Chapitre V – Curieuses rencontres

Par Lohiel
Notes de l’auteur : Révision du 11 mai 2020

 

― Pour une traque, c’est réussi ! s’exclama Ysolda à mi-voix, en se levant prudemment. Elle s’était endormie à côté de son arc, une flèche encochée – et elle l’avait empoigné, aussitôt l’œil ouvert. Mais dans le cas présent, ça ne suffirait pas.

Cassidan était déjà debout et regardait autour de lui :

― Désolé, j’ai dû somnoler pendant mon tour de garde.

Ils étaient entourés de ronfles. Arrêtés à une dizaine de mètres d’eux, formant un large cercle. Immobiles, ils les fixaient de leurs petits yeux ronds et enfoncés dans leurs orbites. Il y en avait sûrement plus d’une centaine. Et comme Redmond l’avait fait remarquer lors de l’attaque de Fontevault, ils paraissaient en pleine santé. On n’entendait pas le moindre halètement, ni reniflement.

Cassidan haussa un sourcil et coula un sourire penaud à Ysolda. Elle lui retourna une mimique incrédule. Comment pouvait-il rester aussi placide ? Surveillant les créatures qui ne bougeaient toujours pas, elle se déplaça lentement afin de se mettre dos à son compagnon. Elle leva son arc.

― Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? souffla-t-elle.

Ysolda nota que derrière eux – vers l’est, d’où ils venaient – le nombre de ronfles n’était pas aussi élevé, la horde serait peut-être plus facile à enfoncer. Mais s’ils se déplaçaient, les assaillants n’auraient aucune difficulté à se regrouper rapidement pour leur couper la route.

Ils pourraient aussi enfourcher les chevaux et tenter de forcer le passage : leurs montures apeurées s’étaient réfugiées à leurs côtés et, pour l’heure, observaient la situation en renâclant nerveusement. En revanche, c’était prendre le risque qu’elles soient blessées en fendant la meute.

― Mais enfin, regardez, chuchota l’ancien, ils sont à peine armés !

La chose n’avait pas frappé Ysolda au premier abord, mais oui. Quelques-uns portaient de simples bâtons, on ne voyait aucune pique à pointe. La plupart restaient là, leurs longs bras ballants, à attendre.

― Ils ne viennent pas pour nous tuer, continua Cassidan. Juste pour nous capturer.

Il marqua une pause, le sourcil sévère :

― Mais nous n’allons pas nous laisser faire !

Ysolda eut à peine le temps de sursauter. D’une poche latérale, il tira un petit tube en métal… qui se transforma aussitôt en une sorte de perche flexible, qu'il brandit au-dessus de sa tête.

Les ronfles se rejetèrent en arrière en se bousculant, effrayés. On aurait dit qu’ils connaissaient cet objet. Cassidan avança vers eux, le faisant tournoyer. La qwentile vit des étincelles naître à l’extrémité et courir au long de l’étrange instrument. Les ronfles reculaient encore, avec des piaillements d’angoisse. Ils avaient déjà vécu ça, se dit Ysolda, ils étaient familiers de cette arme. Et à cet instant, pour la première fois, elle éprouva un sentiment inattendu : elle les voyait soudain comme de pauvres créatures désarmées, se recroquevillant, trébuchant face à un dompteur gigantesque et sans pitié. Lequel était aussi son ami, Cassidan. Elle ne savait plus quoi penser.

― Alors ! Qu’est-ce qui se passe ? tonna l’ancien. Qu’est-ce que vous voulez ?

Silence général dans les rangs. Visiblement, les ronfles n’en menaient pas large.

Cassidan baissa son fouet en regardant à la ronde d’un air farouche. Enfin, l’un d’entre eux avança de quelques pas. Il était plus massif et semblait assez âgé. Comme les autres assaillants, il ne portait pas d’armure mais un simple pantalon de jute.

Le ronfle leva les paumes, en signe de paix.

― Je m’appelle Ambrose, annonça-t-il d’une voix discordante. On doit vous ramener, sans vous faire de mal, le maître dit.

Il secoua la tête, déconfit :

― Ce serait plus simple, si vous nous suiviez. On ne va pas se battre, hein ?

Ysolda se tourna vers son compagnon, des questions plein les yeux. À quoi au juste venait-elle d’assister ? Il pouvait commander aux ronfles ? Mais sans lui donner la moindre explication, il se contenta de promener encore une fois un regard circulaire aux alentours. Puis hocha la tête, tandis que son arme s’escamotait magiquement, redevenant un simple tube – qu’il rangea dans sa poche avec le plus grand calme. Elle relâcha son arc, stupéfaite. Qu’est-ce que tout cela signifiait ?

Cassidan rassemblait leurs affaires. Il arrima ensuite son sac à la selle, le visage fermé. Faute de comprendre, Ysolda avait fait de même et sanglé son arc, les mains tremblantes. Et c’est ainsi qu’ils prirent la direction de l’ouest, escortés par la vilaine cohorte.

Deux bonnes heures après, ils suivaient toujours la piste poudreuse en tenant leurs montures par la bride. Formée par des milliers de piétinements, la trace avait longuement tranché une plaine monotone, mais disparaissait maintenant, à peu de distance, entre deux collines basses. Ysolda se demandait ce qui les attendait à l’arrivée. Jamais, même dans ses rêves les plus loufoques, la jeune qwentile n’aurait pu imaginer un épisode de ce genre. Ces sales bêtes lui avaient arraché Jan et voilà qu'on les accompagnait bien gentiment, sans la moindre explication. Cassidan ne lui avait plus adressé un seul mot depuis la rencontre. Il lui opposait une mine sévère, comme si elle s’était conduite de manière déplacée.

