CHAPITRE XII : DIVISIONS

« Ils pillent les provinces, annonça le stipendier Merrier de la guilde des marchands. C’est un véritable désastre ! Les Danbrais sont partout ! Si nous n’agissons pas bientôt, la situation empirera. »

Sire Abisen ne tenait pas en place. Il faisait les cent pas dans l’espace entre les sièges des conseillers. Les joues en feu, il s’écria : « Seigneur Kuara, pourquoi n’a-t-on pas encore lancé d’assaut contre eux, comme convenu ?

— Sire, nous en avons déjà discuté maintes fois. Nos soldats sont trop peu nombreux pour conduire une bataille rangée. Si nous les perdons tous, plus aucun guerrier ne défendra les remparts de Nisle !

— Que diable ! Alors, trouvons des esclaves et payons-les ! Ceux-là nous sauveront tous et nous débarrasseront des Danbrais, une bonne fois pour toutes ! »

Abisen contredisait les décisions de leurs précédents entretiens. Les stipendiers poussaient des soupirs d’exaspération. Assis aux côtés de Heilendi, sur le balcon surplombant l’assemblée, Hjartann mordillait un ongle.

« Seigneur Abisen, votre colère vous aveugle, dit l’exarque Sémérys. Nous nous étions entendus sur la question. Notre civilisation ne s’abaissera jamais plus à vendre les nôtres. L’empereur Adriar a aboli l’esclavage. Ces “négociations” avec les Danbrais ne furent qu’une abominable farce. Jamais nous ne reviendrons à de tels extrêmes. Les Nisliens ne sont pas des biens, juste bons à être marchandés. »

Le peresta, rouge de colère quitta la salle abruptement, criant des injures à qui voulait les entendre. Heilendi avait l’impression qu’Abisen glissait peu à peu dans la folie. Les conseillers, exaspérés par son comportement, se désolaient de ne pouvoir prendre de décision ferme face à la crise. L’unique mesure entrée en application fut la fermeture des portes aux fermiers nains. Ils avaient ensuite privé les non-Humains de leur droit d’exercer leur métier et de se déplacer librement dans les rues. Ces récentes lois mettaient à mal le commerce rouvert avec succès par Heilendi, pour des questions de sécurité intérieure, soi-disant. Dans les faits, seules les taxes concernant les chargements elfiques avaient été augmentées. L’ambassadrice avait passé de longs après-midis à discuter avec Merrier et le marchand Okonei afin de les abolir. En vain. Les stipendiers affirmaient haut et fort leur aversion de l’esclavage, mais n’hésitaient pas à bafouer les droits d’une partie de la population, ceux des non-Humains.

Hjartann se leva d’un bond et, les poings posés sur la rambarde, s’écria : « Agissons rapidement ! Maintenant ! Avec ou sans l’aval du peresta ! Nous sommes plongés dans une attente anxieuse et nous ne pouvons plus continuer à différer nos décisions. Dehors, les fermes sont incendiées ! En ville, ce sont les non-Humains qui sont stigmatisés ! »

C’était comme s’il avait suivi le fil des pensées de Heilendi. Le péjuan n’avait pas parlé d’une manière tranchante, il n’avait pas donné un ordre à proprement parler, mais le ton de sa voix révélait une force profonde et inébranlable. Suite à son intervention, les conseillers prêts à prendre congé après le départ du peresta levèrent la tête vers la mezzanine.

« Et à juste titre, cria Kuara. Ai-je besoin de vous rappeler qui, au-dehors, menace notre ville ? 

— Cessez ces insinuations, cingla Ifann. Les Nains et les Darrains n’y sont pour rien. Les Elfes sébénites non plus. Le péjuan Hjartann a raison : inutile de tous nous mettre dans le même sac et de retourner l’opinion contre nous. Voyez la réalité en face. Notre armée est trop faible. Et nous sommes incapables de payer la rançon demandée. » Elle se leva et regarda les stipendiers, l’un après l’autre. « Qu’avez-vous fait contre les Danbrais ? Rien ! À part vous en prendre à la communauté naine de Nisle ! Inutile de les incriminer, comme les Elfes et les Darrains, et de les brandir en boucs émissaires de votre politique désastreuse. Revenez sur ces nouvelles interdictions ! Comment pouvez-vous oublier la nuit des oreilles tranchées ? Ne détournons pas les yeux de ce siège vacant qui nous rappelle, à chaque instant, que les Elfes nisliens ont autrefois été massacrés. »

Elle désigna l’ancienne place vide à côté de son fauteuil, occupée à l’époque par le représentant des Elfes de Nisle, pendu pendant la guerre des Ulynes.

