CHAPITRE X : JUKEI

Notes de l’auteur : Attention, il y a une petite scène rose dans ce chapitre, rien de très fou, c'est 2-3 lignes, mais je le précise pour ceux que ça rebuterait.

Meghi salua Moar, gardien fidèle de l’hôtel de Madame Toss. Les marches tremblèrent sous son poids, comme si ses jambes s’étaient changées en plomb au cours de sa nuit agitée, mais sa cotte de mailles lui parut plus légère quand il découvrit Hjartann devant sa porte. Adossé contre le mur, celui-ci fumait la pipe, le regard perdu vers quelques horizons intérieurs. Cette fois-ci, sa barbe était rasée de près et ses cheveux noirs noués en un chignon de guerrier. Son visage crispé s’éclaira en apercevant Meghi.

« Bienvenue dans mon humble demeure », lança le jeune homme en faisant tourner la clef dans la serrure.

La stature noble du Darrain, sa robe élégante de péjuan et son épée dans sa gaine qui pendait le long de sa cuisse, contrastait avec l’allure modeste de la chambre en désordre.

« Tu te laisses pousser la barbe maintenant ? » demanda Hjartann.

Meghi caressa son menton broussailleux. « À la caserne, ils m’ont forcé à adopter le carré règlementaire. J’ai coupé mes cheveux ; ils n’ont rien dit pour la barbe ! »

Hjartann partit d’un petit rire : « Montre !

— Quoi donc ?

— La coupe. »

Meghi dénoua son chignon. Hjartann le dévisagea avec un sourire :

« Un peu courte, c’est vrai, mais pas si affreuse.

— Le carré impérial… Je n’ose même pas imaginer la réaction des gars de mon village s’ils me voyaient ainsi coiffé, comme un raffiné du temps de l’Empire. »

Il se frotta l’arrière du crâne et rattacha sa tignasse au-dessus de sa tête. « S’ils m’avaient mis un bol sur le gandot et coupé tout autour, ils auraient obtenu le même résultat !

— Tu exagères », dit Hjartann en riant toujours.

Il entra dans la chambre plus détendu, comme s’il s’était déchargé de valises trop lourdes qu’il avait laissées derrière la porte. Il se hissa sur le coffre et s’adossa au mur, quand quelque chose retint son attention : il saisit à deux mains le casque posé sur la table de chevet.

« Celui de mon frère, expliqua Meghi, genou à terre pour ajouter une bûche dans la cheminée. Il s’agit de mon bien le plus précieux.

— Tu l’as gardé avec toi, depuis tout ce temps.

— Oui, et pas que le casque. » Il posa la main sur sa poitrine. « Son esprit m’accompagne. »

Hjartann redisposa avec délicatesse le vieux morion cabossé. Il sortit la tabatière de sa poche et se prépara une autre pipe.

« Quand vas-tu enfin me montrer des passes d’armes ? » demanda Meghi en désignant Sinar dans son fourreau.

Hjartann en tapota le pommeau. « Je ne la dégaine que pour me défendre, répondit-il d’un ton sérieux. Ou pour tuer ! Tu ne sais pas de quoi est capable cette maudite épée.

— Tu en parles comme si elle était animée d’une vie propre. Pourquoi ne m’enseignes-tu pas les bottes célèbres des Birukann, comme quand nous nous entraînions chez les Tutsas ? »

Dans l’espace entre le coffre et le lit, il mima une passe d’armes avec le tisonnier comme épée, puis il éclata de rire.

« Je te promets que je t'en montrerai, répondit Hjartann.

— Ça pourrait m’aider », insista Meghi.

Hjartann alluma sa pipe et souffla des ronds de fumée. « Je sais. »

Meghi fit passer sa cotte de mailles par-dessus sa tête, la laissa glisser au sol et s’affala sur le matelas, les bras croisés derrière la tête. Il rêvassa un instant.

« Tu te rappelles ? Ces leçons que tu me donnais sur la plaine… Ha ! Je ne t’ai pas touché une fois ! Avec les entraînements que j’ai reçus, ce serait différent aujourd’hui. Enfin je crois ! » Il rit à nouveau en se tournant vers Hjartann. « Par les Trois, j’ai l’impression que c’était il y a un siècle.

