Chapitre VI – La Source des Siècles

Par Lohiel
Notes de l’auteur : Révision du 20 juin 2020

 

 

Padrig était accroupi dans un recoin entre deux étagères. Très fier. Il avait réussi son tournement ! À six ans ! Ce qui voulait dire qu’il était rudement en avance. Il se voyait déjà l’annoncer à Caiti, à la rentrée. Elle le féliciterait devant toute la classe et il recevrait un joli petit écusson rouge orné d’une chouette. La marque de ceux qui maîtrisent le malsommeil. On ne le portait plus une fois adulte, bien sûr, mais il restait longtemps un sujet de fierté parmi les écoliers.

Le tournement se produisait généralement entre huit et dix ans, et jusqu’à douze ans pour les moins doués. Tout le monde finissait par y arriver, heureusement. Il était marqué par ce moment de bascule où on comprenait d’un coup qu’on ne se trouvait pas dans la réalité, mais en plein malsommeil. Ça rassurait, pour commencer. Et on se débrouillait mieux. Les évènements pouvaient se révéler de plus en plus dangereux, à mesure qu’on grandissait : tenir la corde, maîtriser le rêve, c’était une chance en plus de s’en sortir sans trop de mal.

Après avoir consacré deux minutes à ces réjouissantes pensées, Padrig s’avisa qu’il serait bête de se réveiller sans avoir ramené la moindre image de ce malsommeil mémorable. Il regarda autour de lui mais de là où il se trouvait, il ne voyait absolument rien. On aurait dit une sorte de réserve. Des placards à gauche et à droite, et juste en face de lui quelque chose qui ressemblait à un vaste caisson, ou peut-être le dossier d’un divan. Une bonne cachette, heureusement. Il se pencha un peu, pour voir l’avant du meuble contre lequel il s’appuyait : en fait, une étagère aux rayonnages et aux portes vitrées, contenant des boîtes blanches et des objets brillants qu’il ne connaissait pas. Pareil de l’autre côté.

Padrig se dressa de quelques centimètres, précautionneusement. Une double enfilade de globes naergiques scintillants, sur la voûte. Non, ça n’était pas une remise, mais des rangements au fond d’une longue salle aux murs de pierre claire, sans fenêtres, comme une caverne. En fait, c’était même une chambre, immense, peut-être une infirmerie : il y avait des lits alignés sur un côté, dont un seul occupé, semblait-il, à quelques mètres. Et une dame assise à son chevet.

Il se renfonça dans son encoignure… elle ne pouvait pas le voir pour de bon, bien sûr. Elle ne se trouvait pas là en vrai, juste son image, comme lui avait rappelé Tol la dernière fois. Mais les rencontres n’étaient jamais agréables dans le malsommeil. C’était même la principale source d’accidents.

Et maintenant, quoi ? Se planquer dans son trou en attendant de se réveiller ? Et revenir en disant : j’ai vu un dortoir, des étagères, un endormi et une protectrice ? Il se mit debout silencieusement, se plaquant au mur pour rester dans l’ombre du recoin. C’était bien un canapé devant lui, en velours rouge, garni de profonds coussins. Impossible, par contre, de discerner le visage du dormeur, au creux des oreillers, mais la dame… la dame n’était pas normale du tout.

Elle portait une longue robe blanche et une minuscule coiffe sur le sommet du crâne, avec de courtes ailettes sur les bords. Et elle n’avait pas de cheveux. Pire, sa peau était argentée, ses traits rudimentaires. Ses yeux verts luisaient vaguement, comme deux petites billes naergiques. On aurait dit une personne en métal… Comment une chose pareille pouvait-elle exister ?

Padrig étouffa une exclamation de surprise et voilà, catastrophe, elle tourna la tête vers lui. Elle le fixa et la lumière de ses yeux s’intensifia. Paralysé de terreur, il se recroquevilla et cacha son visage dans ses mains, avec l’espoir de se réveiller. Sans succès.

Il avait beau avoir réussi son tournement… c’était quand même épouvantable ! Cette créature pourrait lui faire mal, ou le blesser. « s’il vous plaît… s’il vous plaît ! » souffla-t-il sans savoir au juste à qui il s’adressait. Papa Jan ! Redmond !

Mais non, personne ne pouvait lui venir en aide. Une sueur glaciale suinta entre ses épaules.

Un chuintement, elle arrivait. S’il vous plaît ! Jetant un regard terrifié, il vit sa tête apparaître au-dessus du dossier du divan et s’approcher sans la moindre saccade. Elle ne marchait pas, elle glissait ! Il allait pousser un hurlement quand la créature s’exclama, d’un ton surpris mais amical :

― Qu’est-ce que tu fais là, mon petit chéri ?

Padrig en resta bouche bée, la dévisageant pendant quelques secondes. Et il se réveilla.

La grange était d’une agréable tiédeur, pleine du parfum des foins séchés, que grand-père aidait à mettre en bottes, un peu plus bas dans la prairie. À l’approche du soir, une lumière rousse s’infiltrait en longs rais miroitants entre les planches disjointes.

Il adorait grimper sur les meules et s’y blottir, il s’était sûrement endormi au soleil – et des bras amis l’avaient porté, en douceur, qu’il fasse sa sieste à l’ombre. Il entendait d’ici les appels sonores et les rires des travailleurs qui résonnaient à travers la vallée, dans l’air immobile. Il respira profondément, reprenant peu à peu ses esprits. Le malsommeil, le tournement… finalement il s’en était bien tiré ! Mais une dame en argent, maintenant ? Tol pourrait bien danser sur la tête, cette fois-ci, il n’en soufflerait pas mot. De toute façon, comme d’habitude, personne ne le croirait.

 

_oOo_

 

Après une vingtaine de minutes de voyage, la tessela bifurqua vers la droite, en direction de la chaîne de montagnes. Elle grimpa rapidement un coteau piqué d’arbustes gris et maladifs, qui marquait la limite du désert. À mesure qu’elle approchait des pentes rocheuses, le sous-bois devenait de plus en plus verdoyant et touffu, ce qui la força à ralentir peu à peu. Enfin, elle s’arrêta. La portière invisible s’effaça.