Et ce qu’elle avait vu lui restait sur le cœur.

On aurait dit que l’ancien connaissait les ronfles. En prévision, il avait emmené avec lui cet objet mystérieux, ce fouet magique qui semblait conçu pour les soumettre. Mais les créatures, si elles ne sentaient pas très bon, ne cadraient pas avec ces ennemis qu’on leur décrivait depuis toujours, aussi malveillants que dégénérés : à les côtoyer, Ysolda devait admettre qu’ils n’avaient rien de si épouvantable. Même s'il ne se passait pas une seconde sans qu'elle se ronge à propos de son mari, l'espoir de le retrouver bien vivant se faisait de plus en plus tangible.

Les ronfles paraissaient avoir tout oublié de leur hargne guerrière. Ils bavardaient en marchant, par exemple. Ambrose cheminait à leurs côtés et certains étaient venus le remercier d’avoir pris sur lui, pour régler l’affaire sans casse. Ils utilisaient un vocabulaire simple, voire rudimentaire : « Ambrose, très fort, pas de bagarre ! ». Ils étaient satisfaits de cette issue pacifique.

D’autres s’approchaient d’elle et la dévisageaient avec curiosité. Ysolda leur trouva une certaine douceur dans le regard, de petits yeux ronds et enfoncés, oui, mais presque débonnaires.

Elle brûlait de les questionner à propos de Jan, sans que les mots réussissent à passer ses lèvres. Cassidan se murait dans son silence, peut-être avec une bonne raison... du coup, elle craignait de commettre une sottise. Et la situation était déjà assez tendue comme ça.

Autre nouveauté curieuse : quelques-uns montraient un léger duvet, comme si des poils commençaient à pousser sur leur peau sombre et cireuse. Elle en repéra même deux ou trois avec une toison brune aux épaules ou sur le dos. Ambrose, quant à lui, portait quelques touffes grises sur les tempes, d’où l’impression d’âge qu’il donnait. Un pelage court mais fourni recouvrait son corps.

Finalement, à force d’observer, elle en fut persuadée : ils avaient vraiment beaucoup changé. Il y avait moins de porteurs de malformations et excroissances diverses. La protubérance de leur torse semblait régresser, leurs visages dissemblables se transformaient, s’harmonisaient. De fait, ils se ressemblaient de plus en plus : un mufle bombé, de petites oreilles rondes, des yeux noisette… avec un certain éclat d’intelligence, malgré tout. Les ronfles étaient-ils un peuple frappé par une maladie – et sur le point d’être guéris ?

Mais qu'est-ce que Jan venait faire dans cette histoire ? Pourquoi lui ?

Ils franchirent les collines et le camp apparut enfin, de toiles hétéroclites et misérables, nichées dans un repli herbeux. Une bonne partie de leur escorte s’égailla en courant vers le cantonnement poussiéreux, sans doute pour rejoindre leurs quartiers. Ils les suivirent à pas lents, Ambrose restant à leurs côtés avec une dizaine d’autres.

La plupart des tentes étaient de taille modeste, mais ils empruntèrent une allée qui menait à l’une d’entre elles, d’un volume beaucoup plus imposant, toute en longueur. Un dais tendu entre des piquets en marquait l’entrée.

Après la lumière du dehors, l’intérieur leur parut aussi sombre qu’un tunnel. L'odeur d'écurie mal tenue sauta aux narines de l'archère, qui grimaça. Les deux compagnons s'avancèrent de quelques pas, Ambrose dans leur sillage.

Il devait se trouver une autre issue, au fond, car ils y apercevaient trois hautes silhouettes attablées, en contre-jour. Et partout aux alentours, installés autour de lanternes qui diffusaient une faible lumière, occupés à discuter ou à jouer aux cartes sur des caisses en bois, des ronfles par dizaines. Qui s’interrompirent à leur entrée et les dévisagèrent. Mal à l'aise, Ysolda jeta un coup d’œil à Cassidan. Mais n'y trouva aucun réconfort : il semblait méfiant – et toujours aussi irrité.

Après un instant, une des silhouettes se dressa et se mit à marcher dans leur direction. Les deux autres n’avaient pas bougé.

L’inconnu remonta l’allée centrale, prenant son temps, et enfin vint se planter face à eux. C’était un ancien aux traits juvéniles. Il portait une de ces armures sombres qu’on leur voyait parfois, et qui semblaient moulées autour de leur corps plutôt que cousues, dans une matière couleur ardoise légèrement lustrée. Des mèches brunes et bouclées encadraient son visage, à la mode qwentile. Ysolda fut étonnée par ce détail : d’ordinaire, tous ses semblables arboraient des cheveux très longs.

Il regardait Cassidan avec un sourire ironique.

Et Cassidan le fixait, stupéfait.

― Nigel..? C’est toi..?

Il secoua la tête, comme s’il cherchait dans ses souvenirs :

― Je le savais, Nigel… je savais que tu étais vivant. Bon sang, depuis quand..?

― Cinquante-cinq ans.

Leur hôte souriait d’un air franchement goguenard, maintenant. Ysolda songea qu’il ne semblait pas dépasser la vingtaine. Un mystère familier : personne ne savait vraiment combien de temps vivaient les anciens. Ceux qu’on connaissait étaient là depuis toujours, inchangés.

