CHAPITRE VII : LA DÉLÉGATION NAINE

Hjartann sortit du bac d’eau, se rinça et se sécha. Quand il s’engagea dans la chambre lumineuse, il évita le rectangle de soleil sur le tapis. Un linge enroulé autour du bassin, il examina ses blessures, les marques bleues virant au noir sur sa poitrine et les multiples plaies sur ses bras, vestiges des coups reçus au cours des entraînements. Chaque nuit, il faisait des étirements, des exercices physiques, de la course à pied. Il maniait l’épée, seul ou contre d’autres. Ses efforts seraient-ils suffisants pour affronter les épreuves qui l’attendaient ? Son duel avec le péjuan Roemer requerrait ses pleines capacités. Même si Hjartann avait repris du poids et fait du muscle, il faisait pâle figure comparé au Darrain qu’il était, un guerrier robuste au corps taillé pour les combats, et surtout, sûr de lui.

Bercé par les stridulations des grillons, il étala une noisette de beurre sur du pain croustillant, la couvrit de viande froide, et but une gorgée d’azurté, avant de se risquer sur la terrasse. Depuis des semaines, il attendait la pluie. Dans les plates-bandes, les griffes de sorcière violettes se fanaient à côté des buissons de santoline et de laurier couverts de poussière. En mordant dans sa tartine, il s’aperçut que ses mains s’asséchaient, que sa peau se craquelait. Des veines bleutées ressortaient sur ses bras. Les mois dans les Ulynes lui avaient fait oublier ô combien le soleil de Nisle pouvait le supplicier. Il s’empressa de retourner dans sa chambre, où il passa une jupe noire, remonta ses bas et ajusta ses sandales.

« Messire m’a appelé ? » demanda le majordome qui apparut en coulissant le mur. Quand un rayon glissa sur ses joues, son visage se fendit d’une grimace.

« Veuillez préparer et seller mon cheval », ordonna Hjartann en tirant ses gants jusqu’aux coudes d’un coup sec.

Le serviteur hocha le chef et se retira. Hjartann enroula son foulard autour de sa tête, ne laissant dépasser que les yeux. Il revêtit sa veste et se coiffa d’un chapeau noir à larges bords d’où tombait un voile dentelé de la même couleur.

Avant de se rendre aux écuries, ses pas le menèrent au temple de maison. Il passa l’espace profane, descendit une volée de marches, s’agenouilla au bord du ruisseau artificiel et purifia ses mains dans l’eau fraiche, avant d’entrer dans la salle des autels. Les cœurs embaumés de ses ancêtres reposaient dans des urnes en verre, au sein de niches dorées. Celui de Brynjann se trouvait le long du mur de gauche ; Hjartann s’y arrêta, alluma un bâton d’encens pour Brynjann et se recueillit, les doigts sur son cou, tandis que l’odeur musquée se mêlait à celle du bois de Valnoy dans la fraîcheur du temple. Le front plissé, il réfléchit à la relation avec sa fille. Deux jours plus tôt, Ifann lui avait rappelé une série de petits incidents avec Brynjann. Oh, des broutilles ! Il les avait jugés insignifiants sur le moment, mais plus il y réfléchissait, plus il comprenait leur importance dans les choix de sa fille. Avec une infinie tristesse, il observa le cœur immobile, tout ratatiné dans l’urne funéraire.

Hjartann avait apposé un lourd couvercle mental sur les Ulynes, mais des fragments de guerre ressurgissaient parfois à son insu, tel un rai de lumière à travers des murs calfeutrés. Lors de cauchemars éveillés, il revoyait très clairement les blessés au dispensaire où Brynjann exerçait. Hjartann battit des paupières en se remémorant sa vision dans la salle d’entraînement, le visage de sa fille, pâle comme un morceau de lune. Il secoua la tête. Ifann avait raison : il devait se raffermir. Ces crises d’angoisse ne devraient jamais se répéter. Jamais. À la nuit d’hui, il devait enterrer ces souvenirs au plus profond de lui-même. Loin, très loin. Créer un couvercle plus résistant encore. Le moindre signe de faiblesse trahirait la confiance de sa mère ou pire, risquerait d’être exploité par les Hommes, contre sa communauté.

