CHAPITRE VII : LE KORRIGAN GRINCHEUX

Notes de l’auteur : Fautes corrigées, merci à Nathalie et Clément :-)

Les bottines en daim de Heilendi plongèrent dans l’épaisse gadoue qui tartinait les ruelles de la ville basse, située sur la rive sud de La Savoureuse. L’Elfe tira sur les pans de sa capuche et sautilla au-dessus d’une flaque. La pluie diluvienne transformait les artères non pavées en une rivière de boue. Au sec sous les porches, des prostituées aux jambes blanches les aguichaient. Les passants dans leur cape ressemblaient tous à des brutes, au regard inquiétant. Dans ce dédale sombre et tortueux, Heilendi voyait en chacun un truand capable de lui voler sa bourse, de la violenter ou de lui trancher la gorge !

Selon les dires de Kaapio, le Trou était un quartier dangereux, un repère de nissangs. Aucun ambassadeur elfe ne s’y était risqué jusqu’alors. Heilendi posa la main sur la poignée de sa dague dissimulée sous sa cape. À la moindre rixe, elle n’hésiterait pas à s’en servir. La compagnie d’Izuma et du géant Grahann la rassurait : avec eux, que pouvait-il lui arriver ? Elle rattrapa le Darrain qui trottinait d’un pas souple, comme s’il avait toujours vécu ici. Tous s’écartaient devant sa carrure de troll et Izuma fermait la marche.

Si Kuara avait envoyé un homme d’armes sur les traces du domestique, c’est qu’il redoutait la divulgation de quelques secrets oubliés. Pourquoi ces potins dérangeaient-ils le gonfalonier ? Qu’avait-il de si important à cacher ? Heilendi partageait la curiosité du peintre : tout comme elle, Grahann espérait glaner au Trou des informations sur ce valet trop bavard.

« C’est donc ça votre splendide quartier ? ricana-t-elle en soulevant les pans de sa jupe en soie, immergée dans la fange.

— Ha ! Cessez de râler à tout bout de champ, princesse ! Nous y sommes presque », lança Grahann sans se retourner.

Ils bifurquèrent au coin d’une maison à colombage et Grahann s’arrêta devant la porte d’un bâtiment lugubre en bois sombre, dont le premier étage s’avançait sur la rue. Des trombes d’eau tombaient du toit, émettant un bruit considérable, comme le rugissement d’une cascade. Heilendi lut « Le Korrigan Grincheux » en lettres rondes délavées sur l’enseigne. Malgré la pluie, des hommes encapuchonnés discutaient non loin. Des prostituées s’approchèrent de leur groupe. Grahann poussa la porte sur laquelle était gravée une tête de lutin rieur à l’air crapule. La musique et les bruits de voix les heurtèrent comme une vague joyeuse.

À l’intérieur, une femme grassouillette sauta dans les bras du peintre. De longs cheveux noirs soyeux lui tombaient jusqu’à la taille. Elle approcha ses lèvres de celles de Grahann, dévoilant une rangée de dents blanches bien alignées et de fines canines pointues.

« Tu m’as manqué ! » s’exclama-t-elle.

Elle l’aurait embrassé, mais Grahann fit un brusque mouvement en arrière. Il la saisit par les épaules et la tint devant lui à bout de bras.

« Pas ce soir, Osilde, lui dit-il. Je suis en mission diplomatique… avec une amie. »

La Darraine tourna son visage décomposé vers Heilendi. Elle la détailla des pieds à la tête, d’un air dédaigneux.

« Une amie, hein ? Comment peux-tu ? lâcha-t-elle d’un ton méprisant en repoussant le peintre. Avec elle ?

— Osilde, attends ! »

La tête haute, la Darraine rejeta ses cheveux en arrière et partit rejoindre un petit groupe en dandinant des fesses.

« Osilde, attends, ce n’est pas du tout… Ce n’est pas… »

La belle se tourna et avec son doigt, mima le glissement d’une lame sur son cou, d’une oreille à l’autre. Heilendi suivait la réaction de Grahann : celui-ci fit claquer sa langue et poussa un soupir d’exaspération. La mine contrite, il se gratta le haut du crâne. 

« Une ancienne modèle », lui expliqua-t-il.

Une ancienne amante plutôt, se dit Heilendi avec le sourire.

