Chapitre VI – La Source des Siècles

Par Lohiel

Padrig était accroupi dans un recoin entre deux étagères. Très fier. Il avait réussi son tournement ! À cinq ans ! Ce qui voulait dire qu’il était rudement en avance. Il se voyait déjà l’annoncer à Caiti, à la rentrée. Elle le féliciterait devant toute la classe et il recevrait un joli petit écusson rouge orné d’une chouette. La marque de ceux qui maîtrisent le malsommeil. On ne le portait plus une fois adulte, bien sûr, mais il restait longtemps un sujet de fierté parmi les écoliers.

Le tournement se produisait généralement entre sept et neuf ans, et jusqu’à douze ans pour les moins doués. Tout le monde finissait par y arriver, heureusement.
Il était marqué par ce moment de bascule où on réalisait d’un coup qu’on était pas dans la réalité, mais en plein malsommeil. Ça rassurait, pour commencer. Et on se débrouillait mieux. Les évènements pouvaient se révéler de plus en plus dangereux, à mesure qu’on grandissait : tenir la corde, bien dégourdi, c’était une chance en plus de s’en sortir sans trop de mal.

Après avoir consacré un petit moment à ces réjouissantes pensées, Padrig s’avisa qu’il serait bête de se réveiller sans avoir ramené la moindre image de ce malsommeil mémorable. Il regarda autour de lui, mais d’où il était il ne voyait absolument rien. On aurait dit une sorte de réserve. Des placards à gauche et à droite, et juste en face de lui quelque chose qui faisait penser à un vaste caisson, ou peut-être le dossier d’un divan. Une bonne cachette, heureusement. Il se pencha un peu, pour voir l’avant du meuble contre lequel il s’appuyait : en fait, une étagère aux rayonnages et aux portes vitrées, contenant des boites blanches et des objets brillants qu’il ne connaissait pas. Pareil de l’autre côté.

Il se dressa de quelques centimètres, précautionneusement. Non, ça n’était pas une remise, mais des rangements au fond d’une vaste salle aux murs de pierre claire, sans fenêtres, comme une caverne. En fait, c’était même une chambre, immense, peut-être une infirmerie : il y avait des lits alignés sur un côté, dont un seul occupé, semblait-il, à quelques mètres. Et une dame assise à son chevet.

Il se renfonça dans son encoignure… elle ne pouvait pas le voir pour de bon, bien sûr. Elle ne se trouvait pas là en vrai, juste son image, comme lui avait rappelé Tol la dernière fois. Mais les rencontres n’étaient jamais agréables dans le malsommeil. C’était même la principale source d’accidents.

Et maintenant, quoi ? Rester dans son trou en attendant de se réveiller ? Et revenir en disant : j’ai vu un dortoir avec des étagères, quelqu’un qui roupillait et une protectrice ? Il se mit debout le plus silencieusement possible, se plaquant au mur pour rester dans l’ombre du recoin. C’était bien un canapé devant lui, en velours rouge, garni de profonds coussins. Impossible, par contre, de discerner le visage du dormeur, au creux des oreillers, mais la dame… la dame n’était pas normale du tout.

Elle portait une longue robe blanche et une minuscule coiffe sur le sommet du crâne, avec de courtes ailettes sur les bords. Et elle n’avait pas de cheveux. Pire, sa peau était argentée, ses traits rudimentaires. Ses yeux verts luisaient vaguement, comme deux petites billes naergiques. On aurait dit une personne en métal… comment une chose pareille pouvait-elle exister ?

Padrig étouffa une exclamation de surprise et voilà, catastrophe, elle tourna la tête vers lui. Elle le fixa et la lumière de ses yeux s’intensifia. Paralysé de terreur, Il se recroquevilla et cacha son visage dans ses mains, avec l’espoir de se réveiller. Sans succès.
Il avait beau avoir réussi son tournement… c’était quand même épouvantable. Cette créature pourrait lui faire mal, ou le blesser. « s’il vous plaît… s’il vous plaît ! » souffla-t-il sans savoir au juste à qui il s’adressait. Papa Jan ! Redmond !
Mais non, personne ne pouvait lui venir en aide. Une sueur glaciale suinta entre ses épaules.
Un chuintement, elle arrivait. S’il vous plaît ! Il vit sa tête apparaître au dessus du dossier du divan et s’approcher sans la moindre saccade. Elle ne marchait pas, elle glissait ! Il allait pousser un hurlement quand la créature s’exclama, d’un ton surpris mais amical :
― Qu’est-ce que tu fais là, mon petit chéri ?

Padrig en resta bouche bée, la dévisageant pendant quelques secondes. Et se réveilla.
La grange était d’une agréable fraîcheur, pleine du parfum des foins séchés, que grand-père aidait à mettre en bottes, un peu plus pas dans la prairie. Il adorait grimper sur les meules et s’y blottir, il s’était sûrement endormi au soleil. Et quelqu’un l’avait porté dans ses bras, qu’il fasse sa sieste à l’ombre. Il entendait d’ici les appels sonores et les rires des travailleurs. Il respira profondément, reprenant peu à peu ses esprits.
Le malsommeil, le tournement… finalement il s’en était bien tiré ! Mais une dame en argent, maintenant… Tol pourrait bien danser la tête en bas, cette fois-ci il n’en soufflerait pas mot. De toutes façons, comme d’habitude, personne ne le croirait.

