Chapitre trois

ANTOINE

 

Le ciel ne s’était pas éclairci avec l’arrivée du jour, et malgré le fait que Moréla les ait avertis qu’il en était souvent ainsi dans cette région à cause de la proximité des montagnes, Antoine ne parvenait pas à s’y faire. Pour lui, les nuages étaient signe d’orage, comme cela était toujours le cas en Aslavie. Cependant, ceux qui les surplombaient désormais n’étaient chargés ni de pluie ni de vent. Ils étaient lourds, simplement lourds, et cela l’oppressait. Il se demanda vaguement si cela en allait de même pour le reste de cette contrée. Cette seule idée suffit à lui faire regretter d’avoir accepté de partir avec les autres. Il rejeta cette pensée sitôt formulée. Pour rien au monde il n’aurait abandonné son frère. Cette seule raison lui suffisait.

Il tourna les yeux vers Henri, qui marchait juste à côté de lui. Le garçon paraissait serein malgré la situation plus qu’incongrue. Il semblait avoir accepté la situation, s’en réjouissait même, depuis le premier jour, sans jamais douter. Antoine ignorait pourquoi son frère avait une telle confiance en Moréla, en ce qu’elle disait, en ce qu’ils étaient. Son caractère était ainsi, plein d’une naïveté surprenante, d’un optimisme constant.

Antoine n’avait rien de tout cela.

Rien de ce qu’il put dire n’avait su convaincre son frère. Il voulait partir, suivre les autres, Moréla, son histoire folle et suicidaire, persuadé que son destin se trouvait ici, en Quatrième Terre. C’était leur devoir, disait-il. En ce qui concernait l’aîné des deux, celui-ci aurait très bien pu demeurer en Aslavie, vivre comme paysan, et s’en serait parfaitement contenté, sans jamais regretter de n’avoir suivi les autres. Mais pas Henri. Et il fallait bien quelqu’un pour surveiller ce rêveur éternel.

« Nous ne sommes plus très loin », annonça Moréla.

À ces mots, tous ceux qui avaient des cheveux d’une couleur anormale rabattirent leur capuche de fortune sur leur tête et cachèrent, tant bien que mal, leurs mèches improbables. Antoine n’en avait pas besoin, fort heureusement, pas plus que Henri. Tous deux avaient des cheveux bruns, comme n’importe qui de normal les aurait eus. En revanche, ce n’était pas le cas des triplets, de Ciselle, de Rose… En tout ils étaient dix, Moréla incluse, dont la chevelure pouvait les trahir. C’était un signe de magie, disait cette dernière, car seuls ceux qui la possédaient avaient des cheveux ainsi colorés. Et là où tous se rendaient, rien ne devait les dénoncer.

Malgré le risque apparent, Ranoli refusa catégoriquement de cacher sa propre toison. Un Elfe, arguait-il, ne devait avoir honte de sa magie. Il se fichait éperdument de l’attention que cela risquait de leur attirer, il se considérait au-dessus de tout cela, aussi fier qu’un cerf. Antoine le méprisait autant que l’Elfe les méprisait tous en retour. Seul Kisumi avait un semblant de respect pour eux. C’était d’ailleurs lui qui avait confectionné les capes courtes que les jeunes gens portaient, à base d’écorce et de limon. Antoine ignorait comment il s’y était pris, une magie d’Elfe sans doute, qui leur était bien utile désormais.

Malgré les explications de Moréla, Antoine avait du mal à comprendre ce qui faisait d’un Elfe ce qu’il était. Ils étaient des manipulateurs de magie, tout comme eux. Celle des Elfes était différente cependant. En quoi, voilà où portait toute la confusion du jeune homme. Ils parlaient à la nature, avait dit Moréla. Voilà qui l’éclairait… Au moins avait-elle eu la décence de se montrer plus explicite en ce qui concernait les Magiciens. Eux manipulaient les éléments. Simple. Concis. Antoine était un manipulateur de Terre, la forme la plus répandue de magie chez les Magiciens. Et cela lui convenait parfaitement. Henri quant à lui était un manipulateur de Glace. Plus rare. Plus extravagant. En un sens, cela correspondait parfaitement à son caractère. À cette pensée, un léger sourire étira ses lèvres.