Le vacarme ambiant recouvrait une mélodie entraînante interprétée par un groupe de quatre musiciens, un chanteur, une flûte, une viole et un tambourin. Le cœur de Heilendi s’accélérait à mesure qu’ils progressaient vers le bar. Au vu du costume, des verres métalliques, des dents des clients et des serveurs, elle n’eut plus aucun doute sur l’endroit où elle se trouvait : un repère de Darrains. Comment Grahann avait-il pu la convaincre de se rendre dans un lieu pareil ? Et d’ailleurs, comment un tel endroit pouvait-il encore être ouvert ? La plupart des tavernes avaient fermé, du fait des restrictions dues au siège. Elle ne quittait pas Grahann d’une semelle. Le peintre semblait connu : il saluait tout le monde et braillait des plaisanteries à tue-tête. Si Heilendi souhaitait faire preuve de discrétion, c’était raté. Elle dut le pousser quand il s’arrêta pendant tout un cyl pour discuter peinture avec un petit moustachu. Avec une infinie lenteur, les deux détaillaient le prix des pigments et critiquaient le travail lamentable d’un certain Revert.

Du fond de la salle, un homme aux cheveux châtains et à la barbe hirsute leur fit de grands signes. Il portait une jupe droite sur laquelle retombait un gilet en laine déboutonné. Son chignon lâche lui rappelait celui des jeunes elfes au début de leur premier cyl, en Hérand. Il était attablé non loin des musiciens, au milieu d’une joyeuse assemblée. Tous chantaient et clappaient gaiement des mains. Quand Grahann qui dépassait tout le monde d’une bonne tête l’aperçut, ils se frayèrent un passage entre les clients pour le rejoindre.

Le garçon marcha à leur rencontre.

« Vous êtes venus voir jouer Jukei ? demanda-t-il au peintre.

— Pas exactement, répondit Grahann. Mais toi, dis donc, tu ne travailles pas cette nuit ? 

— Bah, non ! Je suis en civil ! J’ai pris ma soirée pour être avec elle. Je n’aurais manqué son concert pour rien au monde. C’est une musicienne si talentueuse ! Un jour, elle sera célèbre ! » affirma-t-il, les yeux pleins d’amour.

Heilendi fixa la table où une Darraine gracieuse, rousse comme une renarde, frottait son archet sur sa viole, entourée d’autres instrumentistes. L’air joué était très entraînant et les clients se trémoussaient autour d’eux.

« Tes beignets ont eu du succès ! Il faudra que tu m’en refasses ! Mais voici Heilendi », dit Grahann en posant sa paume dans son dos. « Vous avez aimé ses beignets vous aussi, non ? Voilà le cuisinier, mon ami Meghi. »

Grahann n’attendit pas sa réponse et la mena vers la joyeuse tablée. Il saisit le dossier d’une chaise et l’invita à s’y asseoir.

« Mais attendez ! s’exclama soudain le dénommé Meghi en tournant son visage vers elle, les yeux tout ronds. Je sais qui vous êtes ! Dame Heilendi, la diplomate des îles des Elfes, n’est-ce pas ? Je suis content de vous rencontrer enfin. Hjartann n’arrête pas de me parler de vous !

— De moi ? Que vous a-t-il dit exactement ? »

Meghi lui jeta un regard pétillant, comme teinté de malice.

« Eh bien, dit-il en repartant d’un petit rire, je ne veux pas m’avancer, mais je crois qu’il vous aime bien. »

Le garçon l’intriguait, mais Grahann coupa court à leur discussion :

« Nous sommes sur la piste d’un ancien domestique tombé en disgrâce. Un certain Muika.

— Un Darrain ?

— Non, mais nous savons qu’il fréquente cet endroit.

— Que lui veux-tu ? le questionna Meghi en glissant un regard curieux vers Heilendi.

— Oh ! Rien d’important, répondit-il avec un moulinet de la main. L’interroger à propos de deux ou trois choses qui nous tracassent.

— Muika, vous dites ? demanda un Darrain aux traits androgynes, coiffé d’un béret brun de travers, aux côtés de Meghi. Excusez-moi, j’ai entendu votre conversation malgré moi. Maître Grahann, ce gars-là, Muika, c’est un de mes voisins. » Il tira sur sa pipe avant de poursuivre : « Tu sais bien, Meghi, le type aux yeux globuleux qui reluquait Jukei ! La semaine dernière encore, il logeait chez nous. Mais gardez-le pour vous !

 — Ah bon ? fit Grahann. Un domestique qui travaillait dans la riche maison Jouronde ! Il vit maintenant au Trou, chez Madame Toss ? Voilà qui est étonnant. Tu en es sûr, Reno ? »

Le noirot hocha le chef. « C’est récent. Il y a des semaines, il a débarqué à l’hôtel, totalement paniqué, comme s’il était pourchassé par le démon Bachi en personne ! Quel homme étrange ! Ma mère a voulu l’aider, vous la connaissez, mais maintenant, il la fait tourner en bourrique ! Il voit un ennemi caché en chacun de nous. Il est complètement paranoïaque !