_oOo_

Après une vingtaine de minutes de voyage, la tessela bifurqua vers la droite, en direction de la chaîne de montagnes et de la forêt qui poussait à ses pieds. Elle grimpa rapidement un coteau piqué d’arbres maladifs, qui marquait la limite du désert. À mesure qu’elle approchait des pentes rocheuses, le sous-bois devenait de plus en plus verdoyant et touffu, ce qui la força à ralentir peu à peu. Enfin, elle s’arrêta. Les portières invisibles s’ouvrirent.

L’arc d’Ysolda était débandé et rangé dans un étui, attaché avec le carquois, pour les porter en bandoulière. Elle les récupéra sur le siège où elle les avait posés et ils descendirent du véhicule. Ils se trouvaient sur une bande de terre caillouteuse et dénudée, au pied d’une paroi escarpée. La jeune qwentile repéra tout de suite l’entrée d’une grotte, à faible hauteur, au bout d’un sentier qui prenait face à eux. Mais à sa grande inquiétude, elle constata qu’ils en étaient séparés par un gouffre, que franchissait seulement une fine passerelle.

Ysolda s’approcha prudemment du précipice : c’était une gorge au fond de laquelle serpentait une rivière turquoise, tout en bas et bien trop loin. Peut-être soixante mètres de dénivelé… avec juste ce pont à l’inquiétante légèreté pour rejoindre l’autre côté, suspendu entre quatre piliers de pierre, de part et d’autre de l’abîme. Et il y avait quelque chose de curieux. Ysolda s’approcha pour l’examiner de plus près :
― Misère ! Qu’est-ce que c’est que ça ?

La passerelle n’était pas en bois, en corde ou en métal… De la structure incurvée jusqu’aux lattes du tablier, elle semblait être fabriquée dans une sorte de verre bleuté, très légèrement opaque. Elle en paraissait d’autant plus précaire et frêle.
― Magique ! s’exclama Ambrose d’un ton enjoué.
Ysolda lui lança un coup d’œil crispé :
― Ah bon, vous avez confiance ? Vous êtes déjà passé là-dessus ?
― Non, jamais, c’est la tessela qui connaissait la route, pas moi. D’ailleurs, je vous attends ici.
Il lui sourit de toutes ses dents, son museau rond fendu jusqu’au oreilles.
― Quoi ? Vous ne venez pas ?
― Hum, je ne sais pas ce que Nigel en penserait…
― Il vous l’a défendu ?
― Pas vraiment, admit Ambrose d’un ton réticent.
Ysolda sentit la moutarde lui monter au nez :
― Alors vous venez, répliqua-t-elle, catégorique. C’est trop facile… s’il n’a rien interdit, vous n’allez pas me lâcher comme ça !

Le chimp lui adressa un regard de chien battu, qui lui pinça le cœur. Elle se retourna, l’air de ne rien remarquer, et se dirigea d’un pas décidé vers la passerelle. Il lui aurait été difficile d’avouer à un ronfle, ou quoi qu’il puisse être, que sa présence la rassurait – et même qu’il faisait un compagnon tout à fait acceptable. Mais elle se promit en son for intérieur de rattraper bientôt cette petite mesquinerie. Oui, il était plutôt sympathique, cet Ambrose. Et elle n’avait simplement pas envie de se retrouver seule face à l’inconnu.

En attendant, elle n’osait pas se lancer. Elle attrapa les gardes-corps, des chaînes translucides, et du bout du pied sur la première latte, elle jaugea la stabilité de l’ensemble. Comme elle le craignait, la structure toute entière se balançait à la moindre pression. Rien qu’en regardant le fond du gouffre, elle avait déjà le vertige. Et il y avait au moins cinquante mètres à parcourir jusqu’à l’autre côté. Elle n’y arriverait jamais !

Ambrose la rejoignit et examina le pont suspendu pendant quelques secondes, après quoi il se décida :
― Je vais passer en premier, dit-il d’un ton résolu.
Ysolda ne trouva rien à répondre. Elle se sentait encore un peu coupable de son mouvement d’humeur.

À sa grande surprise, le chimp s’engagea avec aplomb sur la passerelle sans même en éprouver l’équilibre. Ysolda le vit s’avancer, le regard fixé droit devant lui, compensant habilement les oscillations par le balancement de sa propre démarche. De toute évidence, la maladresse proverbiale des ronfles appartenait au passé. Elle observa sa tactique avec attention, il fallait qu’elle parvienne à l’imiter pour éviter de provoquer des saccades qui seraient sûrement très pénibles. Mais sinon, et c’était réconfortant, l’ouvrage avait l’air solide. Ysolda n’entendait pas le moindre grincement.

Ambrose était déjà parvenu de l’autre côté et lui faisait de grands gestes rassurants. Elle prit une profonde respiration et s’avança. Après quelques pas hésitants et des amorces de secousses qui lui donnèrent des sueurs froides, elle trouva le bon rythme. Il fallait évoluer en souplesse. Le regard vissé sur Ambrose qui continuait à l’encourager, se forçant à ne jamais baisser la tête, elle progressa mètre par mètre, en osant à peine reprendre haleine.

Enfin, elle sauta sur l’autre rive, se retenant de serrer le chimp dans ses bras sous l’effet du soulagement.
― Merci, Ambrose, lui dit-elle néanmoins. Vous m’avez montré comment il fallait faire !
― Les chimps étaient très agiles, autrefois, répondit-il fièrement. Nigel promettait que ça reviendrait, en guérissant. Et voilà !
Ysolda se mit à rire :
― Magique ?
― Eh, peut-être, répliqua-t-il joyeusement, en lui adressant un clin d’œil.

