Chapitre V – Curieuses rencontres

Par Lohiel

― Pour une traque, c’est réussi ! s’exclama Ysolda à mi-voix, en se levant prudemment. Elle s’était endormie à côté de son arc, une flèche encochée. Et elle l’avait empoigné, aussitôt l’œil ouvert. Mais dans le cas présent, ça ne suffirait pas.

Cassidan était déjà debout et regardait autour de lui :
― Désolé, j’ai dû somnoler pendant mon tour de garde.
Ils étaient entourés de ronfles. Arrêtés à une dizaine de mètres d’eux, formant un large cercle. Immobiles, ils les fixaient de leurs petits yeux ronds et enfoncés dans leurs orbites. Il y en avait sûrement plus d’une centaine. Et comme Redmond l’avait fait remarquer lors de l’attaque de Fontevault, ils paraissaient en pleine santé. On n’entendait pas le moindre halètement ni reniflement.

Cassidan haussa un sourcil et lança un sourire contrit à Ysolda. Elle lui retourna une mimique incrédule : comment pouvait-il rester aussi calme ? Surveillant les créatures qui ne bougeaient toujours pas, elle se déplaça lentement afin de se mettre dos à son compagnon. Elle leva son arc, en chuchotant :
― Et maintenant qu’est-ce qu’on fait ?

Ysolda nota que derrière eux – vers l’est, d’où ils venaient – le nombre de ronfles n’était pas aussi élevé, le siège serait peut-être plus facile à enfoncer. Mais s’ils se déplaçaient, les assaillants n’auraient aucune difficulté à se regrouper rapidement pour leur couper la route. Ils pourraient aussi enfourcher les chevaux et tenter de forcer le passage : leurs montures apeurées s’étaient réfugiées à leurs côtés et, pour l’heure, observaient la situation en renâclant nerveusement. En revanche, c’était prendre le risque qu’elles soient blessées en fendant la horde.
― Regardez, murmura l’ancien, ils sont à peine armés.

La chose n’avait pas frappé Ysolda au premier abord, mais oui. Quelques-uns portaient de simples bâtons, on ne voyait aucune pique à pointe. La plupart restaient là, leurs longs bras ballants, à attendre.
― Ils ne viennent pas pour nous tuer, continua Cassidan. Juste pour nous capturer… mais nous n’allons pas nous laisser faire.

D’une de ses poche latérale, il tira un petit tube en métal… qui se transforma aussitôt en une sorte de perche flexible, que l’ancien brandit au dessus de sa tête. Ysolda avait à peine eu le temps de sursauter.

Les ronfles se rejetèrent en arrière en se bousculant, effrayés. On aurait dit qu’ils connaissaient cet objet. Cassidan avança vers eux, le faisant tournoyer. La qwentile vit des étincelles naître à l’extrémité et courir au long de l’étrange bâton souple. Les ronfles reculaient encore, avec des piaillements d’angoisse. Ils avaient déjà vécu ça, se dit Ysolda, ils étaient familiers de cette arme. Et à cet instant, pour la première fois, elle éprouva un sentiment inattendu : elle les voyait soudain comme de pauvres créatures désarmées, se recroquevillant, trébuchant face à un dompteur gigantesque et sans pitié. Lequel était aussi son ami, Cassidan. Elle ne savait plus quoi penser.
― Alors ! Qu’est-ce qui se passe ? cria l’ancien d’une voix de stentor. Qu’est-ce que vous voulez ?
Silence général dans les rangs. Visiblement, les ronfles n’en menaient pas large.

Cassidan baissa sa lance en regardant à la ronde d’un air farouche. Enfin, l’un d’entre eux avança de quelques pas. Il était plus massif et semblait assez âgé. Comme beaucoup de leurs assaillants, il ne portait pas d’armure mais un simple pantalon de jute.
Le ronfle leva les paumes, en signe de paix.
― Je m’appelle Ambrose, annonça-t-il d’une voix gutturale. On doit vous ramener, sans vous faire de mal, le maître dit.
Il secoua la tête, déconfit :
― Ce serait plus simple, si vous nous suiviez. On ne va pas se battre, hein ?

Ysolda se tourna vers Cassidan, des questions plein les yeux. À quoi au juste venait-elle d’assister ? L’ancien pouvait commander aux ronfles ? Mais sans lui donner la moindre explication, il se contenta de promener encore une fois un regard circulaire aux alentours. Puis hocha la tête, tandis que la lance s’escamotait magiquement, redevenant un simple tube – qu’il rangea dans sa poche avec le plus grand calme. Elle relâcha son arc, stupéfaite. C’était clair : elle n’allait plus en dormir ! Qu’est-ce que tout cela signifiait ?