— Paranoïaque, tu dis ? Aurait-il peur d’un chevalier qui le poursuit ? »

Reno le regarda avec surprise, le bras passé par-dessus le dossier de sa chaise. « Oui, c’est bien ça ! Il est convaincu d’être quelqu’un d’important, que le gonfalonier le traque, que toutes les forces du royaume sont contre lui. » Il éclata d’un rire clair. « À la vérité, c’est un pouilleux comme pas permis. Il passe ses journées à boire ! Avec ses yeux globuleux, il me fait penser à un crapaud. Et il pue ! Mais qu’est-ce qu’il pue ! Une véritable infection ! »

Grahann réfléchit un instant. Reno échangea une parole avec Meghi. Les deux reportèrent leur attention vers les musiciens et reprirent le refrain de la chanson, bras dessus, bras dessous. Grahann se tourna vers Heilendi.

« Nous pouvons nous y rendre maintenant, dit Heilendi qui avait suivi leurs propos, nous sommes sur place. Allons-y ! Nous avons l’occasion de devancer les hommes de Kuara. » 

À ce moment, la renarde entama un solo de viole et la tablée se leva pour l’acclamer. Tous tapaient le rythme du pied ; le sol tremblait. Grahann s’approcha de Heilendi.

« Il s’agit peut-être de rumeurs infondées, nuança-t-il. Après tout, nous les prenons peut-être trop au sérieux ! Vous l’avez entendu ? Notre homme est un ivrogne notoire. »

Heilendi se concentrait pour le comprendre. Ses paroles étaient couvertes par le vacarme ambiant, les cris, la musique, les clients qui chantaient d’une seule voix.

« C’est notre unique piste ! s’exclama-t-elle. Nous ne pouvons pas nous arrêter maintenant. Je veux connaître la vérité ! »

Grahann rebascula en arrière, les bras croisés. Autour de lui, Meghi et Reno riaient. Le premier fit un signe vers la serveuse aux formes généreuses et commanda une nouvelle tournée de vin. Même Izuma, posté près d’elle, était porté par l’ambiance festive : il observait les musiciens en tapant des mains, le sourire aux lèvres. Heilendi était irritée par le peu de crédit accordé par Grahann à leur enquête, alors qu’elle y voyait le moyen de contrecarrer la politique du gonfalonier.

« C’est une première étape, Maître Grahann. N’abandonnons pas maintenant ! Si Kuara est un criminel, je conduirai cette affaire moi-même jusqu’au conseil perestal. Vous n’aurez plus rien à faire. Mais pour le moment, vous connaissez Madame Toss et il vous sera aisé de lui soutirer des informations. J’ai besoin de vous ! »

La serveuse les interrompit en disposant des cruchons sur la table. Grahann remplit les verres.

« Maître Grahann ! » insista Heilendi en se rapprochant davantage. Sa voix était couverte par les chants, elle devait crier pour se faire entendre de lui. « Je suis convaincue que ce ne sont pas les divagations d’un ivrogne. Kuara essaie d’étouffer l’affaire, ce qui prouve que nous sommes sur une bonne piste !

— Vous semblez si déterminée. Si les rumeurs propagées par le crapaud sont exactes, nous avons mis le doigt sur des secrets compromettants. »

Son visage était à présent proche du sien et elle discernait un voile d’inquiétude dans ses yeux. « Dans ce cas, nous risquons gros si nous décidons de poursuivre. Ce korche est puissant, il a l’appui du peuple. Il finira par avoir vent de nos petites recherches et à ce moment-là, il s’en prendra à nous. »

Heilendi se pencha plus en avant vers lui et plongea son regard dans le sien :

« Avez-vous oublié ce qu’il nous a fait ? Ce trouble-cyl a confié à un amateur le soin de terminer votre fresque. Des années de travail gâchées ! » À la mention de son œuvre, elle se flatta d’avoir enfin réussi à recapter l’entière attention de Grahann. « Quant à moi, il m’a humiliée. Il a réduit à néant des mois de négociations. Il a osé perturber le bon déroulement de mon cyl et les gardecyls ne tolèreront jamais mon échec ! À cause de lui, je ne rentrerai jamais chez moi ! Sans compter toute cette brutalité en ville. Tout cela, c’est uniquement parce qu’ils détestent les non-Humains. Il profite de la conjoncture pour utiliser les gardes contre nous. Et pensez à tous les autres, dans une situation bien pire : privés de leurs droits, violentés par les soldats ! Nous devons lutter contre lui ! »

Grahann se rapprocha, les avant-bras posés sur ses propres cuisses, et se frotta les mains.