Ils reprirent leur marche. Le sentier vers l’entrée de la caverne semblait avoir été négligé depuis bien longtemps. Il était truffé de chardons et encombré de grosses pierres d’éboulement. Mais il n’y avait que quelques dizaines de mètres à parcourir et ce ne fut pas vraiment un obstacle, en comparaison de l’épreuve qu’elle venait de traverser.

Une fois arrivés, ils constatèrent qu’il ne s’agissait pas d’une grotte mais d’un boyau s’enfonçant dans la montagne, faiblement éclairé de loin en loin par des pierres naergiques bleues fixées aux parois. La lumière médiocre ne permettait d’y voir au delà de quelques dizaines de mètres et on ne distinguait pas l’autre extrémité.
― Vous pensez que c’est dangereux ? demanda Ysolda. Je dois bander mon arc ?
― Non, pas du tout, répondit le chimp d’un ton tranquille. Nigel a sûrement envoyé un signal, dame Niamh doit nous attendre.
― Elle habite dans un drôle de trou, votre dame, grimaça Ysolda. Mais puisque vous le dites, allons-y !

Ils s’engagèrent dans le tunnel, qui était plus large que long. La progression n’était pas compliquée, avec un sol plat et sec, en légère descente. Les lumignons assez espacés mais bien répartis ne laissaient jamais le chemin dans l’ombre totale. Ils parcoururent une bonne centaine de mètres sans que rien ne change. Seul le bruit de leur pas résonnait sous la voûte. Ysolda se retrouva rapidement à chercher un sujet de conversation, histoire d’alléger cette ambiance un peu étouffante :
― En fait, si je comprends bien, vous dépendez entièrement de Nigel et vous lui obéissez toujours ?
― On devrait, mais vous avez vu, à Fontevault, il y a eu des problèmes avec les jeunes. Il n’était pas content.
― C’est vrai, admit Ysolda. J’ai entendu ça. Il vous a envoyé à la bataille en vous demandant de ne faire de mal à personne, alors ? Ma foi, c’était un peu dangereux, non ?
― Je n’y étais pas. Il n’a pas voulu que je risque de me blesser. Je l’écoute et je sais dire aux autres, il a besoin de moi. Mais oui, les ordres étaient de vous faire peur et d’en profiter pour prendre la nourriture… Seulement, il nous guérit donc nous devenons plus forts !
Il réfléchit quelques secondes et conclut d’un air pensif :
― C’est pour ça que je suis important. Je l’aide pour expliquer ce qu’il faut faire.

Ysolda hocha la tête. Ambrose était décidément plein de bonne volonté. Du coup, elle pourrait peut-être en profiter pour éclaircir un peu l’énigme des anciens :
― Donc Nigel vous soigne… de quoi ? D’une maladie, d’une malédiction ?
― On était tordus, oui. Il a fait naître des petits en pleine forme. Mais on ne sait pas ce que c’était, on ne sait plus rien d’avant. On était devenus trop bêtes pour se souvenir.
Il se tourna vers elle avec son drôle de sourire fendu jusqu’aux oreilles :
― Maintenant, ça revient. J’étais le premier à penser correct, il a dit. Il y en a eu d’autres, après, mais je suis le plus vieux.
― Et vous avez quel âge ?
― Quatre fois dix ans et huit…

Ysolda plongea dans ses pensées. C’était étonnant : toute cette affaire durait depuis un sacré bout de temps. Et Cassidan, au camp, n’était au courant de rien. Elle regarda devant elle, le couloir toujours pareil à lui-même, qui semblait ne pas vouloir se terminer. Y aurait-il des réponses, au bout ?
― Mais où est-ce que vous étiez, alors ? Vous étiez cachés ? On n’entendait jamais parler de ronfles…
Elle se reprit, gênée, se rappelant que c’était grossier et… cet autre mot inconnu, dont elle ne se souvenait pas, mais qui signifiait à coup sûr quelque chose de désagréable :
― pardon… de chimps… en bonne santé. On a jamais entendu parler de ça, chez nous, dans la vallée.
― Pour sûr… on était…
Il réfléchit en se grattant l’épaule, manifestement embrouillé :
― On était… ailleurs, mais pas si loin. Et il n’y avait plus rien à manger, alors Nigel a dit que de toutes façons c’était le moment.
― Le moment ?
― Le moment de se montrer, oui.

Il les avait donc tenus à l’écart des regards avec le projet de révéler leur existence aux autres anciens lorsque la guérison serait en vue. Pourquoi ? Quelqu’un voulait qu’ils restent malades ? Ces nouvelles informations l’amenaient sur des pistes confuses et énigmatiques, à l’image de ce boyau sans fin dans lequel ils continuaient d’avancer sans savoir où ils allaient aboutir.
― Et donc… tout ce que vous savez sur vous-mêmes, vous le tenez de Nigel ?
― Eh oui. Et j’en sais des choses ! répliqua Ambrose en se rengorgeant.