— N'en sois pas si sûr ! Autrefois, Ifann était la seule personne capable de me vaincre. Mais maintenant… » Il grimaça. « Et toi ? Comment se passent tes rondes ? Avec ce siège, ça ne doit pas être évident. J’espère que tu n’es pas trop déçu. »

Meghi se pinça les lèvres. Chaque jour, son travail était à mille lieues des dits de la noble « Voie de l’épée » enseignés par les zérègues. Les gardes aimaient se présenter comme honnêtes et intègres, mais en réalité, ils se laissaient facilement corrompre. Les voyous leur graissaient la patte pour acheter leur silence, et Meghi peinait parfois à différencier les deux. Il loucha vers le casque et se remémora les ambitions de Himin ; pas question de le décevoir ! Meghi adopterait une conduite exemplaire et monterait en grade. De fait, il ne voulait pas se plaindre, pas maintenant qu’il s’était fixé un but clair et qu’il s’en approchait.

Il se redressa sur un coude. « J’apprends beaucoup, finit-il par dire, la joue dans sa paume. Bientôt, je serai un aussi bon bretteur que toi ! »

Le visage de Hjartann s’éclaira.

« Plus de crises ? demanda Meghi.

— Non », répondit Hjartann en aspirant une bouffée de tabac.

Meghi le fixa avec intensité, les sourcils levés. Il savait son ami capable de se couper la langue plutôt que de lui avouer sa faiblesse. Depuis leur discussion antérieure, lorsqu’il l’avait trouvé dans son palais, haletant, ils n’en avaient plus reparlé.

« Presque plus ! corrigea Hjartann après un silence, en soufflant la fumée par le nez. Si l’on omet celle devant le gonfalonier Kuara. » Il serra les dents. « Quelle honte ! Je me serais effondré. Heureusement, la crise n’a pas eu l’intensité de la précédente. Et j’ai été secouru par la plus singulière des apparitions.

— Ah ?

— L’ambassadrice sébénite, une Elfe, noble et fière, belle comme une fée de la lune. »

Meghi réprima un sourire dans sa manche ; à la caserne, ses collègues la décrivaient comme la femme la plus laide au monde.

Hjartann soupira. « Elle m’a presque ramassé à la cuillère, tout comme toi la dernière fois, et doit à présent avoir une bien piètre opinion de la garde zérègue. »

Il partit d’un rire sans joie. À son expression affligée, Meghi devina qu’il n’avait pas dû trouver la situation amusante du tout. Il l’amena sur un autre sujet :

« Ainsi, tu as rencontré le chef des Danbrais.

— La cheffe, oui, corrigea Hjartann. Brünhjik est une Naine.

— Si fait ! Comment est-elle ? »

Meghi se passionnait pour toutes les rumeurs et spéculations concernant les Danbrais. Il le contempla avec un regain d’intérêt.

« Abominable, si tu veux mon avis ! répondit Hjartann.

— On raconte que chez les Nains, même les femmes sont barbues ! »

Hjartann s’esclaffa. « N’importe quoi, où es-tu encore allé chercher ça ? 

— Tout le monde le sait, pardi ! Tu n’as pas aperçu des poils à son menton ? »

Meghi ne croyait pas cette rumeur, bien sûr, et ils rirent tous deux de bon cœur. De savoir Hjartann capable de rire rassurait Meghi qui s’était beaucoup inquiété pour lui.

Hjartann nettoya sa pipe. Après un silence, il déclara : « Si tu as besoin de quoi que ce soit, Meghi, sache que je suis là. Avec ces récentes restrictions dues au siège, les prix qui augmentent, je peux t’aider. Financièrement ou autre.

— Tu te fais trop de bile ! s’exclama Meghi en se rasseyant au bord du lit. C’est sûr, je n’évolue pas dans les palais et je suis jeune comparé à toi qui a mille ans et des brouettes ! Est-ce vraiment le cas d’ailleurs ? C’est ce que racontent les gars à la caserne. Bref, je mène ma barque ! Si tu veux m’aider, apprends-moi une botte des zérègues dès que tu le pourras, ça impressionnera les copains. Ou mieux, accepte-moi comme disciple ? »

Tout à coup, quelqu’un toqua. Meghi claqua des dents et tourna son regard vers la porte. Il s’attendait à voir débarquer l’agaçante Madame Toss, bien qu’il lui ait réglé le loyer la veille, mais ce fut Jukei qui glissa la tête dans l’embrasure. Il la contempla avec émerveillement.

« Je vais te laisser », dit Hjartann avec un sourire énigmatique en glissant du coffre.

Il ne paraissait pas disposer à l’accepter comme élève et devait être soulagé d’être interrompu. Au milieu de la pièce, il pivota vers lui, l’index levé :

« Au fait, je souhaiterais t’inviter à une fête : Ivali, un moment important pour les Darrains. Ce festival célèbre le début de l’hiver, à la première lune du coq. Ça me ferait plaisir que tu m’y accompagnes.