« Même si nous arrachons la vérité au crapaud, prouver que Kuara est un meurtrier sera une autre paire de canines ! Et convaincre les stipendiers… une mission quasi impossible ! »

Elle hocha la tête. « Parfois, une rumeur bien fondée est suffisante pour faire tomber les plus grands. Et pour être tout à fait franche, je ne serais pas étonnée de découvrir que Kuara est bel et bien un assassin ! Si ce domestique témoigne au conseil perestal, une enquête sera ouverte. Cela le mettra à mal pendant un temps.

— Peut-être… »

Soudain, un brouhaha s’éleva, les forçant à se taire. Heilendi redressa le buste et parcourut la taverne du regard. Les musiciens beuglèrent des strophes épiques, reprises à tue-tête par les clients :

« Je veux vous donner la moitié de mon armée,

Le Beau Péjuan Hjartann répond à l’Empereur :

“Vous n’avez pas à trembler, tant que je vivrai !”

 

Lace son heaume à dents, ceint Sinar au pommeau d’or.

À Dhuyne, se dressent mille zérègues, avec lances et écus

De peur, ils n’en ont pas ; point ne craigne la mort.

 

Il n’en est pas un qui ne pleure de tendresse.

“Notre devoir est de tenir ici pour notre empereur !

Pour son seigneur on doit souffrir grande détresse.”

 

Et Sinar, tranchante, bientôt nourrie d’un sang chaud

Pour défendre Nisle, ses nobles ancêtres et leurs lignis,

Les écus ennemis sont taillés en lambeaux. »

Les clients tapèrent des pieds et des mains, crièrent, sifflèrent. Il fallut un long moment avant qu’un semblant de calme ne revînt. Heilendi elle-même était exaltée par la passion des Darrains autour d’elle.

« Le lai de Hjartann », expliqua Grahann, en buvant une gorgée de vin.

Heilendi ignorait que des chansons avaient été écrites sur les exploits militaires de son ami. Néanmoins, elle n’était pas venue ici passer une agréable soirée, à danser et à chanter, et reprit rapidement le cours de ses pensées. Elle attendit que les applaudissements s’estompent pour se rapprocher de Grahann :

« Et votre cousin ? fit-elle en élevant la voix pour couvrir le vacarme ambiant. Protégez-le ! Abattons Kuara, ce tyran !

— Hjartann est le meilleur guerrier que je connaisse, dit Grahann en riant. Vous n’avez pas écouté les paroles ? Je pense qu’il saura se protéger lui-même. »

Grahann avait peur d’aller plus loin, c’était évident. Elle avait la farouche impression qu’elle ne tirerait plus rien de lui.

« Ah oui ? dit-elle, le menton dressé. Très bien ! Si c’est ce que vous croyez, vous ne me laissez pas le choix. Dans ce cas, j’irai la voir, seule, cette Madame Toss ! »

Heilendi saisit sa cape, s’en enveloppa et sortit de la taverne d’un pas résolu. Armée de courage, elle se faufila entre les clients et fit claquer la porte derrière elle.

Elle se retrouva sous l’averse, regardant à droite et à gauche. Les gouttes de pluie frappaient les toits et elle rabattit sa capuche. Où se trouvait l’hôtel de Madame Toss ? Comment localiser le crapaud ? Après un court laps de temps, elle aperçut un homme se détacher d’un groupe sous un porche et marcher vers elle. Elle posa la main sur sa dague. L’inconnu encagoulé se rapprochait, Heilendi retint son souffle, quand la porte se rouvrit. Izuma et Grahann déboulèrent à ses côtés et elle reprit une profonde inspiration.

« Heureusement, vous êtes là, Madame ! fit Izuma. Je ne vous avais pas vue partir !

—  Quel caractère ! » s’exclama Grahann en la fixant droit dans les yeux. 

Peut-être y lut-il sa détermination, car il poussa un soupir de lassitude et affirma : « Très bien, ma chère ! Allons rendre visite à notre brave Madame Toss. »

Il enfila ses gants et se coiffa de son chapeau. La pluie cessa tandis qu’ils marchaient en silence vers l’hôtel, en longeant les murs pour éviter les larges flaques. Le bruit de l’eau dégringolant des gouttières rappelait à Heilendi celui d’une rivière dans la forêt. Elle suivit Grahann dans une haute maison en bois qui occupait toute la rue.

Un gros chien se jeta sur lui et commença à japper. Heilendi sauta en arrière, la main sur sa poitrine.

« Tout doux Moar », le flatta Grahann en lui caressant la tête.

Le dogue bondit joyeusement autour du Darrain, la queue battante, puis vint renifler Heilendi, plaquée contre le mur. Remise de sa surprise, elle le chatouilla derrière l’oreille. Izuma se posta près de la porte. Grahann et Heilendi traversèrent le vestibule sombre où retentissaient des éclats de rire. Le Darrain s’arrêta devant deux enfants crottés qui s’amusaient sur les marches. Ils remuaient une ficelle pour faire sauter un chaton tigré.

« Il est tard ! Pas encore au lit, les gamins ? Guanæl, sais-tu où je peux trouver ta grand-mère ? 

— Dans la cour », dit l’aîné sans lever son regard du chaton. Son petit frère s’essuya le nez dans sa manche. « Bonsoir Maître Grahann », dit-il avec un sourire où manquaient plusieurs dents de lait.

Malgré l’heure tardive, une femme épaisse au chignon gris tiré et aux lourdes mamelles décrochait des draps des fils tendus dans la cour. Grahann enjamba le panier plein de linge posé au sec, et ses bottes s’enfoncèrent dans le sol en terre battue, une mare de boue. Heilendi resta sur le seuil pour éviter de s’enliser dans les flaques brunes.

« Mes draps ! fit la gérante, sans même les saluer. Complètement trempés ! Si tu cherches Jukei, ça fait un moment qu’elle est partie, ajouta-t-elle sans se retourner.

— Oui, je suis au courant.

— C’est triste, j’m’étais attachée à elle. C’est une brave fille. Reno est à la taverne ! Encore !

— Oui, je viens de lui parler. »

La vieille gérante enroula un drap en lui jetant un regard lugubre.

« Comment se débrouille Reno à l’atelier ? J’les voyais bien finir ensemble tous les deux, avec Jukei, mais l’est tellement pataud. Pas fichu de faire le premier pas. Tu as besoin d’une chambre pour une nouvelle apprentie ? » demanda Madame Toss, avec un bref coup d’œil en direction de Heilendi. « J’ai tout loué. Avec ce siège, y a plein de nouveaux venus en ville qui cherchaient à se loger. »

Son regard inquisiteur resta accroché sur elle.

« Moar ! » s’écria-t-elle soudain. Le chien s’ébrouait dans les flaques, envoyant de la boue sur les draps. Heilendi leva le bras près de son visage et recula d’un pas pour se protéger des gouttes qu’il projetait. D’un geste brusque, Madame Toss le saisit par la peau du cou et le conduisit à l’intérieur en le disputant. Elle ferma la porte derrière lui, puis revint vers eux, attrapa une taie qu’elle plia grossièrement et la jeta dans son panier.

« Reno s’améliore, reprit Grahann. S’il persévère, la guilde l’acceptera bientôt comme peintre. » Il se racla la gorge. « En fait, si je suis ici, c’est pour me renseigner sur un de tes locataires : Muika. Reno l’appelle “le crapaud”, je pense que je n’ai pas besoin de te faire un croquis. »

Elle essuya les mains sur son tablier et cracha au sol.

« Quoi ? Toi aussi ? C’est la deuxième fois aujourd’hui qu’on vient me causer de lui. Il y a déjà ce type étrange qui s’est présenté, ce matin, pour m’poser des questions. Une sorte de chevalier ou j’sais pas qui le recherchait. J’lui ai fait : “j’ai rien à dire sur çui-là”. J’lui ai pas répondu à cet individu louche. Il faisait peur à tout l’monde, avec son armure noire des Baronnies. »

Heilendi porta la main à sa bouche. Ils avaient été devancés ! Était-ce ce même homme envoyé de Kuara, qui avait interrogé le majordome des Jouronde ?

« Il paraît que le crapaud vit ici », indiqua Heilendi.

Madame Toss hocha le chef.

« Ah ! Déjà, quand il a rappliqué, je m’suis dit : çui-là va me créer des ennuis. J’aurais dû m’douter et suivre mon flair ! » Elle tapota son nez du doigt. « J’me dis souvent que je devrais mieux m’renseigner, avant d’accepter n’importe qui. En plus, avec sa dégaine. Il était poli et tout. Mais tu dis ma p’tite, c’est vrai qu’il ressemble à un crapaud. Maintenant, tout l’monde parle de lui. Par les Trois, je connais ce genre de type. Un sourire devant et pam ! Un coup de couteau derrière ! On veut aider, mais on peut pas leur faire confiance.

— Donc, il est toujours ici, répéta Grahann.