Le tour que prenait la conversation devenait passionnant mais Ysolda s’efforça de garder un ton léger afin de ne pas éveiller de soupçons chez son compagnon :
― Ah bon ? C’est intéressant ! Vous avez un exemple ?
― L’Isleverte !
Ambrose semblait très content de lui.
― Quoi, l’Isleverte ? demanda Ysolda qui ne comprenait pas où il voulait en venir.
― Elle n’existe pas ! Nigel m’a raconté, les premiers anciens étaient dans un très grand village qu’on appelle une métropole, mais pas sur une île. Ils ont vécu sous la terre, pendant la destruction.
Ysolda s’arrêta de marcher et le regarda, interdite.
― Hein ? Vous êtes certain ? Comment c’est possible… et pourquoi ils ont inventé ça, alors ?
Les mains sur les hanches, Ambrose la fixait en hochant la tête avec conviction. Il semblait sûr de lui.
― Mais pourquoi, je ne sais pas, ajouta-t-il d’un ton embarrassé, en reprenant sa marche. J’aurais dû demander, peut-être il aurait dit…

Elle le suivit, à pas lents et tête baissée, tentant de mesurer les retombées de cette révélation inattendue. Cela voulait dire, pour commencer, qu’une bonne partie des hauts-récits – qui leur tenaient lieu d’histoire officielle, quand même – contenaient un gros mensonge. Dans quel but ? Pourquoi cette fable d’une île cachée plutôt que la réalité ? Si cela avait le moindre sens, elle n’avait pas le début d’une idée sur la manière de le découvrir.
Et si l’Isleverte était une invention… était-ce la seule ? Quelle confiance pourrait-elle accorder désormais aux hauts-récits ? Et, partant de là, à ceux qui les avaient fait connaître ? Elle s’avisa que sa question au chimp « tout ce que vous savez sur vous-mêmes, vous le tenez de Nigel ? » pouvait s’appliquer aussi, d’une autre manière, à son propre peuple. Tout ce que les qwentils savaient sur eux-mêmes, ils le tenaient des anciens. Ceci posé, elle se sentit d’un coup un peu étourdie par l’ampleur des conséquences possibles. Et c’est à ce moment qu’elle remarqua un changement de la luminosité. Ils approchaient de l’issue du tunnel.

Ysolda pressa le pas, suivie par Ambrose. Et s’arrêta sur le seuil de ce qui lui apparut, à première vue, comme une caverne gigantesque. Mais les rayons obliques du soleil de l’après-midi traversaient la voûte par une immense ouverture circulaire, un peu plus loin et très haut. Peut-être le cratère d’un ancien volcan. À ses côtés, Ambrose clignait des yeux, tout aussi incrédule qu’elle devant le paysage qu’ils découvraient.

Un sentier sableux prenait à leurs pieds, qui s’avançait à travers une prairie d’herbe rase. Il descendait en pente douce vers un lac presque rond, au centre du gouffre, et vers une petite tour blanche, ronde, bâtie sur la rive la plus proche d’eux. L’étendue d’eau – et la forêt luxuriante qui se trouvait derrière – étaient située juste en dessous du vaste puits de lumière. Une arête sur la paroi accrocha l’œil d’Ysolda, peut-être un chemin qui remontait autour de la trouée, mais il fallait qu’elle s’approche pour mieux y voir.

Impressionnés par l’étrangeté spectaculaire de l’endroit, ils entamèrent la descente sans échanger un seul mot. Au fur et à mesure qu’ils approchaient du lac, la végétation se faisait plus dense. Des buissons fleuris jaillissaient autour de gros rochers blancs, entre des parcelles tapissées de mousse épaisse. Ysolda reconnut du laurier rose, mais il y avait aussi beaucoup de fleurs aux corolles élégantes qu’elle n’avait jamais vues. Des papillons et des insectes butinaient çà et là.

Ysolda s’aperçut bientôt que quelqu’un venait à leur rencontre. Une dame en longue robe blanche, aux interminables cheveux d’argent, sa haute silhouette tellement caractéristique qu’Ysolda en eut un demi-sourire amer. Elle s’approchait d’eux, à pas lents, les mains jointes sous la poitrine, comme l’archétype de tout ce que les anciens représentaient. Parfaits, solennels… inabordables. Et malhonnêtes ?

À quelques mètres d’eux, elle s’arrêta, un sourire bienveillant accroché sur le visage. Des yeux pervenche, en amande, à l’éclat espiègle. Un adorable petit nez retroussé. Et Ysolda eut un tressaillement de surprise en le découvrant – elle n’avait jamais vu une telle chose : de sa chevelure gris perle surgissaient deux ravissantes oreilles pointues.

_oOo_

La forêt s’éclaircit peu à peu puis s’ouvrit sur un vaste pâturage émaillé de fleurs des champs, qui descendait vers un hameau massé autour du Briselonde, comme un troupeau à l’abreuvoir. Les maisonnettes et les fermes étaient très semblables à celles de Haute-Source. Lils s’engagea dans la descente, suivie par Froy, qui sautillait en se tenant toujours à distance de Merle. Ils cheminèrent quelques minutes à travers la pente herbeuse, puis la jeune fille montra du doigt une bâtisse plus haute que les autres. Toute en bois, elle était surmontée d’une tourelle légère qui comportait nombreuses petites ouvertures rondes.
― Ah, un pigeonnier ! fit Lils. C’est la maison commune, elle accueille aussi les voyageurs. Nous pouvons y passer la nuit. Sauf si tu préfères dormir à la belle-étoile, ajouta-t-elle d’un ton conciliant.
― Ça ira, merci, j’en ai assez soupé, répondit Merle d’une voix où perçait un peu d’appréhension. J’espère que le chef ne s’est pas montré par ici.