Antoine releva les yeux et tenta de se concentrer sur le moment présent. À quelques pas devant lui, Jonathan vérifia que la capuche de Lilia couvrait bien toute sa tête. La fillette se trouvait entre ses deux frères, qu’ils tenaient chacun par une main. En silence, tous les surnommaient les triplets, même s’ils n’en étaient pas vraiment, tant ils restaient toujours collés les uns aux autres, inséparables. Seuls Jonathan et Ael étaient véritablement jumeaux. Uniquement de naissance, toutefois. Ils ne se ressemblaient en aucune manière, ni physiquement ni au niveau du caractère.

Lilia, quant à elle, se contentait d’être la benjamine, non seulement pour ses frères mais du groupe au complet. La petite avait tout juste six ans, et était donc la plus jeune d’eux tous. En une certaine manière, elle ressemblait à Henri : optimiste, déterminée, voyant la beauté du monde dans chaque chose. C’était elle, également, qui avait insisté auprès de ses frères pour partir. Ils avaient fini par accepter, tout comme Antoine avait fini par céder auprès de son propre frère. Impossible de dire « non » à ces bêtes-là, ils n’étaient pas du genre à connaître ce vocabulaire. Et lorsqu’ils sortaient leur regard charmeur, les yeux pleins d’étoiles, plus rien ne leur résistait…

« Soyez vigilants, ne vous séparez pas. »

Plongé dans ses pensées, le jeune homme n’avait pas même remarqué qu’ils atteignaient déjà les portes de la ville, dont il ne se souvenait plus du nom. Alébie, ou quelque chose comme ça. Cela n’avait pas beaucoup d’importance. Il n’était pas venu en ce monde pour apprendre le nom des cités, mais pour quelque chose de soi-disant plus grand que lui, et dont il ne comprenait pas vraiment en quoi cela le concernait. Mais il était ici à présent, et il n’avait d’autre choix que de suivre le mouvement.

Sitôt entrés dans la ville, la sourde angoisse qu’Antoine ressentait naguère s’accentua. Les murs de la cité, ses rues, ses bâtiments… tout était d’un gris sombre, plus encore que le ciel, et ce jusqu’aux habitants moroses. Ceux-ci leur jetaient des coups d’œil furtifs, parfois d’un regard vide, résultat d’un réflexe depuis longtemps acquis ; d’autres d’un regard plutôt austère. Certains des manants se montrèrent curieux, hésitèrent à s’approcher, y renoncèrent vivement.

Cela ne rassura en rien le jeune homme.

Dans quel genre de traquenard Moréla les avait-elle emmenés ?

La traversée de la ville ne dura pas plus de quelques minutes. Les allées étaient étrangement calmes pour une ville de cette taille. Antoine les aurait plutôt imaginées bondées, pleines de la frénésie des passants, des commerçants, des crieurs. Son propre village avait toujours été animé, il s’était imaginé que ce ne pouvait qu’être accentué dans une cité de cette taille. Il n’en était rien. Dans une telle immobilité, nul besoin de jouer des coudes pour se frayer un passage, d’attendre la progression d’une charrette pleine de marchandises, de trouver son chemin dans la foule. Ils marchèrent tout droit, tout simplement, jusque là où Moréla les guidait : la demeure du maître de ces terres, un castel en tous points semblable à une demi-sphère de pierre, aux façades aussi accueillantes que la cité en elle-même.

Moréla n’hésita pas un instant, elle s’élança dans les quelques marches qui menaient aux portes du palais, les gravit en un instant. Les jeunes paysans la suivirent, non sans une once d’hésitation tant ils étaient oppressés par la ville, le palais, avec ce sentiment affreux de sentir des yeux posés sur eux. Alors que la Magicienne qui les guidait atteignait les portes du castel, les gardes qui y étaient postés abaissèrent vivement leur hallebarde et bloquèrent sa progression. Moréla les toisa avec un air de défi, levant son nez aquilin avec un brin de dédain. Puis, lentement, elle porta la main à son capuchon et en écarta légèrement un pan, suffisamment afin de laisser découvrir une mèche d’un bleu si clair qu’il en paraissait irréel.

Les gardes ouvrirent de grands yeux, relevèrent sans attendre leur hallebarde sous lesquelles Moréla se faufila vivement. Arnaud lui emboîta le pas comme toujours, très vite suivi par le reste de leur troupe. Alors qu’Antoine passait les portes du palais, il jeta un regard furtif aux gardes. Ceux-ci les dévisageaient d’une manière qui le laissa mal à l’aise, et continuèrent longtemps encore après que le dernier des leurs eût passé l’entrée.

