Chapitre XII — La Dame de Pique

« Tuer quelqu'un, ça compte pour rien. Faut observer, surveiller, réfléchir, beaucoup, et au moment où, creuser le vide. Voilà. Creuser le vide. Se débrouiller pour que l'univers rétrécisse, rétrécisse jusqu'à se condenser dans le canon du fusil ou la pointe du couteau. C'est tout. Ne pas se poser de questions, ne pas se laisser guider par la colère, choisir le protocole, agir avec méthode. »

 — L'anomalie, Hervé Le Tellier

 

Trois jours au Centre sans que Naël ne quitte son sourire de triomphe. Il traversa le couloir du troisième étage, slaloma entre les agents et se laissa glisser vers la salle d'examen pour rejoindre ses collègues. Parmi eux, il trouva Alhem, adossé à un mur. Naël plissa les yeux devant l’épais livre que tenait son meilleur ami avant de s'approcher. Ce dernier l'ignora.

— On t’arrête jamais dans ta lecture toi, souffla Naël.

Il lança un regard indiscret à la page qu'Alhem lisait en attendant une réponse qui ne vint jamais. Naël reprit : 

— Moi aussi je suis super heureux de te voir.

Alhem continua sciemment à l’ignorer, le nez toujours plongé dans ses montagnes de pages poussiéreuses. La reine des fleurs s’impatienta et se dressa face à lui.

— T'as lu tous les romans de la terre, donc tu t’attaques aux encyclopédies ? 

Cette fois-ci, Alhem releva la tête pour affronter le regard moqueur du rouquin.

— Qu’est-ce que tu fais ici, Naël ? s'agaça-t-il.

La Rose, offusqué, releva le menton :

— Je pourrais très bien te retourner la question : tu cherches quoi ? À rattraper ton exam, ta note te plait plus ?

Alhem claqua son livre. Il confronta Naël d’un sourire arrogant. 

— J’ai été choisi pour être examinateur, déclara le libraire. J’attends simplement que le chef de section vienne ouvrir la porte pour qu’on puisse préparer l’examen.

La bouche de Naël s'entrouvrit ; ses yeux s'agrandirent alors que son ami savourait sa réaction. Bien sûr qu’ils avaient choisi Alhem. S’ils avaient choisi la Rose, pourquoi pas Alhem ? Brusquement, Naël pinça sa lèvre inférieure ; le libraire n’en rata aucune miette.

— Bref, Naël, sourit-il, tu devrais pas rester là, c’est pour les grandes personnes…

Puis toute son attention se focalisa sur son roman comme si Naël valait moins qu'un bouquin.

— Je suis examinateur aussi, claqua la Rose.

Les sourcils froncés, Alhem releva les yeux. 

— Quoi ?

Une grande inspiration et Naël redressa les épaules.

— Je suis examinateur aussi, répéta-t-il. C’est cool qu’on le soit tous les deux tu trouves pas ? 

Sa gorge brûlait d'une aigreur ardente qu'il cachait d'un sourire. Le vendeur poussa un léger soupir puis hocha la tête.

— Ouais, si tu le dis.

— On est au même niveau, promus la même année, examinateurs la même année. On est doués, hein ? continua Naël sans le lâcher du regard.

Le libraire resta impassible, le regard focalisé sur ses vieilles pages. La jalousie que Naël avait anticipée ne resta qu’un fantasme. Il espérait pourtant que, derrière son masque de pierre, Alhem fume de rage. Naël se laissa tomber contre le mur pour l'épier du coin de l'œil. Son ami détestait qu’on lui dise qu’il n’était pas le meilleur et se permettre de se dresser à sa hauteur avait dû piquer son égo. Il devait brûler de rancœur. C’était certain, pas vrai ? Il devait détester Naël. Ce dernier aurait préféré être le seul examinateur : il aurait adoré revenir de l’examen, lui annoncer comme si c’était anodin, lui parler du candidat qu’il avait fait passer. Même un apprenti nul aurait suffit à faire comprendre à son ami que Naël avait été choisi et lui non. Il aurait tellement voulu voir sa désillusion, son regard chanceler, son estime sombrer. Ce ne serait jamais le cas. Naël serra les dents. S'ils le trouvaient bon, ils trouvaient aussi Alhem bon. C’était évident. Mais la Rose devait prouver qu’il était meilleur que lui. Ses poings se serrèrent tandis qu'une tendre aigreur se blottissait dans son ventre. Il ferma les yeux un instant, calma son mépris puis offrit un grand sourire à son ami.