Hjartann retourna dans la cour où il salua Ifann, enveloppée dans des voiles en soie. Son majordome lui tendit les rênes d’un cheval noir qu’il enfourcha en un bond. Il réajusta son épée le long de sa cuisse, flatta l’encolure de sa monture et jeta un rapide regard vers les étages. Toute la maisonnée s’apprêtait à trouver le sommeil derrière les murs bien clos. Avec un signe de tête, les gardes ouvrirent la porte principale et les deux Darrains s’engouffrèrent dans l’artère inondée de lumière. Accablé par la chaleur, Hjartann avait la désagréable impression de progresser dans une cheminée bourrée inlassablement de bûches fendues. Au-delà du Portail Sanglant, les passants au visage rougi et aux bras halés, nus et luisants, frôlaient sa monture, alors qu’il se taillait un chemin à travers la foule grouillante.

Sur la place Perestale, les deux Darrains se séparèrent : Ifann rejoignait les stipendiers au palais, alors que Hjartann était investi d’une tout autre mission. Au niveau de la Porte des Embruns, il marqua une brève halte dans une taverne aux volets clos. Appuyés au comptoir, des clients sirotaient un azurté avant le travail. L’eau fraiche picota les lèvres de Hjartann qui soupira d’aise en savourant l’obscurité généreuse. Il reposa le gobelet vide et observa un nourrisson pendu au sein lourd de la femme de l’aubergiste. Son mari jouait avec une fillette d’environ huit ans, captivée par la toupie qu’il faisait tourner sur un banc. Les cœurs de Hjartann se serrèrent face à cette scène paisible. Il prit une profonde inspiration, rabaissa son voile et se remit en route.

Des gardes patrouillaient devant l’immense Porte des Embruns et Hjartann chercha Meghi du regard. Un jeune homme de dos lui ressemblait, mais celui-ci était occupé et il préféra ne pas le déranger. Il confia les rênes à un soldat, ouvrit son ombrelle et gravit les marches raides et de taille inégale, entre lesquelles poussaient des herbes jaunes. Écrasé par le soleil, il s’engagea sur les remparts et rejoignit le gonfalonier accoudé sur la rambarde. Sur sa droite, entre deux créneaux, Nisle lui apparut dans toute son immensité. Les canaux boueux y formaient des lacis inextricables, comme des veines irriguaient un corps. Plus large, le canal Perestal la traversait et finissait sa course dans La Savoureuse. Sur le pont des barques et des coches, du linge séchait sur ses cordes. Percés des tours des palais et des minarets des temples, les aplats de tuiles bleues de Soreh côtoyaient les rouges des Hommes et les toits pointus de l’ancien quartier elfe, proche de l’université. Le faîte des arbres dépassait des cours intérieures et des jardins d’agrément. Quelle ville splendide ! En revanche, la Rotonde, immense bâtiment plus haut que tous les autres, apparaissait comme une tache grise qui défigurait l’ensemble.

« J’ai cru un moment que vous ne viendriez pas, Darrain », lâcha le gonfalonier d’un air dédaigneux en soulevant sa visière.

Comme à son habitude, Kuara revêtait son armure des Baronnies, malgré la chaleur, certainement pour impressionner leurs visiteurs. Les rayons éblouissants se reflétaient sur les plaques polies comme sur des miroirs et rougissaient ses pommettes luisantes de sueur.

« Regardez ! » signala-t-il en levant le bras.

La tête entre les créneaux, Hjartann fixa la direction indiquée. Les touffes de forêts verdoyantes se déployaient vers la ligne des collines et disparaissaient dans la lumière opaque à l’horizon. En plissant les yeux, ce qu’il aperçut le laissa bouche bée : une multitude de tentes se dressaient sur les hauteurs. Un effectif de deux mille soldats, évalua-t-il, loin des dix mille avancés par les stipendiers. Où se trouvait le reste de l’armée ? Avaient-ils surestimé leurs effectifs ? Tout en réfléchissant, Hjartann passa sa langue sur ses canines limées aux contours irréguliers.

Kuara se tourna vers lui : « Que savez-vous sur les Danbrais ? Les avez-vous déjà affrontés ? »

Hjartann n’avait eu que peu de contacts avec les Nains au cours de sa longue vie. On racontait que quiconque entrait dans les mines de Dindanbre n’en ressortait jamais. Même s’il doutait de la véracité de ces ragots, il n’avait jamais couru le risque de descendre dans les profondeurs de leurs palais, creusés sous les montagnes Bleues.