Cassidan resta silencieux, visiblement ébranlé. Nigel se tourna vers Ysolda :

― Et qui voilà ? Une de ces charmantes qwentiles ?

Il avait insisté sur l’adjectif de manière un peu inquiétante, mais avec la même expression narquoise.

L’archère rassembla son courage. Elle avait assez attendu comme ça – et curieusement, la conduite de l'ancien la rassurait. Elle manquait d'expérience en matière de criminels, mais n'empêche, elle reniflait plus de fanfaronnade que de danger.

― Mes hommages, Seigneur Nigel. Je m’appelle Ysolda Tollivert… je crois que vous détenez mon époux ? Oui..? Il est ici ?

Nigel l’examina des pieds à la tête et son attitude se fit soudain plus chaleureuse :

― Effectivement, il est par là. Ne vous en faites pas, il va très bien. Il a dormi tout le temps, d'ailleurs. Beaucoup moins compliqué à gérer ! Nous allons vous le rendre.

Ysolda resta figée un instant, peinant à démêler la phrase. « Dormi tout le temps ? » Comment était-ce possible ? En revanche… «  il va très bien, nous allons vous le rendre »…

Il va très bien, nous allons vous le rendre.

Son cœur s'envola dans sa poitrine et se mit à caracoler de soulagement. Mais aussitôt, l'indignation reprit le dessus :

― Vous pouvez m'expliquer ? Pourquoi l’avez-vous enlevé ?

― Expliquer ? Hum, j’aurais du mal, ma dame. C'est un peu compliqué, à vrai dire…

Il lui décocha une œillade complice :

― Voyez-vous, en bref… il vient un moment où il faut sortir de l’ombre, retrouver les vieux amis !

Cassidan avait suivi l’échange, interdit. Il semblait pourtant recouvrer peu à peu son sang-froid :

― Alors c’est toi, Nigel, qui a lancé toute cette affaire absurde avec les ronfles ?

Il haussa le ton :

― Tu es complètement dérangé, ou quoi ? Il y a eu des morts à Fontevault. Trois marchands ! Et au moins une dizaine de blessés graves !

Ysolda ne comprenait rien à leur dispute, mais elle n’en perdait pas une miette. Tout ça allait exactement dans le sens de ce qu’elle voulait éclaircir, à propos des anciens. Elle se demandait néanmoins où était passée la courtoisie habituelle de Cassidan ? Ce ton direct, presque brutal, c’était tout à fait inédit.

Nigel croisa les bras et pour la première fois son visage s’assombrit un peu :

― Je suis désolé, mon vieux. Certains d'entre eux sont en pleine forme, tu l’as vu toi-même. Ils se sont laissé emporter, ils ont fait des bêtises… les aléas de la guerre, tu sais. Comme pour les loups…

― Les loups ? Quoi, les loups ?

Nigel lui lança un coup d’œil aiguisé.

― Rien. Laisse tomber.

Cassidan le considéra d’un air soupçonneux pendant quelques secondes, puis :

― Et de la guerre ? De quelle guerre, bon sang ?

Nigel écarta les bras, en roulant des yeux :

― Mais enfin Cassidan, tu n’y vois pas clair ?

Il haussa le ton :

― Comment avez-vous pu ? Ils crevaient de faim ! Seuls… dans le désert ! C’est une honte !

Cassidan se raidit sous les reproches, jeta un regard alentour. Ysolda l’imita. Les ronfles les fixaient, captivés par la discussion. Ils faisaient manifestement partie de ces bien portants, dont Nigel avait parlé. Elle en remarqua même plusieurs d’allure vraiment robuste. Et ici ou là, des petits, entre les bras d’adultes ou jouant avec la poussière du sol.

En fait, ils n'étaient pas si différents. Deux longs bras, deux jambes, une stature trapue et un visage expressif. Plus proches des qwentils que les grenouilles ou les loups, en tout cas. Et pas vraiment effrayants, au fond. Mais il y avait quelque chose d’autre.

Un peu plus loin, vers le centre de la tente… des ronfles tels qu’ils étaient jadis, une petite foule misérable. Des silhouettes contrefaites, difformes, agitées par une respiration si difficile qu’on pouvait l’entendre d’ici, à plusieurs mètres.

Nigel avait croisé les bras et attendu qu’ils aient fini d’observer l’assemblée. Il reprit :

― Alors, voilà. Cassidan, tu restes avec moi, nous devons discuter sérieusement, pour une fois… ça doit cesser.

Il se tourna vers l’archère. Celle-ci, désemparée, était en train de se demander quel genre de chose au juste devait cesser. Il souriait aimablement :

― Et dame Ysolda peut aller chercher son mari, il est à la Source des siècles. Ambrose va l’emmener, avec la tessela.

― Tu es complètement irresponsable, souffla Cassidan.

― Moi ? C’est moi l’irresponsable ?

Nigel s’emporta :

― Tu crois qu’en te contentant de ne pas te mêler de tout ça, tu allais t’en tirer sans problème ? Qu’il suffisait de prêcher la bonne parole, pour soulager ta conscience ? Non, non… c’est fini, ça suffit, Cassidan, ça tourne au délire..!

Il se tut un instant, tentant visiblement de reprendre son calme, puis :

― Niamh est là-bas, elle lui montrera.

Cassidan sourcilla :

― Niamh ? Elle est à la Source des siècles ?

― Oui, elle aussi, elle en a eu marre. Merci à toi ! Elle a fait du scandale. Alors ils l’ont affectée à la Source. Une mise à l’écart, en réalité… et pas trop la joie, au final, tu imagines. Mais il y a des trucs utiles, là-bas. Elle nous permet d’y accéder discrètement.

