Coddie

Notes de l’auteur : Chapitre 5, première partie.

Je m’appelle Coddie Vilmer et Jaken m’a abandonnée hier.

Je me réveille dans un chariot grillagé de fer tiré par deux cavalins harnachés aux couleurs du Guet d’Ambreciel. J’ai encore les paupières qui collent et les yeux gonflés, ils sont douloureux quand je les effleure. Pour être honnête j’ai mal un peu partout, je crois que les gardes m’ont passée à tabac. J’ai du mal à respirer et une douleur lancinante me traverse la poitrine.

Les évènements de la nuit dernière sont confus dans ma mémoire, comme recouverts d’un épais brouillard qui embrume mon cerveau. Je me souviens vaguement du cambriolage chez Matheus Finch, de la gemme d’éclat que nous devions échanger dans la gueule de l’automate qui ressemble à un ours. Je n’ai pas compris l’intérêt de forcer l’atelier d’un Façonneur pour ça, mais c’est Jaken qui donne les ordres et qui gère les contrats. D’habitude je me contente de lui obéir et tout se passe bien. Sauf que cette fois-ci, les choses ont vraiment très mal tourné. Je me rappelle notre fuite dans la grande avenue vers les bas-quartiers, la charge des centaures qui nous ont acculés sur la place du marché. Le commandant Ravinel espérait nous capturer, mais Jaken lui a lancé au visage une gemme d’éclat incandescente qui a explosé. Je me souviens du froid mordant et de mes mains glacées pendant l’escalade, des soldats du Guet qui nous ont piégés sur le toit de la banque. De Jaken qui essayait vainement de me rassurer avant de s’enfuir sans moi… et ensuite, plus rien. Le trou noir.

La charrette roule sur une pierre et je me cogne la tête assez durement à cause du cahot. Ma position est inconfortable, je n’ai presque pas de place dans cette maudite cage. Je suis obligée de me recroqueviller en boule, je suis incapable de m’asseoir ou de me relever. L’un des gardes a jeté le manteau de la Main-Noire sur moi et je prends le risque de l’écarter discrètement pour observer ce qui se passe autour. Les hommes du Guet m’emmènent vers la cime d’Ambreciel, le chariot est en train de remonter l’avenue principale de la seconde Enclave. Le détachement qui m’escorte est impressionnant : j’aperçois les silhouettes trapues de plusieurs centaures accompagnés d’une quinzaine de soldats à pied et d’un Sorcelame monté sur une cavaline. L’animal est vraiment splendide avec sa haute stature et ses lignes sveltes qui dessinent à la surface de la peau une musculature puissante. Son corps est recouvert d’écailles rouges légèrement translucides qui reflètent la lumière dorée de l’aube, donnant l’impression éphémère que son cavalier l’a drapée d’un manteau de rubis scintillants. Or justement, celui-ci tourne la tête dans ma direction et je résiste à l’envie de pousser un cri d’écœurement.

Ezio Ravinel était autrefois un homme séduisant avec ses longs cheveux blonds et ses yeux turquoise aux reflets envoûtants. Son maintien droit et fier lui donne toujours de l’allure, il dégage un charisme et une autorité naturelle qui incitent les gens à se retourner sur son passage. Mais son visage est celui d’un homme mutilé, défiguré par l’explosion de la gemme d’éclat brûlante que Jaken lui a envoyé. Un tissu imbibé de sang enroulé à la hâte autour de sa mâchoire tombante dissimule en partie les dégâts, mais j’entrevois nettement des trous dans la chair au niveau de ses joues. Sa chevelure dorée est en partie calcinée et je devine en bordure de son casque des lambeaux de peau noircie qui se détachent à l’endroit où aurait dû se trouver son oreille. Le regard qu’il pose sur moi brûle d’une haine effroyable, j’ignore comment quelqu’un peut résister à une douleur pareille. Une terreur sourde me remue les tripes pendant la fraction de seconde où il me dévisage, amplifiée par le bourdonnement grave et lancinant de Grand-Gaillard qui sonne comme un carillon funeste dans le lointain. Puis le commandant du Guet détourne le regard et je sens tout le poids de ma solitude s’abattre sur mes épaules.

Jaken m’a abandonnée.