— Ils seront combien cette année à passer l’examen ? intervint l'un des autres examinateurs.

Alhem haussa les épaules sans se détourner de ses pages. Naël observa son ami en silence. La bouche sèche, le cœur frappant bien trop violemment dans son estomac, il ne dit rien non plus et se contenta de se pencher sur ses ongles. Quelques pas dans le couloir ; une voix s’éleva :

— Six, il me semble.

Intrigué, Naël releva la tête. Son souffle se coupa. D’abord, il croisa des prunelles d’un noir profond. Des obsidiennes, qui vinrent le faire vibrer jusqu’au plus profond de son être. La femme gardait la tête haute, les épaules dressées, le dos droit. Sa peau déjà claire, surmontée d’un fond de teint blanc, lui donnait un air cadavérique. Elle imposait par sa seule présence un respect silencieux, et la plupart des autres agents baissèrent les yeux. Elle était magnifique, terrifiante. Le tatouage de pique qui ornait sa peau à l’injonction de ses deux clavicules ne laissait aucun doute quant à son identité. La Dame de Pique. Naël ne l’avait aperçue qu’une seule fois, plus jeune. Sa dextérité était devenue légendaire, si bien qu’au fil des années le mythe vivant du Centre était né. Un sourire d’admiration germa aux coins des lèvres du rouquin.

— Espérons qu’ils ne soient pas mauvais, affirma-t-elle, les yeux plissés. J’ai eu un très bon souvenir de ma dernière évaluation, je ne veux pas l’effacer pour une note négative.

À sa droite, Naël sentit Alhem se gonfler de fierté. La Dame de Pique offrit un sourire à son meilleur ami.

— Anubis, le salua-t-elle.

— Ma Dame, murmura-t-il, les yeux brillants.

— Je peux te le dire maintenant que tu es promu, mais quand j’ai vu que quelqu’un portait le nom du Dieu de la Mort je me suis vraiment demandé s’il en était à la hauteur.

Amusé, Alhem souffla par le nez. La Dame de Pique se pencha pour souffler :

— Mais je n’en doute plus.

Ses mots rassasièrent l'égo d'Anubis. Si Naël et lui ne voulaient dépasser qu’une seule personne dans cet univers : c’était elle.

— J’ai entendu parler de tes dernières missions, dit-elle, un vrai génie.

Un grand coup de poing. Alhem émit un petit rire avant de glisser une main dans sa nuque, feintant la gêne à la perfection. Naël, lui, perdit son regard d’admiration ; on le lui arracha avec la même violence qu’une gifle. Les yeux secs, le cœur serré, son ressentiment coula d’Alhem à la Dame de Pique. Une part minime de son être voulait se réjouir pour son ami. C’est vrai, ils étaient amis non ? Ils devaient se pousser vers l’avant ; la réussite d’Alhem aurait dû le rendre heureux. Pourtant, Naël ne réussit qu’à croiser les bras sous le torse et à détourner le regard. Une jalousie légère. Une pointe de colère envieuse. Alhem se contentait de suivre les ordres de la manière la plus discrète qui soit. Oui, il était rapide, et alors ? La rapidité, qu’est-ce que ça pouvait foutre dans les compétences d’un tueur ? Il était discret, certes, mais Phantom aussi : Phantom devenait invisible. Où était le génie dans le fait de s’infiltrer chez les gens au milieu de la nuit, sans risque, sans talent ? Non, Alhem n’était pas un génie. 