— J’aimerais le virer, mais ça fait une semaine qu’il s’est pas pointé. Il s’terre que'que part. Rah ! Qu’il est louche ! Ne m’dis pas qu’il est venu à l’atelier ! Attention à pas entraîner mon Reno dans de sombres affaires, hein ? »

Elle leva l’index et le secoua devant son visage. Le géant plia face à la naine. Il fit un pas en arrière, les paumes ouvertes.

« Mais non, voyons !

— Mon Reno, c’est quelqu’un d’honnête, insista-t-elle.

— Mais oui, je sais ! »

Madame Toss pinça ses lèvres, prête à le réprimander comme un enfant.

« Est-il possible de voir sa chambre ? les coupa Heilendi.

— C’est bien parce que c’est vous ! Quand il a emménagé, il avait apporté avec lui tout un tas de toiles, des meubles et des machins, tout un fatras et j’ai d’abord pensé que c’était un artiste. Ça m’rassure, dans le fond, que tu m’dises qu’il fréquente pas l’atelier. J’veux pas que Reno voie ce genre de type. Tu m’promets, hein ? Car, il picole, il picole ! J’l’ai même surpris avec une fille de joie. Que dis-je ! Une korche ! Dans mon propre hôtel ! Tu t’rends compte ? C’est-y un endroit respectable, ici ! Béni des Trois. » Elle toucha les bracelets colorés qui disparaissaient sous sa manche. « Une prostituée chez moi ! Ah ! On aura tout vu !

— C’est tout à fait terrible, dit Grahann, avec un ton ironique que Madame Toss ne remarqua pas.

— J’attends plus que le moment où il s’repointe pour le foutre à la porte. Le bougre, ça fait plus d’une semaine qu’il a pas payé le loyer. J’vais te l’virer avec un gros coup d’pied aux fesses ! Ça va gueuler ! J’vais te le j’ter tout son bordel, là-haut ! Ha ! Quand y reviendra, ça va barder ! Il a intérêt à débarrasser le plancher, cinq sec. »

Le sang lui monta aux joues. Elle paraissait sincèrement contrariée. Plus elle s’emportait et plus son parler empruntait au patois des bas quartiers, rapide et saccadé. Heilendi se concentrait pour bien saisir le sens de chaque mot.

« Et cette chambre ? répéta-t-elle, exaspérée par sa longue tirade.

— Oui, oui, ma p’tite, j’entends bien. Je peux vous la montrer vit’fait, la chambre, si vous le voulez. Pourquoi pas après tout. Heureusement, j’ai sur moi le double de toutes mes chambres. On sait jamais. Mais faites vite, il faut que je relave ma lessive avec ce qui est tombé ! Et puis les petits sont toujours pas au lit. »

Elle se baissa pour saisir son panier, mais Grahann l’empoigna avant elle. Ils la suivirent dans le hall. Heilendi n’aurait pas supporté une phrase de plus. Elle leva les yeux au plafond, en mimant Madame Toss qui parlait, ce qui fit sourire Grahann, alors qu’elle s’engageait devant lui. Il posa le linge dans un coin, loin du dogue attaché près de la porte. Madame Toss les força à se déchausser. Les deux enfants s’écartèrent pour les laisser passer et les deux détectives montèrent les escaliers en chaussettes derrière la gérante.

Madame Toss ressassait : « J’ai d’jà perdu une bonne partie d’la matinée, à cause de l’autre-là, votre crapaud qu’a filé et ce chevalier qui m’ennuyait. Que des problèmes que j’ai avec lui ! Jamais j’aurais dû lui permettre d’aménager ici ! Et puis Reno qu’est encore sorti, çui-là, alors que sa sœur vient d’me déposer les p’tits en urgence. Il passe ses nuits dehors, comme un soûlard, alors que j’ai b’soin d’lui pour garder ses neveux ! Il est bien tard ; ils devraient déjà être couchés ! Je suis débordée ! »

Ils gravirent deux étages sans qu’elle ne cesse de parler.

« Ah ! Mériterait parfois qu’on lui secoue les puces, dit-elle, le souffle coupé par l’effort. À plus de cinquante ans, il reste un éternel garçon ! Il ne pense qu’à s’amuser ! Il devrait prendre exemple sur ma fille, femme de chambre dans une maison respectable et mère de deux beaux enfants. J’espère qu’il est meilleur peintre que fils ! »

Elle s’arrêta sur le palier, fouilla dans les poches de sa jupe et sortit un lourd trousseau de clefs. La langue glissée entre ses lèvres, elle en sélectionna une, la tourna dans la serrure, puis s’éclipsa pour s’occuper de ses draps. Heilendi l’entendait se parler à elle-même, alors qu’elle s’éloignait dans l’escalier.

