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Une odeur inconnue. Une agression. 

Je me lève d’un bond. 

Trois femmes de chambre se figent sous mon regard.

 

— Que faites-vous ici ? 

 

Ma voix sonne, malgré moi, comme un aboiement. Mais leur entrée m’irrite. Et ce sentiment se transfère à Kadara, qui montre les crocs en grognant du fond de la gorge. 

 

— Nous... Nous…, bégaye l’une d’elles, en gardant un œil sur la louve, nous sommes venues vous réveiller, Lady Roselynd. 

 

Kadara émet un son qui ressemble à un rire, mais à leurs expressions, les intruses l’interprètent comme une menace supplémentaire.  

 

Je sors du lit, lisse mes vêtements froissés d’une main fatiguée : je n’ai pas pris la peine de me changer avant de me coucher. Kadara me suit de près. Les femmes hésitent, l’une tente d’avancer, mais le regard bleu de la créature la dissuade. 

 

— Kadara cherche à me protéger, je leur explique, elle se méfie des serviteurs qui ont failli à l’héritière des Harriott. 

 

Ma déclaration ne provoque aucune hilarité, aucun étonnement. Même pas un pauvre sourire condescendant. Je mentirais si je disais que ce revirement me surprend, mais l’expression de pure terreur qui se peint de sur leurs visages, elle, me frappe. Ainsi, je leur inspire de la crainte ? Oh ? Quelle information ! Je me demande si…

 

Fais-les danser dans ta main ! 

La truffe chaude de Kadara se pose sur ma joue. Oui, je sais Kadara, je n’en profiterai pas. 

Je m’assois à la table surmontée de miroir, qui pendant plus d’un an, m’a servi de coiffeuse. Je me saisis d’une paire de ciseaux et la tends vers elle. 

 

— Si l’une de vous pouvait m’égaliser les cheveux. 

 

Elles se battent presque pour l’objet que je leur présente. C’est si... étrange...

Pendant que l’une me coupe les pointes, une autre me fait couler un bain parfumé d’huile essentielle, dont l’odeur me parvient jusqu’ici. La dernière m’apprend mon déménagement prochain et entreprend d’organiser mes rares affaires dans cette optique. 

 

Pendant qu’on me lave, on prépare ma tenue du jour. Je suppose que c’est ainsi que doit être traitée la fille d’un duc ? 

 

— Avant de venir à mon service, où travaillez-vous ? 

 

Ma question prend de court celle qui me coiffe. 

 

— Nous... nous occupions de Lady Garance, mais Sa Grâce a réduit le nombre de ses femmes. 

 

Je soupire.

 

— Lorsque vous finirez, vous pourrez partir. Je me chargerai du reste. 

 

 

 

— Cela t’agace-t-il tant que ça ? me demande Kadara, lorsque nous sommes seules. 

 

— Non, j’aurais dû m’y attendre.

 

— Pour ma part, je considère que c’est une bonne chose.  

 

J’interprète le geste du Duc de la même manière que Kadara, ma montée en grâce au détriment de celle de Garance. Mais, me sera-t-il permis de baisser ma garde devant ces femmes ?  

 

— N’oublie pas mon humaine. Je reste à tes côtés. Discerne tes ennemis de tes alliés. Ainsi, tu ne pourras pas perdre. 

 

J’acquiesce. 

 

Lorsque j’arrive à la salle à manger, je n’y trouve que Clarisse, qui y déjeune. Elle me salue, mais évite mon regard. Kadara s’installe en sphinx, derrière moi alors que je tire la chaise de la place en face de la marâtre. L’absence du Duc n’est pas surprenante mais...

 

— Garance est déjà partie ? 

 

— Elle est malheureusement malade, elle se repose.

 

Malade ? Aujourd’hui ? Quel hasard !

Elle acquiesce et jette un coup d’œil à la louve à côté de moi.

 

— Sa Grâce a laissé un message pour vous : la Guilde souhaite vous présenter des excuses officielles. 

 

Avant que je ne puisse poser d’autres questions, Clarisse m’arrête d’un geste de la main.

 

— Je n’en sais pas plus. 

 

Un majordome, que j’avais à peine croisé jusqu'à présent, m’apporte une pile de journaux. Il ne s’était jamais donné cette peine jusqu’ici. J’y jette un coup d’œil. Et… Kadara déchiffre elle aussi l’article ? Ce sont principalement des gazettes mondaines. La plupart titraient sur ma subjugation et mon double éveil, d’un ton surpris, mais élogieux.