Cassidan rassemblait leurs affaires. Il arrima ensuite son sac à la selle, le visage fermé. Faute de comprendre, Ysolda avait fait de même et sanglé son arc, rangé dans son goryte. Et c’est ainsi qu’ils prirent la direction de l’ouest, escortés par la troupe des ronfles.
Deux bonnes heures après, ils suivaient toujours la piste poudreuse en tenant leurs montures par la bride. Formée par des milliers de piétinements, la trace avait longuement tranché une plaine monotone mais disparaissait maintenant, à peu de distance, entre deux collines basses. Ysolda se demandait ce qui les attendait à l’arrivée. Jamais, même dans ses rêves les plus loufoques, la jeune qwentile n’aurait pu imaginer un épisode de ce genre. Et pour tout arranger, Cassidan ne lui adressait plus un seul mot. Il affichait une mine sévère, comme si elle s’était conduite de manière déplacée.
Et ce qu’elle avait vu lui restait sur le cœur.

On aurait dit que l’ancien connaissait les ronfles. En prévision, il avait emmené avec lui cet objet mystérieux, l’étrange bâton changeant. Mais les créatures ne ressemblaient pas à ces ennemis séculaires qu’on leur décrivait, aussi malveillants que dégénérés : à les côtoyer depuis plusieurs heures, Ysolda trouvait qu’ils n’avaient rien de si épouvantable.
Ils bavardaient en marchant, par exemple. Ambrose cheminait à leurs côtés et certains étaient venus le remercier d’avoir pris sur lui, pour régler l’affaire sans casse. Ils utilisaient un vocabulaire simple, voire rudimentaire : « Ambrose, très bon, pas de bagarre ! ». En fait, ils étaient contents de cette issue pacifique.

D’autres s’approchaient d’elle et la dévisageaient avec curiosité. Ysolda leur trouva une certaine douceur dans le regard, de petits yeux ronds et enfoncés, oui, mais presque débonnaires. Et il y avait une nouveauté curieuse : quelques-uns montraient un léger duvet, comme si des poils commençaient à pousser sur leur peau sombre et cireuse. Elle en repéra même deux ou trois avec une toison brune aux épaules ou sur le dos. Ambrose, quant à lui, portait quelques touffes grises sur les tempes, d’où l’impression d’âge qu’il donnait. Un pelage sain recouvrait son corps.

Finalement, à force d’observer, elle en fut persuadée : ils avaient vraiment beaucoup changé. Il y avait moins de porteurs de malformations et excroissances diverses. La protubérance de leur torse semblait régresser, leurs visages dissemblables se transformaient, s’harmonisaient. De fait, ils se ressemblaient de plus en plus : un mufle bombé, de petites oreilles rondes, des yeux bruns… avec un certain éclat d’intelligence, malgré tout. Les ronfles étaient-ils une espèce frappée par une maladie – et sur le point d’être guéris ?

Ils franchirent les collines et le camp leur apparut enfin, niché dans un repli herbeux. Une bonne partie de leur escorte s’égailla en courant vers le cantonnement, sans doute pour rejoindre leurs quartiers. Ils les suivirent à pas lents, Ambrose restant à leurs côtés avec une dizaine d’autres.

La plupart des tentes étaient de taille modeste, mais ils empruntèrent une allée qui menait à l’une d’entre elles, d’un volume beaucoup plus imposant, toute en longueur. Un dais tendu entre des piquets en marquait l’entrée. Après la lumière du dehors, l’intérieur leur parut aussi sombre qu’un tunnel. Il devait se trouver une autre issue, tout au fond, car ils y apercevaient trois hautes silhouettes attablées, en contre-jour. Et partout aux alentours, installés autour de lanternes qui diffusaient une faible lumière, occupés à discuter ou à jouer aux cartes sur des caisses en bois, des ronfles par dizaines. Qui s’interrompirent à leur entrée et les dévisagèrent. Cassidan et Ysolda échangèrent un regard, mais l’ancien semblait toujours aussi irrité.

Une des silhouettes se dressa et s’approcha d’eux. Les deux autres n’avaient pas bougé.
Il remonta l’allée centrale, prenant son temps, et enfin vint se planter face à eux. C’était un ancien aux traits juvéniles. Il portait une de ces armures sombres qu’on leur voyait parfois, et qui semblaient moulées autour de leur corps plutôt que cousues, dans une matière couleur ardoise légèrement lustrée. Des mèches brunes et bouclées encadraient son visage, à la mode qwentile. Ysolda fut étonnée par ce détail : d’ordinaire, tous ses semblables arboraient des cheveux très longs.

Il regardait Cassidan avec un sourire ironique.
Et Cassidan le fixait, stupéfait.
― Nigel..? C’est toi..?
Il secoua la tête, comme s’il cherchait dans ses souvenirs :
― Je le savais, Nigel… je savais que tu étais vivant. Bon sang, depuis quand..?
― Cinquante-cinq ans.
Il souriait d’un air franchement goguenard, maintenant. Ysolda songea qu’il ne semblait pas dépasser la vingtaine, mais c’était un ancien. Personne ne savait vraiment combien de temps ils vivaient. Ceux qu’on connaissait étaient là depuis toujours, inchangés.