L’arc d’Ysolda était débandé et rangé dans un étui, attaché avec le carquois, pour les porter en bandoulière. Elle les récupéra sur le siège où elle les avait posés et ils descendirent du véhicule. Ils se trouvaient au pied d’une paroi escarpée, sur une frange de terre sèche, caillouteuse, que mouchetait quelques dentelles de séneçon aux feuilles grises et veloutées.

Une grotte s’ouvrait face à eux, à faible hauteur ; un court sentier permettait d’y accéder. Ils en étaient séparés par un gouffre, que franchissait seulement une fine passerelle. Ysolda déglutit, la simple idée du vide lui donnait déjà des sueurs en temps normal… alors marcher là-dessus ! Mais Jan, de toute évidence, se trouvait à deux pas, dans la caverne. On ne voyait ni bâtiment, ni aucun signe de présence. Elle ne pouvait pas reculer, malgré l’envie qu’elle en avait.

Elle s’approcha prudemment du précipice : c’était une gorge au fond de laquelle serpentait une rivière turquoise, tout en bas et bien trop loin. Peut-être trente mètres de dénivelé. Avec juste ce pont, à l’inquiétante légèreté, pour rejoindre l’autre côté. Suspendu entre quatre piliers de pierre, de part et d’autre de l’abîme. Et il y avait quelque chose de curieux. Ysolda s’avança encore pour l’examiner de plus près :

― Misère ! Qu’est-ce que c’est que ça ?

La passerelle n’était pas en bois, en corde ou en métal… De la structure incurvée jusqu’aux lattes du tablier, elle semblait fabriquée dans une sorte de verre bleuté, légèrement opaque. Elle en paraissait d’autant plus précaire et frêle.

― Magique ! s’exclama Ambrose d’un ton enjoué.

Ysolda lui lança un coup d’œil crispé :

― Ah bon, vous avez confiance ? Vous êtes déjà passé là-dessus ?

― Non, jamais, c’est la tessela qui connaissait la route, pas moi. D’ailleurs, je vous attends ici.

Il lui sourit de toutes ses dents, son museau rond fendu jusqu’aux oreilles.

― Quoi ? Vous ne venez pas ?

― Hum, je ne sais pas ce que Nigel en penserait…

― Il vous l’a défendu ?

― Pas vraiment, admit Ambrose d’un ton réticent.

Ysolda sentit la moutarde lui monter au nez :

― Alors vous venez, répliqua-t-elle, catégorique. C’est trop facile… s’il n’a rien interdit, vous n’allez pas me lâcher comme ça !

Le chimp lui adressa un regard de chien battu, qui lui pinça le cœur. Elle se retourna, faisant mine de n’avoir rien vu, et se dirigea d’un pas décidé vers la passerelle. Il lui aurait été difficile d’avouer à un ronfle, ou quoi qu’il puisse être, que sa présence la rassurait – et même qu’il faisait un compagnon tout à fait acceptable. Mais elle se promit en son for intérieur de rattraper bientôt cette petite mesquinerie. Oui, il était plutôt sympathique, cet Ambrose. Et elle n’avait simplement pas envie de se retrouver seule face à l’inconnu.

En attendant, elle n’osait pas se lancer. Elle saisit les garde-corps, des chaînes translucides, et du bout du pied sur la première latte, elle jaugea la stabilité de l’ensemble. Comme elle le craignait, la structure toute entière se balançait à la moindre pression. Rien qu’en regardant le fond du gouffre, l’archère vacillait déjà. Et il y avait au moins cinquante mètres à parcourir jusqu’à l’autre côté. Elle n’y arriverait jamais !

Ambrose la rejoignit et examina le pont suspendu pendant quelques secondes.

― Je vais traverser en premier, annonça-t-il tranquillement.

Ysolda ne trouva rien à répondre, elle se sentait encore un peu coupable de son mouvement d’humeur. À sa grande surprise, le chimp s’engagea avec aplomb sur la passerelle sans même en éprouver l’équilibre. Ysolda le vit s’avancer, le regard fixé droit devant lui, compensant habilement les oscillations par le balancement de sa propre démarche. De toute évidence, la maladresse proverbiale des ronfles appartenait au passé. Elle observa sa tactique avec attention, il fallait qu’elle parvienne à l’imiter pour éviter de provoquer des saccades qui seraient sûrement très pénibles. Mais sinon, et c’était réconfortant, l’ouvrage avait l’air solide. On n’entendait pas le moindre grincement.

Ambrose était déjà arrivé de l’autre côté et lui faisait de grands gestes rassurants. Elle prit une profonde respiration. Jan l’attendait dans cette grotte, elle ne devait penser qu’à ça, bon sang ! Elle s’avança, les épaules tremblantes. Mais après quelques pas hésitants et des amorces de secousses qui lui donnèrent des sueurs froides, elle trouva le bon rythme. Il fallait évoluer en souplesse. Le regard vissé sur Ambrose qui continuait à l’encourager, se forçant à ne jamais baisser la tête, elle progressa mètre par mètre, en osant à peine reprendre haleine.

Enfin, elle sauta sur l’autre rive, se retenant de serrer le chimp dans ses bras sous l’effet du soulagement.

― Merci, Ambrose, lui dit-elle néanmoins. Vous m’avez montré comment il fallait faire !

― Les chimps étaient très agiles, dans le temps, répondit-il fièrement. Nigel promettait que ça reviendrait, en guérissant. Et voilà !

Ysolda se mit à rire :

― Magique ?

― Eh, peut-être, répliqua-t-il joyeusement, en lui adressant un clin d’œil.

Ils reprirent leur marche. Le sentier vers l’entrée de la caverne semblait avoir été négligé depuis bien longtemps. Il était truffé de chardons et encombré de grosses pierres d’éboulement. Mais il n’y avait que quelques dizaines de mètres à parcourir et ce ne fut pas vraiment un obstacle, en comparaison de l’épreuve qu’elle venait de traverser.