— Bien sûr, dit Meghi en hochant le chef, sans quitter Jukei des yeux. Je viendrai. »

Hjartann lui adressa un signe de tête entendu. Meghi remarqua le regard assassin que Jukei lui jeta quand il franchit la porte. Elle la referma derrière lui.

« Je ne savais pas que vous fréquentiez des gens de la haute », lança-t-elle, en faisant la moue.

Meghi admira sa taille fine, sa peau claire recouverte d’une myriade de taches de rousseur.

« Hjartann et moi sommes bons amis.

— Hjartann ? répéta-t-elle en toussotant. Cette carcasse ! Était-ce vraiment lui ? Sire Hjartann ? Le cousin de Grahann ? Péjuan et héritier du clan Birukann ? Le héros de ces chansons ridicules qu’on me demande sans cesse de jouer ? »

Face à sa réaction, Meghi ne put s’empêcher de rire. « En effet ! Je vous assure qu’il était loin de ressembler à un seigneur quand je l’ai rencontré. Il m’a proposé de l’accompagner à un festival. Vous pourriez vous joindre à nous. Vous verrez, il n’est pas du tout comme vous le pensez.

— Permettez-moi d’en douter ! » cingla-t-elle.

Meghi se rappela les paroles du chant nissang lors de la répétition, un cri poussé contre les seigneurs de Soreh.

« Pourquoi ce ressentiment envers lui ? » demanda-t-il.

Une ombre passa sur le visage de la Darraine.

« Je n’ai rien contre lui en particulier, finit-elle par dire, le regard rembruni. Quand bien même, les nissangs ne sont pas tolérés à Soreh. On ne me laissera pas franchir le portail.

— Vraiment ? C’est ridicule. Alors que moi, un humain, peux m’y rendre ?

— Vous n’êtes pas nissang, rétorqua-t-elle d’un ton sec. Et vous avez un lien avec lui. Sachez que les Darrains de Soreh concèdent rarement leur amitié à un Humain sans arrière-pensée.

— Non, vous ne le connaissez pas », dit Meghi avec un claquement de langue, agacé par ses remarques.

Elle frappa le sol de son pied, avant de débiter :

« Vous ne me parliez plus et paraissiez m’éviter ces derniers temps. J’étais initialement venue m’excuser, car j’avais peur d’avoir dit ou fait quelque chose qui aurait pu vous blesser. Je comprends mieux votre réaction maintenant. Pourquoi s’abaisser à fréquenter des nissangs, alors que vous frayez avec des gens de la haute, comme ce Hjartann ? »

Elle se tourna et s’apprêtait à rouvrir la porte ; Meghi bondit sur ses pieds et la retint par le poignet.

« Non attendez, c’est faux ! Au contraire ! Jukei, vous vous méprenez totalement sur mes sentiments. »

Le visage de Jukei était tout proche du sien. Sa chevelure sentait bon l’eau savonneuse, la bergamote et la mandarine. Elle devait revenir de la chambre de bain, car les pointes de ses cheveux roux étaient humides. Il lâcha son poignet, mais elle ne bougea pas d’un pouce. Meghi, troublé par ses yeux scrutateurs, avait le cœur battant.

« Ah oui ? Quels sont vos sentiments dans ce cas ? » le défie-t-elle en levant le menton.

Meghi déglutit. « Jukei, je… »

Le regard de la Darraine était droit et fier. Meghi ne pouvait plus reculer ou il risquait de la perdre pour de bon. Jette-toi à l’eau, imbécile ! Maintenant !

Il prit une ample inspiration et débita : « Jukei, cela fait des mois que nous nous connaissons. Pour vous, une Darraine, je me doute que cela ne représente rien de rien. Si je vous évitais, c’était parce que je ne voulais pas vous ennuyer avec mes histoires. J’essayais de me faire une raison, voilà tout. »

Elle resta muette un instant, avant de froncer les sourcils :

« Vos histoires ? Une raison ? Je ne comprends rien de rien à vos propos. À quelles histoires faites-vous allusion ? »

Il baissa la voix : « Dès que je vous vois dans l’atelier de Grahann, ou quand je vous croise dans les couloirs, vous me… Je suis pétrifié. Et vos peintures, vos chansons… Vous me fascinez. La dernière fois, lorsque je vous ai entendu jouer, j’ai… Enfin, je veux dire… » Son béret lui échappa des mains et tomba sur le parquet. Ses épaules se tassèrent ; il ajouta d’une petite voix : « En réalité, je crois que j’ai des sentiments pour vous. »

Meghi pensait sans cesse à elle. Le fait de l’énoncer à haute voix conférait à son amour une réalité tangible et le sang lui monta aux joues. Jamais il n’avait employé de tels mots avec sa femme Lidda.