Cassidan resta silencieux, visiblement ébranlé. Nigel se tourna vers Ysolda :
― Et qui voilà ? Une de ces charmantes qwentiles ?
Il avait insisté sur l’adjectif de manière un peu inquiétante, mais avec la même expression narquoise.
L’archère rassembla son courage, refusant de se laisser impressionner :
― Mes hommages, Seigneur Nigel. Je m’appelle Ysolda Tollivert… je crois que vous détenez mon époux ? Oui..? Il est ici ?

Nigel l’examina des pieds à la tête et son attitude se fit soudain plus chaleureuse :
― Effectivement, il est par là. Ne vous en faites pas, il va très bien… Il a dormi tout le temps, en fait. Beaucoup moins compliqué à gérer. Nous allons vous le rendre.
― Hein ? Pourquoi l’avez vous pris, alors ?
― Hum, j’aurais du mal à tout vous expliquer, ma dame.
Il lui décocha une œillade complice :
― Mais voyez-vous, en bref… il vient un moment où il faut sortir de l’ombre, retrouver les vieux amis !

Cassidan avait suivi l’échange, interdit. Il semblait pourtant recouvrer peu à peu son sang-froid :
― Alors c’est toi, Nigel, qui a lancé toute cette affaire absurde avec les ronfles ?
Il haussa le ton :
― Tu es complètement dérangé, ou quoi ? Il y a eu des morts à Fontevault. Trois marchands ! Et au moins une dizaine de blessés !
Ysolda ne savait rien des dessous de l’histoire, mais elle n’en perdait pas une miette. Tout ça allait exactement dans le sens de ce qu’elle voulait éclaircir, à propos des anciens. Elle se demandait néanmoins où était passé la courtoisie habituelle de Cassidan ? Ce ton direct, presque brutal, c’était tout à fait inédit.

Nigel croisa les bras et pour la première fois son visage s’assombrit un peu :
― Je suis désolé, Cassidan. Nos jeunes sont en pleine forme, tu l’as vu toi-même. Et ils se sont laissé emporter, ils ont fait des bêtises… les aléas de la guerre, tu sais. C’est comme l’histoire des loups…
― Des loups ? Quoi, des loups ?
Nigel lui lança un coup d’œil aiguisé.
― Rien. Laisse tomber.
Cassidan le considéra d’un air soupçonneux pendant quelques secondes, puis :
― Et de la guerre ? De quelle guerre ?
Nigel écarta les bras, en roulant des yeux :
― Mais enfin Cassidan, tu n’y vois pas clair ?
Il haussa le ton :
― Comment avez-vous pu ? Ils crevaient de faim ! Seuls… dans le désert ! C’est une honte !

Cassidan se raidit sous les reproches, jeta un regard alentour. Ysolda l’imita. Les ronfles les fixaient, captivés par la discussion… ils faisaient manifestement partie de ces jeunes dont Nigel avait parlé. Ils avaient l’air bien portants, elle en remarqua même plusieurs d’allure plutôt vigoureuse. Et ici ou là, des petits, entre les bras d’adultes ou jouant avec la poussière du sol.

Ils ressemblaient, de loin, aux qwentils, en fait. Deux longs bras, deux jambes, une stature trapue et un visage différent, étranger… pas vraiment effrayant, au fond. Mais il y avait quelque chose d’autre.

Un peu plus loin, vers le centre de la tente… des ronfles tels qu’ils étaient auparavant, une petite foule misérable. Des silhouettes contrefaites, difformes, agitées par une respiration si difficile qu’on pouvait l’entendre d’ici, à plusieurs mètres.

Leur hôte avait croisé les bras et attendu qu’ils aient fini d’observer l’assemblée. Il reprit :
― Alors, voilà. Cassidan, tu restes avec moi, nous devons discuter sérieusement, pour une fois… ça doit cesser.
Nigel se tourna vers la qwentile. Celle-ci, désemparée, était en train de se demander quel genre de chose au juste devait cesser… Il souriait aimablement :
― Et dame Ysolda peut aller chercher son mari, il est à la Source des siècles. Ambrose va l’emmener, avec la tessela.
― Tu es complètement irresponsable, souffla Cassidan.
― Moi ? C’est moi l’irresponsable ?
Il s’emporta :
― Tu crois qu’en te contentant de ne pas te mêler de tout ça, tu allais t’en tirer sans problème ? Qu’il suffisait de prêcher la bonne parole, pour soulager ta conscience ? Non, non… c’est fini, ça suffit, Cassidan, ça tourne au délire..!