Je me souviens de sa promesse sur le toit de Jerman&Sœurs, quand il m’a dit qu’il me ferait évader. Mais soyons réalistes, personne n’oserait affronter le Guet d’Ambreciel et les Sorcelames pour libérer un captif des geôles de l’Académie. La réputation de cette redoutable prison n’est plus à faire, c’est un endroit sordide d’où les condamnés ne ressortent jamais, sinon avec un nœud coulant autour du cou. On y pratique la torture magique lors des interrogatoires et les centaures qui y servent de gardiens sont des fanatiques cruels et sans pitié, prêts à mourir et à tuer pour protéger les sinistres secrets de leurs propres bourreaux. À ces pensées ma gorge se serre et j’étouffe péniblement un sanglot. Si Ezio Ravinel pense que je suis la Main-Noire, il voudra me faire payer l’humiliation que Jaken lui a infligé la nuit dernière. Pourvu que mon maître tienne parole et trouve rapidement le moyen de me sortir de cet enfer.

« Commandant ! On dirait que notre passagère est réveillée ! »

Je me tourne vers le soldat du Guet qui vient de parler, un homme d’une trentaine d’années au crâne chauve et au visage rude. Il pose sur moi un regard chargé de mépris et, de l’extrémité de sa lance, s’amuse à me piquer le haut des bras pour me forcer à reculer. Un rire gras le secoue et se propage jusqu’à ses camarades qui l’encouragent de leurs sourires et de quelques tapes dans le dos. Terrorisée, je me plaque autant que possible dans le coin opposé du chariot et j’essaye d’utiliser le manteau de Jaken pour me protéger. Je sens la pointe de son arme qui mord dans ma chair en laissant des coupures un peu partout sur mes muscles endoloris. Lorsque je pousse finalement un cri de douleur et que je me mets à pleurer, l’homme s’esclaffe bruyamment.

« C’est tout ce que tu mérites, espèce de sale garce. Ça t’apprendra à tuer deux des nôtres et à attaquer le commandant. On va bien s’amuser avec toi ce soir. »

Ravinel se retourne sur sa selle et lance au soldat un regard meurtrier. D’un geste rapide, il dégaine sa Lame d’Arcane et une aura surnaturelle l’entoure en tourbillonnant furieusement, tel un cyclone parcouru de filaments bleus et blancs étincelants. L’homme qui me menaçait s’effondre, il prend sa tête entre ses mains et se met à hurler comme un dément. Il convulse par terre, les yeux exorbités et la bave aux lèvres, se tordant de douleur comme si du feu liquide le faisait fondre de l’intérieur. Puis le commandant rengaine son arme et le phénomène magique s’estompe, comme aspiré en direction de son fourreau. D’une voix calme mais menaçante, il déclare :

« Personne ne touche la prisonnière sans mon autorisation. »

Les soldats se détournent de leur camarade qui se redresse péniblement. D’instinct, je rampe de l’autre côté de la cage et je me cache sous mon manteau. Ezio Ravinel m’effraie beaucoup plus que les brutes qui l’accompagnent.

« Le prochain qui effleure un cheveu de cette fille, je l’envoie aux travaux forcés à Tys-Beleth pendant six mois. Je me suis bien fait comprendre ? »

L’escorte acquiesce et le chariot se remet à cahoter doucement dans la pente qui m’emmène vers les sommets d’Ambreciel. La fatigue et les émotions intenses que je vis depuis cette nuit ont raison de moi, je sens que mes yeux se ferment et je ne tarde pas à sombrer dans un sommeil agité.

Je me réveille au milieu d’une grande avenue bordée de colonnes de marbre blanc. Je suis toujours enfermée dans la cage mais le décor autour de moi a radicalement changé. Ici les maisons sont majestueuses et beaucoup plus grandes que celles que je connais, elles s’élèvent sur plusieurs étages et sont décorées de sculptures finement ciselées. Certaines sont entourées de jardins luxuriants où poussent de l’herbe verte, des fleurs de toutes les couleurs et des arbres immenses qui n’ont rien à voir avec les bosquets rachitiques qui infestent le quartier des Fosses. La plupart de ces demeures possèdent même des fontaines avec de grands bassins remplis d’une eau fraîche presque transparente. Émerveillée, j’observe l’une d’elles qui se trouve au cœur d’une grande place pavée que nous traversons. En son centre se trouve un piédestal surmonté d’une statue de granit qui représente une servante en train d’y verser de l’eau. J’écarquille les yeux et je me plaque contre les barreaux de ma cage pour mieux voir : un filet limpide s’écoule bel et bien des jarres de pierre jusque dans le bassin.