Mais en fait, tout se passa sans anicroche. Ils furent accueillis par Brida, qu’ils saluèrent poliment, avant de lui demander l’hospitalité. Il était notoire que la protectrice des Besogneux tournait gentiment gâteuse. Elle restait vive et courait à petits pas en tous sens mais sa mémoire lui faisait souvent défaut, bien qu’elle refuse absolument de l’admettre. Elle se contenta donc de jeter sur Merle un regard vaguement interrogatif, sans rien ajouter. Sans doute rechignait-elle à avouer qu’elle n’avait pas le moindre souvenir de ce garçon.
Ils s’installèrent pour dîner dans la grand’salle lambrissée de bois clair. Brida leur servit du pain avec du fromage et de l’eau de miel qu’il accompagnèrent de leurs propres provisions. Froy s’était replié sur les genoux de Lils, à l’abri sous le rebord de la table, où il grignotait ce qu’elle lui offrait en la couvrant de miettes.

Au bout d’un petit moment à les lorgner du coin de l’œil, la protectrice se décida malgré tout à tenter de satisfaire sa curiosité :
― C’est étrange cette coiffure… C’est la mode à Fontevault ?
― Non, intervint Lils avec précipitation, Merle n’habite pas à Fontevault.
― Oh, je comprends, roucoula Brida, vous venez de la côte ?
― Oui, j’arrive de la côte, répliqua Merle avant que Lils ait pu s’interposer.
― Bien sûr ! Je me souviens d’une famille de Calonques, qui est venue habiter dans la vallée il y a bien trente ans de ça. Ils avaient la peau bronzée, tout comme vous.
Et elle repartit en trottinant, ravie de sa perspicacité. Les jeunes gens échangèrent un regard soulagé.

Avant d’aller s’installer dans le dortoir des voyageurs, ils débarrassèrent leur table et ramenèrent les assiettes derrière le comptoir qui courait tout au long de l’extrémité du réfectoire. Lils tendit un torchon à Merle. Il l’attrapa du bout des doigts avec une grimace dégoûtée. Elle sourcilla, surprise et agacée. Essuyer la vaisselle ne faisait pas partie de ses habitudes ? Elle haussa les épaules et se mit au lavage. La protectrice vint bientôt les aider, en rangeant chaque chose à sa place dans les placards.
― Brida, demanda Lils, il faut que j’écrive un message à Tol. Vous pouvez envoyer un pigeon ?
― Mais bien sûr, ça m’arrange, j’en ai toujours deux ou trois à faire rentrer rapidement, pour qu’ils n’oublient pas leur pigeonnier. Et moi non plus je ne dois pas oublier… c’est bien du tracas !
Elle sortit une minuscule capsule d’un tiroir, où elle prit également un petit bout de papier et un crayon très fin. Elle remit le tout à Lils, qui la remercia.

Qu’allait-elle pouvoir écrire à grand-père Tol ? D’un côté, elle devait le prévenir qu’elle ne revenait pas pour l’instant, de l’autre il ne fallait pas trop l’inquiéter, quand même. Heureusement, le papier était vraiment microscopique.

Cher Tol, je ne rentre pas tout de suite, je dois aller à Fontevault. Il y a eu un petit problème avec les ronfles. Et j’accompagne un damizeau qui arrive de l’Isle du Bout, il va chercher du travail là-bas. Il n’aura pas de mal à en trouver, il est plus grand que Ben ! Je t’embrasse. Lils.

Satisfaite d’avoir habilement réussi à présenter des nouvelles rassurantes, malgré les deux journées éprouvantes (et bizarres) qu’elle venait de vivre, elle roula son papier et l’inséra dans le tube. Brida le récupéra pour le mettre dans une petite boîte posée sur le comptoir.
― Voilà, dit-elle, tout ce qui est là-dedans partira demain matin. Tu n’as pas de souci à te faire.

Ils montèrent l’escalier jusqu’au dortoir, qui était joliment aménagé avec ses lits en bois séparés par des rideaux bleus. La fatigue de la journée passée à cheminer dans la forêt leur tomba dessus aussitôt qu’ils furent allongés. Merle plongea rapidement dans un profond sommeil mais Lils resta à se retourner un bon moment, malgré son épuisement, tourmentée par la sensation confuse que quelque chose clochait. Et Froy n’arrangea rien, il s’était roulé en boule sur son oreiller et marmonna, juste avant de s’endormir :
― Pas qwintil.
― De quoi tu parles, Froy ?
― Je sûr de sûr, pas qwintil, grommela le petit animal.
Puis il se mit à ronfler. Lils retourna cette déclaration énigmatique dans sa tête, sans lui trouver le moindre sens. Et à force de vaines tentatives, finit par glisser dans le sommeil.

Comme font souvent les gens qui cheminent au long de la vallée, ils repartirent à l’aube après un rapide petit déjeuner, avant même que Brida ne sorte de son lit. La route bordant le Briselonde était large et proprement dallée : ils se mirent en marche d’un bon pas tandis que, droit devant eux, le soleil levant escaladait un ciel bleuâtre dans l’air piquant du petit matin.

Au fil de la journée, ils rencontrèrent de plus en plus de monde. La route était agréable, en pente douce dans ce sens. De nombreux arbres avaient été plantés sur les talus pour la protéger de la chaleur du soleil, Froy y sautait de branche en branche. C’était la seule voie qui parcourait la vallée du haut jusqu’en bas et elle était donc très fréquentée par ceux qui visitaient les villages pour affaires ou s’en allaient vers Fontevault. Les chariots, poneys et piétons devinrent de plus en plus nombreux à mesure qu’ils se rapprochaient de la cité.
Lils croisa à plusieurs reprises des gens qu’elle connaissait et échangeait parfois quelques mots avec eux. Des regards curieux se posaient invariablement sur le garçon, qu’elle présentait comme un natif de la côte. Quant à l’attaque des ronfles, elle était déjà connue par certains, la nouvelle se répandait rapidement et on la commentait avec consternation, mais personne ne put lui donner de récit de première main.

Fontevault leur apparut dans le lointain, vers le milieu de l’après-midi. La cité fortifiée était perchée sur les collines formant les derniers contreforts des monts Vétérans, au flanc sud de la vallée. Une brume de chaleur découpait la silhouette de la citadelle, avec ses quatre hautes tours, sur un ciel qui tournait au gris opaque. L’orage menaçait. Ils pressèrent le pas tandis qu’un vent chaud aux lourdes effluves poussiéreuses commençait à leur souffler au visage.

Enfin ils abordèrent l’escalier qui permettait aux piétons de rejoindre le porche de l’est, en coupant la rampe sinueuse qu’empruntaient les charrettes. Froy grimpa en trois bonds sur l’épaule de Lils. De grosses gouttes de pluie tièdes s’écrasaient déjà au sol autour d’eux.
Ils montèrent aussi vite que leurs jambes fatiguées par leur longue journée de marche le permettaient. Ils atteignirent la porte voûtée qui franchissait les remparts, au moment précis où les premiers éclairs zébraient le ciel alourdi de nuages sombres.

De nombreux qwentils se pressaient pour passer, afin de rentrer chez eux à l’intérieur de Fontevault. Les gardes s’efforçaient manifestement d’opérer un contrôle visuel plus minutieux qu’à l’ordinaire. Sans grande justification d’ailleurs, car il était impossible de confondre un qwentil avec un ronfle et ces derniers n’auraient pas pu arriver jusqu’ici sans être repérés. Il paraissait clair que le zèle des sentinelles restait la meilleure manière de se rassurer les uns les autres, alors que l’assaut de la forteresse habitait encore toutes les mémoires. Un violent coup de tonnerre résonna au-dessus de leur têtes et un véritable déluge dégringola soudain du ciel plombé.

Lils et Merle se faufilèrent entre les carrioles et les nombreux piétons. Ils débouchèrent sur une étroite placette pavée plongée dans le clair-obscur par les trombes d’eau qui s’y déversaient. Des archers y étaient en faction, tentant de s’abriter sous la courte tonnelle d’une auberge, mais déjà trempés jusqu’aux chevilles.

Lils s’immobilisa en reconnaissant Redmond. Coup de chance, c’était justement lui qu’elle cherchait à rencontrer afin d’avoir des nouvelles de ses parents. Elle le connaissait bien : il était venu plusieurs fois à Haute-Source avec Jan, à la saison de la Jola. Padrig l’idolâtrait. Elle prit Froy au creux de ses bras et tentant d’éviter les flaques comme l’eau qui se déversait depuis les ruelles en pente, elle traversa la place en courant dans sa direction. Redmond eut une expression étonnée en la reconnaissant.
― Lils ? Mais que fais-tu ici ?
― Le bonjour, Redmond… J’ai appris pour mes parents, je viens chercher des nouvelles de…

Elle s’interrompit en se rendant compte que Redmond fixait Merle, qui l’avait suivie de près, avec ahurissement. Elle réalisa que si l’allure du garçon passait assez inaperçue sur la route, parmi les voyageurs occupés de leurs propres affaires, il n’en irait pas de même en ville. Son aspect crasseux et surtout sa haute taille étaient tout à fait inhabituels entre les murs de la cité. Et la pluie qui tombait à seaux n’arrangeait rien, lui donnant l’air d’un géant patibulaire sous une crinière hirsute et détrempée.
― C’est Merle, expliqua Lils avec un regard d’excuse. Il arrive de la côte. C’est moi qui lui ai conseillé de chercher du travail à Fontevault… Il ne connaît personne par ici.

Merle salua Redmond d’un sourire crispé et d’un hochement de tête.
― Je vois, dit l’archer, qui paraissait toujours aussi troublé. J’ai fini mon service dans une petite heure. Il y a une maison des voyageurs un peu plus haut, vous pourrez vous arranger. Lils, va voir Manie de ma part et demande des habits propres pour… Merle (il hésita bizarrement sur le nom du damizeau, comme s’il n’y croyait pas tout à fait). Je vous rejoins dès que possible.
― Tu n’as pas de nouvelles de mon père ?
― Non, désolé. Rien depuis qu’Ysolda est partie sur la trace des ronfles avec Cassidan, avant-hier. Mais je peux t’emmener chez le roi Neil. Il te recevra sans difficulté, ce sont tes parents qui sont concernés. Et qui sait, il trouvera peut-être un gagne-pain pour ton ami ?
Il continuait à examiner le compagnon de Lils avec insistance.
― J’ai rarement vu quelqu’un d’aussi… costaud, conclut-il.

Lils se sentit soudain bizarrement coupable. Elle se tourna vers Merle et tenta de prendre un ton léger :
― C’est vrai, tu enfonces Ben, le gars le plus solide de Haute-Source. J’espère que tu es moins nigaud que lui, ajouta-t-elle avec un sourire forcé.
Merle lui répondit par une mimique gênée.