Une fois arrivés, ils constatèrent qu’il ne s’agissait pas d’une cavité mais d’un souterrain s’enfonçant dans la montagne, faiblement éclairé de loin en loin par de minuscules globes naergiques bleus, fixés aux parois. On n’en distinguait pas la sortie. Un souffle frais effleurait leurs visages.

― Vous pensez que c’est dangereux ? demanda-t-elle. Je dois bander mon arc ?

― Non, pas du tout, répondit le chimp d’un ton placide. Nigel a sûrement envoyé un signal, dame Niamh doit nous attendre.

― Elle habite dans un drôle de trou, votre dame, grimaça Ysolda. Mais puisque vous le dites, allons-y !

Ils s’engagèrent dans le tunnel, un boyau plus large que haut. La progression n’était pas compliquée, avec un sol plat et sec, en pente douce. Les lumignons assez espacés, mais bien répartis, ne laissaient jamais le chemin dans l’ombre totale. Ils parcoururent une bonne centaine de mètres, sans que le décor change. Seul le bruit de leurs pas résonnait sous la voûte. Ysolda se retrouva rapidement à chercher un sujet de conversation, histoire d’alléger cette ambiance un peu étouffante :

― En fait, si je comprends bien, vous dépendez entièrement de Nigel et vous lui obéissez toujours ?

― On devrait… mais vous avez vu, à Fontevault, il y a eu des problèmes avec les jeunes. Il n’était pas content.

― C’est vrai, admit Ysolda. J’ai entendu ça. Il vous a envoyé à la bataille en vous demandant de ne faire de mal à personne, alors ? Ma foi, c’était un peu dangereux, non ?

― Je n’y étais pas. Il n’a pas voulu que je risque de me blesser. Je l’écoute et je sais dire aux autres, il a besoin de moi. Mais oui, les ordres étaient de vous faire peur et d’en profiter pour prendre la nourriture… Seulement, il nous guérit donc nous devenons plus forts !

Il réfléchit quelques secondes et conclut d’un air pensif :

― C’est pour ça que je suis important. Je l’aide pour expliquer ce qu’il faut faire.

Ysolda hocha la tête. Ambrose était décidément plein de bonne volonté. Du coup, elle pourrait peut-être en profiter pour éclaircir un peu l’énigme des anciens :

― Donc Nigel vous soigne… de quoi ? D’une maladie, d’une malédiction ?

― On était tordus, oui. Il a fait naître des petits en pleine forme. Mais on ne sait pas ce que c’était, comment on l’a attrapé. On était devenus trop bêtes pour se souvenir.

Il se tourna vers elle avec son drôle de sourire fendu jusqu’aux oreilles :

― Maintenant, ça revient. J’étais le premier à penser correct, il a dit. Il y en a eu d’autres, après, mais je suis le plus vieux.

― Et vous avez quel âge ?

― Quatre fois dix ans – et huit.

Ysolda plongea dans ses réflexions. C’était étonnant : toute cette affaire durait depuis un sacré bout de temps. Et Cassidan, au camp, n’était au courant de rien. Elle regarda devant elle, le tunnel toujours pareil à lui-même, qui semblait ne pas vouloir se terminer. Y aurait-il des réponses, au bout ?

― Mais où est-ce que vous étiez, alors ? Vous étiez cachés ? On n’entendait jamais parler de ronfles…

Elle se reprit, gênée, se rappelant que c’était grossier et… cet autre mot inconnu, dont elle ne se souvenait pas, mais qui signifiait à coup sûr quelque chose de désagréable :

― Pardon… de chimps… en bonne santé. On n’a jamais entendu parler de ça, chez nous, dans la vallée.

― Pour sûr… on était…

Il réfléchit en se grattant l’épaule, manifestement embrouillé :

― On était… ailleurs, mais pas si loin. Et il n’y avait plus rien à manger, alors Nigel a dit que de toute façon c’était le moment.

― Le moment ?

― Le moment de se montrer, oui.

Il les avait donc tenus à l’écart des regards, avec le projet de révéler leur existence aux autres anciens lorsque la guérison serait en vue. Pourquoi ? Quelqu’un voulait qu’ils restent malades ? Ces nouvelles informations l’amenaient sur des pistes encore plus mystérieuses, à l’image de ce boyau sans fin dans lequel ils continuaient d’avancer, en s’enfonçant dans l’obscurité.

― Et du coup… tout ce que vous savez sur vous-mêmes, vous le tenez de Nigel ?

― Eh oui. Et j’en sais des choses ! répliqua Ambrose en se rengorgeant.

Le tour que prenait la conversation devenait intéressant mais Ysolda s’efforça de garder un ton léger, afin de ne pas éveiller de soupçons chez son compagnon :

― Ah bon ? Vous avez un exemple ?

― L’Isleverte !

Ambrose semblait très content de lui.

― Quoi, l’Isleverte ? demanda Ysolda qui ne comprenait pas où il voulait en venir.

― Elle n’existe pas ! Nigel m’a raconté, les premiers anciens étaient dans un très grand village qu’on appelle une métropole, mais pas sur une île. Ils ont vécu sous la terre, pendant la destruction.

Ysolda s’arrêta net et le regarda, interdite.

― Hein ? Vous êtes certain ? Comment c’est possible… et pourquoi ils ont inventé ça, alors ?

Les mains sur les hanches, Ambrose la fixait en hochant la tête avec conviction. Il semblait sûr de lui.

― Mais pourquoi, je ne sais pas, ajouta-t-il d’un ton embarrassé, en reprenant sa marche. J’aurais dû demander, peut-être il aurait dit…

Elle le suivit, à pas lents et tête baissée, tentant de mesurer les retombées de cette révélation inattendue. Cela voulait dire, pour commencer, qu’une bonne partie des hauts-récits – qui leur tenaient lieu d’histoire officielle, quand même – contenaient un gros mensonge. Dans quel but ? Pourquoi cette fable d’une île cachée, plutôt que la réalité ? Si cela avait le moindre sens, elle n’avait pas le début d’une idée sur la façon de le découvrir.