Antoine se rapprocha de son frère, le colla presque. Discrètement — du moins l’espérait-il —, il glissa la main vers son coutelas, en saisit fermement la poignée. Il laissa son regard parcourir les murs, les couloirs, le plafond, attentif à tout ce qu’il pourrait y voir, à tout mouvement. Il constata que tout, dans ce palais, était vide d’enjolivures, construit dans une pierre sombre brutalement taillée. Seul le plafond, incroyablement haut, était composé d’un métal étrange d’un violet profond, luisant.

Outre cela, pas âme qui vive en ces murs, nulle ombre mouvante. Cela ne rassura en rien le jeune homme, qui encore sentait des yeux se poser sur lui alors même qu’il s’enfonçait plus profondément dans les entrailles du castel. Il jeta un œil vers Moréla, plus en avant. La Magicienne marchait lestement, ses mouvements fluides, la tête droite, semblant pleine d’une confiance dédaigneuse. Ses mains, toutefois, étaient scellées en deux poings fermes. Antoine l’avait souvent vu faire ce geste, lors de leurs entraînements. Elle préparait sa magie. Cela l’apaisa moins encore. Si la Magicienne se tenait sur ses gardes, cela n’augurait rien de bon.

Antoine tourna les yeux vers son frère. Malgré l’assurance qu’il semblait afficher, comme une mimique à l’attitude effrontée de Moréla, le jeune homme sentait la magie de son cadet se propager dans son corps, couver en lui, attendant avec patience le moment où elle pourrait enfin se libérer. Antoine ne put s’empêcher un fin sourire. Au moins Henri, à défaut d’être insouciant, était loin d’être idiot.

« Ma dame ? »

Antoine s’arrêta brusquement, la main crispée sur son coutelas, le cœur battant. À quelques pas de la Magicienne se tenait un garçon à peine plus vieux que Henri, vêtu de frusques noires, les cheveux semblables à ceux d’un épouvantail, la peau grise de sale. Ses doigts tiraient nerveusement sur ses bas, ses dents apparaissaient de temps à autre pour mordre ses lèvres. Moréla le scrutait intensément d’un regard indéchiffrable, les lèvres pincées. Sans aucun doute intimidait-elle le garçon, aussi ce dernier mit-il un certain temps avant de reprendre suffisamment de courage pour oser s’adresser encore à elle.

« Le… Sa Majesté le roi vous attend dans la salle des audiences, ma dame. Je suis chargé de vous y conduire. »

La Magicienne le toisa d’un œil suspicieux, sembla jauger le garçon, accepta finalement de le suivre d’un hochement de tête. D’un mouvement sec, quelque peu raide, ce dernier fit demi-tour et avança dans le dédale des couloirs, jetant de temps à autre des regards par-dessus son épaule pour s’assurer que la troupe le suivait bel et bien. Ou cherchait-il autre chose du regard ? Antoine se le demandait. Le garçon était si agité que son anxiété plus qu’apparente se propagea parmi les jeunes gens. Antoine se raidit un peu plus.

« Par ici. »

Il ouvrit une large porte, inclina maladroitement le buste, et les invita à entrer. Moréla n’osa marquer un temps d’arrêt avant de pénétrer dans la pièce, mais ses poings se crispèrent plus encore. Bien qu’Antoine eût encore beaucoup à apprendre en matière de magie, il pouvait sentir s’agiter celle de la Magicienne, qui crépitait à ses sens.

Une sourde angoisse monta en lui.

Espérons que les autres ne le percevront pas.

La pièce dans laquelle ils entrèrent était, comme le reste du palais, dépourvue de fioritures. De forme ovale, elle ne possédait comme mobilier qu’un siège immense situé au fond de la salle, lui aussi dans la pierre taillé, creusé à même le mur d’une manière aussi gauche que tout ce qui semblait composer le castel. Outre le garçon qui avait guidé les jeunes gens jusqu’ici, se trouvaient également deux soldats postés à quelques pas de distance de part et d’autre de ce qui devait faire office de trône ; ainsi qu’un homme maigre, gris, aussi sombre que les murs qui l’entouraient, installé dans le siège de pierre et paraissant insignifiant en comparaison avec ce dernier.