 

— Je compte sortir aujourd’hui, je suppose que je dois acquérir une tenue pour le bal. Je ne dérangerais pas le palefrenier, j’irais seulement avec Kadara.  

 

— Roselynd, vous…

 

Clarisse ne finit pas sa phrase, son regard se porte sur Kadara qui, la tête levée, l’observe. 

 

— Soyez de retour pour l’après-midi. Le Duc souhaite vous parler. Ne le faites pas attendre.  

 

J’ignore ce qu’il me veut, mais cela semble l’agacer. 

 

— « Ne le faites pas attendre », je répète. 

 

Son intonation dégouline d’un mépris habituel… Je ne pensais pas avoir à préciser cela, mais...

 

Belle-maman, votre ton pourrait être perçu par ceux qui ne vous connaissent pas, et qui ne savent pas que je vous considère comme ma propre mère, comme condescendants. Vous êtes pleine de bonnes attentions envers moi, j’en suis consciente, mais je suis l’héritière de mon clan et vous la seconde épouse du Duc. Si vous vous exprimez ainsi une nouvelle fois, je serais contrainte d’asseoir mon autorité à la manière des mages

 

Clarisse blêmit et mes lèvres se tordent en un sourire, bien malgré moi. « Asseoir mon autorité à la manière des mages »... de bien jolis mots pour dire « Duel ». Ah ! C’est si agréable ! J’ai presque envie de rire ! Si j’exige qu’elle danse la gigue pour se faire pardonner, en exécutera-t-elle une ? 

 

OH OUI ! Demande-lui ! 

 

Pourquoi pas après tout ? Alors que j’ouvre la bouche, la désapprobation de Kadara me heurte de plein fouet. Que...

 

La louve se lève et je fais de même. 

 

— Nous allons partir, puisque je ne dois pas être en retard.

 

Je sors.

 

— Elle l’aurait méritée. Fais-je à Kadara lorsque nous nous retrouvons seules.

 

Kadara me jette un regard en biais avant de me répondre :

 

— C’est cette logique qui a ouvert les portes de la limbe. 

 

Sa remarque me frappe de plein fouet. 

 

— Kadara, tu as hérité de ma mémoire, mais je n’ai pas accès à la tienne. 

 

La louve s’abaisse pour que je puisse me hisser sur son dos. 

 

— J’ai vécu l’équivalent de plusieurs centaines de vos vies, aucun esprit humain ne pourrait le supporter. 

 

Kadara doit ressentir ma déception, puisqu’elle ajoute avant de bondir :

 

— Mais si tu le souhaites, je peux te montrer des passages. 

 

Si arriver en ville, monter à cru sur une créature magique, peut avoir une certaine prestance, l’expérience s’avère encore moins confortable que je l’imaginais et a motivé l’achat d’une selle. 

 

Je ne rentre que quelques heures plus tard. Si Clarisse m’a si gentiment exigé ma ponctualité, elle n’a surement pas fait la même remarque à son époux qui lui, ne s’est pas donné la peine de venir. À la place, j’ai la chance de me retrouver face à une fille, à peine plus âgée que Roselynd, aux yeux bleus. Son chignon noir, dont aucune mèche ne dépasse, son uniforme gris de la guilde parfaitement taillée, ses sourcils droits cachés derrière une paire de lunettes, ses lèvres roses, qui restent horizontales… je fais face à beauté froide. Elle ne se présente pas, mais l’axolotl qui repose sur son épaule la désigne comme Amélie de Lunavel. L’héritière du duché de l’eau. Elle m’attend dans le hall d’entrée et me tend un document. 

 

— Votre père m’a demandé de vous transmettre la liste des invités du bal, il escompte votre validation pour ce soir. 

 

La jeune femme ne me donne pas plus d’explication, puis sans un "au revoir" s’en va. 

En voilà, un échange bref ! Kadara la regarde partir, agacée. Je crois qu’elle lui aurait bien adressé une remarque ou deux sur ses manières. Je comprends, je me serais également permis la même chose si elle m’en avait laissé le temps. 

Roselynd ne lui a jamais parlé, mais elle est reconnue comme une sorte de génie, si bien qu’elle a été enrôlée par la guilde dès ses seize ans, alors qu’ils ne recrutent habituellement que des mages aguerris. 

 

Parmi les invités, beaucoup de noms familiers. Je me surprends à y trouver énormément de camarades de la Garance… Puis je calcule. Nous sommes à une quinzaine de l’anniversaire de la peste… est-ce que mon bal de subjugation utilisera les préparatifs du sien ? Ah ! Ça expliquerait pourquoi elle boude. Je connais certains de ses amis, je retire ces invités-là.

