Cléomène : La Dame du Haut Domaine

Par Sabi
Notes de l’auteur : 20 mai 1075 après D.

Le nord de Corvefell était composé de deux territoires. Celui du duché des Marjiriens à l’ouest, et celui du Haut Domaine des Sylvepeyre à l’est. C’était là qu’était née et avait vécu toute sa vie Cléomène de la maison Sylvepeyre. Ayant récemment fêté ses seize ans, elle avait reçu des mains de sa mère les regalias ancestraux, la baguette de pin pour la longévité, le diadème au bézoard pour la sagesse et la dague pour le courage, et était devenue la Dame du Plateau des chèvres. Aussi, comme le voulait la Tradition, elle avait quitté sa montagne pour la capitale afin de jurer fidélité au roi, de se présenter à l’Assemblée, et y siéger. Pour elle qui n’avait jamais voyagé hors du Haut Domaine auparavant, la curiosité et l’excitation l’emportaient sur toute autre émotion. Sortie du passage menant au plateau, la jeune fille s’était gorgée de tout ce que rencontrait son regard : arbres, pierres, animaux, villages et villes, et puis, la capitale. Tout était nouveau, tout était si différent. Elle ne cessait de comparer ce qu’elle connaissait avec ce qu’elle découvrait. 

De façon générale, plus elle et son cortège étaient descendus vers le sud, plus l’apparence et le comportement des gens avaient changé. De personnes aux apparences solides et bourrues, on était progressivement passé à des gens plus ouverts et avenants, et aussi moins rudes. Les habits de laine de mouton avaient laissé la place à des tenues de chanvre et de coton. Ce n’est qu’en voyant les grands bourgeois et les nobles que Cléomène avait remarqué des habits de soie.

Et Valoria la Triple était bien le couronnement de toutes ces différences. Jamais elle n’avait vu de ville aussi grande et des habitants aussi variés à un même endroit. Des riches et des pauvres, cloisonnés strictement par les murs de la cité. Ce n’est pas que le Haut Domaine ignorait les différences de richesse. Comme partout ailleurs, il y en avait, mais la différence était que cela ne se voyait pas, car il était fait en sorte que de grosses disparités entre les styles de vie n’apparaissent pas. Ainsi, même Cléomène et sa famille, qui étaient pourtant les dirigeants du Haut Domaine, vivaient dans une maison, certes plus grande que la normale, mais avec le même confort que n’importe qui. En tant que Dame, elle devait veiller à la sécurité extérieure et s’occuper de questions militaires ainsi que de la gestion de son domaine, mais le reste de son temps, elle le passait à s’occuper de l’élevage des chèvres et des boucs, ainsi que des tâches agricoles dans les quelques champs cultivables des environs. Son enfance même avait toujours été en contact avec les gens de son peuple. Personne ne lui avait jamais dit qu’elle ne devait pas s’approcher d’un fermier, au contraire. On lui avait mis un bâton de berger dans les mains dès ses 5ans, et elle avait accompagné les brebis, les chèvres et les moutons dans les pâturages.

Depuis qu’elle était arrivée au palais royal, elle voyait des serviteurs qui maintenaient une distance protocolaire avec elle. Elle voyait des nobles qui semblaient ne pas remarquer toutes ces petites mains qui s’activaient pour eux. Elle voyait des gens qui vivaient ensemble sans se mélanger. Et la jeune fille ne cessait de trouver tout cela très étrange. Vraiment, si le Haut Domaine faisait bien parti de Corvefell, il n’en demeurait pas moins qu’il était pareil à de l’huile qui aurait tenté de se mélanger à de l’eau. 

Et tout comme Cléomène trouvait Corvefell étrange, les gens de ce palais, serviteurs comme nobles, la regardaient parfois en coin d’un air qui trahissait le sentiment de bizarrerie qu’ils ressentaient devant ce qu’ils avaient sous les yeux. Les membres de son escorte l’avaient prévenu que cela arriverait. D’eux tous, il n’y avait que la jeune Dame qui n’était encore jamais allée jusqu’à Valoria. Ils étaient pour ainsi dire habitués à ces regards, parfois franchement condescendants. Cléomène espérait pour sa part que ce manège ne durerait pas trop longtemps, car elle sentait que cela allait vite la lasser de passer pour une bête de foire.


 

La salle où avait lieu l’Assemblée annuelle était agencée de façon toute simple. Aucun meuble en dehors de fauteuils où les participants s’assoient et une table basse placée à côté où poser des documents. Non, ce qui rendait la pièce singulière, c’était la peinture représentant le Royaume prenant l’ensemble du sol. Chacun des régnants prenaient place sur le fauteuil qui était installé sur leur duché correspondant. À leur côté pouvait s’assoir leur héritier ou héritière. Il n’y avait que pour elle qu’il n’y avait toujours eu qu’un seul siège. Il n’était pas dans les coutumes que la Dame ou le Seigneur du Haut Domaine amène l’aîné de ses enfants. 