Les yeux de Jukei s’ouvrirent tout grand. Après un long silence, elle finit par s’esclaffer :

« Vous croyez que… ? Des “sentiments” ?

— Ne vous moquez pas. Je sais bien que cet amour n’est pas réciproque. C’est idiot, n’est-ce pas ? Je n’aurais pas dû vous en parler. » Il fit un pas en arrière, se frotta l’arrière de la tête, cogna la table de chevet, rattrapa le bougeoir avant qu’il ne tombe. « Oui, maintenant je regrette de vous l’avoir dit. Je suis un parfait imbécile. » Il avait envie de se fondre dans le mur derrière lui.

Le regard de Jukei le perçait comme l’acier.

« Comment pouvez-vous être si sûr que votre amour n’est pas réciproque ?

— Je suis vraiment confus », dit-il, le cœur battant plus fort encore. Sa confiance l’abandonnait. Il bafouilla : « Vous êtes mécontente… Je ne me rends pas bien compte… Je ne voulais pas vous mettre mal à l’aise. Oubliez ce que je viens de dire. Je… Je suis peut-être trop jeune pour vous ?

— Vous et moi avons probablement le même âge.

— Vingt-six ans ? Cela m’étonnerait beaucoup. Vous seriez bien jeune pour une Darraine.

— J’ai été mordue à seize ans et j’en ai aujourd’hui vingt-huit. J’ai douze ans, si l’on ne compte que mes années darraines, comme cela se fait chez les nissangs, vous voyez ? »

Meghi se contenta de baisser la tête. Jukei sembla se détendre. Elle s’appuya sur le coffre sur lequel Hjartann se tenait il y a un instant, et croisa les bras. Tous deux restèrent silencieux, plongés dans leurs pensées. Les mains moites, Meghi attendait son verdict.

« Vous n’êtes pas commode, finit-elle par dire d’un ton plus affectueux. Un grand seigneur s’apprête à vous demander en lignage, ce qui changera profondément votre vie. Et pourtant, vous pensez à moi.

— Cessez de me voir ligné avec tout le monde ! Pour l’instant, je ne l’envisage ni avec Grahann ni avec Hjartann. » Après réflexion, il ajouta : « Après tout, peut-être ai-je envie de devenir nissang, pour être avec vous. »

Elle marcha droit vers lui.

« Un gaillard bien bâti qui pourrait avoir toutes les femmes qu’il veut ? Ne dites pas de sornettes ! » Elle posa son index tendu sur la poitrine de Meghi et le poussa en arrière. « Vous êtes Humain, vous, vous ne vous rendez pas compte. Un Darrain sans lignage n’est qu’un bâtard. Un paria… Un moins que rien. Rejetés par tous, à peine métamorphosés, nous devons nous débrouiller seuls.

— C’est vous qui le dites. Regardez-vous, vous êtes une femme superbe et une artiste talentueuse.

— Vous êtes gentil. Toutefois, je ne peux que vous conseiller de vous méfier de Hjartann, et de manière plus générale, de tous ces prétendus seigneurs de Soreh. Je parle par expérience. »

Son odeur l’enveloppait, mêlée à la senteur du bois coupé et à celle d’huile de lin qui imprégnait ses vêtements, comme dans l’atelier de Grahann.

« Mon “géniteur” après m’avoir mordue m’a abandonnée sur un tas de détritus, certain que je ne survivrai pas.

— Le maudit ! s’exclama Meghi. Comment a-t-il pu ? Moi je me lignerais avec vous immédiatement si je le pouvais.

— Je pourrais te mordre, là, maintenant », plaisanta-t-elle.

Le tutoiement fila droit au cœur de Meghi. Les paupières closes, il frémit lorsqu’elle l’embrassa dans le cou. Elle joua avec le laçage du col de sa tunique. Troublé, Meghi percevait presque la douceur de ses doigts à travers le tissu. Hissée sur la pointe des pieds, Jukei approcha son visage du sien, les mains posées sur ses épaules tremblantes. L’instant d’après, il trouva ses lèvres ; son sang s’embrasa dans l’instant. Il l’attira contre lui et prolongea son baiser, lequel était musqué, fort, chargé d’intentions.