Il se tut un instant, tentant visiblement de reprendre son calme, puis :
― Niamh est là-bas, elle lui montrera.
Cassidan sourcilla :
― Niamh ? Elle est à la Source des siècles ?
― Oui, elle aussi, elle en a eu assez. Merci à toi ! Elle a fait du scandale. Alors ils l’ont affectée à la Source. Une mise à l’écart, en fait. Mais il y a des trucs utiles, là-bas. Elle nous permet d’y accéder discrètement.
Il se tourna vers Ambrose, qui était resté debout à côté d’eux, et lui lança une sorte de médaillon qu’il avait tiré de sa poche :
― Tiens… mais pas d’imprudence, hein ?

Ysolda fut surprise de voir un sourire extasié éclairer la face du ronfle. Celui-ci lui fit aussitôt signe de la suivre et ils sortirent. Elle commençait déjà à essayer de mettre en ordre dans sa tête toutes les déclarations énigmatiques qu’elle venait d’entendre, mais n’en eut pas le temps. Ambrose brandit le petit objet au dessus de sa tête et un traîneau des anciens surgit d’une tente voisine, en glissant. Il se rangea pile devant eux.
― La tessela, dit Ambrose, aux anges.

Ysolda en avait déjà aperçu plusieurs fois, de loin, sur la plaine devant Fontevault. Les anciens n’aimaient pas trop qu’on s’en approche, aussi les laissaient-ils toujours à quelque distance de leur destination, quand ils s’en servaient. Elle se présentait comme une nacelle fermée, longue de plusieurs mètres, en forme d’œuf allongé et aplati. Ses flancs couleur anthracite étaient incrustés d’arabesques dorées, certainement des décorations. Elle tenait en l’air, à une vingtaine de centimètres du sol, sans qu’on ne distingue ni roue ni mécanisme d’aucune sorte.

Ambrose tendit le médaillon devant lui et deux entrées s’ouvrirent, de chaque côté, deux trous ovales. Comme si les portières coulissaient dans les parois. Le ronfle leva la main poliment, paume en l’air, pour inviter Ysolda à s’installer. Elle pénétra dans la cabine.

À part une sorte de comptoir étroit sur une des extrémités, supportant une tablette sertie de pierres naergiques lumineuses, tout l’intérieur était entouré d’une imposante banquette noire, à la taille des anciens. Avec une table basse oblongue, au centre. Et si l’extérieur de la tessela semblait opaque, ce n’était pas le cas depuis la cabine : toute la coupole supérieure était transparente, mais d’une teinte plus sombre que le verre ordinaire. Les portes se refermèrent dans un chuintement et c’est comme si elles n’avaient jamais été là.
― Installez-vous, dit Ambrose.
Ysolda grimpa sur la banquette, tandis qu’Ambrose activait du pouce un mirenoir enchâssé dans le bat-flanc.
― Source des siècles, dit-il.
Source des siècles, répéta une voix féminine surgie de nulle part. Vingt-trois minutes de trajet, bon voyage !

Ysolda regarda autour d’elle d’un air inquiet, cherchant la personne qui parlait. Le véhicule se mit à glisser mollement vers le haut de la colline proche.
― On ne peut pas la voir, expliqua Ambrose. C’est de la magie. Mais c’est beau hein ?
― C’est impressionnant, oui. Tous les ronfles savent utiliser cette magie ?
― Les quoi ? demanda Ambrose en fronçant les sourcils… ah oui… Nigel m’en a parlé, il y a longtemps, c’est comme ça que vous dites… à cause de la maladie.
Il resta songeur un instant, puis :
― Nous ne sommes pas des ronfles, nous sommes des chimps.
― Des chimps ?
― Oui, d’après Nigel et Pope, nous descendons d’une nation animale formidable, qui existait autrefois. Et aussi des anciens humains. Mais ces animaux, c’étaient des chimps… c’est comme ça que nous nous appelons, entre nous. En souvenir d’eux. C’est un peu discri… minatoire, hein, les ronfles.

Ysolda le regarda sans comprendre.
― Malpoli… méprisant, si vous voulez, expliqua Ambrose d’un ton patient. C’est un mot que Nigel m’a appris.
― Excusez-moi, dit Ysolda, je ne savais pas.
Pour le coup, elle était complètement dépassée, et cela devait se voir à son expression ahurie. Ambrose reprit, d’une voix affable :
― Nigel me prête la tessela, seulement à moi. Les autres sont encore un peu jeunes, ils sont maladroits… ou trop vieux. Les vieux sont faibles, ils ne sont pas malins et ça ne guérira pas, vous savez.
Il eut l’air un peu triste :
― On ne peut plus rien y changer… mais les jeunes naissent sans la maladie, merci Nigel.
Faute de savoir quoi répondre, Ysolda opina du chef poliment et se plongea dans la contemplation du paysage qui défilait. Le traîneau fendait le Désert Rouge sans même faire voltiger ses éternelles poussières. Il se déplaçait à vive allure maintenant, en suivant de loin la ligne des montagnes, toujours visible à l’est.