Et si l’Isleverte était une invention… était-ce la seule ? Quelle confiance pourrait-elle accorder désormais aux hauts-récits ? Et, partant de là, à ceux qui les avaient faits connaître ? Elle s’avisa que sa question au chimp « tout ce que vous savez sur vous-mêmes, vous le tenez de Nigel ? » pouvait s’appliquer aussi, d’une autre manière, à son propre peuple. Tout ce que les qwentils savaient sur eux-mêmes, ils le tenaient des anciens. Ceci posé, elle se sentit d’un coup un peu étourdie par l’ampleur des conséquences possibles. Et c’est à ce moment qu’elle remarqua un changement de la luminosité. Ils approchaient de l’issue du tunnel.

Ysolda pressa le pas, suivie par Ambrose. Et s’arrêta sur le seuil de ce qui lui apparut, à première vue, comme une caverne gigantesque. Mais les rayons obliques du soleil de l’après-midi traversaient la voûte par une immense ouverture circulaire, un peu plus loin et très haut. Peut-être le cratère d’un ancien volcan. À ses côtés, Ambrose battit des paupières, tout aussi incrédule qu’elle devant le paysage qu’ils découvraient.

Un sentier sableux prenait à leurs pieds, qui s’avançait à travers une prairie d’herbe rase. Il descendait en pente douce vers un lac presque rond, au centre du gouffre, en passant près d’une petite tour blanche bâtie sur sa rive. Comme la forêt luxuriante qui se trouvait derrière, l’étendue d’eau était située juste en dessous du vaste puits de lumière. Elle miroitait paresseusement, or étincelant sur émeraude sombre. Un sillon barrant le flanc de l’à-pic accrocha l’œil d’Ysolda, sans doute un chemin qui remontait autour de la trouée ; elle ne discernait pas bien, à cette distance.

Impressionnés par l’étrangeté spectaculaire de l’endroit, ils entamèrent la descente sans échanger un seul mot. Au fur et à mesure qu’ils approchaient du lac, la végétation se faisait plus dense. Des buissons artistement taillés jaillissaient autour de gros rochers blancs, entre des parcelles tapissées de mousse épaisse. Ysolda reconnut du laurier rose, mais il y avait aussi beaucoup de fleurs aux corolles élégantes qu’elle n’avait jamais vues. Des papillons et des insectes butinaient çà et là, quelques froufrous de plumes et des trilles fluettes laissaient deviner la présence de passereaux au creux des fourrés.

Ysolda s’aperçut bientôt que quelqu’un venait à leur rencontre. Une dame en longue robe blanche, aux interminables cheveux d’argent, sa haute silhouette tellement caractéristique qu’Ysolda en eut un rictus amer. Elle s’approchait d’eux, à pas lents, les mains jointes sous la poitrine, comme l’archétype de tout ce que les anciens représentaient. Parfaits, solennels… inabordables. Et malhonnêtes ?

À quelques mètres d’eux, elle s’arrêta, un sourire bienveillant accroché sur le visage. Des yeux pervenche, en amande, à l’éclat espiègle. Un adorable petit nez retroussé. Et Ysolda eut un tressaillement de surprise en le découvrant – elle n’avait jamais vu une telle chose : de sa chevelure gris perle surgissaient deux ravissantes oreilles pointues.

 

_oOo_

 

La forêt s’éclaircit peu à peu puis s’ouvrit sur une vaste pâture émaillée de fleurs sauvages, qui descendait vers un hameau massé autour du Briselonde, comme un troupeau à l’abreuvoir. Les maisonnettes et les fermes étaient très semblables à celles de Haute-Source.

Ils firent halte près d’un minuscule ruisseau. Merle se débarbouilla puis tenta de discipliner sa tignasse, avec l’aide de Lils. En pleine période des travaux des champs, par nature salissants, le reste pourrait à la rigueur passer inaperçu. Du moins, c’est ce qu’espérait la jeune fille tandis qu’elle l’inspectait, les mains sur les hanches. Elle lui lança une œillade encourageante, après quoi elle s’engagea dans la descente, suivie de Froy qui sautillait en se tenant toujours à distance du garçon. Ils cheminèrent quelques minutes à travers la pente herbeuse, puis Lils montra du doigt une bâtisse plus haute que les autres. Toute en bois, elle était surmontée d’une tourelle légère qui comportait de nombreuses petites ouvertures rondes.

― Ah, un pigeonnier ! C’est la maison commune, elle accueille aussi les voyageurs. Nous pouvons y passer la nuit. Sauf si tu préfères dormir à la belle étoile, ajouta-t-elle d’un ton conciliant.

― Ça ira, merci, j’en ai assez soupé, répondit Merle d’une voix où perçait un peu d’appréhension. J’espère que le chef ne s’est pas montré par ici.

Mais en fait, tout se déroula sans anicroche. Ils furent accueillis par Brida, qu’ils saluèrent poliment, avant de lui demander l’hospitalité. Il était notoire que la protectrice des Besogneux tournait gentiment gâteuse. Elle restait vive et courait à petits pas en tous sens, mais sa mémoire lui faisait souvent défaut, bien qu’elle se refuse absolument à l’admettre. Elle se contenta donc de jeter sur Merle un regard vaguement interrogatif, sans rien ajouter. Sans doute rechignait-elle à avouer qu’elle n’avait pas le moindre souvenir de ce garçon.

Ils s’attablèrent pour dîner dans la grand’salle lambrissée de bois clair. Un groupe de fermiers installés là, à rire et discuter, tourna vers eux des visages curieux mais dénués d’hostilité. Puis se désintéressèrent et reprirent leur débat passionné, lequel concernait apparemment la culture de la betterave.

Brida leur servit du pain avec du fromage, qu’ils accompagnèrent de leurs propres provisions. Froy s’était replié sur les genoux de Lils, à l’abri sous le rebord de la table, où il grignotait ce qu’elle lui offrait en la couvrant de miettes.

Au dessert, elle leur apporta deux parts de tarte aux myrtilles, tartinées de crème mousseuse. Merle contempla la sienne comme s’il s’agissait d’un trésor. Après quoi il y mordit délicatement, en plissant les yeux de béatitude. La poitrine de Lils se serra. Le pauvre, il ne semblait pas très accoutumé aux gâteaux !