Alors ça, si ce n’est pas incroyable !

Une vraie fontaine d’eau potable à laquelle tout le monde peut avoir accès ! Il n’existe rien de tel au sein des Enclaves inférieures, même celle du grand marché où Jaken et moi avons plongé contenait une eau croupie de couleur brunâtre. Fascinée, j’admire un long moment cette source miraculeuse qui jaillit sans jamais se tarir. Par la toute-puissance de Ran, imaginez la richesse de celui ou celle qui possède une statue comme celle-ci ! Et il y en a des dizaines de chaque côté de la rue !

Machinalement, je ne peux m’empêcher de déglutir et de racler ma gorge sèche. Toute cette eau me donne le tournis, je n’en ai jamais vu autant de ma vie. De toute évidence, je me trouve quelque-part dans le quartier des tours d’argent où les Vertueux les plus aisés vivent coupés du reste du monde. Mais comment font-ils pour trouver de telles quantités d’eau au sommet d’une ville entourée par un désert ? Et pourquoi diable refusent-ils de la partager avec les habitants des Fosses ? Mon cœur se serre à la vue de ce trésor qui s’écoule en continu et que personne ne boira jamais. Comment peut-on gaspiller une telle richesse alors que d’autres en ont si cruellement besoin ?

« T’as soif, vermine ? »

Un garde me dévisage avec un rictus méprisant, il m’a sûrement vue admirer les fontaines. D’un pas lourd, il se dirige vers la plus proche et ramasse une écuelle posée à côté du bassin qu’il remplit à ras-bord. Puis il revient vers moi et me lance d’un ton goguenard :

« Tiens, la voleuse. Bois un coup, on dirait que t’en as bien besoin. »

Il tend la coupelle vers les barreaux de la cage et je me précipite pour la lui prendre avant qu’il ne change d’avis. Mais au dernier moment, il recule et m’envoie brutalement son contenu au visage. Les autres soldats éclatent de rire et m’adressent un regard cruel.

« T’as quand même pas cru sérieusement qu’on allait t’en donner ? »

Ils continuent de s’esclaffer un long moment pendant que le chariot dépasse les jolies fontaines et les grands manoirs. Au rythme des cahots et de leur méchanceté, nous arrivons dans un autre quartier plus animé de la Cité-Monde. Il fait plus frais ici en dépit des rayons de soleil qui percent les nuages. Un coup d’œil dans le ciel me permet d’estimer qu’il est environ huit heures du matin. Les gens commencent à sortir de chez eux, des gens richement vêtus de toges rehaussées d’étoles de soie ou de satin. Ici les femmes ont la peau blanche et propre, elles se parfument avec des essences de bois d’oranger et coiffent joliment leurs cheveux. Un peu honteuse, je fais de mon mieux pour dissimuler sous la cape ma tenue crasseuse et déchirée. Au passage du chariot, de nombreux Vertueux jettent dans ma direction des coups d’œil intrigués. Quelques-uns chuchotent avec entrain, les termes « Main-Noire » et « voleuse » reviennent souvent dans leurs conversations. Il n’y a pas d’artisans ni de boutiques ici et je me demande comment ces gens occupent leurs journées ou vont s’acheter de la nourriture. Sans doute ont-ils une armée de serviteurs qui se chargent des tâches pénibles du quotidien à leur place.

Tous se dirigent vers le même bâtiment doté d’une immense façade à colonnades et d’une coupole dorée en son sommet. Sur le fronton de l’édifice se trouve un sigil représentant deux grands anneaux d’argent surmontés d’un œil sans paupière : il s’agit de l’emblème divin de Ran, fils aîné des dieux. Les Vertueux se rendent à une cérémonie religieuse et ce bâtiment est une syndoma, une maison sacrée. Dans le quartier des Fosses, les dieux n’ont droit qu’à de petites guérites de bois pourri dressées de travers pour contenir une idole rongée par la moisissure. Mais cette syndoma est gigantesque, richement décorée et semble pouvoir accueillir des milliers de personnes. Une fois de plus, le contraste entre les tours d’argent et les bas-quartiers d’Ambreciel est saisissant.