Les épaules de Cassidan s'affaissèrent ; il pencha la tête et passa la main sur son front. D'évidence, la nouvelle l'ébranlait. L'archère s'interrogea. Qui était cette dame, dont le sort paraissait tellement préoccuper son ami ?

Neil se tourna vers Ambrose, toujours planté à côté d’eux, l’œil indécis. Il lui lança une sorte de médaillon, qu’il avait tiré de sa poche :

― Tiens… mais pas d’imprudence, hein ?

Ysolda fut surprise de voir un sourire extasié éclairer la face du ronfle. Celui-ci lui fit aussitôt signe de la suivre et ils sortirent. Elle commençait déjà à essayer de mettre en ordre dans sa tête toutes les déclarations énigmatiques qu’elle venait d’entendre, mais n’en eut pas le temps. Ambrose brandit le petit objet au-dessus de sa tête et un traîneau des anciens surgit d’une tente voisine, en glissant. Il se rangea pile devant eux.

― La tessela, dit Ambrose, aux anges.

Ysolda en avait déjà aperçu plusieurs fois, de loin, sur la plaine devant Fontevault. Les anciens n’aimaient pas trop qu’on s’en approche, aussi les laissaient-ils toujours à quelque distance de leur destination, quand ils s’en servaient. Elle se présentait comme une nacelle fermée longue de plusieurs mètres, en forme d’œuf allongé et aplati – avec deux ailes qui remontaient à l'arrière, de chaque côté. Ses flancs couleur anthracite étaient incrustés d’arabesques dorées, certainement des décorations. Elle tenait en l’air, à une vingtaine de centimètres du sol, sans qu’on ne distingue ni roue ni mécanisme d’aucune sorte.

Ambrose tendit le médaillon devant lui et l'entrée apparut. Ysolda écarquilla les yeux : une portière invisible, ovale, venait de coulisser dans la paroi. Le ronfle leva la main poliment, paume en l’air, pour l'inviter à s’installer. Elle pénétra dans la cabine, bouche bée.

À part une sorte de comptoir étroit sur une des extrémités, supportant une tablette sertie de pierres naergiques lumineuses, tout l’intérieur était entouré d’une imposante banquette noire, à la taille des anciens. Avec une table basse oblongue, au centre. Et si l’extérieur de la tessela semblait opaque, ce n’était pas le cas depuis la cabine : toute la coupole supérieure restait transparente, mais d’une teinte bien plus sombre que le verre ordinaire. La porte se referma dans un chuintement et c’est comme si elle n’avait jamais été là.

― Installez-vous, dit Ambrose.

Ysolda grimpa sur la banquette, tandis qu’Ambrose activait du pouce un mirenoir enchâssé dans le bat-flanc.

― Source des siècles, dit-il.

Source des siècles, répéta une voix féminine surgie de nulle part. Vingt-trois minutes de trajet, bon voyage !

Ysolda regarda autour d’elle d’un air inquiet, cherchant la personne qui parlait. Le véhicule se mit à glisser mollement vers le haut de la colline proche.

― On ne peut pas la voir, expliqua Ambrose. C’est de la magie. Mais c’est beau hein ?

― C’est impressionnant, oui. Tous les ronfles savent utiliser cette magie ?

― Les quoi ? demanda Ambrose en fronçant les sourcils… Ah oui ! Nigel m’en a parlé, il y a longtemps, c’est comme ça que vous dites… à cause de la maladie.

Il resta songeur un instant, puis :

― Nous ne sommes pas des ronfles, nous sommes des chimps.

― Des chimps ?

― Oui, d’après Nigel et Pope, nous descendons d’une nation animale formidable, qui existait autrefois. Et aussi des anciens humains. Mais ces animaux, c’étaient des chimps. C’est comme ça que nous nous appelons, entre nous. En souvenir d’eux. C’est un peu discri… minatoire, hein, les ronfles.

Ysolda le regarda sans comprendre.

― Malpoli… méprisant, si vous voulez, expliqua Ambrose d’un ton patient. C’est un mot que Nigel m’a appris.

― Excusez-moi, dit Ysolda, je ne savais pas.

Pour le coup, elle était complètement dépassée, et cela devait se voir à son expression ahurie. Ambrose reprit, d’une voix affable :

― Nigel me prête la tessela, seulement à moi. Les autres sont encore un peu jeunes, ils sont maladroits… ou trop vieux. Les vieux sont faibles, ils ne sont pas malins et ça ne guérira pas, vous savez.

Il eut l’air un peu triste :

― On ne peut plus rien y changer… mais les jeunes naissent sans la maladie, merci Nigel.

Faute de savoir quoi répondre, Ysolda opina du chef poliment et se plongea dans la contemplation du paysage qui défilait. Le traîneau fendait le Désert Rouge, ronronnant en sourdine, sans même faire voltiger ses éternelles poussières. Il se déplaçait à vive allure maintenant, en suivant de loin la ligne des montagnes, toujours visible à l’est.

Elle avait voulu savoir, se dit-elle, elle était servie. On allait lui rendre Jan, c’était bien l’essentiel, mais pour le reste… tout ce qu’elle connaissait, tout ce qu’elle tenait pour acquis venait d’être sérieusement bousculé.