Au bout d’un petit moment à les lorgner du coin de l’œil, la protectrice se décida malgré tout à tenter de satisfaire sa curiosité :

― C’est étrange cette coiffure… C’est la mode à Fontevault ?

― Non, intervint Lils avec précipitation, Merle n’habite pas à Fontevault.

― Oh, je comprends, roucoula Brida, vous êtes de la côte ?

― Oui, j’arrive de la côte, répliqua Merle avant que Lils ait pu s’interposer.

― Bien sûr ! Je me souviens d’une famille de Calonques, qui est venue vivre dans la vallée, oh… il y a bien trente ans de ça. Ils avaient la peau bronzée, tout comme vous.

Et elle repartit en trottinant, ravie de sa perspicacité. Les jeunes gens échangèrent un regard nerveux.

Avant d’aller s’installer dans le dortoir des voyageurs, ils débarrassèrent leur table et rapportèrent les assiettes derrière le comptoir, qui courait tout au long de l’extrémité du réfectoire. Lils tendit un torchon à Merle. Il l’attrapa du bout des doigts, avec une grimace réticente. Elle sourcilla, surprise. Essuyer la vaisselle ne faisait pas partie de ses habitudes ? Comment se débrouillaient-ils, là d’où il venait ? Bizarre. Elle haussa les épaules et s’attaqua au lavage. La protectrice se mit bientôt en devoir de les aider, en rangeant chaque chose à sa place dans les placards.

― Brida, demanda Lils, il faut que j’écrive un message à Tol. Vous pouvez envoyer un pigeon ?

― Mais bien sûr, ça m’arrange, j’en ai toujours deux ou trois à faire rentrer rapidement, pour qu’ils n’oublient pas leur pigeonnier. Et moi non plus, je ne dois pas oublier… c’est bien du tracas !

Elle sortit une minuscule capsule d’un tiroir, où elle prit également un petit bout de papier et un crayon très fin. Elle remit le tout à Lils, qui la remercia.

Qu’allait-elle pouvoir raconter à grand-père Tol ? D’un côté, elle devait le prévenir qu’elle ne revenait pas pour l’instant. De l’autre… la disparition de Jan, son fils, risquait de lui flanquer un méchant coup au cœur. On ne pouvait pas lui apprendre ça par écrit. Heureusement, le papier était vraiment microscopique.

Cher Tol, je ne rentre pas tout de suite, je dois aller à Fontevault. Il y a eu un petit problème avec les ronfles. Et j’accompagne un damizeau qui arrive de l’Isle du Bout, il va chercher du travail là-bas. Il n’aura pas de mal à en trouver, il est plus solide que Ben ! Je t’embrasse. Lils.

Satisfaite d’avoir habilement réussi à présenter des nouvelles rassurantes, malgré les deux journées difficiles qu’elle venait de vivre, elle roula son papier et l’inséra dans le tube. Brida le récupéra, pour le mettre dans une petite boîte posée sur le comptoir.

― Voilà, dit-elle, tout ce qui est là-dedans partira demain matin. Tu n’as pas de souci à te faire.

Ils montèrent l’escalier jusqu’au dortoir, qui était joliment aménagé avec ses lits en bois séparés par des rideaux bleus. La fatigue de la journée passée à cheminer dans la forêt leur tomba dessus aussitôt qu’ils furent allongés.

Merle avait tâté le moelleux de sa couche, ravi. Il s’y étendit avec un soupir d’aise et plongea peu après dans un profond sommeil. Mais Lils resta à se retourner longtemps malgré son épuisement, tourmentée par la sensation confuse que quelque chose clochait. Et Froy n’arrangea rien, il s’était roulé en boule sur son oreiller et marmonna, juste avant de s’endormir :

― Pas qwintil.

― De quoi tu parles, Froy ?

― Je sûr de sûr, pas qwintil, grommela le petit animal.

Puis il se mit à ronfler. Lils retourna cette déclaration énigmatique dans sa tête, sans lui trouver le moindre sens. Et à force de vaines tentatives, finit par s’assoupir.

Comme font souvent les gens qui cheminent au long de la vallée, ils repartirent à l’aube après un rapide petit déjeuner, avant même que Brida ne sorte de son lit. La route bordant le Briselonde était large et proprement dallée, en pente douce dans ce sens. Ils se mirent en marche d’un bon pas tandis que, droit devant eux, le soleil levant escaladait un ciel bleuâtre dans l’air piquant du petit matin.

De temps en temps, Lils observait discrètement son vagabond, en proie à des sentiments contradictoires. Il semblait gentil, rien à dire – mais il restait si différent. Un original.

Et il avait quelque chose de changé. Elle fronça les sourcils et d’un coup, elle comprit.

― Où tu as mis ton poignard ?

― Je l’ai laissé à l’auberge, dans le tiroir près du lit, dit-il en lui jetant un coup d’œil un peu timide

― Pourquoi ?

Il secoua la tête.

― Vous êtes pas bien grands et pas vraiment baraqués… Personne ne porte d’arme, je veux pas inquiéter.

Le visage de Lils dut s’éclairer subitement, car il lui retourna un vrai sourire, qui lui creusa une jolie petite fossette. Elle le contempla, soudain adoucie ; un curieux soulagement l’envahissait, qui décrispait à la fois ses membres et son esprit. Elle réalisa qu’elle le voyait d’un coup tout autrement. Ce garçon aimait la paix. Crasseux, absolument pas sûr de lui… mais perspicace – et courageux. Lils lui rendit son sourire. Même si c’était difficile à admettre, sa présence avait atténué la déprime qui l’assiégeait depuis l’horrible nouvelle. Et davantage encore après cette décision imprévisible.

Des arbres avaient été plantés sur les talus, pour protéger les voyageurs de la chaleur du soleil, Froy y sautait de branche en branche. C’était la seule voie qui parcourait la vallée du haut jusqu’en bas et elle était donc très fréquentée par ceux qui visitaient les villages pour affaires ou s’en allaient vers Fontevault. Les chariots, poneys et piétons devinrent de plus en plus nombreux au fil de la journée, à mesure qu’ils se rapprochaient de la cité. Lils croisa à plusieurs reprises des gens qu’elle connaissait et échangeait parfois quelques mots avec eux. Des regards intrigués se posaient invariablement sur Merle, qu’elle présentait comme un natif de la côte. Depuis toujours, elle savait se composer une mine revêche qui décourageait les questions ; elle ne s’en priva pas. La nouvelle de l’attaque des ronfles se répandait peu à peu. On la commentait avec consternation, mais personne ne put lui donner de récit de première main.