Nous arrivons finalement devant une porte monumentale gardée par un peloton du Guet qui permet de traverser une haute muraille de pierre sombre. En approchant, je suis prise d’un étrange malaise qui me force à me recroqueviller davantage au fond du chariot. C’est à peine si je parviens à poser les yeux sur la fortification, j’ai la tête qui tourne et l’air me paraît soudain vicié. Pourtant, je me force à l’observer plus attentivement en réprimant mes haut-le-cœur et je finis par découvrir l’origine de cette sensation désagréable. Tout au long de la muraille, un reflet à peine perceptible recouvre la pierre taillée, je le devine grâce à un léger scintillement dans l’air. Un puissant charme de protection est à l’œuvre, il empêche d’approcher quiconque n’a pas été autorisé à le franchir. Bien que peu versée dans le domaine des Arcanes, je reconnais le même genre de magie qui protège la Cité-Monde des dangers de la Dévoreuse et empêche ses habitants de quitter la ville sans avertir le commandant du Guet. Cette fois ma conviction est faite : je me trouve face à l’entrée de la dernière Enclave, celle où se situent le célèbre Palais d’Ambre et l’Académie des Sorcelames. Ma terreur s’accentue à l’idée du sort funeste qui m’attend de l’autre côté.

« Commandant Ravinel ! » saluent les gardes de faction dans une synchronisation parfaite.

Ezio Ravinel descend de sa cavaline et se dirige d’un pas noble vers la gigantesque porte de chêne. À l’intérieur du bois se trouve un renfoncement en forme de croisillon entouré d’arabesques aux motifs complexes. D’un geste assuré, le commandant du Guet dégaine sa Lame d’Arcane et utilise sa volonté pour la Façonner. L’arme s’étire, se replie sur elle-même, s’entortille comme un serpent ou un ver de lumière jusqu’à prendre la forme exacte de la serrure magique en face d’elle. Alors Ezio Ravinel l’insère à l’intérieur et un déclic sonore se fait entendre. La porte s’ouvre, poussée par une force invisible, les protections magiques qui entourent la muraille disparaissent. Mon escorte franchit lentement l’ouverture, puis les cavalins qui tirent mon chariot se mettent eux aussi en marche. Mon cœur bat la chamade à l’idée d’apercevoir pour la première fois de ma vie la façade du Palais d’Ambre, mais au moment précis où je passe sous l’arche monumentale mes yeux se ferment malgré moi et je plonge dans le sommeil. Mon dernier souvenir avant de perdre subitement connaissance est une vision de Ravinel qui récupère sa Lame et de la serrure magique qui change de forme en creusant de nouveaux sillons dans le bois de chêne.

Je rêve.

Mon esprit s’évade au milieu du désert, sur les plateaux rouges et arides de la Dévoreuse, là où une chaleur cuisante harasse les voyageurs et où l’air se change en vapeurs acides qui me font suffoquer. Je plane au-dessus de cette immensité stérile, je me déplace à une vitesse folle, incapable de m’arrêter. Soudain devant moi se dresse une gigantesque barrière de sable qui tournoie, gronde et fracasse le paysage. Le ciel s’obscurcit jusqu’à devenir noir, des rochers s’envolent, de larges fissures s’ouvrent dans le sol. La tempête se déchaîne avec une force épouvantable, elle déverse sa rage et sa fureur sur deux adolescents qui tentent désespérément de lui résister. L’aînée est une jeune fille aux cheveux de feu qui enfouit son visage contre le poitrail d’une cavaline aux écailles d’un bleu saphir. Sur son bras gauche brille de mille feux un motif semblable à celui de la serrure vivante, elle utilise sa magie pour créer une protection scintillante autour d’elle. L’autre est un garçon à la peau mate et aux cheveux sombres qui s’accroche maladroitement à une vieille souche d’arbre sur le point d’être déracinée. Il s’agit de Fangeux à n’en pas douter, car ils sont vêtus de hardes semblables à celles que je portais autrefois. Les pauvres sont en bien mauvaise posture, l’ouragan les a frappés de plein fouet. Au loin sous la ligne d’horizon, j’aperçois les silhouettes vacillantes d’une longue caravane qui cherche à se réfugier près d’une borne de Façonneur. Puis encore au-delà se détache le sommet nu et sinistre du Mont Brasil, que l’on appelle aussi la Dent-du-Démon, au pied duquel s’étendent la vaste carrière et les mines obscures de Tys-Beleth.

Je plonge.

