Chapitre2 : contrats

Par Drak

C’est le soir, la nuit prend possession de Kementari et de ses ruelles… en même temps que les gamins des rues. 

Regroupés en bandes, ceux-ci sont pour la plupart des enfants échappés d’orphelinats où ils étaient maltraités, tandis que d’autres ont encore une famille, mais tellement pauvre que tous les moyens sont bons pour survivre.

La plupart passent leur journée à faire des petits boulots et de menus larcins, avant de rejoindre le groupe pour mettre en commun leurs gains. 

Mais une fois la nuit tombée, les choses sérieuses peuvent commencer.

 

L’une des bandes les plus secrètes et redoutées est celle des Reptiles. Réputée pour la froideur de ses membres, elle s’est spécialisée dans la collecte d’informations et les petits boulots… peu ragoûtants. 

Mais la caractéristique qui la rend si particulière, c’est que chacun de ses membres est recherché par la garde. Tous connaissent le crime de leurs acolytes, de telle sorte que celui qui serait tenté de trahir serait automatiquement dénoncé et livré à la loi. 

Par exemple, l’actuel chef, Eddy dit « le Duc », est recherché pour le vol du collier d’une duchesse. Quant à son bras droit…

 

 

Ma mère m’a fait rejoindre les Reptiles quand j’avais huit ans. Je m’en souviendrai toute ma vie :

la petite bande assise sur une pile de caisses au milieu d’un entrepôt désaffecté du quartier sud; 

le chef de l’époque qui me demande mon secret;

la lueur d’intérêt dans leurs yeux en apprenant ce que j’ai fait;

un parricide.

Je leur ai également parlé de ma mère qui m’avait ramassé, me donnant un toit et un nouveau nom.

Ils connaissaient lady Valar et savaient qu’elle était digne de confiance, du moment qu’on n’interférait pas dans ses affaires.

Je fus accepté.

S’en suivirent cinq ans au sein de la bande, à grimper les échelons, jusqu’à devenir un élément majeur du groupe, ainsi que le bras droit d’Eddy.

 

 

L’entrepôt désaffecté du quartier sud est l’endroit où nous nous regroupons pour accueillir les nouveaux membres. Mais c’est également là que nous rencontrons les gens louches qui souhaitent recourir à nos services.

Eddy est assis sur la caisse la plus haute, jaugeant notre client. Je suis installé un peu en contrebas de lui et le reste de la bande encore en dessous.

L’homme porte une longue cape sombre à la capuche rabattue, ne laissant voir que le bout pointu d’un bouc brun ornant une mâchoire forte. De tout évidence, il est clairement plus doué pour la discrétion que la femme venue rencontrer ma mère dans la matinée !

Cependant je perçois, malgré la cape, ses genoux légèrement fléchis avec un pied tourné vers l’extérieur. Une position parfaite pour exécuter une fuite rapide ou un combat imprévu. Une posture qui n’est pas à la portée de n’importe qui. Cet homme a reçu un entraînement.

Eddy ouvre les hostilités.

« Besoin d’aide l’ami ? »

« Est-il vrai que les Reptiles ne rechignent pas à des travaux sales ? »

« Si tu entends par là le meurtre, tu peux repartir tout de suite, c’est non. Vol, contrebande, collecte d’informations, espionnage. C’est tout. »

« Tant mieux, car c’est un vol que je suis venu vous proposer. Un vol périlleux. Qui pourrait être passible de mort si jamais vous vous faisiez prendre. »

La mort ? En effet, ça ne sent pas le petit coup… 

Ce type m’intrigue. Préciser un tel danger maintenant revient à courir le risque que nous refusions. Et en effet ! Si dans mon dos Eddy reste stoïque, à mes pieds les autres s’agitent.

Je les ramène à l’ordre en m’adressant sèchement au client : « Dis-nous en plus. »

Le client, qui jusqu’alors avait uniquement regardé Eddy, pose enfin son attention sur moi et me répond :

« Tu es le numéro deux de la bande, c’est ça ? Eh bien, ce vol consiste à récupérer un médaillon chez un riche commerçant de la ville haute. Venacup. »

« Venacup… Venacup… Ce nom me dit quelque chose… »

« Un vieil homme acariâtre assis sur ses gros sous. L’objet qu’il me faut est un pendentif en or, dans lequel est enchâssée une bille en rubis d’à peu près cette largeur. »

Il lève la main formant un petit cercle avec ses doigts, de la taille d’une grosse pièce de monnaie.