 

Deux semaines s’écoulent. Après quelques nuits blanches, pas les miennes, celles de Clarisse, le bal est fin prêt. 

Lorsque le soir arrive, huit servantes m’occupent de moi. Et si la vie de noble en fait rêver plus d’une, je suis forcée de constater qu’elle m’agace. Je ne crache pas sur la richesse, ce serait absurde, ni même l’autorité… Peut-être est-ce dû à l’influence de Kadara, mes nuits sont pleines de vallées ensoleillées, de pics à la hauteur infinie, rendant l'existence cyclique du château beaucoup plus... prévisible… fade...

 

 

Je baisse les yeux sur ma robe blanche à fourrure et les grenats qui parent mon cou. L’opulence a quelque chose d’absurde, elle fait perdre le sentiment d’accomplissement. Tout devient… égal...


 

J’entre dans la salle de bal, montée en amazone sur le dos de ma créature. Deux petites filles nous précèdent, jetant sur notre chemin des fleurs immaculées, qui disparaissent dans des nuages sombres. La louve avance à pas lent, le regard fixe. Lorsqu’elle passe devant Garance, vêtue de son uniforme de l’ordre de la Fée-Dragon, son œil s’arrête sur elle. Longtemps. Créa déploie ses ailes, répondant à la menace, mais la peste caresse ses plumes pour le calmer. À la fin de la procession, Kadara hurle à la mort, et invoque un anneau de flamme azuré au-dessus d’elle, qui s’élève en tourbillon avant d’exploser en feux d’artifice. 

 

— Voici Kadara, je déclame, le Loup Blanc deux fois couronné, Mère du Fondateur et Protectrice de la Capitale, Fléau de Raeka et Porteur de la Flamme Bleu.
 

Je descends de ma monture sous une nuée d’applaudissements et de félicitations. Parmi les premiers à m’approcher, je reconnais les chevelures rousses de jeunes utilisateurs des flammes, affichant fièrement leurs créatures magiques. Des hommes, je reçois tous les compliments possibles et imaginables. Tant bien même je croirais à leur sincérité, ils m’agaceraient par leur insistance maladroite. Mais puis-je leur reprocher d’être le produit de leur société ? Dans leur vie de mage, il ne leur reste que quelques étapes : le mariage, le meilleur, avec l’adepte la plus forte, la plus titrée. Éventuellement, rejoindre un ordre… Puis des enfants. Et là, devant eux, une pièce de choix, une Roselynd de Harriott, trop vielle pour faire la fine bouche. C’est étrange de constater qu’à seulement vingt ans, il est presque déjà trop tard pour trouver un homme de mon âge. Oh, je n’ai absolument rien contre les jeunes… Mais ces « hommes » de seize ans ne sont que des enfants. Kadara, mine de rien, s’interpose de son corps massif pour me permettre de fuir en direction d’Irelia, qui dès qu’elle me voit me prend dans ses bras. 

 

— Je suis si heureuse pour toi, ma Rose ! s’exclame-t-elle. Alors comment te sens-tu ? 

 

Elle n’est pas seule, elle est accompagnée d’autres femmes de son âge, je reconnais celle avec une mouette azurée comme étant Dorea de Lunavel, la mère d’Amélie. C’est d’ailleurs elle qui prend la parole :

 

— Félicitations Lady Roselynd. Très honnêtement, je ne vous aurais jamais cru capable de... tout cela…

 

— Doréa ! la reprend la duchesse de Sebour. 

 

Ni une ni deux, Dorea sort d’une des poches de sa veste de Commandeur de l’ordre de la baleine un cigare. Une de ses suivantes allume d’un geste de la main. Kadara place la tête sur mon épaule et me fait reculer de quelques pas. Le tabac, c’est mauvais pour la santé, me souffle-t-elle. 

 

— Vous m’avez fait perdre beaucoup d’argent. Ajoute-t-elle, avec un rire gras.

 

Elle a cette honnêteté que j’ai rarement trouvée chez les mages d’Êlo. À vrai dire, je n’en ai été témoin que parmi ceux qui portaient des titres extrêmement élevés. 

 

— Vous m’en voyez navrée, je réponds avec un sourire.  

 

Une de ses compagnes s’empresse d’intervenir :

 

— Comptez-vous rejoindre un ordre, Lady Roselynd ?

 

— Bien sûr, c’est le plus grand devoir des mages d’Êlo. 

 

Elle s’apprête à poser une autre question lorsque nous sommes interrompus par l’arrivée d’Augustin. 

 

— Permettez-vous que je vous vole notre chère Roselyne ? demande-t-il, après avoir salué chacune des femmes par leurs noms.