Comme il s’agissait ici de sa première participation à l’Assemblée, elle devait se présenter en dernier après que tout le monde aurait pris place. Aussi, lorsque Cléomène pénétra dans la salle, tous les regards se concentrèrent sur cette jeune fille, scrutateurs, évaluateurs. Tous, ils se demandaient de quelle trempe elle était. Surmontant l’angoisse de se ridiculiser en public, la jeune Dame s’avança jusqu’à son fauteuil, passant entre les ducs Mervos et Havenin, s’inclinant au passage devant sa Majesté, sur son trône, à l’endroit où se tenait Valoria sur la carte. Une fois assise, le roi prit la parole :

« Maintenant que nous sommes tous réunis, je déclare ouverte la cession de cette Assemblée. Comme vous le savez, une nouvelle Dame a succédé à la précédente au Haut Domaine. Nous l’accueillons parmi nous avec plaisir. »

C’était désormais à son tour de parler.

« Je vous remercie, mon roi. Soyez assurés, vous et l’ensemble des duchés de Corvefell que le Haut Domaine continuera à servir la cause du Royaume comme auparavant selon les termes de l’Accord. »

Par ces mots, Cléomène venait de reconduire l’allégeance de son peuple au souverain de Corvefell, comme chacun de ces ancêtres depuis qu’ils avaient dû renoncer à leur indépendance.

« Je crois que personne ici n’en doute. »

Le silence accompagné du hochement de tête de tous les régnants fit office de réponse.

« Bien, puisque nous en sommes à parler de votre Domaine, pouvez-vous nous tenir au courant de vos nouvelles, ainsi que de la situation aux frontières ? »

Sa mère, la Dame retirée Philomène l’avait préparée à devoir rendre des comptes à l’Assemblée. Aussi sut-elle restituer la plupart des données économiques et sociales concernant le Haut Domaine. Il n’était pas rare, à en croire sa mère, que les Assemblées soient le lieu de discussion d’échanges économiques et commerciaux inter duchés. Les ducs et duchesses n’étaient bien sûr pas des marchands ou des banquiers, mais il y avait certains partenariats qu’ils étaient les seuls habilités par la loi à pouvoir conclure. Jusqu’à présent, le Haut Domaine avait mis un point d’honneur à garantir sa propre auto-suffisance alimentaire, aussi son peuple ne vendait que les excédents de sa production, principalement de la laine. Et comme il y avait peu de ressources dont ils avaient vraiment besoin, le Haut Domaine n’était pas un marché très attirant pour les marchands. Puis, vint le moment de parler de sécurité :

« Concernant la situation avec Sorsombre, nous n’avons pas eu d’accrochage particulier cette année. Nous n’avons pas non plus constaté de menaces directes sur nos frontières. Cependant, certains espions passés derrière les lignes font état de déplacements de troupes réguliers. »

À ces mots, Steffron Marjiriens leva la main. Le roi, d’un geste de la tête lui permit de parler :

« À ce sujet, nous avons pour notre part des nouvelles à communiquer. »

De tous les duchés, celui des Marjiriens était celui avec lequel le Haut Domaine entretenait les relations les plus étroites. Ils étaient à la fois voisins par la géographie, mais aussi par la mentalité et la sécurité. Ils se partageaient directement certaines informations militaires concernant Sorsombre, et entretenaient des liens culturels privilégiés. C’était à eux que partaient la majorité de la laine qu’ils exportaient. C’était par eux que la culture de Corvefell leur parvenait. N’étant jamais sortie du Haut Domaine, Cléomène n’avait jamais pu rencontrer le seigneur Steffron jusqu’à présent, mais son nom était celui qui revenait le plus souvent à la table familiale quand on parlait politique.

« Pour tout dire, bien que l’éventualité d’une guerre ouverte soit encore peu probable, nous savons que les mouvements de troupe ont pour but de faire stationner davantage de soldats près de la frontière de notre duché. Il se peut que nous ayons à subir plus que de simples escarmouches dans le futur. »

De mémoire d’homme du Royaume, Sorsombre avait toujours été un ennemi. En fait, tous les pays voisins avaient des relations au mieux distantes avec Corvefell. Mais d’eux tous, les Sorsombrois étaient les pires. Il faut dire que ce royaume du nord avait très mal vécu l’annexion de leurs territoires austraux par Corvefell lors de sa fondation. La haine et le désir de revanche avaient perduré chez ces gens, et tout au long des mille ans qui s’étaient écoulé, des petits conflits allant de simples accrochages à des incursions ennemies s’étaient produit. D’où la vigilance constante que le duché des Marjiriens et le Haut Domaine devaient conserver.