Comme un oiseau de proie en piquée, je fonds à une vitesse vertigineuse vers les deux enfants pris au piège dans la tourmente. J’arrive juste à temps car le garçon lâche soudain prise et s’envole, emporté par le vent rugissant comme un fétu de paille. Il s’éloigne, heurte des rochers puis repart, secoué brutalement dans tous les sens. Sans réfléchir je m’élance à sa poursuite, chevauchant la tempête qui me pousse comme une déferlante, puisant dans sa force prodigieuse pour accroître mon propre pouvoir. Lorsque finalement je le rattrape, l’enfant a réussi à coincer ses mains dans une fissure du sol et s’y agrippe avec l’énergie du désespoir. Je ralentis et me pose tranquillement à ses côtés, puisant dans mes réserves de magie pour soigner ses blessures. Je ne suis plus Coddie Vilmer et ce rêve n’est plus le mien. Je me sens habitée par une force qui me dépasse, qui prend possession de mon corps et de mon esprit, une chaude présence rassurante qui s’exprime à travers moi.

Je chante.

Les mots qui s’échappent de mes lèvres ne sont pas les miens, ma voix est une mélodie puissante que je ne reconnais pas. Elle résonne dans la tempête comme le fracas du tonnerre, à la fois souveraine et impérieuse. Le garçon me dévisage, fasciné par mon apparition.

« Ecoute-moi, enfant de la Cité-Monde. »

Je dois faire vite, je n’ai pas beaucoup de temps pour tisser ce sortilège. Déjà le paysage autour de moi se trouble, les couleurs de ma vision disparaissent, le sceau de la dernière Enclave se régénère. Lorsque la porte sera refermée, il sera trop tard. Mon pouvoir va de nouveau s’éteindre. Alors je chante de toutes mes forces, j’imprègne chaque mot que je prononce d’une partie de ma puissance, je me consume dans l’espoir que ce jeune garçon m’entende. Je lui offre un fragment de mon âme, je grave mon visage et ma voix au plus profond de son esprit, je le Façonne pour faire de lui la clé de ma future liberté. Il sera le grain de sable que les Sorcelames ne verront pas venir.

« Hâte-toi, enfant de la Cité-Monde. Ceux qui errent parmi les ombres sont déjà à ta poursuite et le voleur d’éclat est en chasse. »

Soudain je sens une présence sinistre à proximité. Sa présence. Le Sorcelame est ici, il a compris que j’utilise la prisonnière pour échapper à sa vigilance. Il connaît le parfum de ma magie, il peut la retourner contre moi et me détruire. Je n’ai pas le choix, je dois briser le lien si je veux survivre. D’un geste, je déchire la trame du sortilège et je libère avec dépit la jeune fille de son rêve.

Je sombre.

J’ouvre les yeux dans une pièce obscure et sans fenêtre. L’humidité me saisit à la gorge. Je viens de faire un rêve étrange, à la fois irréel mais d’une précision incomparable. J’ai l’esprit embrumé et le corps perclus de crampes, j’ai l’impression que je suis restée prostrée pendant des heures. Je me rappelle le chariot, l’escorte de centaures et le commandant Ravinel. Je me souviens de la haute porte de chêne, de la serrure magique et de la barrière scintillante qui protège la dernière Enclave. Avec un effort supplémentaire, je suis même capable de retrouver mon nom.

Coddie Vilmer.

J’ai été capturée par le Guet et on m’a conduite ici, dans cette prison où personne ne viendra à mon secours. Je suis perdue quelque-part dans les sous-sols de l’Académie des Sorcelames. Mes mains sont ligotées, mes chevilles entravées, une pièce de tissu épais recouvre ma bouche. Ils m’ont allongée par terre sur un matelas de paille, le sol est dur et glacial au contact de ma joue. J’ai été dépouillée de tout l’attirail de la Main-Noire, ils ne m’ont laissé qu’une chemise en laine écrue qui peine à me protéger du froid.

Je pleure.

Je pense à Jaken qui doit être confortablement installé dans sa planque, en train de se changer pour reprendre son autre vie. Qui est-il en réalité ? Un marchand ou un antiquaire qui écoule le fruit de ses rapines dans son arrière-boutique ? Un Vertueux qui joue les voleurs pour tromper l’ennui et s’offrir un peu d’adrénaline ? Ou un vagabond de la Fangeuse comme les autres qui a trouvé en devenant la redoutable Main-Noire un moyen pour survivre ?

Qu’importe son identité, il est la seule famille qu’il me reste.

