Chapitre XV — L'interrogatoire

Notes de l’auteur : TW — Alcool

« J'ai gravé cela dans la roche, et ma vengeance est écrite dans la poussière du rocher. » 

— Les Aventures d'Arthur Gordon Pym, Edgar Allan Poe

 

Alors que Wayan s'installait derrière la table métallique de la salle d'interrogatoire, les quatres heures de l'après-midi sonnèrent. Derrière lui, un miroir sans tain. Les parents de Sara lui faisaient face. Les mains bien en évidence sur la table, ils se jetaient parfois des coups d’œil anxieux. Iris ouvrit un carnet de note, à la droite de l’inspecteur, avant de disposer plusieurs impressions devant les suspects. Wayan croisa ses doigts, les coudes posés sur la table. Sous le nez des parents, les mails de menace qu'ils avaient envoyés à Delaroche. 

Wayan brisa le silence :

—   Êtes-vous les auteurs de ces mails ?

Il ne contrôlait pas son cœur : il le sentait battre bien trop fort dans sa cage thoracique. Cet interrogatoire les pousserait plus loin dans leur enquête, les mènerait vers la reine des fleurs. Silencieux, les suspects se concertèrent. La mère finit par déclarer sur un ton indifférent : 

—   Oui. C’est bien nous qui avons écrit ces mails.

Le père s’humecta les lèvres ; ses doigts distraits jouèrent avec sa bague de mariage. 

—  Vous avouez avoir délibérément envoyé des lettres de menaces à Claude Delaroche ? demanda Wayan.

Un coup d’œil entre les époux.

—  Vous avez dit être au courant pour notre fille, déclara la mère. On pensait que porter plainte contre Mr Delaroche allait suffire à le faire expulser de l’école, voire, à lui faire rompre totalement tout contact avec des enfants.

Muet, Wayan jeta un coup d’œil aux notes assidues d’Iris. Pour le moment, rien de nouveau. La mère de Sara continua :

—   Mais on se trompait ; même après être allé en procès, il a continué à enseigner. On voulait qu’il arrête pour de bon, alors on l’a menacé…

—   De mort, coupa Wayan.

—   … On pensait que ça suffirait, et encore une fois, rien.

Iris ne se permit aucune remarque. Wayan remplaça les mails par les photos des autres victimes de la Rose. Leurs restes n'avaient rien à voir avec les sourires qu'ils affichaient sur ces clichés. Wayan laissa les parents contempler les impressions.

—   Vous les reconnaissez ? questionna-t-il. 

Après avoir passé les portraits en revue, ils secouèrent la tête. 

—   Vous en êtes sûrs ? insista Wayan.

Son regard se concentra sur le couple. Les lèvres pincées, la femme attardait le sien sur l’une des victimes. Elle se redressa. 

—   Non, non ils ne nous disent rien.

Le père de Sara, stoïque et droit dans sa chaise, s’était contenté de les observer de loin, sans grande conviction. Il finit par soupirer bruyamment, attirant sur lui tous les regards.

—   C’est quoi le rapport avec Delaroche ? 

Wayan tapota distraitement le métal sous ses ongles.

—  Dans tous les cas, on ne les connaît pas, intervint la mère.

Son mari hocha la tête. Elle continua :

—   Pourquoi on est ici au juste ? On a rien à voir avec sa mort.

Wayan porta l’embout de son stylo au coin de sa bouche.

—  Avec les mails que vous lui avez envoyés, vous êtes les principaux suspects.

Ces derniers échangèrent un regard, qui n’échappa pas à l’inspecteur. Dans une tentative pour intimider Wayan, le père de famille se leva. Sa paume frappa contre la table.

—   Et même si ça m’aurait pas dérangé, je l’ai pas tué ce connard, ok ? J’en ai rien à foutre qu’il soit mort, j’en suis même super heureux en réalité. Mais ma femme et moi, on est innocents. Maintenant, excusez-nous, nous aimerions retrouver notre enfant.

Un soupir las échappa à Wayan. Les doigts contre l'arête de son nez, il rétorqua :

—   Vous allez surtout rester en garde à vue.

En se levant à son tour, la mère voulut protester mais Iris la coupa dans son élan :

—  Madame, Monsieur. Je vous prierai de respecter ce que nous vous demandons. Nous nous réservons le droit de vous interroger plus tard. Suivez-moi. 

—   Et pour Sara ? s’indigna le père. Elle va pas rester seule !

— À vous de voir, glissa Wayan en récoltant les photographies. Elle peut se faire garder par un membre de votre famille ou des amis.

Ils se résignèrent puis quittèrent la pièce sur les talons d’Iris. Dans un soupir, le front de Wayan trouva sa place contre la paume de sa main. La Rose ne pouvait pas être un nom de groupe. Non, elle était seule, méticuleuse, préparée et arrogante. Un râle échappa au brun. 