Elle avait voulu savoir, se dit-elle, elle était servie. On allait lui rendre Jan, c’était bien l’essentiel, mais pour le reste… tout ce qu’elle connaissait, tout ce qu’elle tenait pour acquis venait d’être sérieusement bousculé.

La voilà qui voyageait – dans une nacelle habitée par une magicienne invisible – en compagnie d’un ronfle… qui ne s’appelait plus ronfle, mais chimp. Et il ne faisait même pas un si mauvais compagnon, il se montrait plutôt gentil, tout compte fait. Elle avait la sensation de ne plus rien connaître du monde où elle vivait. C’était hautement inconfortable, et pire, elle le pressentait : ça n’était sans doute qu’un début.

_oOo_

Lils s’immobilisa et regarda droit devant elle, intriguée. Il y avait là un taillis de buis, qui ne présentait rien d’anormal à première vue, mais elle l’examina avec attention. Froy, se tenait dressé à ses pieds, sur le qui-vive, un œil inquiet fixé sur le même buisson.
Elle était repartie de chez Neige deux heures plus tôt, par le chemin d’ancien filant vers l’ouest. Mais cette fois-ci, elle n’avait éprouvé aucun plaisir à glisser à toute vitesse entre les hautes futaies : la mauvaise nouvelle à propos de son père la chamboulait. Et comment se rendre utile dans une situation pareille ? Elle se sentait impuissante.

Après la voie magique, il lui resterait une marche plutôt longue et pénible, jusqu’à Fontevault. Mais Neige avait demandé au petit saute-branche de l’accompagner. Ce qui la rassurait : Froy connaissait bien la forêt et ses embûches – preuve en avait été donnée lors de la calamiteuse rencontre avec Fibonbberm.
Pourtant, en ce qui concernait le curieux phénomène dans le buisson, l’écureuil ne semblait pas plus avancé qu’elle.

Difficile en effet de comprendre pourquoi la créature qui cherchait à se dissimuler là-dedans négligeait dans le même temps de couvrir sa naergia. On devait la repérer à quinze mètres, avec sa couleur vive de coquelicot. Lils ne savait pas quoi en penser, ni comment agir. Passer à côté comme si elle n’avait rien remarqué ? Dangereux, de se comporter de manière aussi irréfléchie, surtout ces derniers temps. Cette forêt avait toujours été protégée des ronfles, mais maintenant qu’en était-il ? Même les anciens n’auraient pas su répondre.

Lils en arrivait là de ses cogitations quand une voix furieuse s’éleva du fourré :
― Reste où tu es !
Le timbre était masculin mais avec un accent insolite, qu’elle ne parvint pas à identifier. « Reste o tu ééh » avait-il dit… Pourquoi ne devait-elle pas bouger ? Elle promena un regard circulaire autour d’elle, se demandant si un danger invisible la menaçait. Peut-être encore un monstre capable de surgir du sol ?
― Je reste où je suis, finit-elle par grommeler. Ça fait même un moment. J’aimerais bien passer, mais comme je ne comprends pas ce que vous faites là…
― Ouip, renchérit Froy, on bouz pas !
― Pourquoi elle couine si bizarre ta bestiole ? interrogea la voix. Et comment tu peux me voir ? (« voooar »)
― Froy ne couine pas, répliqua Lils. Il dit pareil que moi, on n’a pas remué d’un poil. Et n’importe quel balourd te verrait : tu te disperses dans tous les sens !
L’être caché dans le buisson se tut quelque secondes. D’après les oscillations de sa naergia, il était décontenancé.
― Je quoi ?

Et disant ces mots, il se mit debout. Lils étouffa un cri d’étonnement : devant elle se tenait le jeune qwentil de son malsommeil. Froy effectua un drôle de petit bond sur place puis piqua un sprint jusqu’à l’arbre le plus proche. Il se posta sur une branche au dessus de leurs têtes.
― Je me disperse ? s’exclama le garçon. Qu’est-ce que ça veut dire ?
Lils l’examina, retrouvant les traits qui l’avaient frappée lors de la vision fugace de la nuit précédente. Il était grand, très grand même, et sacrément robuste. La peau caramel et des yeux si sombres qu’on n’en voyait pas la pupille. Ses cheveux noirs aux reflets cuivrés étaient nattés par endroits. Le reste s’ébouriffait en mèches folles malgré le catogan sommaire qui les retenait sur la nuque. Soit il venait de croiser le chemin d’une tornade, soit il ne s’était pas coiffé depuis des lustres.