Je revois avec nostalgie la figure de ma mère penchée sur son atelier pour préparer le pain, ses mains fines et délicates qui malaxaient la pâte couverte de farine. Je peux encore sentir l’odeur des épices que l’on rangeait sur l’étagère dans des grands pots d’argile. Le sourire de mon père quand il rentrait le soir après une semaine de travail acharné dans les mines. Notre maison n’était pas très grande mais elle suffisait pour mes parents, ma petite sœur et moi. Nous habitions une ruelle calme de l’Enclave des commerçants dans le deuxième niveau de la Cité-Monde. Mère était boulangère et vendait son pain aux noix et ses brioches à la cannelle sur le grand marché. Jenna et moi descendions dans les Fosses pour suivre les cours de maître Ballard. Parfois mon père nous emmenait prier au pied d’une effigie de Ran et je souhaitais alors que cette vie heureuse dure éternellement. Mais un jour, Jenna est rentrée malade de l’école. Elle toussait et vomissait sans cesse, le lendemain des plaques noires sont apparues sur ses joues. Une odeur nauséabonde se dégageait de ses blessures, je me rappelle le pus qui s’écoulait quand ma mère les perçait avec une lame chauffée à blanc. Jenna hurlait, transpirait, pleurait énormément, jusqu’au moment où sa jolie voix s’est éteinte définitivement. Le mal qui a pris ma sœur s’appelle la fièvre de Tys-Beleth, car les mineurs la contractent souvent dans les galeries du Mont Brasil et la ramènent chez eux auprès de leurs familles.

Trois jours plus tard, cette fièvre foudroyante a emporté mes parents.

Je serais morte aussi si Jaken ne m’avait pas trouvée. Mes parents et ma sœur n’ont jamais eu de tombe, le Guet d’Ambreciel a brûlé leurs corps pour éviter que l’épidémie ne se propage. Mais je passais quand même mes journées près des cimetières à la recherche de leur présence. Je me laissais mourir de faim. Jaken m’a découverte un soir d’automne, errant sur les berges de la Fangeuse près de l’entrée des catacombes où j’avais pris l’habitude de m’installer pour mendier. J’étais faible, affamée, transie de froid et rongée par le chagrin. La Main-Noire m’a recueillie, hébergée dans son repaire et a fait de moi sa nouvelle apprentie. Pendant plus de six mois, Jaken m’a entraînée à dérober des bourses, à m’introduire dans des maisons la nuit, à traverser les bas-quartiers sans être repérée par les soldats du Guet. Il m’a montré comment entretenir son matériel, crocheter une serrure et fabriquer des fumigènes pour disparaître dans la fumée. Je n’étais pas vraiment douée, il ne cessait de me comparer à son ancienne apprentie qui était bien meilleure que moi. Malgré tout, je faisais de mon mieux pour ne pas le décevoir. Cette nuit, le cambriolage chez Matheus Finch devait être ma première sortie à ses côtés. Ma première vraie mission après des dizaines d’entraînements factices, pour lui prouver que je suis digne de l’accompagner. Et me voilà enfermée dans un cachot sordide, prisonnière du Guet d’Ambreciel et de ces Sorcelames dont il m’a toujours dit de me méfier.

J’espère.

Je prie de toutes mes forces pour qu’il tienne sa promesse, pour qu’il ne m’abandonne pas à la potence et qu’il vienne me délivrer. Mais on parle de Jaken Main-Noire, d’un homme qui ne s’encombre pas de sentiments et ne sert que ses propres intérêts.

Je crois qu’en fin de compte, j’ai plus de chances que Ran le tout-puissant se porte à mon secours.

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Edouard PArle
Posté le 05/01/2023
Hello !
Meilleurs voeux !
C'est très sympa d'avoir le pdv de Coddie qui restait beaucoup dans l'ombre de Jaken dans le premier chapitre.
Petit détail qui m'a gêné, je trouve qu'il y a un peu trop de rappel. Quelques phrases suffiraient largement à replacer le personnage à mon sens.
Très intéressant le passage sur la magie, ça risque de donner de l'importance à Coddie dans l'histoire.
J'ai beaucoup aimé également le moment où elle évoque son passé, sa vie heureuse jusqu'à l'apparition de la fièvre. La mort tragique de ses parents et de sa soeur, le fait qu'elle soit recueillie par Jaken. Au début, j'ai été interpellé par le fait qu'elle ne lui en veuille pas plus que ça mais tu développes bien la chose. Effectivement, il est la seule famille qui lui reste.
Mes remarques :
"À ces pensées ma gorge se serre et" -> ma gorge se serre à ces pensées ?
"Ici les maisons sont majestueuses" virgule après ici ?
Je n'oublie pas le Sildaros, j'y passerai bientôt (=
A très bientôt !
MrOriendo
Posté le 06/01/2023
Hello Edouard,
Une très belle année à toi aussi !

