je m'étais dit que quelqu'un avait peut-être planqué une caméra chez elle pendant le cambriolage et que ce n'était pas nécessairement très intelligent qu'elle se précipite pour vérifier le coffre, mais en fait, si ça se trouve, j'avais raison ?

Petite remarque : le talon qui a cassé la première côte de Sahar, j'imagine que c'était celui de la chaussure de Samira, mais elle avait retiré ses chaussures en entrant dans l'appartement.

J'adore le pragmatisme de Sahar quand elle décide que le cambriolage rendra son déménagement plus facile. XD Elle a bien raison ! Mais à sa place, je n'aurais même pas ouvert la porte à Samira. Normalisons le fait d'ignorer comme des malpropres les gens qu'on n'a pas envie de voir. 😎
Dodonosaure
Posté le 15/06/2022
Pour ce qui est de la clef, tu as mis le doigt sur quelque chose, mais si je te l'explique maintenant, autant ne plus écrire la suite :D

Même sans chaussure, nous disposons tous de talons. Un plat du talon dans les côtes, ça marche assez bien. (heureusement qu'elle a retiré ses godasses, déjà car c'est le bordel chez Sahar faudrait pas rajouter de la gadoue partout et ensuite, elle lui aurait sûrement transpercer les poumons avec ses talons hauts, sinon...)

Sahar vient d'apprendre à la dure, elle n'ouvrira plus la porte aux gens qu'elle n'a pas envie de voir. (presque promis)
Dragonwing
Posté le 17/06/2022
Ok pour le talon, je conçois que ça ne fasse pas du bien !
Vous lisez