La voilà qui voyageait – dans une nacelle habitée par une magicienne invisible – en compagnie d’un ronfle… qui ne s’appelait plus ronfle, mais chimp. Et il ne faisait même pas un si mauvais compagnon, il se montrait plutôt gentil, tout compte fait. Elle avait la sensation de ne plus rien connaître du monde où elle vivait. C’était hautement inconfortable, et pire, elle le pressentait : ça n’était sans doute qu’un début.

 

_oOo_

 

Lils s’immobilisa et regarda droit devant elle, intriguée. Il y avait là un taillis de buis, qui ne présentait rien d’anormal à première vue, mais elle l’examina avec attention. Froy, se tenait dressé à ses pieds, sur le qui-vive, un œil inquiet fixé sur le même buisson.

Elle était repartie de chez Neige heures plus tôt, par le chemin d’ancien filant vers l’ouest. Mais cette fois-ci, après un tel choc, elle n'avait éprouvé aucun plaisir à glisser à toute vitesse entre les hautes futaies. Son père, disparu ? Elle se sentait perdue, bourrelée d'angoisse – et totalement impuissante.

Après la voie magique, il lui resterait une marche plutôt longue et pénible, jusqu’à Fontevault. Heureusement, la dame avait demandé au petit saute-branche de l’accompagner. Ce qui la réconfortait un peu : Froy connaissait bien la forêt et ses embûches – preuve en avait été donnée lors de la calamiteuse rencontre avec Fibonbberm.

Pourtant, en ce qui concernait le curieux phénomène dans le buisson, l’écureuil ne semblait pas plus avancé qu’elle.

Difficile en effet de comprendre pourquoi la créature qui cherchait à se dissimuler là-dedans négligeait dans le même temps de couvrir sa naergia. On devait la repérer à quinze mètres, avec sa couleur vive de coquelicot. Lils ne savait pas quoi en penser, ni comment agir. Passer à côté comme si elle n’avait rien remarqué ? Dangereux, de se comporter de manière aussi irréfléchie, surtout ces derniers temps. Cette forêt avait toujours été protégée des ronfles, mais maintenant qu’en était-il ? Même les anciens n’auraient pas su répondre.

Lils en arrivait là de ses cogitations quand une voix furieuse s’éleva du fourré :

― Reste où tu es !

Le timbre était masculin, avec un accent insolite, qu’elle ne parvint pas à identifier. « Reste o tu ééh » avait-il dit… Pourquoi ne devait-elle pas bouger ? Elle promena un regard circulaire autour d’elle, se demandant si un danger invisible la menaçait. Peut-être encore un monstre capable de surgir du sol ?

― Je reste où je suis, finit-elle par grommeler. Ça fait même un moment. J’aimerais bien passer, je suis pressée ! Mais comme je ne comprends pas ce que vous fichez là…

― Ouip, renchérit Froy, on bouz pas !

― Pourquoi elle couine si bizarre ta bestiole ? interrogea la voix. Et comment tu peux me voir ? (« voooar »)

― Froy ne couine pas, répliqua Lils. Il dit pareil que moi, on n’a pas remué d’un poil. Et n’importe quel balourd te verrait : tu te disperses dans tous les sens !

L’être caché dans le buisson se tut quelque secondes. D’après les oscillations de sa naergia, il était décontenancé.

― Je quoi ?

Et disant ces mots, il se mit debout. Lils étouffa un cri d’étonnement : devant elle, se tenait le damizeau de son malsommeil. Froy effectua un drôle de petit bond sur place puis piqua un sprint jusqu’à l’arbre le plus proche. Il se posta sur une branche au-dessus de leurs têtes.

― Je me disperse ? s’exclama l’inconnu. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Ahurie, Lils l’examina. Elle retrouvait les traits qui l’avaient frappée lors de la vision fugace de la nuit précédente. Il était grand, très grand même, et sacrément robuste. La peau caramel et des yeux si sombres qu’on n’en voyait pas la pupille. Ses cheveux noirs aux reflets cuivrés étaient nattés par endroits. Le reste s’ébouriffait en mèches folles, malgré le catogan sommaire qui les retenait sur la nuque. Soit il venait de croiser le chemin d’une tornade, soit il ne s’était pas coiffé depuis des lustres.

Il était vêtu d’un pantalon bleu décoloré et d’une tunique écrue, très sale, ceinturée d’une lanière ou pendait le fourreau d’un poignard. Elle respira profondément, tentant de reprendre le contrôle des évènements. Désormais, elle se sentait anxieuse – et irritée. Bref, de plus en plus mal à l'aise.

― Ta naergia, tu ne la masques pas ?

― Ma… quoi ?

― Tu ne sais pas ce que c’est ?

Elle roula des yeux. D’où sortait ce vagabond, misère de misère ? De plus, elle ressentait son agressivité, sans qu’il n’y ait aucune raison valable à ça. Il émergea du taillis et s’avança vers elle, ses pieds crasseux étaient chaussés de sandales rafistolées avec de la ficelle. Sa posture craintive avertissait qu’il détalerait à la moindre alerte. Surprise, Lils réalisa qu’il avait peur d’elle. Il semblait craindre qu’elle lui saute à la gorge… Est-ce qu’il était complètement timbré ?

― Cloche ! intervint Froy du haut de son refuge.

― Cloche ? qu’est-ce que tu veux dire, Froy ?

― Il cloche-naergia… comme nous bébés !

L’étranger avait observé l’échange, attentif :

― Tu parles avec l’écureuil ? demanda-t-il d’un ton étonné et un peu radouci.

― Oui, enfin, il ne dit pas des choses très compliquées. Tu ne comprends pas ?