Ils trouvèrent rapidement la maison des voyageurs. Beaucoup de gens étaient entrés pour s’abriter de l’averse et on se pressait dans la salle commune. Lils se sécha et se recoiffa auprès de la flambée allumée pour ceux qui se retrouvaient complètement trempés, dans une ambiance plutôt joyeuse. Malgré l’inquiétude provoquée par l’attaque des ronfles, encore toute récente, l’optimisme reprenait le dessus et beaucoup se réjouissaient de cette belle averse d’été sur les cultures et les potagers.

Manie, une petite qwentile replète en tablier blanc, avait été facile à reconnaître : elle était à peu près la seule personne sèche de l’assemblée. Lils lui transmit la demande de Redmond.
Manie examina Merle de la tête aux pieds, perplexe :
― Il y a un cabinet de toilette à l’étage, je vais y monter de l’eau chaude. En attendant, venez.

Et elle emmena Merle vers le cagibi où on gardait les vêtement oubliés que personne n’était jamais venu réclamer. Le garçon revint au bout d’une demi-heure soigneusement débarbouillé et vêtu d’une tunique fraîche sur un pantalon de coutil. Ils étaient un peu trop courts pour lui, mais assez larges, et faisaient l’affaire. Il avait peigné ses boucles cuivrées qui tombaient en tortillons luisant d’humidité sur son front et ses pommettes hâlées. Manie lui avait même déniché des sandales en bon état. Lils ne put s’empêcher de remarquer, encore une fois, qu’il ne ressemblait en rien aux damizeaux de Haute-Source. Peut-être la proximité de l’océan produisait-elle des conditions de vie différentes et une constitution plus vigoureuse ? Pour l’instant, en tout cas, il semblait tenter de se faire tout petit, tête et épaules baissées, sans regarder autour de lui.

Ils s’assirent par terre, devant le feu, en attendant l’arrivée de Redmond. Celui-ci ne tarda pas trop, leur laissant juste le temps de se réchauffer un peu. Après avoir remercié Manie, ils repartirent tous les trois par les rues en pente. Froy ne quittait plus les bras de Lils, se tenant très sage dans ce décor peu familier pour un saute-branche.
La pluie s’était un peu calmée mais la nuit n’allait pas tarder à tomber. Ils longeaient les murs pour s’abriter sous les encorbellements des façades et réussirent à arriver aux quartiers des archers, situés sur le flanc du château, sans trop se mouiller à nouveau.
― On rejoindra les appartements du roi plus rapidement par ici que par la cour d’honneur, expliqua Redmond.

Ils pénétrèrent dans un long couloir aux murs de pierre, faiblement éclairé par des torches qui s’alignaient sur la droite, entre les fenêtres à présent obscures, tandis qu’à gauche s’ouvraient la salle commune, le réfectoire, la salle d’arme et les chambres des archers. Mais il ne croisèrent qu’un groupe d’entre eux, sur le départ pour leur tour de garde, qui saluèrent Redmond sobrement et sans poser de questions. Lils eut le cœur serré en réalisant que ses parents vivaient là toute l’année et ressentit soudain leur absence de manière aiguë. Si son père avait bien été enlevé par les ronfles, sa mère pourrait-elle tenter quelque chose pour le libérer ? Était-il seulement en vie ?

Ils gravirent longuement des escaliers en colimaçon à la suite de Redmond. Lils restait absorbée par ses pensées. L’attaque des ronfles avait créé une étrange situation d’incertitude. Même Neige, l’ancienne, avait semblé désorientée. Elle doutait que Neil puisse lui apporter le moindre espoir. Elle échafauda vaguement l’idée de se mettre en route sur les traces de sa mère, avec Merle s’il acceptait de l’accompagner. L’instant d’après elle se trouva ridicule. La présence de l’étrange garçon, aussi robuste qu’il soit, ne changerait pas grand-chose s’ils étaient attaqués par de nombreux ronfles, sans compter que les créatures semblaient de plus en plus dégourdies. Et elle n’avait rien d’une combattante.

Ils étaient arrivés aux appartement du roi, après avoir suivi encore un long couloir, au sol couvert de tapis et éclairé par des lanternes suspendues à intervalles réguliers. Redmond parlementa avec le groupe de protecteurs qui étaient installés à discuter gravement dans une vaste antichambre meublée de bergères rembourrées. Il y eu du mouvement, des hochements de tête et des questions à l’intendant puis on leur permit d’entrer.
― Ne vous inquiétez pas, murmura Redmond, il n’est pas entiché de cérémonies et d’hommages. Contentez-vous d’être naturels, vous serez bien reçu.

Malgré ce préambule rassurant, Lils avait le cœur qui battait en pénétrant dans ce qui lui parut être une sorte de salle commune particulièrement confortable, aux murs tendus de tapisseries et flanquée sur tout un côté de hautes fenêtres en ogive. Une grande table de bois clair entourée de fauteuils occupait l’avant de la pièce, tandis qu’un petit espace plus intime était ménagé près de la cheminée encadrée de divans. Le chambrier s’activait devant un guéridon, disposant les cruches de boissons chaudes et les tasses qu’il venait d’apporter sur un plateau. On avait allumé une flambée d’été, des bûchettes qui se consumeraient vite, car la nuit pluvieuse qui était tombée sur Fontevault avait brusquement glacé l’air de la citadelle, déjà humide en temps normal. Le roi Neil se tenait là, le regard plongé dans les flammes.