Ses épaules pourtant larges demeuraient voûtées pour quelque raison, ses cheveux blanchissants tombaient négligemment en filets de paille sur sa peau parcheminée, ridée davantage par les amoncellements de chair qui tombaient les uns sur les autres à la manière de celle d’un vieillard. Il restait immobile, aussi inanimé que la roche dans laquelle il semblait façonné. Ses yeux mêmes ne voyaient que le vide.

Moréla, toujours en tête, s’avança jusqu’au pied du trône et, écartant d’un geste vif le capuchon qui recouvrait sa tête, s’agenouilla prestement. Sous un signe de Kisumi, les jeunes Magiciens en firent autant et attendirent, attendirent, attendirent. Celui qui devait être le maître de ces lieux tourna, comme par réflexe, ses yeux sombres et les posa sur Moréla qui, après un « Monseigneur » se voulant certainement respectueux, patienta dans la plus grande immobilité.

Le roi se contenta de froncer légèrement les sourcils, ne bougea guère plus. Puis, après un temps qui parut interminable, ses yeux s’écarquillèrent. Ses lèvres s’entrouvrirent sur un son muet, ses joues flageolantes tremblèrent. À la surprise de tous, le roi se leva alors, quelque peu vacillant sur ses jambes trop faibles pour le porter, et tituba vers Moréla qui se releva prestement, prête à le rattraper s’il venait à tomber. Le roi s’approcha de la Magicienne, agrippa ses épaules.

« Maléna ! s’exclama-t-il d’une voix grinçante. Tu es revenue, tu es revenue…

— Non, répondit celle-ci du bout des lèvres. Je suis Moréla, mon oncle. Votre nièce.

— Moréla… ? »

Il ne parut pas comprendre, la dévisagea avec indécision. Puis il se pencha, se reposa sur elle. Cette dernière le saisit fermement tandis qu’il la serrait dans ses bras.

Non pas.

Antoine les observa avec plus d’attention. Les lèvres du vieil homme bougeaient, lentement, d’un mouvement presque imperceptible. Ses yeux filaient dans chaque coin de la salle, étrangement vifs et alertes. Une boule se forma dans le ventre du jeune homme.

La peur.

Sourde.

Pesante.

Le roi se sépara quelque peu de Moréla et, d’un signe vague de la main, demanda au garçon, qui se trouvait toujours à l’entrée de la pièce, de le rejoindre. Le garçon s’exécuta en courant, se pencha vers le roi, écouta les quelques mots faibles que ce dernier lui chuchota, puis hocha la tête avec vigueur.

« Sa Majesté le roi souhaiterait que vous lui fassiez l’honneur d’être ses invités ce soir, et aussi longtemps que vous resterez à Sarébie. Si vous le voulez bien, je vais maintenant vous guider jusqu’à vos quartiers. »

Il s’inclina maladroitement, se redressa aussi sec, et tourna les talons avant même que quiconque ait pu lui répondre. Moréla lui emboîta le pas sans attendre, imitée par les jeunes Magiciens. Le garçon — dont Antoine ignorait le nom, il venait de s’en rendre compte — marchait d’un pas plus vif encore qu’il ne l’avait fait précédemment. Ses doigts tapaient nerveusement ses paumes, ses jambes, se mêlaient les uns aux autres en une danse agitée qui ne cessait d’augmenter le malaise de ceux qui le suivaient.

En ce qui le concernait, Antoine aurait donné n’importe quoi pour pouvoir sortir de ces lieux le plus vite possible. Au lieu de quoi, tous s’enfoncèrent davantage encore dans les méandres du palais, suivirent le garçon dans un escalier en colimaçon lugubre qu’aucune lumière n’éclairait, ni torche ni croisée dans les murs, et montèrent ainsi jusqu’à l’étage suivant, à plusieurs dizaines de pieds du sol. Arrivés là, le garçon ne les guida plus longtemps. Il se contenta de s’engager de quelques pas dans le couloir qui se présentait à eux, ouvrit une porte au hasard et s’inclina gauchement une fois de plus.

« Vos quartiers », annonça-t-il sobrement.

Moréla prit une grande inspiration, serra plus encore les poings, les ongles plantés dans le creux de ses mains, et s’avança. Le garçon se redressa brusquement lorsque la Magicienne se trouva à sa hauteur, la regarda intensément.