― J’entends bien que ses piaillements sont drôles, oui. Tu dois avoir l’oreille sacrément fine si tu réussis à comprendre quelque chose !

Lils l’examina de haut en bas encore une fois. Tout ceci n'avait ni queue ni tête.

― Mais alors… d’où tu arrives ?

Le garçon se rembrunit et pour le coup, sa naergia devint totalement imperceptible.

― Suis venu par là, dit-il.

Il avait désigné du pouce les hauteurs des monts Vétérans qu’on apercevait entre les frondaisons. Des nuages ténébreux s’effilochaient sur les sommets en forme de pointes acérées. Les neiges éternelles s’accrochaient de loin en loin, dans les rares trouées franchissant les crêtes. La perspective était plutôt sinistre.

― Eh bien, tu es courageux, maugréa Lils, étonnée. Les cols sont des endroits épouvantables, à ce qu’on dit. Et tiens… là, tu ne débordes plus.

Il lui jeta un regard désorienté.

― C’est ce que disait l’écureuil. Ta naergia est aussi mal fichue que celle d’un bébé. Mais maintenant, je ne la perçois plus. C’est déjà mieux, conclut-elle, réticente.

D’une manière totalement inattendue, le nouveau venu tomba assis sur le sol et cacha son visage entre ses mains. Il paraissait sur le point de fondre en larmes. Du coup, sa naergia redevint visible – et elle avait la couleur jaunâtre du découragement.

Dix secondes avant, Lils aurait eu envie de le planter là et de s’en aller. Mais cette soudaine détresse la désarçonna. Dans sa poitrine, un fil tendu cassa net.

Il semblait très seul. Et malheureux.

Elle s’accroupit à côté de lui. Quoi qu'il en soit, il fallait bien qu’elle tente quelque chose pour l’aider.

― Écoute… te rends pas malade avec ça. Cacher sa naergia c’est très facile, je vais te montrer. Tu le fais une fois et après, plus besoin d’y penser, ça devient un réflexe. Tu comprends ?

― Non ! Je ne comprends rien à ce que tu racontes, rétorqua-t-il, désemparé.

Lils fronça les sourcils tandis qu’elle réfléchissait :

― Voyons… tu sais comment faire quand tu ne veux pas montrer tes sentiments à la personne avec qui tu discutes ?

― Oui, je surveille les expressions de mon visage, le ton de ma voix… Ça, j’ai l’habitude, conclut-il d’un air chagrin.

― Vas-y, alors.

Il fit un effort visible pour se contrôler, ses traits s’apaisèrent. Au même instant, sa naergia s’effaça.

― Excellent ! s’exclama Lils.

― Tu veux dire que j’ai fait disparaître cette… quoi ?

― Naergia… na-er-gi-a… répéta Lils patiemment.

― Comme énergie ?

― Oui, dit Lils. C’est le même mot, mais le tien est celui qu’on utilisait dans l’ancien temps. En tous cas, tu as compris !

― Et pourquoi, moi, je ne peux pas la repérer ?

― Je n’en sais rien. Il y a quelques personnes comme toi à Haute-Source. Caiti, la maîtresse, dit que ceux qui ont des problèmes pour voir et manipuler la naergia ne sont pas naerceptifs. C’est une infirmité.

― Mais tout le monde est comme ça, chez moi. C’est votre truc, là, qu’est pas normal !

Après quelques secondes d’hésitation, Lils osa poser la question :

― Chez toi ? C’est où, chez toi ?

― L’Isle du Bout, ça s’appelle. Faut prendre le bateau pour venir.

― Vous êtes beaucoup, là-bas ?

― On était cinquante-deux, répondit le garçon. Y’en a qui sont restés.

Il se tut et se détourna, l’air un peu mécontent, comme s’il se reprochait d’avoir trop parlé. Il baissa la tête, se plongeant dans la contemplation de ses pieds crottés. Lils le regardait, perplexe, les bras croisés sur ses genoux pliés.

― Je suis désolé, murmura-t-il enfin. Je ne sais pas à qui je peux faire confiance. Me suis tiré quand on est arrivés sur la côte et depuis je reste loin de la route… Pas envie qu’ils me repèrent !

― Qui ça ?

― Ma famille adoptive, je ne veux plus les voir.

Lils hocha la tête, n’osant pas le questionner davantage malgré son envie d'en savoir plus. Il paraissait avoir beaucoup de mal à raconter. Mais il ne divaguait pas : il était simplement passé par des moments très durs, à l’évidence.

Pour la première fois, il lui sourit, l’œil timide sous ses mèches hirsutes. Elle le trouva d’un coup plus sympathique.

― Je peux te demander ton nom, quand même ?

― Merle.

― Je m’appelle Lils.

― Content de t’avoir rencontrée, Lils… fallait que je m’en aille, mais je n’ai pas pensé à la suite. Et maintenant, je ne sais même plus où je suis… qu’est ce que je vais faire ?

― Oui, j’avais compris que ça n’allait pas fort. Écoute, si on mangeait un morceau ? Je commence à avoir très faim. Et après… eh bien, j'aurais rien contre un peu de compagnie, dans cette forêt. Si tu veux… tu viens avec moi ? conclut-elle, hésitante.

Il lui décocha un regard plein d'espoir, d'une candeur à faire fondre les murailles. Elle s'enhardit :

― Je vais à Fontevault, il y a du monde, là-bas. Tu y seras en sécurité.

Merle tressaillit et son expression s'assombrit. Lils eut soudain l'impression d’avoir proféré une bêtise.