Fontevault leur apparut dans le lointain, vers le milieu de l’après-midi. La citadelle était perchée sur les collines formant les derniers contreforts des monts Vétérans, au flanc sud de la vallée. Une brume de chaleur découpait sa silhouette, avec ses quatre hautes tours, sur un ciel qui tournait au gris opaque. L’orage menaçait. Ils pressèrent le pas tandis qu’un vent chaud aux lourds relents poussiéreux commençait à leur souffler au visage.

Enfin ils abordèrent l’escalier qui permettait aux piétons de rejoindre le porche de l’est, en coupant la rampe sinueuse qu’empruntaient les charrettes. Froy grimpa en trois bonds sur l’épaule de Lils. De grosses gouttes de pluie tièdes s’écrasaient déjà au sol autour d’eux.

Ils montèrent aussi vite que leurs jambes fatiguées par leur longue journée de marche en étaient encore capables. Ils atteignirent la porte voûtée, qui franchissait les remparts, au moment précis où les premiers éclairs zébraient le ciel alourdi de nuages sombres. De nombreux qwentils se pressaient pour passer, afin de rentrer chez eux à l’intérieur de Fontevault. Les gardes s’efforçaient manifestement d’opérer un contrôle visuel plus minutieux qu’à l’ordinaire. Sans grande justification d’ailleurs, car il était impossible de confondre un qwentil avec un ronfle et ces derniers n’auraient pas pu arriver jusqu’ici sans être repérés. Il paraissait évident que le zèle des sentinelles restait la meilleure manière de se rassurer les uns les autres, alors que l’assaut de la forteresse habitait encore toutes les mémoires. Un violent coup de tonnerre résonna au-dessus de leurs têtes et un véritable déluge dégringola soudain du ciel plombé.

Lils et Merle se faufilèrent entre les carrioles et les nombreux piétons. Ils débouchèrent sur une étroite placette pavée, plongée dans le clair-obscur par les trombes d’eau qui s’y déversaient. Des archers y étaient en faction, tentant de s’abriter sous la courte tonnelle d’une auberge, mais déjà trempés jusqu’aux chevilles.

Lils s’immobilisa en reconnaissant Redmond. Coup de chance, c’était justement lui qu’elle cherchait à rencontrer afin d’avoir des nouvelles de ses parents. Elle le connaissait bien : il était venu plusieurs fois à Haute-Source avec Jan, à la saison de la Jola. Padrig l’idolâtrait. Elle prit Froy au creux de ses bras et tentant d’éviter les flaques, comme l’eau qui déferlait depuis les ruelles en pente, elle traversa la place en sautillant dans sa direction. Redmond afficha une expression étonnée.

― Lils ? Qu’est-ce que tu fais ici ?

― Le bonjour, Redmond ! J’ai appris pour mes parents, je viens chercher des nouvelles de…

Elle s’interrompit en se rendant compte que Redmond fixait Merle, qui l’avait suivie de près, avec ahurissement. Elle réalisa que si l’allure du garçon passait assez inaperçue sur la route, parmi les voyageurs occupés de leurs propres affaires, il n’en irait pas de même en ville. On allait l’examiner de plus près. Son aspect crasseux et surtout sa carrure détonnaient franchement entre les murs de la cité. Et la pluie qui tombait à seaux n’arrangeait rien, lui donnant l’air d’un géant patibulaire sous une crinière hirsute et détrempée.

― C’est Merle, expliqua Lils avec un regard d’excuse. Il arrive de la côte. C’est moi qui lui ai conseillé de chercher du travail à Fontevault… Il ne connaît personne par ici.

Merle salua Redmond d’un sourire crispé et d’un hochement de tête.

― D’accord, dit l’archer, qui paraissait toujours aussi troublé. J’ai fini mon service dans une petite heure. Il y a une maison des voyageurs un peu plus haut, vous pourrez attendre au sec. Lils, va voir Manie de ma part et demande des habits propres pour… Merle (il hésita bizarrement sur le nom du damizeau, comme s’il n’y croyait pas tout à fait). Je vous rejoins dès que possible.

― Tu n’as pas de nouvelles de mon père ?

― Non, désolé. Rien depuis qu’Ysolda est partie sur la trace des ronfles avec Cassidan, avant-hier. Nous sommes tous très inquiets, ici.

Il serra les lèvres. Devant l’expression tendue de Lils, il reprit rapidement :

― Mais je vais t’emmener chez le roi Neil. Il te recevra sans difficulté, ce sont tes parents qui sont concernés. Et qui sait, il trouvera peut-être un gagne-pain pour ton ami ?

Il continuait à jeter des coups d’œil insistants en direction de Merle.

― J’ai rarement vu quelqu’un d’aussi… costaud, conclut-il.

Lils se sentit soudain bizarrement coupable. Elle se tourna vers Merle et tenta de prendre un ton léger :

― C’est vrai, tu enfonces Ben, le gars le plus solide de Haute-Source. Mais lui… il est un peu casse-pieds, ajouta-t-elle avec un sourire forcé.

Merle lui répondit par une mimique gênée.

Ils trouvèrent rapidement la maison des voyageurs. Beaucoup de gens étaient entrés pour s’abriter de l’averse et on se pressait dans la salle commune. Lils se recoiffa auprès de la flambée allumée pour ceux qui se retrouvaient complètement trempés, dans une atmosphère plutôt joyeuse. Malgré l’inquiétude provoquée par l’attaque des ronfles, encore toute récente, l’optimisme reprenait le dessus et beaucoup se réjouissaient de cette belle averse d’été sur les cultures et les potagers.

Manie, une petite qwentile replète en tablier blanc, avait été facile à reconnaître : elle était à peu près la seule personne sèche de l’assemblée. Lils lui transmit la demande de Redmond.