« D’après mes informateurs, il le garde très précieusement, dans un coffret doré… »

« Ça fait beaucoup d’objets en or tout ça ! Et ce vieux Venacup est réputé riche… Il y aurait de l’argent à se faire au passage… beaucoup même… » remarque Eddy, provoquant un mouvement d’excitation au sein de la bande.

Le client grogne, quelque peu méprisant.

« Prenez tout ce qui vous plaira si ça vous chante ! Du moment que ça ne met pas en péril le vol et que vous me rapportez ce pendentif ! »

Il perd son calme. C’est intéressant… 

Je me hisse au niveau d’Eddy pour lui chuchoter : 

« Il tient de toute évidence vraiment à avoir ce bijou. »

Il me répond sur le même ton, sans quitter le client des yeux.

« En d’autres circonstances, j’aurais envisagé de tout garder pour nous… Mais je suspecte sérieusement ce type d’avoir des alliés hauts placés. Toi qui es plus observateur, qu’en penses-tu?»

 Je considère encore une fois l’homme, puis rends mon verdict.

« C’est très probablement un soldat. Relativement haut gradé, vu son attitude. Tenter de le doubler serait tout simplement suicidaire. »

Eddy acquiesce, d’accord avec mon avis.

« Nous acceptons ce travail. »

« Vous ne regretterez pas cette décision, Reptiles. »

 

 

*

Assis en tailleur par terre, j’observe par en dessous ma mère qui réfléchit.

Installée dans son fauteuil écarlate brodé de fils d’argent, comme s’il s’agissait d’un trône, elle tient ses doigts bagués croisés, son menton posé dessus, la mine pensive. 

Ses paupières plissées ne laissent entrevoir que ses yeux, brillants tels des joyaux, se mouvant lentement dans leurs orbites, elle semble étudier point par point un plan visible par elle seule.

« Venacup. »

Le nom est prononcé du bout des lèvres en détachant les syllabes, comme pour en tester la sonorité.

« Et tu dis que tu suspectes fortement cet homme d’être un gradé de l’armée ? »

« Oui maman. Son comportement y ressemblait beaucoup. »

« Décidément, entre ma cliente et ton homme : c’est la journée des nantis aux mains sales. »

« Tu penses que nous avons bien fait d’accepter ? »

« C’est un coup risqué, certes, mais s’il réussit, il y a beaucoup d’argent à gagner. D’autre part, Venacup est un homme qui m’intrigue… Quand tu seras là-bas, ouvre les yeux et rapporte-moi tout ce que tu verras. D’accord ? »

« Bien sûr ! »

Elle se penche pour m’ébouriffer les cheveux. Comme si j’étais un chien…

« Je savais que je pouvais compter sur toi, Trisk ! Allez, file au lit maintenant. »

Me redressant, je la quitte en lui souhaitant bonne nuit; elle ne répond que distraitement, déjà focalisée sur ses livres de comptes.

 

À l’étage, j’entre dans ma chambre, qui sert aussi à entreposer une partie des stocks d’ingrédients de ma mère. J’enjambe une caisse dont l’odeur rance me fait vaguement m’interroger sur son contenu, et je rejoins mon espace personnel, dans un coin.

Mon lit, qui d’ailleurs commence à être un peu petit pour moi, mes habits de rechange, ainsi que mes livres de cours n’occupent, en proportion, qu’un tiers de la pièce à peine.

Je me roule en boule sous ma couverture et ferme les yeux, ignorant l’habituel sentiment de vide qui vient toujours me titiller dans les moments où mon esprit se relâche.

Je me gronde tout seul : « Dors, Trisk. Tu en as besoin. Tu as du travail demain. »

 

 

*

Quelque part dans la ville haute, un homme, dans son bureau personnel, enlève sèchement la cape dans laquelle il s’était drapé plus tôt pour faire affaire avec la bande des Reptiles.