Il était vêtu d’un pantalon bleu décoloré et d’une tunique écrue, très sale, ceinturée d’une lanière ou pendait le fourreau d’un poignard. Elle respira profondément, tentant de reprendre le contrôle des évènements.
― Ta naergia, tu ne la masques pas ?
― Ma… quoi ?
― Tu ne sais pas ce que c’est ?
Elle roula des yeux. D’où sortait ce vagabond, misère de misère ? De plus, elle ressentait son agressivité, sans qu’il n’y ait aucune raison valable à ça. Il émergea du taillis et s’avança vers elle. Il portait au dos un sac en cuir taché et ses pieds crasseux étaient chaussés de sandales rafistolées avec de la ficelle. Sa posture craintive avertissait qu’il détalerait à la moindre alerte : Lils comprit avec surprise qu’il avait peur d’elle. Il semblait craindre qu’elle lui saute à la gorge… Est-ce qu’il était complètement timbré ?
― Cloche ! intervint Froy du haut de son refuge.
― Cloche ? qu’est-ce que tu veux dire, Froy ?
― Il cloche-naergia… comme nous bébés !

L’étranger avait observé l’échange, attentif :
― Tu parles avec l’écureuil ? demanda-t-il d’un ton étonné et un peu radouci.
― Oui, enfin, il ne dit pas des choses très compliquées. Tu ne comprends pas ?
― J’entends bien que ses piaillements sont drôles, oui. Tu dois avoir l’oreille sacrément fine si tu réussis à comprendre quelque chose !
Lils l’examina de haut en bas encore une fois.
― Mais alors… d’où tu arrives ?

Le garçon se rembrunit et pour le coup, sa naergia devint totalement imperceptible.
― Suis venu par là, dit-il.
Il avait désigné du pouce les hauteurs des monts Vétérans qu’on apercevait entre les frondaisons. Des nuages ténébreux s’effilochaient sur les sommets en forme de pointes acérées. Les neiges éternelles s’accrochaient de loin en loin, dans les rares trouées franchissant les crêtes. La perspective était plutôt sinistre.
― Eh bien, tu es courageux, murmura Lils, étonnée. Les cols sont des endroits épouvantables, à ce qu’on dit. Et tiens… là, tu ne débordes plus.
Il lui jeta un regard désorienté.
― C’est ce que disait l’écureuil, expliqua Lils. Ta naergia est aussi mal fichue que celle d’un bébé. Mais maintenant, je ne la perçois plus, c’est déjà mieux.

D’une manière totalement inattendue, le nouveau venu tomba assis sur le sol et cacha son visage entre ses mains. Il semblait presque sur le point de fondre en larmes. Du coup, sa naergia redevint visible. Elle avait la couleur jaunâtre du découragement.
Dix secondes avant, Lils aurait eu envie de le planter là et de s’en aller. Mais sa soudaine réaction de détresse la fit fléchir. Tout ceci se déroulait d’une manière totalement anormale.
Elle s’accroupit à côté de lui. De toutes façons, il fallait bien qu’elle tente quelque chose pour l’aider.
― Écoute… te rends pas malade avec ça. Cacher sa naergia c’est très facile, je vais te montrer. Tu le fais une fois et après, plus besoin d’y penser, ça devient un réflexe. Tu comprends ?
― Non ! Je ne comprends rien à ce que tu racontes, rétorqua le garçon, désemparé.
Lils fronça les sourcils tandis qu’elle réfléchissait :
― Voyons… tu sais comment faire quand tu ne veux pas montrer tes sentiments à la personne avec qui tu discutes ?
― Oui… je surveille les expressions de mon visage, le ton de ma voix… Ça, j’ai l’habitude, conclut-il d’un air chagrin.
― Vas-y, alors.
Le garçon fit un effort visible pour se contrôler, ses traits s’apaisèrent. Au même instant, sa naergia s’effaça.
― Excellent ! s’exclama Lils.
― Tu veux dire que j’ai fait disparaître cette… quoi ?
― Naergia… na-er-gi-a… répéta Lils patiemment.
― Comme énergie ?
― Oui, dit Lils. C’est le même mot, mais le tien est celui qu’on utilisait dans l’ancien temps. En tous cas, tu as compris !
― Et pourquoi moi je ne peux pas repérer ta… naergia ?
― Je n’en sais rien. Il y a quelques personnes comme toi à Haute-Source. Caiti, la maîtresse, dit que ceux qui ont des problèmes pour voir et manipuler la naergia ne sont pas naerceptifs. C’est une infirmité.
― Mais tout le monde est comme ça chez moi ! C’est votre truc, là, qu’est pas normal…
Après quelques secondes d’indécision, Lils osa poser la question :
― Chez toi ? C’est où chez toi ?
― L’Isle du Bout, ça s’appelle. Faut prendre le bateau pour venir.
― Vous êtes beaucoup là-bas ?
― On était cinquante-deux, répondit le garçon. Y’en a qui sont restés.