« De belles paroles, grinça l’exarque Sémérys. Vous, Dame Ifann, vous, les Darrains, qu’avez-vous fait pour éviter cette funeste nuit ? Rien ! Les zérègues n’ont pas volé au secours des Elfes que je sache. »

Heilendi hocha le chef. Hjartann tourna un regard enflammé vers elle, mais resta muet.

« Les Nains sont d’honnêtes citoyens qui devraient toujours conserver le droit d’exercer leur métier et de circuler à leur guise, reprit Ifann d’une voix forte. Ne les confondez pas avec nos ennemis. D’autant que le peresta n’a pas accepté ces lois injustes. »

Kuara la toisa un instant d’un air hautain, puis demanda : « Vous les défendez ?

— Oui ! Je les soutiens, car ils ne sont en rien apparentés aux Danbrais.

— Avec de tels propos, vous vous levez contre les valeurs de notre grand Empire.

— Dame Ifann », l’interpella le représentant des artisans, d’une voix plus calme, comme pour essayer de la raisonner devant un fait évident. Il massa l’espace entre ses deux yeux. « Nous comprenons votre vision, mais ces lois sont dirigées contre les Nains, non contre votre communauté. Elles sont nécessaires pour assurer la sécurité de tous. Nous ne voulons pas d’une panique générale.

— Et détrompez-vous, Sire Abisen les a approuvées », ajouta Kuara en déroulant un parchemin d’où dépassait le sceau du peresta.

Heilendi enrageait. Cela lui rappelait les rejets des Elfes pendant la guerre des Ulynes qui avaient abouti à la nuit des oreilles tranchées, puis au sinistre massacre de Galmeric. Elle n’ignorait pas l’importance qu’occupait ce type de propos dans les esprits. L’exclusion des Nains promue par Kuara et ses partisans se propageait parmi la population. Ils avaient perdu le droit d’exercer leur métier ou de se rendre dans certains quartiers sans autorisation. Bientôt, ils seraient considérés comme des êtres inférieurs. Il ne faudrait plus attendre bien longtemps avant qu’eux-mêmes, les "non-Humains", soient marginalisés. N’avait-elle pas été envoyée à Nisle pour y garantir les intérêts des Elfes ? C’était son devoir d’agir pour défendre leurs droits.

« Parmi les valeurs de l’Empire ne devraient pas figurer des lois contre d’honnêtes travailleurs nisliens, des innocents dont la seule faute est d’être nés Nains, notifia l’exarque.

— Dame Ifann a raison d’exprimer son opinion et de craindre pour la sécurité des non-Humains, renchérit Léocrate, chargé de respecter les lois. Qu’en est-il de ceux qui commettent des infractions contre leur communauté ? Allez-vous bientôt abattre la Porte Sanglante, à l’instar du quartier elfe autrefois ? Nos gardes ont récemment été impliqués dans des violences injustifiables. Ils doivent être poursuivis et sanctionnés, comme tout citoyen. Il y a des règles dans la cité, ne l’oubliez pas ! Nos soldats ne sont pas au-dessus des lois et se doivent de les respecter. Vous ne pouvez laisser ces criminels agir en toute impunité. Cela donne la mauvaise impression que vous les encouragez. Réprimez ces actes barbares, avant que la situation ne s’envenime.

— J’ai entendu qu’un garde a rossé un Darrain au milieu de la rue, sans raison apparente, renchérit Ifann. Un cordonnier sans défense ! Un autre de ma connaissance a eu la vitrine de sa boutique vandalisée. Que fait la justice ? Qu’attendez-vous pour agir et les incriminer ? Bientôt, on déplorera un mort ! Je vous rappelle que nos communautés ont signé un traité afin de cohabiter, en paix. Si vous le bafouez, si vos gardes bafouent le droit, rien ne m’empêche de faire intervenir les zérègues hors de Soreh, comme dans les temps anciens. »

Elle posa sur Kuara un regard dur et ferme. 

« Notre priorité commune est, bien sûr, la défense et la sécurité de Nisle, dit Kuara d’une voix plus mielleuse. Nous agirons contre ces délinquants, dès que nous le pourrons. Pour l’heure, nous avons une menace bien plus sérieuse à prendre en compte. Assurons-nous que les Nains restent bien au-dehors — je parle bien des Danbrais — et cessent ce grabuge. »

La Darraine éleva le ton : « Humains et zérègues s’associeront pour les contrer. Nous ferons tout pour les empêcher de pénétrer dans Nisle. »

Heilendi frémit. Elle se tourna vers Hjartann qui gardait ses yeux perçants braqués sur Kuara, le poing dans sa paume. Elle sentait qu’ils marchaient tous sur un fil, tendu au-dessus d’un gouffre menaçant. Un seul faux pas et ce serait la chute.