 « Une seule fois, répondit Hjartann après un court silence. Et j’en garde une bonne cicatrice. Les Danbrais sont de redoutables guerriers, mais leurs rangs sont en majorité constitués d’Hommes-esclaves, des soldats bien entraînés dont la liberté dépend de la fureur déployée au combat. »

Kuara lui jeta un regard suspicieux : « Une fois en mille ans ? J’espère que vous ne me cachez rien. Bah ! Ces deux mille-là, nous n’en ferons qu’une bouchée. Je ne vois même pas de catapultes ou de mangonneaux, aucune artillerie de jet. Ils font les fiers, mais ils viennent seulement quémander quelques miettes et finiront par s’incliner devant la puissance des Hommes.

— Ne les sous-estimez pas, le prévint Hjartann, je crois que leur armée se terre sous la colline. »

Le gonfalonier sourcilla. « Qu’est-ce que vous me déblatérez encore ? Sous la colline ?

— Oui, dans des galeries. C’est ainsi que les Danbrais opèrent. À présent, ils creusent peut-être sous les murailles. Restons vigilants ou nous verrons bientôt une horde de Nains jaillir d’une place et se répandre dans nos rues. »

Il posa ses poings fermés entre deux créneaux. Les maçons achevaient les travaux entamés le long des remparts ; on venait de restaurer la tour des Mouilles non loin et l’étendard jaune de Nisle flottait sur l’enceinte imposante, haute de soixante pieds et entourée d’un fossé profond. Hjartann hocha la tête : impossible de les forcer ou de les escalader.

Son regard repéra un nuage de poussière sur la plaine. Quatre poneys approchaient ; deux colonnes d’esclaves humains les encadraient de part et d’autre. Sur leur bannière se déployait la salamandre argentée. Lorsque la délégation s’annonça, Kuara et Hjartann descendirent les accueillir.

Les chefs nains franchirent le pont-levis, retirèrent leurs casques et toisèrent les soldats autour d’eux de leurs yeux gris, presque transparents, clairs comme l’eau de roche. Leur taille restait bien en deçà de celle des Hommes de Nisle, mais leur allure nerveuse semait la peur parmi les gardes muets. Deux Danbrais arboraient une barbe dorée, tressée, parfumée et ornée de pierres précieuses. Des motifs géométriques parsemaient leurs cheveux courts. Les deux autres, glabres et à la longue natte, montraient un haut front épilé et des joues couvertes de tatouages noirs. Malgré leur carrure imposante, Hjartann devina que ces deux-là étaient des femmes.

Kuara donna l’ordre de saisir leurs armes. Les Hommes-esclaves traduisirent leurs paroles et, avec une moue de dédain, les Danbrais mirent pied à terre, détachèrent les haches massives pendues dans leur dos et les déposèrent avec délicatesse sur une couverture prévue à cet effet. Puis ils montèrent dans des voitures en direction du palais.

Sur son cheval, Hjartann observait leur escorte constituée d’une poignée de soldats, ombres de ceux qui avaient autrefois composé la plus puissante armée au monde. Ils lui renvoyaient le reflet de sa propre déchéance. Un frisson d’appréhension dévala son dos, de la nuque jusqu’au bas des reins : si le seigneur impitoyable qu’il avait été avait échoué à protéger leur grand Empire, comment le Darrain brisé qu’il était devenu pourrait-il repousser les Danbrais ? Enserrant le pommeau de son épée d’une main crispée, il priait les Dieux pour le succès des négociations.

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Sebours
Posté le 07/02/2023
Et ben! Je ne pensais pas avoir le temps de te lire cette semaine! Heureusement, j'ai un peu de temps avant de partir en vacances!

Alors, je trouve vraiment qu'il manque un chapitre au début de ton histoire avec le point de vue de Hjartann. Un passage où tu décrierais toutes ses angoisses intérieures depuis qu'il s'est enseveli. Bien sûr sans révéler quoique ce soit, ni sur sa fille, ni sur son ensevelissement. Là, dans ce chapitre, tu le montres en train de se ressaisir, mais on ne l'a pas vu au fond du gouffre.