Il se tut et se détourna, l’air un peu mécontent. Comme s’il avait la sensation d’avoir trop parlé, se dit Lils. Il baissa la tête, se plongeant dans la contemplation de ses pieds crottés.
― Je suis désolé, murmura-t-il après un petit moment. Je ne sais pas à qui je peux faire confiance. Me suis tiré quand on est arrivés sur la côte et depuis je reste loin de la route… Pas envie qu’ils me repèrent !
― Qui ça ?
― Ma famille adoptive, je ne veux plus les voir.
Lils hocha la tête, n’osant pas le questionner davantage. De toutes façons, il avait sans doute besoin de parler, ça viendrait en son temps, sûrement. Mais il ne divaguait pas : il était simplement passé par des moments très durs, à l’évidence.
Il lui sourit pour la première fois et elle le trouva d’un coup plus sympathique.
― Je peux te demander ton nom, quand même ?
― Merle.
― Je m’appelle Lils.
― Content de t’avoir rencontrée, Lils… fallait que je m’en aille, mais je n’ai pas pensé à la suite. Et maintenant, je ne sais même plus où je suis… qu’est ce que je vais faire ?
― Oui, j’avais compris que ça n’allait pas fort pour toi. Écoute, si on mangeait un morceau ? Je commence à avoir très faim. Et après tu pourras m’accompagner. Je vais à Fontevault, il y a du monde, là-bas… tu y seras en sécurité.
Merle la regarda avec une expression qui lui donna l’impression d’avoir proféré une bêtise.
― En sécurité ? Arrête, s’il te plaît ! dit-il d’un ton irrité. Exactement ce que dit le vieux avant de cogner ! Que je devrais le remercier d’être en sécurité !

Lils le dévisagea, interloquée. Elle se leva pour cacher son trouble et examina les alentours, à la recherche d’un endroit confortable où s’installer. Elle repéra bientôt un petit terre-plein couvert d’herbe tendre, un peu en contrebas et lui fit signe de le suivre en s’engageant dans la descente. Quant à Froy, il avait quitté son poste d’observation mais il se tenait prudemment à quelques mètres du garçon, qu’il ne quittait pas des yeux.

Lils s’installa confortablement, le dos contre un tronc moussu. Merle la rejoignit, en trois bonds agiles le long de la pente, et vint s’asseoir près d’elle. Il s’était déplacé avec une aisance qui n’avait pas échappé à la jeune fille : elle sentait quelque chose de profondément étranger chez lui, il était trop vif, trop musculeux. Elle avait en outre l’impression que d’un moment à l’autre, sous un prétexte futile, il pourrait changer complètement d’attitude. Peut-être même redevenir agressif.
Bref, même apprivoisé, il restait inquiétant.

Ils partagèrent leurs provisions. Le garçon semblait content de se nourrir d’autre chose que des noisettes dont sa musette était remplie. Lils nota avec étonnement que Froy, bien que très ouvertement intéressé par cette alléchante réserve, n’osait toujours pas s’approcher de lui. Il quémandait du regard, à distance et sans un mot : il fallait lui lancer pour qu’il accepte de s’en saisir, tout comme s’il avait été un animal sauvage. Il filait ensuite, grimpait sur une branche avant de se mettre à grignoter, l’œil vissé sur les jeunes gens.
― Sans rire, demanda Merle au bout d’un moment, tu crois que je pourrais aller là-bas, avec toi, à Fonde… chose ?
― Fontevault, ça s’appelle. Oui, les marchands cherchent toujours des bras solides, pour la manutention… tu devrais pouvoir trouver.
― Euh, j’ai quinze ans et je suis pas spécialement grand ! répliqua Merle d’un ton étonné.
Lils plissa le front :
― Ah ? J’ai bien l’impression que si, pourtant. Tu n’es pas un ancien quand même ?
Elle l’interrogea du regard mais il lui jeta un coup d’œil sinistre et ne répondit rien. Elle préféra ne pas insister.
― Je n’ai jamais vu d’enfant ancien, conclut-elle, maintenant que j’y pense.
Puis, tentant de reprendre un ton plus léger :
― Écoute, il faut que j’y aille… Tu m’accompagnes, alors ?

Merle acquiesça en silence. Ils se levèrent pour se remettre en route.
Ils devaient descendre jusqu’au Briselonde expliqua Lils, mais ensuite, au lieu de remonter à Haute-Source, elle comptait partir dans l’autre sens, vers le débouché de la vallée, à l’ouest. Ils emprunteraient le bon chemin longeant la rivière. Fontevault se trouvait encore à une journée de voyage. Ils arriveraient donc demain en fin d’après-midi, si tout se passait sans encombre.