« Saletés de rats d’égouts… Parasites ! »

Une série de coups à la porte le distrait de ses grognements.

« Entrez ! » aboie-t-il.

Un homme aux cheveux blonds gominés, portant un uniforme blanc reluisant et au côté un sabre noir orné d’une émeraude, fait son apparition.

« Commandant Yoru » salue-t-il poliment.

Ledit commandant se redresse vivement et frappe sa poitrine de son poing droit, selon le salut réglementaire !

« Général Mardil ! »

« Rompez, je vous en prie, commandant. Je viens aux nouvelles. Si j’ai bien compris votre rapport, vous avez pris contact avec la bande des Reptiles, c’est bien cela ? »

« Oui, c’est ça. Selon mes plans, tout devrait bien se passer. Faites-moi confiance ! »

Le général se rapproche, sa main posée sur le pommeau de son épée, consultant du regard les divers documents qui relatent le déroulé de l’opération, sur le bureau.

« Mmm… Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vais suivre tout cela de près. Je ne nie pas votre efficacité, commandant, cependant… excusez-moi de ma franchise, mais vous êtes parfois bien trop radical à mon goût. Sur ce, je vous laisse travailler. Bonne chance ! »

« Merci, général. »

Mais une fois le général sorti, le commandant abandonne son air de soldat dévoué pour une expression de jalousie, mêlée de mépris. Il grogne dans sa barbe :

« Saleté de bon samaritain pistonné… C’est moi qui l’aurai ! »

 

 

*

Ailleurs, dans une pièce sombre, à peine éclairée par une vieille lanterne, une femme et un homme discutent. 

« Alors ? Est-ce que cela a fonctionné ? …Ou bien est-ce encore un échec ? »

La femme secoue tristement la tête.

« Je regrette mon seigneur, mais une fois de plus c’est un lamentable échec. Le sujet a survécu, comme les fois précédentes, mais non seulement il y a eu rejet, mais en plus cela a été immédiat.» 

« La raison ? »

« Comme d’habitude : pas à son goût. »

« Mais encore ? »

« Il n’a rien dit de plus. »

« Bon. Rangez-le. Nous ne pourrons rien faire de plus ce soir, je le crains. »

« Bien, maître. »

La femme s’incline devant l’homme, puis s’éloigne prestement, le laissant seul.

Celui-ci reste immobile, poings serrés. Ses vieilles dents crissant de frustration, il marmonne pour lui-même :

« Encore un peu de patience… Nous y arriverons. Et alors… »

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arno_01
Posté le 09/04/2021
C'est très direct, aussi bien dans le style, qu'au niveau de l'histoire. Il y a très peu de description, l'écrit est vraiment centré sur l'action. Cela m'est assez surprenant, mais cela fonctionne assez bien pour le moment, car cela imprme un vrai rythme.
(j'ai un peu peur qu'à terme, on manque un peu de description pour rentrer dans l'atmosphère du monde, - je te dirai cela en lisant les prochains chapitre.)

Deux points :
- sur le chapitre précédant : Trisk commet un menu larcin, le vol d'une simple miche de pain. Sa mère est assez réputée pour son art - assez pour faire payer très cher des nobles - et lui même est second d'une bande qui a de la réputation. Je ne suis pas convaincu qu'une personne dans sa situation ai besoin / ferait de tel vol pour faire faire quelques économies.

- en début de ce chapitre, j'ai trouvé que l'introduction de la bande des Reptiles était vraiment en décalage au niveau du style par rapport au reste. (en exagérant, cela m'a fait plus penser à un livre d'histoire, qu'à une histoire). Peut-être faudrait-il distiller les informations au fur et à mesure, pour éviter l'effet 'récitation'.

En tout cas il y a plein d'idée, de petites directions (la noble, le vol, la discussion à la fin de ce chapitre), on attend de voir comment tout cela va se croiser.
Au plaisir de lire la suite.
(dès que j'ai du temps)
Drak
Posté le 10/04/2021
j'en prend note, merci !
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