« Doit-on vous envoyer des troupes en renfort ? demanda le roi. »

« Cela serait précipité, répondit le seigneur Steffron. Nous ignorons encore ce qu’ils ont l’intention de faire. En revanche, nous pensons qu’il est nécessaire d’établir une ligne de communication rapide entre le nord et la capitale afin de parer à toute éventualité. »

« Est-ce que quelqu’un s’y oppose ? »

Un rapide tour de l’Assemblé plus tard, et la proposition était retenue.

 

Il était de coutume que le premier soir de l’Assemblée annuelle, un bal soit organisé au palais afin de célébrer les retrouvailles des familles ducales. C’était l’occasion pour les dirigeants du Royaume de s’enquérir directement de l’état de leurs voisins, de conclure des marchés, des affaires, voire des alliances. Les réjouissances étaient un simple prétexte, une façade, Cléomène l’avait bien compris. En vérité, le jeu de la politique et du pouvoir continuait au palais. Pour autant, la jeune Dame avait hâte d’y être. Même si durant l’Assemblée, elle avait pu voir quelques héritiers assis à côté de leur parent, elle n’avait pas pu bien sûr les approcher. Or, la jeune fille était très curieuse de faire la connaissance des gens qui, bientôt, dirigeraient le pays avec elle. Elle appréhendait aussi. La peur de faire un pas de travers sûrement.

Les portes de la salle de bal s’ouvrirent devant Cléomène, et elle fit alors son entrée.Au centre de la pièce dansaient déjà quelques couples, tandis que le reste des familles ducales se répartissait autour des tables du buffet placées contre les murs. Elle fut tout de suite accueillie par le roi qui s’était retourné à son arrivée. Il était accompagné de son fils.

« Ah, ma Dame, vous êtes là. Venez. Venez que je vous présente le prince héritier, Halderey. »

Le jeune homme en question, noir des cheveux et aux yeux gris anthracite la regardait avec un intérêt non dissimulé. Bien plus grand qu’elle, le prince dut se courber pour lui faire un baise-main en guise de salutation.

« Je suis enchanté de faire votre connaissance ma Dame. »

« Moi de même votre Altesse. »

Le roi, un sourire aux lèvres, continua :

« Je dois continuer à m’entretenir avec la duchesse Volano. Je vous prie de m’excuser. »

Et il s’éclipsa.

Alors que Cléomène le regardait s’en aller, le prince Halderey se pencha vers elle sur le ton de la confidence :

« Je pense que mon royal père a dans l’idée de rapprocher nos deux familles. »

L’implication était claire, à peine voilée. La jeune fille n’avait pas l’habitude de gérer ce genre de choses, surtout quand il s’agissait d’elle-même. La gêne et la confusion la firent rougir. Elle lui jeta un coup d’oeil. Le regard du jeune homme était on ne peut plus amusé. Pourtant, il n’y avait rien de drôle. Cléomène toussota pour reprendre contenance, et dit :

« Il est bien trop tôt pour moi de m’intéresser à la question. J’espère bien pouvoir profiter encore quelques décennies de ma position. »

Halderey, lui tendant un coude auquel elle s’accrocha, la guida vers une table à peu près libre.

« Est-ce donc vrai ce que l’on raconte ? L’enfant aîné devient automatiquement la Dame ou le Seigneur du Haut Domaine à ses seize ans ? »

Cléomène acquiesça avant de saisir un verre de vin qui traînait par là. Elle ne savait pas si la curiosité manifeste du prince lui déplaisait ou non.

« C’est donc votre premier voyage ici ? »

Nouvel acquiescement de sa part.

« Vous devez être curieuse de découvrir notre capitale. Il paraît que nous avons une culture assez différente de la vôtre. »

« Vous pouvez le dire. Par exemple, nous n’indisposons pas les gens avec des allusions à un mariage en pleine fête. »

La jeune fille avait répondu un peu trop vertement à son goût. Ce n’est pas qu’elle voulait se débarrasser du prince. Mais tant de nouveautés faisait qu’elle ne savait pas sur quel pied danser, et cela la rendait nerveuse.