La Rose aurait dû recevoir ces compliments. Il les méritait tout autant, si ce n'était plus. La Rose était un génie. Invisible pour les forces de l’ordre, sans jamais dérober son visage à ses victimes. Naël se mordilla la lèvre inférieure ; son pouce effleura son poignet gauche. Les mises en scènes, le jeu, les roses, les pétales, le poison, la javel, le parfum, les masques, les tableaux, la séduction : c’était lui, le génie. La douleur l'avertit qu'il devait s'arrêter ; ses dents déchiraient la peau de ses lèvres. 

La salle s'ouvrit pour que les agents s'y agglomèrent. Naël ne les suivit pas immédiatement. Il observait le sol. Ce n’était que de la jalousie. C’était idiot, il le savait. Les paupières serrées, l’air se renouvela difficilement dans ses poumons. L'amertume restait cependant accrochée à sa peau. Le monde l’ignorait encore, mais Naël le savait : il était meilleur qu’Ahlem. 

Après son entrée dans la salle d’examen, le roux ferma la porte dans un soupir discret. Derrière ses masques parfaits, il voilait son ressentiment. En se frayant un chemin vers un siège, il confronta le regard d'Anubis.

— Alors le prodige, lança le rouquin, ça fait quoi d’être complimenté par la Dame de Pique ?

Rien. Naël ne laissait rien paraître. Son jeu était parfait, sa face innocente, son mensonge impénétrable. C’était lui le génie et personne ne pourrait jamais le contredire.

 

Feuilles en main, la cheffe de session se racla la gorge. L'identité du candidat et celle de la victime avaient été transmises aux examinateurs deux jours plus tôt. Un pique de rappel, inutile aux yeux de Naël, inutile aux yeux de tous mais agréable pour la forme : 

— N’oubliez pas qu’en cas d’échec de votre candidat, l’assassinat est sous votre responsabilité. Procédez discrètement.

Naël croisa les bras sous son torse. Il ne tuerait pas sous le nom de la Rose si son candidat venait à échouer : tout simplement parce que sa victime ne lui donnerait pas forcément la possibilité de la séduire. Ce n’était pas la peine de s’ajouter de la difficulté. De toute façon, les génies ne s’embêtaient visiblement pas plus que ça. Naël ravala son mépris et soupira. La cheffe de session continua à débiter les conditions d’admissions. Tous les examinateurs les connaissaient déjà par cœur, cela ne l’empêcha pas de continuer. Les yeux de la Rose se posèrent sur la Dame de Pique. Du bout de l'ongle, elle grattait la terre séchée sur sa botte. Naël se focalisa sur le parquet, sur les petites fissures dissimulées ça et là. Il n’aurait jamais cru que rencontrer ses idoles pouvait être si douloureux, si lamentable. Il avait pu croiser le chemin de sa tueuse favorite, et celle-ci ne lui avait pas adressé un mot. Pas un seul.

 

À la suite des explications, l’attente fut ponctuée d’un silence glacial. Certains examinateurs siégeaient plus loin sur des canapés, d’autres restaient droit, les mains dans le dos, la tête relevée. Alhem lisait, lui. Debout, ses yeux savouraient chaque ligne. Naël se demandait si son ami se nourrissait exclusivement de la convoitise des autres. Celui-ci venait la boire dans leur sommeil pour grossir son amour-propre. Il était doué ; Naël ne pouvait le nier. Mais bordel, qu’est-ce qu’il espérait qu’un des nouveaux vienne lui dérober sa place. S’il vous plaît, que quelqu’un détrône Anubis et qu’on arrête de le traiter comme un dieu.