Sous sa chemise en lin, il effleura son ventre et ses seins rebondis. Une multitude de taches de rousseur recouvrait sa peau délicate, comme la coquille d’un œuf de caille. Jukei rougit en ouvrant la boucle de la jupe de Meghi. Elle s’allongea sur le lit et souleva son bassin pour l’aider à ôter son jupon. Meghi écarta ses cuisses et s’engouffra en elle. Il avait l’impression que cette femme était de l’eau, une rivière qui coulait sous lui pour éteindre la passion qui le consumait.

Après l’orgasme, elle se nicha contre sa poitrine, coussin haletant. Quand Meghi avait-il touché le corps d’une femme pour la dernière fois ? Une éternité !

« Tu es plein de fougue », dit Jukei, les yeux mi-clos, les bras autour de son cou.

Pour la première fois depuis longtemps, Meghi se sentait bien. Il posa un baiser sur son épaule et dit :

« Tu es beaucoup trop belle, mais je suis sûr que je pourrai recommencer dans un petit moment. Je ne veux pas que tu penses… »

Elle l’interrompit en l’embrassant sur la bouche. « C’est moi qui n’ai fait preuve d’aucune pudeur ! »

Elle se redressa, se rassit sur le lit, releva ses cheveux. Sa silhouette svelte attirait le regard comme un aimant. Elle attrapa son jupon qui traînait sur le parquet et le renfila.

« Je ne m’attendais pas à un tel dénouement en franchissant ta porte, ajouta-t-elle, la tête tournée vers lui. Dis donc ! Sous ton air d’ours bourru se cache un vrai séducteur ! »

Elle reboutonna sa jupe en se détournant légèrement.

« Reste avec moi, implora-t-il, encore un peu !

— Je ne peux pas ! Tu m’as à nouveau mise en retard ! Non ! fit-elle soudain, comme si elle retrouvait le fil de ses pensées et reprenait simplement le cours de leur précédente discussion. Si j’étais venue initialement, c’était pour t’annoncer que je déménageais.

— Oh non, ne me dis pas ça. Pas maintenant ! »

Elle partit d’un petit rire clair. « Je ne quitte pas la ville, nous pourrons continuer à nous voir. Cela fait des années que je rêve de sortir de ce trou, sans mauvais jeux de mots. Le quartier est peu sûr et il ne se passe pas un jour sans qu’on me pelote les fesses ou qu’on m’insulte d’inuma dans la rue. L’arrivée de ce nouveau locataire à mon étage, ce type aux yeux globuleux particulièrement vicelard, est la goutte de sang qui a précipité ma décision.

— Où vas-tu t’installer ?

— Les chambres en ville étant trop chères, j’ai rassemblé mes économies et acheté un bateau. Une petite coche douillette dans laquelle j’installerai mon atelier. C’est ce que j’ai toujours voulu.

— Ton atelier ? Tu envisages de concurrencer Maître Grahann, maintenant que Kuara l’a renvoyé ? plaisanta Meghi.

— Ne dis pas de sottises ! le rabroua-t-elle en ébouriffant les cheveux de Meghi. Tu ne te rappelles pas ? Je suis luthière. Avoir mon propre local, hors du Trou, me rapportera plus.

— Malgré le siège ? Et où vas-tu trouver tes matériaux ?

— Des planches, je vais m’en procurer cette nuit justement. J’ai rendez-vous avec un fournisseur. Je devrais déjà être en route si Monsieur ne m’avait pas retenu ! »

Qui achète des violes par les temps qui courent ? pensa Meghi en secouant la tête, lui qui avait du mal à joindre les deux bouts depuis l’arrivée des Danbrais.

« Tu sais, c’est pas trois Nains qui vont me faire peur, continua Jukei. C’était la même hystérie avec les Écorcheurs, il y a deux ans, et j’avais repoussé mon projet à cause d’eux. Encore la même histoire qui se répète ! Cette fois-ci, je me lance. Tu verras, d’ici un ou deux mois, on n’entendra plus parler de ces Nains. »

Meghi n’avait plus envie de parler. Il souhaitait être embrassé à nouveau.

« J’aimerais qu’on se revoie », dit-il. Il se jeta en travers du lit et la retint par la taille. « Tu pourrais peut-être me donner des cours de viole ? Je n’ai essayé qu’une fois et rien qu’un court morceau. »

Avec un clin d’œil malicieux, elle saisit son nez entre l’index et le majeur. « Pour devenir un maître de l’archet, nous répéterons souvent et puis surtout plus longuement ! »

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Isahorah Torys
Posté le 30/12/2022
Oh lala, que c'était beau... touchant. C'est mon chapitre préféré jusque maintenant !