 

Il me tend la main pour m’inviter sur la piste de danse. Je dois ouvrir le bal...

Garance nous regarde et c’est peut-être uniquement par provocation que j’accepte. Kadara m’observe partir, avant de s’installer près d’une fenêtre. 

 

— Laisse-moi te féliciter Roselynd.

 

— Merci. Comment allez-vous, Lord Augustin ?

 

Mon, « comment allez-vous ? », ici pure formule de politesse, l’oblige à me raconter tous ses derniers déboires. 

Lorsque notre danse se termine, lui n’a pas achevé son histoire. Garance l’apostrophe. C’est uniquement à ce moment-là qu’il cesse de parler. 

 

Ensuite, c’est le Duc qui m’interpelle.  

Naïvement, je pensais que ce serait l’occasion de tisser les liens père-fille, mais a ma grande surprise ce n’est pas cela. C’est seulement pour me présenter à Lord de Monte-Font, Commandeur de l’ordre de la Fée-Dragon. Il a surement le même âge que le père de Roselynd, ses cheveux encore blonds l’exposent comme un mage de lumière, de même que le léopard d’or qui se frotte à ses jambes. Ses yeux rieurs et son visage rond lui donnent une bonhomie rassurante, mais qui semble être conçue pour paraître inoffensive. 

 

— Lord de Monte-Font, le salué-je.

 

— Lady Roselynd, vous êtes particulièrement sublime ce soir !

 

Je sens Kadara sur ses gardes, mais lui demande de ne pas venir. Sa présence pourrait leur laisser entrevoir ma défiance. Que me veulent-ils ? 


— Trop d’honneur. 

 

— Aiden m’a dit que vous souhaitez rejoindre un ordre. 

 

Je suis secouée malgré moi, si bien que je ne remarque pas tout de suite que le Commandeur à utiliser le prénom du Duc, l’un des rares à se le permettre. Je n’en ai parlé la première fois… qu’une dizaine de minutes auparavant ? Il m’espionne et il ne le cache pas.

 

— Oui.

 

— Peut-être que mon humble ordre sera à votre goût ? 

 

Le Duc laisse tomber son regard sur moi. Un sourire malsain se dessine sur ses lèvres. 

 

— Faire vos classes avec votre sœur ne vous sera que bénéfique. Me dit-il.

 

Travailler dans le même ordre que Garance et rejoindre le petit royaume qu’elle s’est déjà surement créé ? J’aime les défis, mais… Mais ai-je loisir de refuser ? Je suis dans une position plus stable qu’à mon arrivée, mais… je ne la dois encore qu’au bon vouloir du père de Roselynd. 

Le Duc appuie sa main sur mon épaule et la pression que je ressens semble prête à m’écraser. 

NON, NE VIENS PAS ! Mes pensées sont tournées vers Kadara. Ce n’est qu’une grossière intimidation. Si je me montre faible maintenant...

 

— L’ordre de la Fée-Dragon me paraît idéal pour vous. Vous y serez en sécurité. Susurre le père de Roselynd. 

 

J’ai presque envie de dire « oui ». D’obéir. Aveuglément. Est-ce donc l’emprise que cet homme avait sur Roselynd ?  

 

— Surement, j’articule avec peine, mais il me semble que je dois y réfléchir. 

 

Je profite de la surprise qui se peint sur leurs visages pour fuir pour rejoindre Kadara. Je récupère au passage une coupe de vin que je bois d’une traite pour calmer mes nerfs. Mince ! Pourquoi cela me met-il dans cet état ? Lorsque j’arrive devant la louve, Lord Glenn lui fait face elle, la main posée sur son épée d’apparat. Kadara lui rend son regard, les oreilles droites. Deux pas plus loin, Lady Alexandra et Lady Lise restent à portée de voix. Je jette un œil derrière moi, Lord de Monte-Font me cherche.  

J’approche du Commandeur du Lys. 

 

— Un problème avec Kadara, Lord Glenn ?

 

— Le code nous demande de demeurer à porter et armer en présence d’une créature de cette catégorie. J’exécute ma mission.

 

Son ton est sobre, informatif. Mais il ajoute à un sourire.

 

— C’est d’autant plus important lorsque le subjugateur a votre réputation.

 

— Eh bien, moi qui pensais en avoir fini avec ces préjudices...

 

— Je ne doute pas de la lady Roselynd qui a combattu le loup blanc. Mais je me méfie de la Roselynd dont on parlait il y a peu.