Il se retourna à leur approche et Lils dû admettre qu’il n’avait rien de très impressionnant. C’était un beau garçon au visage intelligent, dans un halo de boucles blond-roux. Elle le savait déjà, il était un peu plus jeune qu’elle.
― Je suis content de vous rencontrer, Lils Tollivert, vos parents font partie de mes meilleurs amis… et bien sûr, je suis honoré de faire la connaissance d’une détentrice.
Lils exécuta une révérence maladroite et tenta de rassembler son vocabulaire le plus courtois :
― Mes hommages, Sire. J’arrive de Bois-Terrasse où Do a amené de mauvaises nouvelles. Je suis venue en espérant qu’il y en aurait vite de meilleures.

Neil hocha la tête d’un air préoccupé, puis il se tourna vers Merle qu’il examina sans cacher son étonnement. Décidément, le pauvre garçon avait du mal à passer inaperçu, malgré ses efforts manifestes.
― Je vous présente Merle, Sire. Je l’ai rencontré dans la forêt et il m’a escortée. Il arrive de la côte.
― Mes salutations, Sire, souffla Merle d’une voix blanche.
Rassemblant son courage, Lils résolut de prendre la situation en main. Il n’y avait que cela pour en sortir :
― Merle aurait besoin que vous lui accordiez refuge ici, à Fontevault. Comme vous pouvez le constater, il ne devrait pas avoir de mal à se rendre utile chez les marchands.
Neil leur sourit avec gentillesse et acquiesça. La requête était de toute évidence bien accueillie. La jeune qwentile se sentit rassurée et d’un coup, presque contente, même par procuration : les ennuis de ce pauvre Merle se terminaient enfin.

Neil leur faisait signe de prendre place quand s’ouvrit une porte dérobée, sur le côté de la cheminée. Trois anciens pénétrèrent dans la pièce d’une démarche altière. Lils comprit qu’il s’agissait des gardiens d’Olvida dont Do avait parlé, appelés par Cassidan à la rescousse. Il se dirigèrent vers le jeune roi qu’ils saluèrent tour à tour d’une inclinaison de la tête.
― Seigneur Bréval, dame Morana, dame Deirdre, dit Neil en faisant de même.

Lils les trouva terriblement intimidants. Bréval, vêtu de velours cramoisi, était absolument gigantesque. Morana, au visage de faune sous une longue crinière couleur de miel, se cambrait fièrement dans une armure rehaussée de gemmes vertes. Quant à dame Deirdre, elle exhibait un teint nacré et une chevelure de jais, incroyablement lisse, qui tombait jusqu’au bas de son dos. Sur son épaule perchait un corbeau au plumage immaculé. Elle portait un simple costume de voyage blanc crème, composé d’une tunique rebrodée et d’un pantalon étroit sous une cape indigo. À la main, elle tenait un long bâton surmonté d’une pierre naergique rouge.

Ce fut elle qui posa sur Merle un regard intense, immédiatement traversé d’une stupéfaction aussi imprévisible et brutale qu’un coup de tonnerre dans un ciel bleu :
― C’est impossible !
Les deux autres anciens se tournèrent alors vers le garçon. Lils put voir leur sérénité coutumière s’évaporer au même instant, tandis que Deirdre murmurait, d’une voix altérée :
― C’est un humain !

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Renarde
Posté le 16/11/2019
Coucou Lohiel,

Les chimp, c'est pour chimpanzé ?

Les Anciens ont l'air complètement dépassé... par eux-mêmes. A croire qu'il y a des scissions au sein de leur communauté et que chacun a un avis différent sur la meilleure marche-à-suivre. L'histoire de l'humanité en quelque sorte.

La seule chose que je ne comprends vraiment pas pour l'instant, c'est le coup des oreilles pointues. J'avoue qu'un elfe dans le paysage, ça fait tache pour l'instant.

En plus, entre ces histoire de vraie magie et de fausse magie (la technologie), on s’emmêle les pinceaux. Parce que tout ne peux pas, et de loin, simplement s'expliquer par des avancées techniques. Il y a donc les deux (de ce que je comprends).

Les qwentils et les chimps peuvent s'entendre sans soucis, ils sont tous les deux pacifistes dans l'âme. Pas sûr qu'avec des humains dans l'équation, cela puisse bien se terminer en revanche...
Lohiel
Posté le 16/11/2019
J'allais te dire patience, patience... quand j'ai vu que tu étais arrivée au bout des chapitres disponibles ici ! Et hélas, vu la licence sur le site (creative commons), je ne pourrai pas en mettre beaucoup plus, ce serait trop risqué (normalement ce n'est pas réversible, au moindre problème, je suis dans mon tort). Je t'invite donc à faire un tour sur mon profil du forum, il y a mon mail, et à ne pas hésiter à m'écrire. Au fur et à mesure que j'avance dans les révisions, je me rends compte que c'était surtout le début, le problème. Donc, pas de souci.

Sinon, pourquoi des oreilles pointues ? Eh oui, c'est l'adieu à ces elfes qui n'en sont pas, en même temps qu'à ces orques... bien gentils, au fond. Retourner les clichés comme un gant, ça m'amusait trop.

Tu imagines bien que l'explication est très pragmatique, au point que c'est quelque chose qui existe déjà dans la réalité, et que je n'aurais besoin que de demi-mots pour que tout le monde comprenne, quand Ysolda osera enfin poser la question.

Les chimps, ils sont ce qu'ils expliquent, rien de plus, rien de moins. Pourquoi ? Réponse... dans les dernières pages ;)

Magie ? Technologie ? Y-a-t-il les deux, ou pas ? Réponse... à la dernière réplique ^^
Lohiel
Posté le 16/11/2019
PS. Et oui, la mystérieuse crise entre les anciens est au centre de toute l'affaire.
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