Depuis sa rencontre avec la Dame de Pique, le ressentiment impétueux de Naël ne cessait de croître. Une longue mèche de cheveux se défit de son chignon pour effleurer sa joue. Putain. Naël la rejeta en arrière. Une main glissa dans sa nuque, l’autre dans sa poche afin de s’assurer que sa gélule de poison y siégeait toujours.

L’examen débuterait à vingt-et-une heures, comme pour chaque promotion. Les nouveaux auraient neuf heures devant eux pour éliminer leurs victimes. 

— Les candidats arrivent dans cinq minutes, annonça la cheffe de session.  

Masque sur le visage, Naël prit place sur une des chaises. Il n’avait pas besoin de perruque comme la Rose n’était pas de sortie ce soir. 

 

À vingt heures trente entrèrent six personnes. Deux filles passèrent d’abord le pas de la porte. L’une d’entre elle attira le regard de Naël puisqu'il s'agissait de sa candidate : il reconnaissait ses longs cheveux noirs autour de son visage rond. Ses yeux sombres se posèrent sur la Rose ; ceux de Naël sur sa peau rouge, les cicatrices blanches qui longeaient ses bras. Rien qu’avec son allure, il la savait discrète. Quatre autres personnes entrèrent à leur tour, trois filles, un garçon. Il ne s’attarda pas sur eux. Non, un autre mouvement attira son attention : celui de la Dame de Pique. Presque cachée dans l’ombre, elle s’était placée à la droite d’Alhem. Naël retint un soupir d’exaspération.

— Je vais faire l’appel, déclara la cheffe. 

Le silence s’abattit sur leur groupe ; Naël redressa la tête.

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Ana Dunkelheit
Posté le 10/01/2021
Quelle tension, du coup c'est "cool" on va voir à quoi ressemble un partiel d'assassins x) c'était un chapitre sympa avec un développement sur les personnages et leur regard très intéressant ! On connaît un peu plus Naël, les différentes tentions qui peuvent exister entre assassins, leur propre considération, vraiment c'est réussi !! Le rythme est au top, vous décrivez si bien, et là la fin c'est une superbe invitation pour lire la suite !! Bravo !!

Je vais voir l'examen de ce pas !
drawmeamoon
Posté le 15/01/2021
Le terme partiel d'assassin est très marrant T-T xD

MERCI BEAUCOUP ANA T-T <3
Teresa Povmolav
Posté le 31/12/2020
AHHHHHHHHHHHHHHHH RECOUCOU VOUS O/

On a envie d'en apprendre encore un peu plus sur ce centre secret o.o
Naël avait l'air d'un enfant vexé c'était drôle et triste en même temps x) J'espère qu'on en saura plus sur la candidate de La Rose, elle m'intrigue déjà :3

Bref, je suis contente que la magie de Naël vous ai fait revenir x3
drawmeamoon
Posté le 15/01/2021
RECOUCOU TOIIII

Oui Naël est un enfant vexé c'est plus ou moins ça T-T

Et contentes que la magie de Naël continue à te plaire mdrrr
Charlie L
Posté le 31/12/2020
fnzljhùzoghisivhsùo POURQUOI TANT DE SUSPENSE NAMEHO

C'est encore un chapitre super cool, où on en apprend un peu plus sur ce fameux centre. J'ai senti l'exaspération de Naël jusque chez moi, mais au moins il admet qu'il devrait être content pour son ami (qui me tape sur les nerfs aussi, je l'avoue)

J'ai aussi super hâte d'en savoir plus sur la candidate de Naël, elle m'intrigue, et je sais déjà que je veux pas qu'elle rate son examen x)
drawmeamoon
Posté le 15/01/2021
NOUS TAPE PAS CHARLIE POUR LE SUSPENS

Tu nous as fait très rire par rapport à l'exaspération mais oui c'est chez Naël qu'on récolte la moitié su sel New-Yorkais mdrrr

On est contentes que ça te plaise toujours krkr <3
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