« Les écuries se trouvent au fond de la cour. »

Les mots avaient été dits promptement, dans un souffle.

Antoine écarquilla les yeux.

Qu’est-ce que…

Moréla acquiesça d’un signe de tête et entra dans la pièce sans la moindre réticence. Comme à son habitude, Arnaud fut le premier à l’imiter, bientôt suivit de Len et Ervey, toujours sur ses talons tels des ombres, qui eux-mêmes furent talonnés par le reste de leur troupe. Lorsqu’ils furent tous entrés dans la pièce, le garçon referma la porte d’un claquement, et Antoine n’entendit plus de lui que ses pas qui s’éloignèrent, jusqu’à disparaître.

« Len, Abigail, Antoine, interpella Moréla, essayez de bloquer la porte. Plus personne ne doit pouvoir ni entrer ni sortir. »

Abigail, qui était d’eux trois la plus proche de l’entrée, fut la première à atteindre la porte et posa ses mains à plat sur celle-ci. Len et Antoine la rejoignirent sans tarder et firent de même. Antoine tourna la tête vers son frère. Henri s’efforçait toujours de paraître plus confiant et calme qu’il ne l’était réellement, mais le jeune homme savait lire dans ses yeux. Henri était terrifié.

Antoine serra les dents, détourna les yeux, ferma les paupières. Il s’efforça d’oublier ce qui l’entourait et se focalisa sur son frère, sur lui seul, sur sa peur. Il se servit de son désir de le protéger pour appeler sa magie à lui, s’en saisir, l’étirer jusque dans ses paumes, la canaliser en ce point précis sur lequel ses mains reposaient. Il « toucha » la porte de sa magie, se lia au matériel qui la façonnait, le revendiqua comme sien. Le bois qui la composait s’insurgea mollement, tenta d’échapper à l’emprise du jeune homme en se glissant entre ses doigts. Mais la force du désir de celui-ci était plus forte que celle du bois. Antoine s’empara fermement de celui-ci et l’étrangla pour en étouffer toute volonté d’indépendance. En un instant, Antoine en était devenu le maître.

Alors qu’il se détendait quelque peu pour mieux en manipuler la matière, le jeune homme sentit une autre « main » le toucher, au parfum de pomme.

Abigail.

Elle aussi était parvenue à dompter le bois, qu’elle manipulait dorénavant comme s’il était partie intégrante de son propre corps. Une autre essence apparue également à ses côtés, plus sucrée, pralinée.

Len.

Antoine étendit sa propre essence vers celle des filles, se lia à elles. Son esprit toucha le leur, leurs pensées s’entremêlèrent. Ensemble, ils visualisèrent ce qu’ils souhaitaient faire, le matérialisèrent le plus possible dans leur esprit, jusqu’à tant qu’ils aient l’impression de pouvoir le toucher du bout des doigts. Puis ils projetèrent leurs pensées dans le bois, le démantelèrent, l’assemblèrent à nouveau. Ils façonnèrent des doigts de bois, les sortirent du battant de la porte. Lentement, ils s’étirèrent vers le mur, le palpèrent. Doucement, ils s’enfoncèrent dans la roche, la creusèrent, la transpercèrent de part et d’autre, puis s’étendirent à nouveau pour rejoindre l’autre côté du battant dans lequel les doigts fondirent à nouveau.

Antoine sépara son esprit de celui des filles et dissipa sa magie. Celle-ci, en disparaissant, puisa dans l’énergie du jeune homme la source de son pouvoir et lui arracha sa force. Appuyé contre la porte, Antoine s’accroupit et posa une main sur le sol. Celle-ci tremblait, de même que le reste de son corps. Son cœur battait avec plus de vigueur qu’à l’accoutumée, son souffle se faisait hacher. Une main se posa sur son épaule.

« Antoine ? »

La voix de Henri était aiguë. Le jeune homme leva mollement les yeux vers lui et lui sourit faiblement. L’inquiétude de son frère se calma quelque peu, demeura néanmoins. Détestant être une source de tourment pour son cadet, Antoine rassembla ses forces et se releva tout en gardant une main contre le battant, pour ne pas perdre l’équilibre. Il jeta un coup d’œil aux jeunes Magiciennes à ses côtés. Len ne paraissait guère épuisée. Sa maîtrise de la magie était bien meilleure que celle d’Antoine, aussi souffrait-elle moins des conséquences de son utilisation. À l’inverse, Abigail avait l’air d’être sur le point de tourner de l’œil. Son visage, devenu pâle, ruisselait de sueur.