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Isahorah Torys
Posté le 10/01/2023
Hello ! je continue ma lecture et je dois avouer que, dès les premières lignes, je suis embêtée. Je ne sais plus qui est ce foutu Merrier mdr Je pense que c'est un problème inhérent à la dissolution des informations dans ton texte. On passe souvent d'un point de vue à l'autre, sachant qu'il y a beaucoup de personnages et que l'on ne revoit pas certains avant très longtemps. Surtout lorsque ce sont des personnages très secondaires comme ce Merrier, sémérys, etc... ça m'arrive souvent avec les personnages que l'on rencontre que durant ces fameux conseils. Alors, est-ce vraiment utile de les nommer, alors qu'on pourrait simplement savoir qui ils sont en les nommant par le poste qu'ils occupent ? Finalement, à part émettre leurs avis, ils n'ont que peu d'importance dans l'histoire... Parce qu'en lisant le nom, ça nous oblige à faire un effort de mémoire en nous demandant, mais il fait quoi lui déjà dans l'histoire. J'ai éprouvé du mal à le situer (du moins jusqu'ici) C'est mon ressenti ^^ tu as le droit de ne pas être d'accord avec moi ^^'

On revient aux choses sérieuses, même si ça piétine énormément... ils vont bientôt s'enfoncer profondément dans la boue ! En espérant que ça bouge enfin... on a besoin d'action pour Nisle !
Peridotite
Posté le 11/01/2023
Oui tu as raison, je devrais faire un petit rappel d'une ligne, ça fait un bail qu'on n'a plus revu ce perso. Je vais ajouter quelque chose. Et puis c'est le cas en général, je devrais toujours associer la fonction au nom du perso surtout dans ces conseils pour qu'on se rappelle bien.

Merci pour ton message :-)
Isahorah Torys
Posté le 11/01/2023
Pas de quoi, j'essaie toujours de te donner mon ressenti en essayant argumenter un minimum ^^ ce n'est pas toujours évident ^^
ClementNobrad
Posté le 25/12/2022
"renchérit Léocrate, chargé de respecter les lois" chargé de faire respecter les lois, plutôt non?

Bon, on sent que les choses sérieuses vont "enfin" commencer car ici, rien de nouveau. Comme je disais dans les chapitres précédents, je trouve le rythme et le ressenti des personnages un peu "incohérent". Certains pensent à leur nouvel amour, une autre à ses futurs projets professionnel, un autre va faire une jolie fête pour laver son honneur dans un combat. Et là, dans ce chapitre, tout le monde redevient tendu (et à juste titre) comme s'ils se rappelaient subitement du grave danger qui entoure la cité. Ce chapitre, et son ambiance, tranche avec l'ambiance des chapitres précédents, comme pour refermer une douce parenthèse, un peu anachronique (pas vraiment le bon terme).

Peut-être faudrait-il ajouter quelques phrases, paragraphes dans les 2 3 chapitres avant, où le contexte de la cité assiégée s'immisce dans toutes ces "romances", comme une toile de fond, en permanence menaçante, qui reste à l'esprit de chacun de nos héros.

Je sais pas si tu vois ce que je veux dire :)
Au plaisir de lire la suite.
Peridotite
Posté le 26/12/2022
Je vais suivre ton conseil et ajouter des remarques de lore liées au début du siège dans les chapitres précédents. Je trouve que tu as raison de me le faire remarquer. D'autant que ces deux chapitres (Jukei et Ivali) sont littéralement encadrés par l'échec des négociations et par celui-ci.

Que les persos (du moins les civils) continuent leur vie ou du moins essayent d'avoir une vie normale malgré le siège (conserver leur boulot, avoir une romance) me paraît ok, mais je vais ajouter un petit quelque chose sur l'augmentation des prix ou leurs peurs respectives etc.

Merci encore pour ton commentaire :-)
Nathalie
Posté le 09/11/2022
Bonjour Peridotite,

La restriction de liberté commencent comme ça. Si on ne défend pas son voisin en se disant "bah, c'est mon voisin, pas moi", il ne faut pas s'étonner si le lendemain, c'est nous qu'on assassine.

Quel dommage de n'avoir pas la suite pour une histoire annoncée comme "terminée".
Peridotite
Posté le 10/11/2022
Bonjour Nathalie,

Oui c'était mon idée ici. Il vaut mieux défendre son voisin plutôt que de jouer à l'autruche.

La suite arrivé, l'histoire est terminée mais je la poste en mode feuilleton, genre un ou deux chapitres par semaine. Je l'aurais bien poster d'un coup en vrai.

Là on est presque pile au milieu de l'histoire.

Merci encore d'avoir lu jusque là et prit la peine de commenter, tes remarques sont très utiles pour moi pour challenger le récit et apporter les dernières corrections.
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