Manie examina Merle de la tête aux pieds, perplexe :

― Il y a un cabinet de toilette à l’étage, je vais y monter de l’eau chaude. En attendant… par ici, suivez-moi.

Et elle l’emmena vers un cagibi, où on gardait les vêtements oubliés que personne n’était jamais venu réclamer. Lils s’assit en tailleur devant le feu, tendit ses paumes et patienta, la poitrine serrée d’angoisse et d’incertitude. Froy se réfugia au creux de ses jambes. Il y resta posté, sans piper mot, se frottant parfois l’oreille et jetant des regards alentour.

Le garçon revint au bout d’une demi-heure soigneusement débarbouillé et vêtu d’une tunique fraîche sur un pantalon de coutil. Ils étaient un tantinet trop courts pour lui, mais assez larges, et faisaient l’affaire. Il avait peigné ses boucles sombres, qui tombaient en tortillons luisants d’humidité sur son front et ses pommettes hâlées. Manie lui avait même déniché des sandales en bon état, d’où ses orteils dépassaient un peu, néanmoins.

Lils ne put s’empêcher de remarquer, encore une fois, qu’il ne ressemblait en rien aux damizeaux de Haute-Source. Peut-être la proximité de la mer produisait-elle des conditions de vie différentes, une constitution plus vigoureuse ? Pour l’instant, en tout cas, il semblait tenter de se faire tout petit, tête et épaules baissées.

Mais elle était contente qu’il soit là, en fin de compte. Elle n’avait plus peur de lui, au contraire. Merle lui faisait confiance, elle pouvait le lire au fond de son regard ; elle y puisait un curieux réconfort.

Il s’assit à ses côtés pour attendre l’arrivée de Redmond. Celui-ci ne tarda pas trop, leur laissant juste le temps de bien se réchauffer. Après avoir remercié Manie, ils repartirent tous les trois par les rues en pente. Froy ne quittait plus les bras de Lils, se tenant très sage dans ce décor peu familier pour un saute-branche.

La pluie s’était un peu calmée mais l’obscurité s’épaississait. Rasant les façades en s’abritant sous les encorbellements, ils réussirent à arriver aux quartiers des archers, situés sur le flanc du château, sans trop se mouiller à nouveau.

― On rejoindra les appartements du roi plus rapidement par ici que par la cour d’honneur, expliqua Redmond.

Ils pénétrèrent dans un long couloir aux murs de pierre, faiblement éclairé par des torches qui s’alignaient sur la droite entre les fenêtres assombries, tandis qu’à gauche s’ouvraient la salle commune, le réfectoire, la salle d’armes et les quartiers des archers. Mais ils ne croisèrent qu’un groupe d’entre eux, sur le départ pour leur tour de garde, qui saluèrent Redmond sobrement et sans poser de questions. Lils eut le cœur serré en réalisant que ses parents vivaient là toute l’année et ressentit soudain leur absence de manière aiguë. Si son père avait bien été enlevé par les ronfles, sa mère pourrait-elle tenter quelque chose pour le libérer ? Était-il seulement en vie ?

Ils gravirent longuement des escaliers en colimaçon à la suite de Redmond. Lils restait perdue dans ses pensées. L’attaque des ronfles avait créé une étrange situation d’incertitude ; même Neige, l’ancienne, paraissait désorientée. Elle doutait que Neil puisse lui apporter le moindre espoir.

Elle échafauda vaguement l’idée de se mettre en route sur les traces de sa mère, avec Merle s’il acceptait de l’accompagner. L’instant d’après, elle se trouva ridicule. La présence de l’étrange garçon, aussi robuste qu’il soit, ne changerait pas grand-chose s’ils étaient attaqués par les ronfles, qui se déplaçaient toujours en meute, sans compter que les créatures semblaient de plus en plus dégourdies. Et elle n’avait rien d’une combattante.

Ils arrivèrent enfin devant les appartements du roi, après avoir suivi encore un long couloir au sol couvert de tapis et éclairé par des lanternes suspendues à intervalles réguliers. Redmond parlementa avec le groupe de protecteurs qui étaient installés à discuter gravement dans une vaste antichambre meublée de bergères rembourrées. Il y eut du mouvement, des hochements de tête et des va-et-vient de l’intendant, qui finalement les annonça. Puis on leur permit d’entrer.

― Ne vous inquiétez pas, murmura Redmond, il n’est pas entiché de cérémonies et d’hommages. Contentez-vous d’être naturels, vous serez bien reçus.

Malgré ce préambule rassurant, Lils avait le cœur qui battait en pénétrant dans ce qui lui parut être une sorte de salle commune particulièrement confortable, aux murs tendus de tapisseries et flanquée sur tout un côté de hautes fenêtres en ogive. Une grande table de bois clair entourée de fauteuils occupait l’avant de la pièce, tandis qu’un petit espace plus intime était ménagé près de la cheminée encadrée de divans. Le chambrier s’activait devant un guéridon, disposant les cruches de boissons chaudes et les tasses qu’il venait d’apporter sur un plateau. On avait allumé une flambée d’été, des bûchettes qui se consumeraient vite : la pénombre pluvieuse qui était tombée sur Fontevault avait brusquement glacé l’air de la citadelle, déjà humide en temps normal. Le roi Neil se tenait là, le regard plongé dans les flammes.

Il se retourna à leur approche et Lils dû admettre qu’il n’avait rien de très impressionnant. C’était un beau garçon au visage intelligent, dans un halo de boucles blond-roux. Elle le savait depuis toujours, il était plus jeune qu’elle. Cela le rendait encore un peu plus accessible. Un peu.

― Je suis content de vous rencontrer, Lils Tollivert, vos parents font partie de mes plus chers amis… et bien sûr, je suis honoré de faire la connaissance d’une détentrice.

Lils exécuta une révérence maladroite et tenta de rassembler son vocabulaire le plus courtois :

― Mes hommages, Majesté. J’arrive de Bois-Terrasse où Do a amené de mauvaises nouvelles. Je suis venue en espérant qu’il y en aurait vite de meilleures.

