Chp 3

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Quand les sirènes tonitruaient, il fallait descendre à la cave. Chacun s’occupait de soi. Maman avait déjà assez à faire avec la Petite. Le plus difficile, c’était la nuit. Le réveil brutal. L’étonnement : que se passe-t-il ? La prise de conscience. Prendre un gilet. Prendre un jouet. Et descendre. Vanouché attendait toujours Bella, sa grande soeur, même si elle avait ordre de ne pas retarder sa migration. Souvent maman partait après elles deux, suite à un rapide tour de l’appartement. Après avoir pris la Petite dans ses bras, elle voulait tout revoir, une dernière fois, au cas où … ce serait la dernière fois.

Quant à papa, il était le dernier, il avait toujours besoin de vérifier une ou deux choses, et de prendre dans sa réserve secrète l’une de ses nouvelles bouteilles : Papa était chimiste. Après de brillantes études à l’université de la Sorbonne, il était rentré au pays pour être un des ingénieurs les plus réputés, l’un des mieux formés du pays. Mais sa passion pour la chimie ne pouvait se déployer autant qu’il le souhaitait, parce qu’on avait besoin de lui pour ses multiples compétences, et non pour être expert dans son domaine de prédilection. Alors, comme il avait besoin de s’amuser à faire de la chimie, la discipline qui le passionnait, il utilisait souvent l’une des salles de bain comme laboratoire. Et depuis le changement de régime, il s’était lancé dans de nouvelles expériences : il avait décidé d’expérimenter la production… de vin. Comment procédait-il ? Vanouché était trop peu intéressée par les lubies de son père pour le comprendre. Elle était tellement agacée de ne pouvoir utiliser la deuxième  baignoire de l’appartement ! Avec une grande sœur comme la sienne, qui traînait des heures au milieu de ses flacons, et qui exigeait maintenant d’être seule pour faire sa toilette, il était indispensable de pouvoir disposer d’une seconde baignoire. Et papa s’en servait de cuve pour son vin ! Sans compter que du coup la salle de bain entière puait la piquette, au point qu’elle refusait de s’y rendre, ne serait-ce que pour se laver les dents. Et pendant ce temps, sa sœur se verrouillait à double tour dans la salle officielle. Cris et chamailleries garanties.

Papa expliquait doctement qu’il n’avait pas d’alternative. Sa solution devait rester à l’air libre pendant plusieurs semaines, et chaque jour, il devait remuer le liquide pour oxygéner les levures. Tant que la transformation en vin n’avait pas eu lieu, il était impossible d’embouteiller. Et puis pour presser le vin, quoi de plus naturel que de le faire soi-même, au pied, dans la baignoire. Une étape indispensable à la vinification, à laquelle il conviait ses filles avec la civilité d’un ambassadeur. Vanouché en était dégoûtée rien que de l’entendre proférer les prolixes détails de son passe-temps. Alors pas question d’aller tremper ses pieds dans son jus de raisin ! Mais ce que son père ne disait pas, et qui comptait pourtant en ces jours incertains, c’était qu’en cas de visite inopportune de la police, il serait rapide de faire couler le mélange en cours par le siphon de la baignoire. On ne savait jamais. C’était tout de même complètement interdit, et les filles ne devaient jamais mentionner le loisir de papa à quiconque. On pouvait être emprisonné pour avoir consommé de l’alcool, alors que se passerait-il si on découvrait que lui en produisait dans sa baignoire ?

Mais il fait nuit. Les sirènes sonnent. Papa descend avec sa dernière bouteille maison, cachée dans le double fond d’un placard du salon. La famille n’habite pas au dernier étage de l’immeuble, mais il est tout de même invariablement le dernier à pénétrer dans la cave. Tous les voisins sont là, et  se regardent, inquiets, attendant le bruit fulgurant de la bombe qui dégringolera sur la ville.

Papa, lui, affiche alors son plus beau sourire. Il a pensé à prendre des verres, et il salue les voisins avec chaleur. Il a un mot gentil pour chacun d’entre eux. La Petite pleure dans les bras de maman mais il la saisit brusquement et lui fait faire l’avion pour la faire rire malgré la fatigue qui la rend grognon, malgré l’exigüité des lieux, malgré la tension dans la cave. Après l’avoir remise à maman, il informe les voisins que nous allons passer aux choses sérieuses. Il sort son tire-bouchon de la poche arrière de son  pyjama, et explique  la façon dont il taille lui-même ses bouchons dans des cubes de liège qu’il achète à prix d’or dans un magasin de décoration du centre ville. La bouteille fait « bop ! » sous l’effet de levier des bras du tire-bouchon. Les verres sont remplis un a un, et offerts de bon cœur aux voisins. La famille du dernier étage est intégriste, elle refuse systématiquement cette marque d’amitié, mais contrairement aux craintes récurrentes de maman, jamais aucun d’entre eux n’a dénoncé papa à la police. Les autres voisins participent à l’ambiance festive. Même si elle est feinte en partie, elle permet de supporter ce terrible moment d’attente.

Et soudain, c’est la fin. Il faut bien que se concrétise ce pourquoi on est là. Les radars ne se trompent jamais lorsqu’ils repèrent l’avion ennemi et que l’alerte est sonnée. On entend la stridulation de la bombe, lancinante et sifflante, à faire grincer les dents de tous les habitants de la ville, cette bombe mortifère qui tombe plus ou moins proche. Puis plus rien. Papa alors crie toujours : « hourra ! » Bien que tous soient terrorisés par ce bruit, lui est alors rasséréné. Il nous explique doctement, pour la millième fois, que les Irakiens n’ont pas assez d’essence pour lancer deux bombes à la fois, s’ils veulent revenir dans leur pays : à la fin du sifflement assourdissant, si nous n’avons pas été secoués, c’est que nous sommes sauvés. Pour cette fois-ci. CQFD.

Même sa bonne humeur ne parvient pas à rassurer tous les membres de l’immeuble, certains le regardent avec avidité. Ils aimeraient tant être aussi sûrs que lui de la fin du danger. Qui peut être aussi sûr de ce calcul mêlant doctement kilométrage, consommation de fuel, et âge du capitaine ? Qui dit aussi qu’un autre avion ne suit pas le premier dans sa course ? Et pourtant, au fil des mois, Vanouché peut l’assurer. Ses prédictions se sont toujours révélées exactes. Cela lui donne, aux yeux de sa fille, l’aura d’un prophète méthodique. Et peut-être d’ailleurs ira-t-il jusqu’à abuser de ce statut dans les années suivantes.

 

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noirdencre
Posté le 11/02/2021
Le portrait du père est délicieux ! Vu à travers les souvenirs de sa fille, il prend des allures d'un personnage épique, théâtral, unique.

J'aime beaucoup cette alternance du passé et du présent dans ton récit.
Cataclistica
Posté le 18/03/2021
Merci Noirdencre ! Je me connecte après une longue absence, et c'est un plaisir de lire tes commentaires.
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