Son cœur bondit dans la poitrine du jeune homme. Il s’approcha d’elle, tendit une main…

« Que l’on s’occupe d’elle, dit soudainement Moréla. Nous ne pouvons nous permettre d’attendre qu’elle aille mieux. »

Brusquement ramené à la réalité qui était la sienne, Antoine tourna le regard vers ses compagnons d’infortune. Tandis que les filles et lui-même s’échinaient à bloquer l’entrée, le reste de leur troupe n’avait guère perdu de temps. Entre leurs mains pendaient les bouts déchirés de draps épais, que par la suite ils nouaient les uns aux autres. Dans la confusion qui happait le jeune homme, celui-ci ne comprit pas immédiatement ce que ses pairs tentaient de faire, jusqu’à ce que les liens ainsi faits fussent jetés par la fenêtre, une extrémité attachée il ne savait où, et que Moréla grimpât sur le rebord de pierre sans la moindre hésitation pour entamer sa descente le long du mur.

Antoine douta quelque peu de la solidité des nœuds, mais voyant ses camarades suivre un à un la Magicienne, et ce sans que les liens ne cédassent, il se rassura. Sloe se proposa sans la moindre hésitation pour se charger d’Abigail. Bien que relativement fin de carcasse, Antoine l’avait déjà vu abattre la même charge de travail qu’Arnaud, pourtant particulièrement bien bâti, et ce sans être plus essoufflé ; aussi Antoine lui fit confiance pour conduire Abigail en lieux sûrs.

« Passe d’abord, lui dit-il.

— Tu es sûr de toi ? questionna Sloe, qui voyait bien que son comparse n’était pas encore tout à fait remis de son utilisation de la magie.

— Vas-y, insista ce dernier. Je te couvre. »

Sloe marqua une hésitation, puis il se saisit d’une Abigail presque inconsciente, la mit sur son épaule tel un sac de farine, gagna la fenêtre, passa le rebord et, prudemment, entama à son tour la descente. Antoine le surveilla du regard. À tout instant la corde de fortune pouvait céder, Sloe glisser, Abigail tomber… Mais le jeune homme était habile et atteignit le sol sans encombre. Il leva la tête dans les hauteurs, attrapa le regard d’Antoine. Puis il tourna les talons et rejoignit les autres au pas de course.

« À toi ! »

Antoine poussa son cadet vers la fenêtre. Celui-ci ne résista pas, il savait combien son frère pouvait être entêté. Il passa une jambe par-dessus la fenêtre… Un bruit sourd retentit soudainement contre la porte, qui grinça de tout son bois. Le jeune homme se retourna vivement. Un second claquement s’abattit sur le battant. Des voix étouffées résonnèrent. Antoine sentit une boule se former dans sa gorge.

« Dépêche-toi, dit-il à son frère. Descends, vite ! »

Henri essaya de protester. Antoine ne lui en laissa pas le temps. Il le poussa plus pressement à passer la fenêtre, se retourna à nouveau, parcourut la pièce du regard. Il posa les yeux sur une armoire, un lit. Il se jeta sur le premier meuble, le renversa à terre, posa une main dessus, saisit le pied du lit de l’autre. Il ferma les yeux, se concentra. Son esprit commença à le tirailler alors qu’il appelait sa magie à lui. Il continua néanmoins, se força à faire couler sa magie dans ses doigts, la mêlant aux éléments qu’il touchait. Il réitéra les mêmes actions que précédemment, força le bois à se démanteler, à se reconstruire. Il s’efforça, du mieux qu’il put, de forger une barrière aussi épaisse que possible entre l’entrée et la fenêtre.

Lorsqu’il eût le sentiment qu’il allait tourner de l’œil, Antoine rappela sa magie à lui, en encaissa le contrecoup, manqua rendre son dîner de la veille, et se releva en titubant. Prudemment, il enjamba la fenêtre, se saisit de la corde de fortune, secoua la tête pour se remettre les idées en place et entama, pas à pas, sa descente. La porte de la chambre explosa alors qu’il disparaissait de l’autre côté du linteau. Le cœur du jeune homme bondit dans sa poitrine. Il ne perdit pas plus de temps. Il se laissa glisser au bout de la corde plus qu’il ne la descendit. Il ignora autant que possible la brûlure du tissu sur ses mains. Lorsqu’il atteignit le bout, il s’écrasa plus qu’il ne mit pied à terre. Henri, qui l’attendait en bas, se jeta sur lui, plein d’inquiétude.