― En sécurité ? Arrête, s’il te plaît ! rétorqua-t-il d’un ton ulcéré. Exactement ce que dit le vieux avant de cogner ! Que je devrais le remercier d’être en sécurité !

Lils le dévisagea, interloquée. Elle se leva pour cacher son trouble et examina les alentours, à la recherche d’un endroit confortable où s’installer. Elle repéra bientôt un petit terre-plein couvert d’herbe tendre, un peu en contrebas. Elle lui fit signe de le suivre en s’engageant dans la descente. Quant à Froy, il avait quitté son poste d’observation, mais il se tenait prudemment à quelques mètres du vagabond, qu’il ne quittait pas des yeux.

Lils s’installa confortablement, le dos contre un tronc moussu. Après un instant d’indécision, Merle la rejoignit, en trois bonds agiles le long de la pente. Il s’assit près d’elle.

Il s’était déplacé avec une aisance qui n’avait pas échappé à la jeune fille : il y avait quelque chose de profondément étranger chez lui, il était trop musculeux, trop vif... voire un peu bouillonnant. Elle avait la sensation bizarre que d'un moment à l’autre, sous un prétexte futile, il pourrait changer complètement d’attitude. Redevenir agressif, peut-être.

Bref, même apprivoisé, il restait inquiétant.

Ils partagèrent leurs provisions. Le garçon semblait ravi de se nourrir d’autre chose que de noisettes, dont ses poches étaient remplies. Lils nota avec étonnement que Froy, bien que très ouvertement intéressé par cette alléchante réserve, n’osait toujours pas s’approcher de lui. Il quémandait du regard, à distance et sans un mot : il fallait lui lancer pour qu’il accepte de s’en saisir, tout comme s’il avait été un animal sauvage. Il filait ensuite, grimpait sur une branche avant de se mettre à grignoter, la prunelle vissée sur les jeunes gens.

― Sans rire, demanda Merle au bout d’un moment, tu crois que je pourrais aller là-bas, avec toi, à Fonde… chose ?

― Fontevault, ça s’appelle. Oui, les marchands cherchent toujours des bras solides, pour la manutention. Tu devrais pouvoir trouver.

― Euh, j’ai quinze ans et je suis pas spécialement grand ! répliqua Merle d’un ton étonné.

Lils plissa le front :

― Ah ? J’ai bien l’impression que si, pourtant. Tu n’es pas un ancien quand même ?

Elle l’interrogea du regard, mais il lui jeta un coup d’œil sinistre et ne répondit rien. Elle préféra ne pas insister.

― Je n’ai jamais vu d’enfant ancien, ajouta-t-elle, maintenant que j’y pense.

Puis, tentant de reprendre un ton plus léger :

― Écoute, il faut que j’y aille… Tu m’accompagnes, alors ?

Merle acquiesça en silence. Ils se levèrent pour se remettre en route.

Ils devaient descendre jusqu’au Briselonde expliqua Lils, mais ensuite, au lieu de remonter à Haute-Source, elle comptait partir dans l’autre sens, vers le débouché de la vallée, à l’ouest. Ils emprunteraient le bon chemin longeant la rivière. Fontevault se trouvait encore à une journée de voyage. Ils arriveraient donc demain en fin d’après-midi, si tout se passait sans encombre.

La pente s’était faite plus escarpée. Ils se taisaient la plupart du temps. Lils restait attentive à l’endroit où elle mettait les pieds entre les racines des arbres et les dénivelés traîtres, dissimulés sous les myrtilliers et les buissons bas. Merle marchait devant, il semblait plus à l’aise qu’elle, lui tendant la main lors des passages délicats.

À un moment, ils suivirent le cours d’un torrent étroit qui dévalait le flanc de la montagne. L’eau limpide bondissait sur de grosses pierres plates et s’y fracassait en bouillonnant. Bientôt, l’autre rive leur sembla largement plus praticable : elle présentait une sorte d’escalier naturel, couvert d’aiguilles de pins séchées. Soudain, Merle souleva Lils, sans même lui demander son avis. Elle se raidit et protesta. Il franchit le ruisseau d’un bond, en la portant. Il la reposa tout aussi rapidement sur le sol ferme et se tint devant elle, l’air confus :

― Pardon, j’ai pas réfléchi. Tu pèses pas lourd… je voulais juste aider.

Lils le remercia d’un sourire crispé, mais la réaction de Froy ne lui avait pas échappé : au moment où Merle la prenait entre ses bras, l’écureuil s’était dressé, en alerte.

Un peu plus tard, ils débouchèrent sur un vrai sentier, tassé par de nombreux passages. Lils commença à lui expliquer par bribes, et dans le désordre, pourquoi elle était en route, seule dans cette forêt. L’attaque de Fontevault, les ronfles – il ne savait pas ce qu'ils étaient et posa beaucoup de questions. Elle parla de la disparition de son père, lui confia la peur qu'elle ressentait. À ce moment, il parut l'écouter encore plus attentivement, ralentissant le pas, l’œil triste.

Elle revint ensuite sur la requête de Greirtch le Loup.

― Mais alors, c’est vrai, s'étonna-t-il, vous comprenez les animaux ?

― Bien sûr que c’est vrai. Ça n’est pas comme ça chez toi ?

Merle secoua la tête sans répondre. Ils marchèrent quelques minutes en silence, le garçon semblait absorbé dans ses pensées. Puis s’immobilisa au milieu du chemin. Intriguée, Lils se tourna vers lui ; elle devina qu’il voulait parler et qu’il cherchait ses mots.

― C’est plus vraiment chez moi, tu sais, depuis longtemps, dit-il au bout d'un instant. Mes parents sont morts quand j’avais neuf ans et après… c’était l’enfer.

― Tes parents sont morts ? Tous les deux ?

― Oui, leur barque a chaviré. Se sont noyés.

Lils le fixa quelques secondes, atterrée. Puis :

― Misère… C’est triste, je suis désolée pour toi.

― Le chef a dit qu’il s’occuperait de moi, mais il me faisait travailler tout le jour, bien plus que ses propres gosses. Quand je rentrais, restait pas toujours de quoi manger.

Il renifla et se tut. Enfin, il voulait bien en dévoiler un peu plus, mais son histoire ne semblait pas très joyeuse. Elle l’encouragea du regard. Il eut un rictus crispé, serrant les lèvres, puis :

― Et un jour le chef s’est levé le matin en criant que ça suffisait ce trou pourri, qu’il en avait marre de vivre sur les falaises et de courir après la bouffe comme des rats. Il a dit qu’il voulait aller sur le continent. Qu’on parlait de villes, au nord. Du coup, je suis parti avec eux, sur le bateau… on a navigué toute la journée, il y avait un bon vent dans les voiles, ça fonçait sec. On a accosté avant le soir… j’ai filé une fois qu’ils dormaient.

― Vous êtes arrivés à Calonques ?

― Non, le vieux disait qu’il fallait rester prudents, au départ. On a abordé sur une plage. On voyait le port, de loin… Suis pas allé par là, j'ai cherché le chemin des villes. Suivi une caravane de marchands, en me cachant, à l’écart de la route. M’ont pas repéré, même quand je leur ai piqué de l’eau et à manger, la nuit. Après plusieurs jours… j’ai vu des remparts à l’horizon, un château. Mais j’ai tourné. Coupé par la montagne. J’ai pensé que ce serait plus sûr, pour ne pas me faire reprendre, si le chef était dans le coin. Voilà !

Lils le dévisagea, en pleine confusion. Puis baissa la tête, gênée.

Elle n’imaginait pas qu’on puisse maltraiter un orphelin, jamais elle n’aurait pensé qu’une chose pareille soit possible. Mais depuis leurs premiers échanges, elle avait compris que Merle arrivait d’une région exotique, probablement isolée. Une communauté où la règle de paix restait inconnue… des mœurs semblables à celles des peuples belliqueux du passé ? Et que les hauts-récits décrivaient comme une calamité ?

Était-il bien prudent d’emmener ce fugitif à Fontevault ? Elle leva les yeux et réalisa qu’il la regardait, une main sur la hanche. Avec sur le visage une expression honnête et douce, qui la désarma. Elle balaya ses idées noires d’un mouvement d'épaules et reprit sa marche. Après tout, il connaissait la violence, oui… mais il la rejetait. L’air était tiède, caressant, empli des arômes capiteux de la fin d'après-midi. Et elle avait plus urgent à penser. Plus grave. Il saurait se civiliser, se rassura-t-elle, il saurait. Sûrement.

 

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Lynkha
Posté le 01/12/2019
Voilà un chapitre qui soulève pleins de questions. Il semblerait que les anciens ne soient pas tous d'accord entre eux. On peut aussi se demander pourquoi ce Nigel avait disparu et ce qu'il a fait pendant 55 ans.

Finalement, les ronfles semblent du même acabit que les qwentils : plutôt pacifiques. Et ce Nigel a l'air d'avoir décidé de devenir "leur ancien".

Quant au garçon, j'ai l'impression qu'il représente ce qui reste des humains sur ce monde : plus grand, en proie aux sautes d'humeurs, il ne comprends pas les animaux.

Pour le moment, nos héros qwentils donnent un peu l'impression de faire balader par le bout du nez par tous ces anciens...

Juste une petite coquille relevée au passage :
D’une de ses poche latérale -> poches latérales
Lohiel
Posté le 02/12/2019
Bonjour Lynkha et merci pour cette étourderie !
Je viens de vérifier, elle est restée dans toutes les versions, sans doute après une modification de la phrase.
Il y en a assez peu mais elles se cachent bien, le genre de trucs qui vous devient totalement invisible à la longue - et passer maintenant une semaine à relire le bouquin phrase par phrase, en commençant par la fin, ce qui marche pas mal pour dénicher les coquilles... eh bien ça serait vraiment une perte de temps pour ce qui reste.
Pour les questions que tu te poses, bien sûr, elles font partie des "petits mystères" qui seront levés peu à peu... et qui sont constitutifs de la grande énigme !
Xendor
Posté le 01/12/2019
Salut :) Plus j'en lis plus les anciens deviennent nébuleux. Je commence à soupçonner qu'ils aient manipulés génétiquement les ronfles et les gwentils. Et au vu de ce que vis Lils avec Merle, on a l'impression que l'ancienne humanité n'a pas totalement disparue.
Lohiel
Posté le 02/12/2019
Ton impression est bonne. En fait, à ce moment, le lecteur attentif peut tout à fait avoir la preuve que Merle n'est pas un qwentil, en se référant au premier chapitre. Le malsommeil de Padrig. maintenant quand on lit chapitre par chapitre avec un délai entre, ça doit être moins simple.
Xendor
Posté le 02/12/2019
Oui. Je pense que je vais tout relire d'un coup, et je te redirai mais c'est le bail ici présent : manipulation génétique. Après si elle est voulue ou pas, c'est toute la question
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