— Bien sûr, dit Meghi en hochant le chef, sans quitter Jukei des yeux. Je viendrai. » Quand j'ai lu cette phrase, je l'ai très bien imaginé avec un petit filet de bave au coin des lèvres mdr

Toutes les lignes écrites sont authentiques, réalistes, pleines d'émotions ! Je plussoie ! Je dois avouer que j'ai souris bêtement jusqu'à la fin.
Peridotite
Posté le 31/12/2022
Coucou Isahorah,

Merci beaucoup pour ton commentaire encourageant. D'autant que c'est un chapitre qui a été assez dur à écrire pour moi, car j'avais peur de mettre les lecteurs mal à l'aise face à la scène rose 🙂 J'ai écumé pleins de livre avec une scène de sexe pour me donner une direction de comment l'écrire. Je suis donc contente que le chapitre t'ai plu 🙂
Isahorah Torys
Posté le 31/12/2022
bah écoute, j'ai trouvé le passage très soft, surtout que tu ne décris que le début, sans donner plus de détails sur l'acte en lui-même. C'est un parti pris prudent. Après, tu peux décrire la scène... tout en restant dans l'émotion et le romantisme (même si c'est un peu fougueux) etc... l'impacte aura plus de conséquence avec le choix de mots et l'intensité des descriptions. Le tout n'est pas de tomber dans la pornographie. Je sais qu'au début, c'est un exercice difficile ^^ je l'ai appris avec mon histoire de succube. J'avais peur d'aller trop loin ^^'

Mais honnêtement, c'est très soft.
ClementNobrad
Posté le 25/12/2022
J'ai bien aimé ce chapitre. Même la romance, qui est attendue, a été plaisante. La mort de cette demi daraine en sera d'autant plus triste ! Ahah :)

"Une petite coche douillette." Faute de frappe pour dire "couche" ou est-ce un mot que je ne connais pas?

Petite remarque d'ambiance : Pour une ville assiégée, je trouve les protagonistes plutôt détendus cependant. Comment par exemple peut elle acheter un bateau et espérer s'y installer et y mener ses petites affaires alors que les nains menacent de tout cramer ?

Bonnes fêtes de fin d'année.
Peridotite
Posté le 26/12/2022
Contente que tu ais apprécié ce petit arc de romance. Tu verras, on n'a pas fini de voir Jukei qui permet de secouer les puces à Meghi.

Alors "coche" désigne un bateau. https://fr.wikipedia.org/wiki/Coche_(bateau)
C'est une sorte de petite péniche.

Tu as tout à fait raison. Comme le chapitre précédent, les négociations ont échoué et la ville est assiégée, on s'attend à des soucis liés au siège. Je ne pense pas qu'il soit incohérent qu'elle poursuive son commerce, si elle le peut, mais je devrais plus ajouter des remarques d'ambiance siège comme tu le dis. Je vais ajouter une remarque de Meghi en ce sens ou quelque chose.

Merci pour tes remarques qui me permettent toujours de faire le point et de consolider tel ou tel aspect du récit
Nathalie
Posté le 09/11/2022
Bonjour Peridotite

« Ce festival célèbre le début de l’hiver, à la première lune du coq. »
Je n’ai pas la moindre idée de ce que cela signifie mais j’approuve carrément ! Ça sonne merveilleusement bien :)

« Jukei, cela fait des mois que nous nous connaissons. »
Je changerais en « Jukei, cela fait des lunes que nous nous connaissons. ».

« Il fit un pas en arrière, se frotta l’arrière de la tête, cogna la table de chevet, rattrapa le bougeoir avant qu’il ne tombe. « Oui, maintenant je regrette de vous l’avoir dit. Je suis un parfait imbécile. » Il avait envie de se fondre dans le mur derrière lui. »
On s’imagine très bien la scène. Belle narration !

Un peu de douceur au milieu de ce monde dur. Ca fait du bien :)
Peridotite
Posté le 10/11/2022
Coucou Nathalie,

Merci pour ton message,

Je suis contente de voir que tu trouves la scène douce, c'était mon intention. Comme il y a une petite scène rose, j'avais peur de taper à côté en mettant les lecteurs mal à l'aise :-) Heureusement que ce n'est pas le cas.
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