« Cette Madame Toss n’est pas commode, dit-elle en riant, une fois seule avec Grahann.

— Ça, c’est sûr. Elle est bavarde !

—  Vous semblez proche d’elle. Comment l’avez-vous connue ?

— Reno, son fils, est mon apprenti. C’est un nissang, expliqua-t-il. Reno a été mordu à la dérobée, il y a vingt ans environ. C’est très surprenant, mais sa mère, humaine, ne l’a pas abandonné quand il s’est éveillé Darrain. Peut-être est-ce même grâce à elle que le petit a survécu. Elle est restée à son chevet pendant tout le temps qu’a duré la métamorphose. C’est une femme bien. Rejetés des leurs, les nissangs finissent en général leur courte vie dans le caniveau. Voyez, depuis que son fils a été mordu, Madame Toss aide les Darrains qui sont dans une situation similaire. À son niveau, bien sûr.

— Et vous aussi, visiblement », dit Heilendi en levant les yeux vers lui.

Il stoppa son geste, la main sur la poignée.

« J’essaie ! J’aimerais leur redonner goût à la vie. Beaucoup sont bien incapables de remonter la pente. Endonin, un ami très cher, un artiste remarquable, s’est donné la mort, des années après la métamorphose, alors que je pensais que tout allait bien. » Il se tut, un instant, les commissures des lèvres baissées. « Il me manque… » Les pupilles teintées de tristesse, il ajouta encore : « Après tout, ils n’ont aucun droit. Tant chez les Humains qui les craignent que chez les Darrains qui les méprisent. Chez nous, la reproduction est très encadrée. Elle est sacrée et les nissangs n’y ont pas leur place. »

Il ouvrit la porte. Pris à la gorge par l’odeur piquante de pisse et d’excréments qui émanait de la petite pièce, ils faillirent tomber à la renverse.

« C’est immonde ! s’exclama Grahann en se bouchant le nez. Reno nous avait pourtant prévenus qu’il puait. Mais à ce point !

— Quelle horreur ! » renchérit Heilendi, écœurée par ces flagrances nauséabondes.

Dans la chambre, le crapaud avait laissé un désordre phénoménal, un vrai capharnaüm ! Des vêtements roulés en boule jonchaient le sol à côté de bouteilles vides et d’assiettes envahies de moisissures et de nourriture avariée, grignotée par les rats. Heilendi fut frappée par la présence de tableaux précieux proches de ces immondices. Grahann aussi semblait offusqué par le traitement infligé à ces toiles, salies de coques de noix, de pelure de radis et de restes de charcuterie. Le front plissé, il s’accroupit et en saisit une.

« Incroyable ! Les traits de pinceau toujours visibles laissent à penser qu’il s’agit d’un Solat.

— Un sot-là ? » demanda Heilendi, le nez enfoui dans son coude.

Du bout de sa chaussette blanche, elle toucha un sous-vêtement taché d’auréoles bleutées qui ne lui inspirait que dégoût.

« C’est un artiste du siècle dernier, expliqua Grahann, un peintre célèbre, originaire des Baronnies. »

Il reposa la toile contre le mur. Indisposée par l’odeur, Heilendi s’approcha de la fenêtre, ouvrit en grand le volet et aspira une grande bouffée d’air frais au-dehors. En bas, la mère Toss réprimandait ses petits-enfants qui poursuivaient le chaton et pataugeaient dans les flaques. Quand Heilendi se retourna, Grahann se releva et détailla du regard les œuvres disposées autour de lui.

« Que font-elles là ? Dans cette chambre miteuse.

—  Est-ce des imitations ? se risqua Heilendi.

— Je ne crois pas… »

À sa mine offusquée, Heilendi devina le mépris du peintre pour ceux qui traitaient les tableaux de maîtres de la sorte. Il retira entre deux doigts les pelures de pommes et la couenne de jambon qui recouvraient une peinture carrée, sortit son mouchoir dentelé de sa poche et l’essuya consciencieusement.

« Qu’avons-nous là ? Une œuvre plus récente, peinte sur bois… »

Heilendi étira le cou. « Que représente-t-elle ?

— C’est un portrait de famille, typique des Baronnies, expliqua-t-il. Chez les chevaliers, ils trônent dans les autels à ancêtres, derrière les urnes contenant les cendres des défunts. Celui-ci est couvert d’ordures ! grommela-t-il. Il n’a vraiment aucun respect pour rien, ce crapaud ! Vu ce qu’il a fait à ces peintures, il va passer un sale moment quand je l’aurai sous la main, moi je vous le dis !