 

— Pourtant ces deux personnes se trouvent devant vous. Peut-être avais-je trop d’espérance lorsque la vérité a émergé…

 

Il n’y croit pas une seconde. Je détourne la conversation : 

 

— Comptez-vous me rendre ma cape un jour ? 

 

— Bien sûr que non. C’est une pièce à conviction. Voyez-vous, quelqu’un met beaucoup d’efforts à essayer de vous tuer. 

 

— Vraiment ? Quel honneur ! Je réponds, sarcastique. 

 

— Mais soyez rassurée, continue Lord Glenn, quelqu’un utilise autant d’énergie à votre protection. Lady Roselynd, n’auriez-vous pas quelques confessions à faire ? 

 

J’éclate de rire pour dissimuler mon malaise. On cherche à m’abattre et à me sauver ? 

 

Le bouclier m’apprend Kadara, cette magie n’est pas censée avoir survécu.

 

Et sans elle, c’est moi qui serais morte… J’en demanderai plus à Kadara plus tard, pour l’instant...

 

— Voyons Lord Glenn, je ne cache pas plus de choses que tout à chacun. Il me semble inutile de vous dissimuler que mon décès en arrangerait plus d’une, surtout maintenant. Rien de bien original, j’en ai bien peur. 

 

Pourtant, le groupe masqué, leur discours… Si c’était bien plus qu’une simple histoire de succession ? Roselynd, me cacherais-tu quelque chose, à moi ? Non. C’est impossible. 

 

— Concernant ces... braconniers…

 

— Nous interrogeons la survivante. Mais ne parlons pas de cela ici. Le lys préfère régler ce genre de cas dans la discrétion la plus totale.

 

— Bien entendu, il serait fâcheux que l’on sache que... 


 

— Comment osez-vous ! intervient le chapeau pointu. 

 

Lord Glenn la fait taire d’un geste de la main. Il laisse s’écouler quelques secondes avant de prendre la parole. Son visage se tord d’une colère mal contenue. Pourtant cela ne change pas la réalité. Le fait que des bandits aient pu s’immiscer dans une subjugation aussi sensible indique soit une incompétence crasse, soit une trahison… à moins que ce soit une machination ? En voilà une question compliquée...

 

— Soit, je reprends, il serait malvenu de ma part d’insister. 

 

Kadara m’apprend que derrière moi, Lord de Monte-Font m’observe encore. Il n’abandonnera pas ? 

 

— Vous semblez populaire. Constate Lady Alexandra qui suit le regard de la louve. 

 

— Je reste la subjugatrice de Kadara.

 

La question de l’honnêteté de cette réplique peut se poser. Oui, je suppose que tout commandeur souhaiterait avoir un mage comme moi sous ses ordres… Mais je sens une volonté de me garder sous contrôle. Je ne peux que saluer la clairvoyance du Duc. 

 

Héritière des Harriott ? Comme si j’avais envie de vivre dans une famille aussi malsaine ! À la première occasion, je romps tout contact avec eux.

 

Je veux mon indépendante. Mais couper les ponts avec une famille si puissante ne peut se faire de manière brute sans que ma réputation en pâtisse. La ruiner volontairement ? Il n’en est absolument pas question ! Dans une société où les mages contrôlent tout, il ne me restera rien si je me les mets à dos. Ce dont j’ai besoin maintenant, c’est une source d’argent, un travail qui me permettra de me faire un nom et une notoriété qui pourrait me protéger de l’emprise du Duc.

 

En temps normal, un ordre comme celui de la Fée-Dragon serait idéal. Les membres, parce qu’ils fréquentent la cour de l’Empereur se retrouve au centre du pouvoir et les risques sont peu élevés… mais là, l’influence des Harriott y est beaucoup trop forte. Il n’existe que deux endroits où je pourrais échapper à son contrôle. À vrai dire, trois... mais le dernier m’est inaccessible. 

 

Lady Alexandra éclate de rire, et se dirige d’un pas vif vers le Lord Monte-Font. Elle lui parle d’un ton badin, se permet de lui assener une grosse frappe sur l’épaule, s’esclaffe. L’homme blêmit, sursaute et laisse filer un rictus. Elle lui offre un ultime coup dans le dos dans l’hilarité la plus totale avant de revenir. 

 

— Il ne vous importunera plus pendant au moins quelques jours.

 

— Qu’est ce que vous... avez fait ? Je demande.

 

Lady Alexandra se contente de pouffer :

 

— Papa va surement me crier dessus. 

 

Elle me donne une dernière tape dans le dos qui me fait avancer de quelques pas. 

 

— Je dirais que c’est de votre faute. 

 

Je crois que mon choix est parfait. 

 

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