Neil hocha la tête d’un air préoccupé.

― J’attends aussi, dit-il.

Il n’ajouta rien mais soupira, l’œil impuissant. Puis il se tourna vers Merle qu’il examina sans cacher son étonnement. Décidément, le pauvre garçon avait du mal à passer inaperçu, malgré ses efforts manifestes.

― Je vous présente Merle, Sire. Je l’ai rencontré dans la forêt et il m’a escortée. Il arrive de la côte.

― Mes salutations, Sire, souffla Merle d’une voix blanche.

Rassemblant son courage, Lils résolut de prendre la situation en main. Il n’y avait que cela pour en sortir :

― Merle aurait besoin que vous lui accordiez refuge ici, à Fontevault. Comme vous pouvez le constater, il ne devrait pas avoir de mal à se rendre utile chez les marchands.

Neil leur sourit avec gentillesse et acquiesça. La requête était de toute évidence bien accueillie, Lils en fut reconnaissante. Au moins cela semblait pouvoir s’arranger ; le pauvre Merle méritait bien que ses ennuis se terminent – et on s’en approchait.

Neil leur faisait signe de prendre place quand s’ouvrit une porte dérobée, sur le côté de la cheminée. Trois anciens pénétrèrent dans la pièce d’une démarche altière. Lils comprit qu’il s’agissait des gardiens d’Olvida dont Do avait parlé, appelés par Cassidan à la rescousse. Ils se dirigèrent vers le jeune roi qu’ils saluèrent tour à tour d’une inclinaison de la tête.

― Seigneur Bréval, dame Morana, dame Deirdre, dit Neil en faisant de même.

Lils les trouva terriblement intimidants. Bréval, vêtu de velours cramoisi, était absolument gigantesque. Morana, au visage de faune sous une longue crinière couleur de miel, se cambrait fièrement dans une armure rehaussée de gemmes vertes. Quant à dame Deirdre, elle exhibait un teint nacré. Sa chevelure de jais, incroyablement lisse, tombait jusqu’au bas de son dos. Sur son épaule perchait un corbeau au plumage immaculé et aux yeux écarlates. Elle portait un simple costume de voyage blanc crème, composé d’une tunique rebrodée et d’un pantalon étroit sous une cape indigo. À la main, elle tenait un long bâton surmonté d’une pierre naergique rouge.

Ce fut elle qui posa sur Merle un regard intense, immédiatement traversé d’une stupéfaction aussi imprévisible et brutale qu’un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages :

― C’est impossible !

Les deux autres anciens se tournèrent alors vers le garçon. Lils put voir leur sérénité coutumière s’évaporer au même instant, tandis que Deirdre murmurait, d’une voix altérée :

― Un humain !

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Xendor
Posté le 01/12/2019
Ah ! Donc l'humanité n'avait pas disparue
... c'est un rebondissement ! La question maintenant est de savoir comment se place les Anciens par rapport aux humains. Parce que dans leurs mots on a pas l'impression qu'ils se considèrent eux-mêmes en tant que tel. Et je suis presque convaincu que les chimps et les gentils ne sont pas humains mais issues d'une manipulation génétique ou magique de leurs races d'origine respectives. En tous cas j'ai hâte de voir l'étendue du complot qui de cache derrière les Anciens
Lohiel
Posté le 02/12/2019
Coucou ! Effectivement, il y a un rebondissement, et un retournement, mais c'est loin d'être le dernier. Mais tu as le nez creux. Et peut-être l'explication est-elle encore plus tordue, va savoir ? :-))
Xendor
Posté le 02/12/2019
On va dire que le coupable est Batman ^^
Renarde
Posté le 16/11/2019
Coucou Lohiel,

Les chimp, c'est pour chimpanzé ?

Les Anciens ont l'air complètement dépassé... par eux-mêmes. A croire qu'il y a des scissions au sein de leur communauté et que chacun a un avis différent sur la meilleure marche-à-suivre. L'histoire de l'humanité en quelque sorte.

La seule chose que je ne comprends vraiment pas pour l'instant, c'est le coup des oreilles pointues. J'avoue qu'un elfe dans le paysage, ça fait tache pour l'instant.

En plus, entre ces histoire de vraie magie et de fausse magie (la technologie), on s’emmêle les pinceaux. Parce que tout ne peux pas, et de loin, simplement s'expliquer par des avancées techniques. Il y a donc les deux (de ce que je comprends).

Les qwentils et les chimps peuvent s'entendre sans soucis, ils sont tous les deux pacifistes dans l'âme. Pas sûr qu'avec des humains dans l'équation, cela puisse bien se terminer en revanche...
Lohiel
Posté le 16/11/2019
J'allais te dire patience, patience... quand j'ai vu que tu étais arrivée au bout des chapitres disponibles ici ! Et hélas, vu la licence sur le site (creative commons), je ne pourrai pas en mettre beaucoup plus, ce serait trop risqué (normalement ce n'est pas réversible, au moindre problème, je suis dans mon tort). Je t'invite donc à faire un tour sur mon profil du forum, il y a mon mail, et à ne pas hésiter à m'écrire. Au fur et à mesure que j'avance dans les révisions, je me rends compte que c'était surtout le début, le problème. Donc, pas de souci.

Sinon, pourquoi des oreilles pointues ? Eh oui, c'est l'adieu à ces elfes qui n'en sont pas, en même temps qu'à ces orques... bien gentils, au fond. Retourner les clichés comme un gant, ça m'amusait trop.

Tu imagines bien que l'explication est très pragmatique, au point que c'est quelque chose qui existe déjà dans la réalité, et que je n'aurais besoin que de demi-mots pour que tout le monde comprenne, quand Ysolda osera enfin poser la question.

Les chimps, ils sont ce qu'ils expliquent, rien de plus, rien de moins. Pourquoi ? Réponse... dans les dernières pages ;)

Magie ? Technologie ? Y-a-t-il les deux, ou pas ? Réponse... à la dernière réplique ^^
Lohiel
Posté le 16/11/2019
PS. Et oui, la mystérieuse crise entre les anciens est au centre de toute l'affaire.
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