Il était temps effectivement de braquer le projecteur sur cette pauvre Coddie qui n'était pas forcément mise en valeur dans le premier chapitre.
Je te remercie pour ton commentaire encourageant et tes remarques, je verrai comment je peux réduire un peu la proportion des rappels au moment des corrections.
Pour tout ce qui touche à la magie, les explications vont venir par petites touches et commencent dès le chapitre suivant !
Et oui tu as raison, Coddie va prendre progressivement une plus grande importance dans l'histoire.

À bientôt :)
Ori
LionneBlanche
Posté le 01/12/2022
Coucou Mr Oriendo ! J’ai un peu hésité à commenté ici ou le chapitre entier à la fin, mais comme ma page word se rempli déjà, ce sera peut-être plus facile ^^

Tu nous fais un petit rappel des suites du cambriolage. Certains te remercieront car il s’est passé des choses depuis, mais personnellement je m’en souvenais. Par contre, j’avais oublié le nom de Coddie donc ça m’a servi et aussi, et puis c’était très court, donc, ça ne gêne pas même si on se souviens, et ça aide à resituer si ce n’est pas le cas, sans en faire trop.

Ezio va avoir des raisons d’en vouloir à Jaken, et donc à Coddie que, pour l’instant, il croit être Jaken. Il risque de s’en prendre à elle, et elle, elle pense déjà qu’il l’a abandonné… ou du moins qu’il n’arrivera pas à la sauver, même si elle espère. Si elle se retourne contre lui, ce ne sera pas étonnant… C’est ce que je me suis dit au début, et aussi que la libérer pourrait alors devenir encore plus dangereux. Mas ensuite, on voit bien qu’elle a quand même conscience de son intention de l’aider.
En tout cas, la pauvre. À moins qu’Ezio ne soit pas dupe, comprenne qu’elle n‘est pas la main noire. (Je me le demande car il empêche les gardes de la torturer, même si ce pourrait être pour une toute autre raison) Quoi que, même là…. Mais il pourrait se servir d’elle pour capturer Jaken… J’adore quand je me pose pleins de questions !
C qui est sure, c’est que ça risque d’être très difficile de s’introduire ici et d’en ressortir… La serrure magique parait infranchissable et ils seraient vite repéré dans ce genre d’endroit… Au passage, on voit très bien la scandaleuse différence sociale.

Hm… Curiexu rêve… Coddie, mais pas seulement… Comme si elle permettait seulement le passage, que la princesse en profitait pour se joindre à elle. Enfin, si j’ai bien compris. Un sceau…. Qui bloque la magie. Elle est donc prisonnière.
Mais c’est horrible le début de vie de Coddie ! ^^

Au passage, j’ai noté cette phrase :
« comme recouverts d’un épais brouillard qui embrume mon cerveau. »
Ça fait un peu répétitif…

Mais sinon, il n’y a rien à dire, à part que je saute sur la suite ! ^^
MrOriendo
Posté le 01/12/2022
Hello Lionne !

Ça fait plaisir de te revoir par ici et de constater que malgré la fin des Histoires d'Or, des gens continuent de suivre Jaken !
Effectivement, le petit rappel au début m'apparaissait nécessaire car il s'est passé pas mal de choses depuis le cambriolage. Et puis c'est normal qu'en se réveillant, Coddie essaye de comprendre ce qui a bien pu lui arriver.

Les intentions d'Ezio Ravinel interrogent, c'est le but ! Quant au Rêve, on dirait que tu as parfaitement saisi son fonctionnement ! Je ne l'aurais pas mieux expliqué avec mes propres mots !
Et oui, les débuts de Coddie dans cette histoire sont difficiles, la pauvre n'est pas épargnée. Et crois-moi, c'est encore bien pire dans la deuxième partie de chapitre !

Bonne lecture et à très vite ;)
Ori'
LionneBlanche
Posté le 01/12/2022
D'ailleurs, félicitation pour ta victoire ! J'étais très contente pour toi. :) C'était mérité. :)
MrOriendo
Posté le 02/12/2022
Merci, c'est adorable :)
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