Sinon, Hjartann n'a pas provoquer quelqu'un en duel? On n'a aucune info dessus. Si le duel s'est déroulé, on n'en a pas le résultat. S'il doit encore avoir lieu, cela devrait quand même préoccuper Hjartann. Toutes ses interrogations devraient tourner autour de ce duel, même si il a un rendez-vous avec Kuara. Le darrain doute de ses capacités.
Peridotite
Posté le 08/02/2023
Coucou Sébours,

Merci pour ton passage ici :-)

Oui, tu as raison quant au duel, je vais ajouter quelque chose au début du chapitre. Hj pourrait en effet y penser, c'est vrai. Il est à venir d'ici peu.

Concernant le chapitre du point de vue de Hjartann, c'est celui où il provoque le gars en duel justement. Je ne peux pas vraiment caser un chapitre de son point de vue dans la partie 1 car toute la partie repose sur la découverte de qui est Hjartann, et ça risquerait de casser le mystère. Il se confie déjà à M dans la boucherie darraine quant à son chagrin rapport à la mort de sa fille. Je pensais que ces chapitres-ci permettaient de montrer ses doutes ? Dans la partie 1, Hj. ne ressemble à rien, c'est un squelette ambulant, donc il ne va pas super. Je pensais que sa rencontre avec sa mère un peu musclée :-) , suivie par les révélations de son enterrement, puis son malaise après la vision de sa fille montraient qu'il n'était pas au top de sa forme. Qu'as-tu en tête ? Encore un autre chapitre appuyant ce point ? Qu'est-ce qu'il manque selon toi ?

Merci beaucoup de tes remarques qui me font réfléchir et permettent de mieux ficeler le tout :-)
ClementNobrad
Posté le 14/12/2022
Mon petit doigt me dit que les négociations ne vont pas se dérouler comme Hjartann l'espère :)
Bon petit chapitre, qui annonce le futur siège à venir (car tout le monde sait que ça va arriver ;)

Petite coquille :

"Il alluma un bâtons d'encens" bâton

A très bientôt !
Peridotite
Posté le 15/12/2022
Coucou Clément,

Merci pour ton message encourageant,

Oui c'est vrai qu'on s'en doute, c'est même dans le résumé !

Merci de m'avoir remontée la faute. J'avais fait quelques corrections et je viens de mettre à jour le chapitre ici.

J'espère que la suite te plaira !
Isahorah Torys
Posté le 06/12/2022
Coucou !

J'ai adoré la première partie, forte en émotion. ça rend Hjartann tellement attachant.

Ensuite, même si Kuara à l'air de "respecter" Hjartaan, j'ai plutôt l'impression que c'est purement stratégique. Il est plus judicieux d'avoir à ses côtés un héro de guerre si ça devait mal tourner... Donc, je ne sais pas si on peut vraiment le qualifier de raciste. Un raciste préférerait mourir que de traiter avec une autre race... Je crois que c'est plus un hypocrite... Qu'il tire parti de l'agacement des habitants envers les étrangers pour monter en popularité. La preuve, c'est que pour "régner" il n'a pas hésité à achever Abisen le jeune. Après, je peux me tromper, je verrai bien avec la suite ^^ C'était ma petite analyse.
Peridotite
Posté le 07/12/2022
Coucou Isahorah,

Merci pour ton commentaire encourageant. Oui, Hjartann est tout triste d'avoir perdu sa fille. Tu verras, cet axe rejoindra l'histoire principale à un moment.

Mmh, je pense que tu as raison, sauf que Kuara est quand même bien raciste. Mais il est bien tout ce que tu as dit et il n'est pas si stupide quand il s'agit de développer des stratégies militaires ou de mener des complots et conspirations. Il attise la haine des gens contre les étrangers et son racisme va justement le biaiser dans des choix stratégiques.
Nathalie
Posté le 09/11/2022
Bonjour Peridotite,

Court chapitre introduisant l'arrivée des nains. J'ai trouvé Kuara bien sympathique envers Hjartann, lui pourtant si dédaigneux d'habitude envers les inumas.
Peridotite
Posté le 10/11/2022
C'est vrai que je pourrais ajouter un petit quelque chose
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