— Voici une curieuse coutume. » Elle perçut une inscription sur le cadre. « Oh ! Voyez le nom sous le tableau : Médela, fils de Bodémar et leur fils Tremar. Il représente la famille de Kuara !

— Vous avez raison, Tremar le Pieux est le père de Kuara. 

— Le crapaud travaillait au château de Francastel. Il y aurait donc volé ces peintures en partant ? 

— Il semblerait. »

Madame Toss réapparut dans l’embrasure de la porte :

« Oula ! Qu’est-ce que ça schlingue, là-dedans ! s’exclama-t-elle en frappant le sol du pied. Regardez ce foutoir qu’il m’a mis ! Ma chambre ! Ma belle chambre ! »

Heilendi crut qu’elle allait s’effondrer sous le choc. Grahann ne fit aucun cas de sa présence. Il effleura du doigt les tuniques tachées roulées en boule, les traces de bleu sur les draps.

« Je sais ! fit-il soudain, comme touché par une révélation cyliesque. Ces traces de pigments, cette odeur de merde… Je sais où trouver notre gus ! Il n’y a qu’un seul endroit qui pue autant : le quartier des tanneurs ! »

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
ClementNobrad
Posté le 05/01/2023
J'ai beaucoup aimé ce chapitre. L'ambiance est superbement bien retranscrite. J'étais plongé dans l'atmosphère de pisse et de toutes ces odeurs qui font le bonheur des bas-quartiers. C'était rythmé, sans temps mort, avec un petit faible pour la patronne de l'hôtel. Elle a un vrai parlé, très sincère et donc, humain (si on peut dire pour elle...)

Je ne m'attendais pas à ce que l'enquête les conduise (encore) dans un nouveau quartier. Vu que tu insistais sur l'odeur pestilentielle à l'intérieur de la chambre, j'ai cru qu'ils allaient y retrouver un cadavre caché sous les draps ou autre :D

J'ai aimé tout ça, vraiment. Rien à redire sur le fond, un tout tout tout petit peu sur la forme :

"Comment peux-tu ? » lâcha-t-elle d’un ton méprisant en reposant ses yeux accusateurs sur le peintre. « Avec elle ?
> Petit problème avec les guillemets je pense.

"Elle perçu une inscription sur le cadre." perçut

Au plaisir de lire la suite
Peridotite
Posté le 06/01/2023
Coucou Clément,

Merci beaucoup pour ton message. Ce chapitre est long et j'avais peur qu'il y ait des longueurs justement. Et Madame Toss est insupportable haha :-) Elle fait de longue tirade comme Fil, en pire ! Je suis contente que tu ais apprécié.

Je nous trimballe dans tout Nisle, mais en vrai l'enquête arrive bientôt à son terme, plus que deux chapitres, mais elle sera ponctuée par les bricoles de Hjartann et Meghi.

Je viens de corriger les fautes, merci beaucoup, je mettrai le fichier à jour ici ce week-end.

Je viens chez toi très vite, j'ai vu que tu avais publié deux nouveaux chapitres. Là je suis plongée dans les derniers chapitres de Dune qui sont passionnants. Je finis ça et je reviens vers Fil et Krone :-)
Nathalie
Posté le 08/12/2022
Coucou Peridotite

Elle dut le pousser quand il s’arrêta pendant tout un cyl pour discuter peinture avec un petit moustachu → Heilendi aurait-elle des gênes marseillais ? J’adore l’exagération. Très bien tournée :)

J’ai bien aimé ce chapitre. Le caractère des personnages leur permet de tous coexister, sans que l’un étouffe l’autre. Bien joué !

Proposition de correction :

Avec une infini lenteur → infinie
je conduirais cette affaire → conduirai
A vieille gérante enroula un drap en lui jetant un regard lugubre. → La vieille
Madame Toss le força à se déchausser → « les » à la place de « le » (mais je peux me tromper)
Du bout de sa bottine en daim couverte de boue → Je croyais qu’ils étaient en chaussettes ? Ordre de la Madame Toss.
À sa mine offusqué → offusquée
Peridotite
Posté le 09/12/2022
Coucou Nathalie,

Merci beaucoup pour ce message,

haha c'est clair, c'est une petite marseillaise :-)

Je vais de ce pas apporter les corrections relevées. Pfiou, j'ai relu le chapitre avant de le poster, mais je devais pas avoir les yeux en face des trous pour avoir laissé autant de fautes d'orthographe/grammaire, merci encore !
Vous lisez