Maussade, Wayan regagna son bureau : il en avait assez de cette fleur à la con. Qu’il la coince une bonne fois pour toutes, bon sang. Un regard vers sa montre lui tira un nouveau soupir car tout ce qu’il pouvait faire pour l’instant se résumait à stagner. Deux suspects, aucun coupable. À l’aide de son capuchon, Wayan se gratta la tempe. Un dealer, un prêtre, un pédocriminel et une proxénète. Quel était le lien ? Il y en avait forcément un. Le souvenir des voix des Delaroche résonna : « tout le monde l’aimait. Je ne vois pas qui aurait voulu le tuer ». S’ils savaient. L'inspecteur avait la preuve du contraire : on le haïssait, on voulait sa mort.

 

Cinq heures. Wayan distinguait la fin de journée à travers les manteaux qui s’enfilaient et les voix qui se haussaient vers la sortie. Un long souffle s’échappa de ses lèvres. Ses yeux se posèrent sur sa collègue, que l’effervescence du crépuscule déconcentrait. Elle rencontra son regard et lui offrit un léger sourire. Wayan en profita pour s’approcher d’elle.

—   T’es dispo ce soir ? Pour le verre ?

Iris laissa traîner un silence ponctué par ses pensées avant d’opiner du chef.

—   Je suis libre ! Ce serait avec plaisir.

L’inspecteur se permit un petit sourire. Ils quittèrent alors lentement le commissariat après avoir posé les derniers points sur leurs documents, éteint leurs ordinateurs puis enfilé leurs manteaux. Les mains dans les poches de son bomber pourpre, Iris se tourna vers Wayan après la rencontre de l’air frais.

—   Vous voulez rester en ville ?

Le brun acquiesça en portant son regard sur les voitures qui filaient sous les filaments orangés du ciel. Il n’oserait pas emmener Iris dans les bars qu’il fréquentait, alors prétextant qu’il sortait rarement dans les environs, il la laissa décider de leur destination. Quelques minutes suffirent à les porter jusqu’à une brasserie envahie par le tumulte des rires et des conversations. Wayan frémit : il s’était préparé à ce que l’univers d’Iris soit conquis par une énergie qui l’avait délaissé depuis longtemps.

—   Ça vous va près de la fenêtre ? questionna la policière en pointant une table.

—   Parfait.

Ils se fondirent rapidement dans le décor. Quelques secondes silencieuses s’égrenèrent jusqu’à ce que Wayan demande :

—   Tu vas prendre quoi ?

—   Hm…

Un doigt sous son menton, Iris se permit un bref coup d’œil vers son supérieur avant de revenir vers la carte.

—   Une bière ?

Wayan posa son coude sur la table, sa joue dans sa paume, sans remarquer l’hésitation de sa collègue.

— Je vais prendre pareil, laissa-t-il traîner en observant les choix sans grande conviction.

—   Vous êtes venu en voiture aujourd’hui ?

L’inspecteur secoua la tête alors Iris se cala plus confortablement dans sa chaise. Leur discussion semblait morte avant même d’avoir commencé et Wayan s’en sentait terriblement mal à l’aise. Il inspira profondément.

—   Au fait, tu peux me tutoyer. Si t’en as envie. Et m’appeler Wayan.

—   Vous… 

Les mots d’Iris s’évanouirent ; elle se racla la gorge.

—   Ça me ferait plaisir, poursuivit le brun.

—   Ok… Ok.

L’atmosphère semblait tout à coup bien moins pesante. Wayan se sentit revigoré par ses efforts. Enfin, le mur se brisa grâce à Iris qui posa ses coudes sur la table. Un sourire se dessina sur ses lèvres alors qu’elle haussait les yeux vers les nuages à travers la vitre.

—   Je suis contente que le temps s’éclaircisse enfin, déclara-t-elle sur un ton doux.

—   T’aimes pas l’hiver ?

— J’aime bien Noël, les couleurs de l’hiver… mais pour moi, rien ne vaut le printemps ou l’automne.

Wayan se pencha légèrement pour lui répondre mais ses paroles furent désamorcées par la serveuse qui se présentait. Ils prirent le temps de commander avant de se réintéresser l'un à l'autre. Distraite, Iris jouait avec la bague à son doigt.

—   T’es mariée ? questionna Wayan.

Les yeux de l’inspectrice adjointe s’agrandirent avant de se poser sur son bijou.

—   Ah ! Non, non, pas du tout. C’est un cadeau de ma cousine et je sais pas pourquoi ça m’a amusée de la mettre à mon annulaire.

—   Vous êtes proches, toi et ta cousine ? rebondit Wayan.

—   Ça va, laissa traîner Iris en croisant le regard de l’inspecteur. Et vous –toi ? T’es avec quelqu’un ?

—   Je… 

Les pensées de Wayan se ruèrent vers Esteban ; il les arrêta net.

—   Non, personne.