La pente s’était faite plus raide. Ils se taisaient la plupart du temps. Lils restait attentive à l’endroit où elle mettait les pieds entre les racines des arbres et les dénivelés traîtres dissimulés sous les myrtilliers et les buissons bas. Merle marchait devant, il semblait plus à l’aise qu’elle, lui tendant la main lors des passages délicats.

À un moment, ils suivirent le cours d’un torrent étroit qui dévalait le flanc de la montagne. L’eau limpide bondissait sur de grosses pierres plates et s’y fracassait en bouillonnant. Bientôt, l’autre rive leur sembla largement plus praticable : elle présentait une sorte d’escalier naturel couvert d’aiguilles de pins séchées. Soudain, Merle souleva Lils, sans même lui demander son avis. Elle se raidit et protesta. Il franchit le ruisseau d’un bond, en la portant. Il la reposa tout aussi rapidement sur le sol ferme et se tint devant elle, l’air confus :
― Pardon, j’ai pas réfléchi. Tu ne pèses pas lourd, je voulais juste aider.
Lils le remercia d’un sourire crispé, mais la réaction de Froy ne lui avait pas échappé : au moment où Merle la prenait dans ses bras, l’écureuil s’était dressé, en alerte.

Un peu plus tard, ils débouchèrent sur un vrai sentier, tassé par de nombreux passages. Lils commença à lui raconter par bribes pourquoi elle était en route, seule dans cette forêt. L’attaque de Fontevault, les ronfles – il fallut lui expliquer ce qu’ils étaient – et la disparition de son père. Elle parla aussi de la requête de Greirtch le Loup. Il écoutait attentivement et posait parfois des questions.
― Mais alors, c’est vrai, vous comprenez les animaux ?
― Bien sûr que c’est vrai. Ce n’est pas comme ça chez toi ?
Merle secoua la tête sans répondre. Ils marchèrent quelques minutes en silence. Le garçon avait ralenti le pas tant il semblait absorbé par ses pensées. Puis il s’immobilisa au milieu du chemin. Intriguée, Lils se tourna vers lui : elle voyait qu’il voulait parler et qu’il cherchait ses mots.

― C’est plus vraiment chez moi, tu sais, depuis longtemps. Mes parents sont morts quand j’avais neuf ans et après… c’était l’enfer.
― Tes parents sont morts ? Tous les deux ?
― Oui, leur barque a chaviré. Se sont noyés.
― Misère, fit Lils après quelques secondes de silence. C’est triste, je suis désolée pour toi.
― Le chef a dit qu’il s’occuperait de moi, mais il me faisait travailler tout le jour, bien plus que ses propres gosses. Quand je rentrais, restait pas toujours de quoi manger.
Enfin, il voulait bien en dévoiler un peu plus. Mais son histoire ne semblait pas très joyeuse.

― Et un jour le chef s’est levé le matin en criant que ça suffisait ce trou pourri, qu’il en avait marre de vivre sur les falaises et de courir après la bouffe comme des rats. Il a dit qu’il voulait aller sur le continent. Qu’on parlait de villes, au nord. Du coup, je suis parti avec eux, sur le bateau… on a navigué toute la journée, il y avait un bon vent dans les voiles, ça fonçait. On a accosté avant le soir… j’ai filé une fois qu’ils dormaient.
― Vous êtes arrivés à Calonques ?
― Non, le vieux disait qu’il fallait rester prudent, au départ. On a abordé sur une plage. On voyait le port, de loin… suis pas allé, cherché le chemin des villes. Suivi une caravane de marchands, en me cachant, à l’écart de la route. M’ont pas repéré, même quand je leur ai piqué de l’eau et à manger, la nuit. Après plusieurs jours… j’ai vu des remparts à l’horizon, un château. Mais j’ai tourné. Coupé par la montagne. J’ai pensé que ce serait plus sûr de passer par là pour ne pas me faire reprendre, si le chef était dans le coin. Voilà.

Lils le dévisagea, en pleine confusion. Elle avait beaucoup de difficultés à admettre qu’on puisse maltraiter un orphelin, jamais elle n’aurait pensé qu’une chose pareille soit possible. Mais depuis leurs premiers échanges, elle avait compris que Merle arrivait d’une région exotique, probablement isolée. Une communauté où la règle de paix était inconnue… des mœurs semblables à celles des peuples belliqueux du passé ? Et que les hauts-récits décrivaient comme une calamité ?

Était-il bien prudent d’emmener ce garçon à Fontevault ? Elle leva les yeux et réalisa qu’il la regardait, une main sur la hanche. Avec sur le visage une expression candide qui la désarma. Elle balaya ses idées noires d’un mouvement de la tête et reprit sa marche. Après tout, s’il connaissait la violence, il l’avait aussi rejetée. L’air était doux et empli des arômes suaves du soir d’été, invitant à la confiance. Et elle avait plus urgent à penser. Il saurait se civiliser, se rassura-t-elle, il saurait. Sûrement.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez