Chapitre Un

Notes de l’auteur : PARTIE I

《 Toutes les choses de la terre vont comme vous à la mort ; mais cela ne se voit pas en quelques-unes qui durent longtemps, parce que la vie de l'homme est courte. 》

La Divine Comédie, Le Paradis (1321), XVI de Dante

Deux mois plus tôt.

 


        J'ai l'impression que mon âme s'apprête à s'échapper de mon corps. Ce dernier cours de français — comme tous les autres depuis le début de l'année scolaire — est chiant à mourir. La prof n'arrête pas de nous rabâcher cette foutue méthode, qui est censée nous aider à réussir notre oral de Français. Et elle le fait depuis le début des cours. D'ailleurs, je la trouve inutile.

J'essaie de lutter pour ne pas clore mes paupières, mais les paroles de Madame Tudor semblent être aussi puissantes qu'un somnifère. Quelle idée de venir à huit heures pour assister à deux longues heures de torture ?

Je reviens à la réalité lorsque la main de Tudor vient martyriser mon pauvre bureau, qui n'avait rien demandé. Plusieurs gloussements s'élèvent tandis que je peine à comprendre ce qui vient de se passer.

« Gaëtan, si tu veux dormir, direction l'infirmerie ! me gronde notre professeure de Français. Si vous pensez que c'est de cette façon que vous parviendrez à faire tomber les clichés qui circulent sur vous, les littéraires, vous vous fourrez le doigt dans l'œil ! »

Sur ces mots, et une fois que les rires ont totalement disparu, l'enseignante reprend son cours. Mon voisin de classe, qui est accessoirement mon camarade de chambre à l'internat, ainsi que mon meilleur ami, se tourne vers moi avec un grand sourire.

« Merci pour cette animation fort plaisante ! », me chuchote-t-il.

Je souffle, agacé. Bastien dans toute sa splendeur !

Je tente ensuite d'écouter le reste de ce stupide cours. Vivement la sonnerie ! Je vais pouvoir retrouver Lison.
 

 

***
 

 

Il fait une chaleur monstre à l'internat. Avec Bastien, on range nos affaires à l'intérieur de nos valises. Soudain, je me prends un oreiller en pleine tête. Le rire de Bastien, qui s'élève face à mon incompréhension, me fait sourire. Tandis que mon meilleur ami retourne vaquer à ses occupations, je me lève dans un geste qui se veut discret, puis je me jette sur lui, le plaquant sur son matelas. Il me regarde, les sourcils froncés, une lueur outrée présente à l'intérieur de ses iris bleues. De mon côté, je lui offre un sourire aux traits diaboliques. On se comporte comme des gamins âgés de neuf ans, mais on adore ça ! Ce comportement enfantin fait parti du lien que l'on partage tous les deux. Pas grand monde ne nous comprend, pas même Lison.


« T'es prêt à te séparer de moi, bébé ? me balance Bastien d'une voix sensuelle.

— Oh, mon amour ! Ne me laisse pas ! », dis-je de manière théâtrale.

Nous partons dans un fou rire. Puis, à mesure que nos gloussements s'amenuisent, nous nous rapprochons l'un de l'autre. J'aime cette proximité que l'on partage, cela me rend plus serein.

C'est Bastien qui rompt la distance qui règne entre nous. Il m'entoure de ses bras maigrichons, tandis que je pose ma tête sur son épaule. Je ferme les yeux tout en poussant un soupir de bien-être.

« Ça va me faire bizarre de ne plus partager ma chambre avec toi, soufflé-je.

— À moi aussi... », murmure-t-il.

La sonnerie de mon téléphone portable vient briser cette ambiance empreinte de nostalgie, qui s'était installée entre nous. Je pousse un grognement au summum du glamour, puis je réponds à mon père. Bastien m'observe en silence, les lèvres pincées.

Lorsque je raccroche, je ferme les yeux durant quelques secondes. Je n'ai pas envie de me séparer de mon ami. Quelque chose au fond de moi, souhaite que je reste à ses côtés. Malheureusement, l'autorité paternelle est plus forte que cette sensation.

« Mon père m'attend sur le parking...

— Ah... On se voit lors des épreuves ! », s'exclame le jeune homme.

Je hoche la tête, un faible sourire figé sur mes lèvres. Bastien s'avance vers moi, et vient me planter un baiser sur la joue, ce qui me fait frissonner.

« Tu vas me manquer, annonce-t-il.

— Toi aussi ! », répliqué-je en lui rendant son baiser.

Alors que je tourne les talons, mon ami me retient en m'agrippant l'épaule à l'aide d'une main. Celle-ci se crispe, froissant mon tee-shirt.

« N'oublie pas que je t'aime. »

Je fais volte-face, légèrement désarçonné. C'est la première fois qu'il me le dit et je dois avouer que cela me fait chaud au cœur.

« Je t'aime aussi, mon amour ! », réponds-je, en lui lançant un clin d'œil appuyé.

Bastien y répond, les yeux brillants de malice. Ensuite, c'est la boule au ventre que je me détourne de mon meilleur ami.

 

***

 

Quatre jours sans aucune nouvelle. Lison a bien essayé de me rassurer en me disant qu'il est dépassé par les révisions, mais ce n'est pas son genre.

Je suis tellement stressé que je ne remarque qu'après quelques minutes, que les professeurs chargés de nous surveiller pendant l'épreuve ont ouvert la porte. Bien évidement, je ne me trouve pas dans la même salle que Bastien ! Foutu ordre alphabétique !

Le temps semble tourner au ralenti alors que nous remplissons les copies. J'ai failli me tromper trois fois en notant mon numéro de candidat.

Les sujets sont distribués à quatorze heures pile. Lorsque je le découvre, je suis soulagé d'apprendre que nous sommes tombés sur le personnage de roman. Malheureusement, je n'arrive pas à me concentrer : mes pensées sont focalisées sur Bastien.

Je sors de la salle au bout de deux heures, et je décide d'attendre mon meilleur ami au bout du couloir, à deux pas de l'endroit où il se trouve, le cul posé sur une chaise. Sans doute est-il en train de maudire Tudor et tous les autres professeurs de Français du monde.

Lorsque le temps imparti est écoulé, je me redresse dans un mouvement vif. Je vois mes camarades de classe sortir, mais aucune trace de Bastien. Aurait-il quitté le lieu de l'épreuve au bout d'une heure ?

J'essaie de l'appeler, cependant, seul le son de son répondeur parvient à mes oreilles. Mon cœur se serre à l'intérieur de ma poitrine. Je ne comprends pas. Cherche-t-il à m'éviter ? J'ai un mauvais pressentiment.

Tandis que je marche en direction du parking du lycée, tel un automate, je remarque que mon souffle se bloque à l'intérieur de ma gorge.

Bastien, que t'arrive-t-il ?

 

***

 

Putain d'oral ! Pourquoi n'ai-je pas mieux prêté attention aux cours de Tudor ? Stupide pièce de théâtre ! Stupide Bac ! Foutu Bastien qui semble prendre plaisir à m'ignorer depuis plus d'une semaine !

Je sors, tel un ouragan, de la salle de classe où j'ai passé mon oral. Ai-je besoin de préciser que le mot « catastrophe » est un euphémisme pour décrire la chose minable que j'ai réalisé ?

Certains lycéens me regardent avec de grands yeux, comme s'ils n'avaient jamais vu quelqu'un péter un plomb. Quoique, je les comprends : en plus de les déstabiliser, je dois les stresser plus qu'ils ne le sont déjà.

C'est à ce moment-là que Lison vient me serrer dans ses bras. Je réponds à son étreinte sans grande conviction. Cet oral m'a gonflé ! Avant-dernier de la liste, le quatre juillet ! J'aurais pu être en vacances beaucoup plus tôt ! Certains le sont depuis le vingt-sept juin, comme Bastien.

Lison semble remarquer que je suis tendu, car elle vient poser ses lèvres tout contre les miennes, dans un geste qui ne respire que douceur et amour. Au même moment, mon téléphone se met à sonner : Bastien. Je décroche, prêt à lui passer un savon, mais ce n'est pas sa voix qui m'accueille. Il s'agit de celle de sa mère, et elle semble au bord des larmes. Mon cœur se serre. Tandis que la femme déblatère toutes sortes de choses à une vitesse folle, je l'écoute d'un air absent, sentant mon monde s'effondrer autour de moi. C'est comme si je n'étais pas là, comme si mon corps refusait d'entendre la vérité. Pourtant, je viens bel et bien de recevoir l'appel d'une mère qui a perdu son fils. Un sanglot se coince à l'intérieur de ma gorge tandis que la réalité me frappe de plein fouet.

Bastien est mort.

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charlottieRD
Posté le 13/09/2020
Dans l'ensemble ce premier chapitre coule bien quand on le lit je trouve. On sent bien monter la tension dramatique de l'histoire.
En ce qui concerne la relation au début, entre Bastien et Gaëtan, on ne sait pas bien si c'est du lard ou du cochon xD, c'est intéressant, sûrement en saurons nous plus dans les prochains chapitres
Ninon Marza
Posté le 31/07/2020
Très fort ce premier chapitre !
La relation entre Gaëtan et Bastien est magnifique, leur complicité de même que l'ambiguité entretenue du côté de Bastien donne le sourire. Malgré tout, je perçois une certaine tristesse chez ce dernier, comme s'il avait planifié la fin de quelque chose et qu'il éprouvait des remords malgré tout.
Gaëtan, lui, se concentre sur ses révisions pour le bac mais on sent que la tête n'y est pas et c'est également ce que je ressens quand il retrouve Lison. Est-il avec elle parce qu'ils se sont plus ? ou est-ce pour ne pas être seul ?
Enfin peut-être que je me plante totalement et toi seule a la réponse pour le moment ;)
J'ai également bien aimé la construction du chapitre, son ambiance qui se dégrade et s'assombrit à mesure qu'on avance dans la lecture. Au début je visualisais un bleu plutôt clair et léger, quelque chose de printanier qui tire petit à petit vers un bleu noir plein de ténèbres et de secrets.

Il me tarde d'en savoir plus ! :)
Lucy_Lannister
Posté le 03/08/2020
Merci beaucoup !! *-*

Je suis ravie que tu aies discerné l'ambiguïté au niveau de Bastien. J'aime beaucoup cette analyse que tu as faite à propos de ce personnage, en tout cas. :)

Très bonne observation concernant Gaëtan ! ;) C'est intéressant de recevoir le point de vue des lecteurs à propos des agissements ou du personnage en général.

Je te remercie pour ta remarque sur la construction de ce chapitre ; ça me fait plaisir de voir que l'effet recherché est là ! ♡

Merci ! ❤
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