« Je vous accorde que c’était malvenu de ma part. Je vous présente mes excuses ma Dame. »

Un nouveau regard dans sa direction lui indiqua que le jeune homme continuait à sourire avec un air mi-surpris, mi-impressionné. Bon, elle ne l’avait pas froissé. Autant tourner la page tout de suite :

« Vous avez raison cela dit. La capitale est tellement étrange par certains aspects que j’ai l’impression de m’y perdre. »

À ce moment là, elle sentit approcher quelqu’un sur le côté. En se retournant, elle vit un grand gaillard aux cheveux blond vénitien et aux yeux verts, imposant et massif, accompagné d’une personne d’à peu près l’âge de Cléomène, aux yeux tout aussi verts, mais aux cheveux d’une blondeur différente, bien plus pale. Le couple avait l’air un peu déplacé, entouré par toutes ses soieries et ses dorures aux murs. Ils étaient bien habillés à la mode corvefellienne faite de soie, et pourtant quelque chose dans leur attitude détonnait. En vérité, Cléomène se sentit tout de suite plus à l’aise avec eux qu’avec son compagnon de discussion. Celui-ci prenait d’ailleurs la parole :

« Edmond Marjiriens, cela faisait longtemps que nous ne nous étions pas vus. »

« Votre Altesse. »

La voix d’Edmond était grave et posée. Il rappelait vraiment à la Dame les montagnes du nord, austères mais d’une solidité à toute épreuve.

« Et vous devez être logiquement sa sœur. »

« Votre Altesse. »

La jeune fille quant à elle était plus fine, plus souple aussi. Mais en voyant comment elle avait incliné la tête face à Halderey, Cléomène devina une grande vigueur. Elle était sûre que le tissu ample de sa tenue dissimulait un corps bien entretenu.

« Laissez-moi faire les présentations. Ma Dame, voici Edmond Marjiriens, héritier du seigneur Steffron, et sa sœur Érica Marjiriens. Edmond, mademoiselle, je vous présente Cléomène Sylvepeyre, Dame du Haut Domaine. »

Les deux Marjiriens s’inclinèrent rapidement devant elle, ce à quoi elle répondit par une légère inclinaison elle aussi, avant de dire :

« Enchanté de faire votre connaissance. J’ai toujours entendu beaucoup de bien de votre père. »

« Et nous de votre mère, répondit Edmond. »

« Comment se déroule votre séjour à la capitale, s’enquit Halderey ? »

Celle qui s’appelait Érica prit alors la parole :

« À vrai dire, c’est la première fois que je viens à Valoria. »

« Oh, vraiment ? Comme c’est intéressant. Voyez-vous, il se trouve que ma Dame est dans le même cas que vous. »

Cléomène pouvait voir le regard du prince briller d’intérêt.

« Dans ce cas là, pourquoi ne ferions-nous pas une visite de la ville demain, proposa Érica. Il me semble que l’Assemblée se tient l’après-midi. Nous pourrions partir le matin à cheval, et rentrer vers midi ? »

« Je serais très intéressée de voir la capitale. Si cela ne vous dérange pas, je vous accompagnerai, répondit Cléomène. »

La Dame se tourna alors vers Halderey :

« Voulez-vous nous accompagner ? »

« Mais bien sûr, avec plaisir ! »

Cléomène eut l’impression qu’Halderey n’attendait que cela. Elle se demandait bien ce qu’il pouvait bien retirer de cette occasion. Il lui avait dit que son père souhaitait les marier, mais se pouvait-il que ce prince le voulait aussi ? Si tel était le cas, pourquoi ?

Halderey lui renvoyait une impression mitigée. D’un côté, il la répugnait. Il était à la fois trop mielleux et trop sûr de lui. Mais d’un autre, elle ignorait pourquoi, mais il y avait quelque chose dans ce regard qu’il posait sur elle qu’elle trouvait agréable. Un homme compliqué à déchiffrer. En regardant les Marjiriens, Cléomène put lire un certain mépris sur le visage d’Edmond, et une trace de sarcasme sur celui d’Érica. Visiblement elle n’était pas la seule à voir sous un jour critique le prince.

Quoi qu’il en soit, demain, la Dame du Haut Domaine aurait rendez-vous avec cette ville inconnue !

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Zoju
Posté le 27/05/2020
Salut ! On découvre un nouveau personnage en la personne de Cléomène. Je la trouve sympathique. Je commence à comprendre de mieux en mieux ton univers. Les différents éléments se mettent en place notamment les relations entre les différentes familles qui semblent loin d'être simple. (C'est vrai que Halderey a l'air un peu hautain, mais comme le dit Cléomène il semble plus complexe) Je suis curieuse de voir comment cela va évoluer. Si j'avais juste une petite remarque, ce serait avec le premier paragraphe où je lui ai trouvé quelques lourdeurs notamment avec les longues phrases qui s'y trouvent. Pour le reste, ton style d'écriture est agréable à lire et je m'accroche de plus en plus à l'histoire. Curieuse de connaitre la suite. Courage ! :-)
Sabi
Posté le 27/05/2020
J'aime faire parfois de longues phrases, j'avoue.
Quant à l'univers du récit, ce qui m'a poussé à en commencer l'écriture, c'est le fameux Trône de fer, what else ?
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