La tension dans les muscles du brun se défit légèrement lorsqu’on apporta leurs pintes. Sa proximité avec Iris naissait à peine ; il ne voulait pas se risquer sur des terrains trop personnels pour le moment. Ils trinquèrent avant de laisser le silence reprendre sa place. Wayan n’osait relever le regard de la mousse qui éclatait en bulles dans son verre.

—   Eh, Wayan, attira Iris. T’as toujours voulu être flic ?

—   Hm, non, sourit le brun. Quand j’étais petit, je rêvais d’être acteur mais c’est vite passé. Au lycée, j’ai eu la chance de tomber sur un prof qui me soutenait. On a un peu creusé ce que j’aimais et ce que je voulais faire et je me suis orienté assez naturellement vers l’académie de police.

—   C’est mignon, souffla Iris.

—   Ouais… je lui suis reconnaissant. Toi ?

Iris se permit une autre gorgée avant de déclarer :

—   En fait, c’est venu assez tard. Après le lycée j’ai commencé à bosser et je pensais me faire un petit nom dans la musique mais c’était trop compliqué alors pareil, j’ai fait mes études et j’ai été affectée ici. Depuis, je suis restée et maintenant je suis votre adjointe.

—   Tu joues d’un instrument ? questionna Wayan.

—   Du violon.

Iris rit avant de gratter la racine de ses cheveux.

—   Mais je suis pas très douée.

—   J’aimerais bien t’écouter jouer un de ces quatre, si t’es d’accord, proposa Wayan.

Une joie vive s’esquissa sur le visage d’Iris, qui acquiesça. Enfin, Wayan permit à son corps de souffler. Son dos rencontra le dossier de sa chaise et son léger sourire ne le quitta pas. Il se sentait soulagé d’avoir fait le premier pas pour réparer les pots cassés, soulagé de voir qu’il arrivait encore à nouer des liens, soulagé de se sentir un peu plus vivant.

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Encre de Calame
Posté le 22/01/2021
Aaah mais quel chapitre !

On sent tellement la frustration de Wayan face à l'enquête qui fait un pas en avant puis deux pas en arrière... Le couple de parents n'a pas l'air d'avoir de liens avec La Rose, je me demande comment Wayan sera conduit à la bonne piste.

Oh, et Iris, toujours aussi mignonne. Quelque chose me dit que la bague ne vient pas de sa cousine, tous les deux cachent leurs relations amoureuses xD

Bref, le chapitre est une belle occasion d'approfondir la relation entre Wayan et Iris :)
akasdraawr
Posté le 28/01/2021
Ah oui ça… elle est difficile l'enquête en ce moment, ils peuvent rien faire que ce qu'ils ont déjà fait et tourner tout en boucle ;;

Et pour la bague d'Iris, peut-être que si, peut-être que non krkr

Merci pour ton commentaire Encre !
Ana Dunkelheit
Posté le 21/01/2021
Très tendu avec cette enquête, on dirait qu'il y a encore anguille sous roche malgré les infos qu'on a déjà ! Si Wayan savait pour le reste... xD sinon globalement c'était un chapitre semi-tendu semi-détente, comme toujours j'adore comment les scènes sont décrites, Iris est vraiment un personnage attachant et Wayan se montre plus sympathique (même si on sait comment il est ;D).

Je crois qu'il manque un "par" juste ici après le verbe finir, mais je peux me tromper :
"La mère finit déclarer sur un ton indifférent".

Tant de questions encore ! J'ai hâte de voir la suite ! Super chapitre !
akasdraawr
Posté le 28/01/2021
Coucou Ana !
Ouii l'enquête patauge un peu et c'est super difficile pour les inspecteurices d'essayer d'apercevoir un peu d'espoir… mais c'est pas encore fini, iels ont pas dit leur dernier mot !
On est très heureuxses si tu t'attaches à nos personnages (et oui, en réalité Wayanou est un sucre et un bébou, vous le savez juste pas encore mdr)

Oh merci pour la faute ! Je vais aller rectifier ça immédiatement

Merci encore pour ton commentaire, on espère toujours que la suite te plaira !!
Charlie L
Posté le 21/01/2021
Je sais pas pourquoi, mais je pense que c'est un de mes chapitres préférés XD
J'ai pu voir un aspect un peu différent de Wayan et Iris (<3), et voir leur relation s'améliorer, c'est trop chou T^T
C'est un chapitre calme et doux, malgré la gravité de l'enquête au début, puis IRIS EST LAAAAAA
Bref, thank you pour ce chapitre super chouette 💛
akasdraawr
Posté le 28/01/2021
Coucou Charliie ! Ouiii, ce chapitre c'est un baume au cœur à la fiin !
J'avais tellement hâte que pour vous, leur relation commence à s'améliorer psq Wayan est un suuucre (tu me feras jamais dire le contraire)

IRIS EST LÀ KRKR

De rien et merci à toi pour ton engouement et pour être toujours au rendez-vous, ça nous fait siii plaisir ;; <3
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