« Antoine ! Tu vas bien ? »

Celui-ci ne perdit pas de temps à lui répondre. Il se releva en vacillant quelque peu, attrapa son frère par l’épaule et le poussa sans ménagement loin de la bâtisse.

« Cours ! »

Henri ne protesta pas. Il se saisit du bras de son aîné, l’aida à se rééquilibrer, et partit en courant, l’emmenant avec lui. Antoine suivit son rythme autant qu’il le pût, et ce malgré les vertiges qui commençaient à le prendre, conséquences de sa trop grande utilisation de la magie. Ils ne tardèrent pas à rejoindre le reste de leurs compagnons. Ils se trouvaient tous là, s’affairant aux écuries. Antoine s’arrêta un instant devant celles-ci, les yeux pleins d’incompréhension.

Il n’y avait nulle trace de chevaux dans ces écuries. Pas de chevaux à proprement parler, du moins. Les créatures étaient étranges, plus noires que la nuit la plus obscure. Elles avaient la peau sur les os, littéralement parlant, si bien qu’elles auraient tout aussi bien pu n’être qu’un squelette que cela n’aurait rien changé. D’immenses ailes, presque translucides, sortaient d’entre leurs omoplates. Par endroits étaient-elles déchirées, si ce n’étaient des trous qui les perçaient. Les créatures tapaient le sol de leurs sabots hauts, épais et fissurés, et secouaient leur crinière longue et rêche. Leur mâchoire claquait avec véhémence et leurs yeux — par tous les astres, leurs yeux ! — étaient d’un rouge intense, flamboyant, irréel. Terrible.

« Qu’est-ce que c’est que ces trucs ?! »

Antoine croisa le regard de Sloe, qui sans un mot lui fit comprendre de ne pas aborder le sujet. Le jeune homme accepta, à contrecœur, de ne rien dire pour l’heure et se contenta de suivre son frère, qui accepta de monter à dos de la créature qu’on lui présenta. Avec le peu de force qu’il lui restait encore, Antoine l’aida à enfourcher la croupe de la créature et, vaille que vaille, se hissa à son tour. À peine eut-il le temps de s’installer tant bien que mal que Moréla donna le signal de départ, et sans tarder la créature qu’elle montait sortit à pas rapides des écuries. Les autres la suivirent immédiatement, comme une leçon longtemps apprise.

Rapidement, les créatures accélérèrent le pas, se mirent au galop. Elles étendirent leurs ailes puis, l’une après l’autre, elles se propulsèrent dans les airs d’un coup d’aile puissant qui manqua de déséquilibrer ceux qui les chevauchaient. Antoine attrapa son frère par la taille et se pencha, avec lui, sur l’encolure de la bête, à laquelle ils s’accrochèrent. Henri ferma les yeux tandis que les créatures prenaient de l’altitude. Comme par réflexe, Antoine baissa les siens au sol, les vit s’éloigner de plus en plus de la terre ferme. En bas, des soldats s’attroupaient, se criaient des ordres, les observaient disparaître dans le ciel. Une boule se forma dans le ventre du jeune homme à l’idée qu’ils auraient pu rester bloquer au sol. Cette seule idée fit gronder une colère sourde en lui. Il serra les dents.

En deçà d’eux, une nouvelle troupe de soldats arrivèrent sur les lieux et, à la surprise d’Antoine, s’attaquèrent à leurs confrères. Sous les yeux du jeune homme, soldats portant les mêmes couleurs guerroyèrent, tant mêlés les uns aux autres qu’il était difficile de déterminer qui était des alliés, qui des ennemis, si tant est qu’il y eût une quelconque différence. Un peu plus loin, suivant le mouvement des soldats qu’Antoine devinait loyaux au seigneur de ces terres, les habitants de la grise cité prirent armes à leur tour, créant plus encore de chaos et de confusion. Dans le tumulte de la bataille, un premier feu parti d’on ne savait où, on ne savait comment, rapidement suivit d’un autre, puis d’un troisième qui s’en vinrent lécher les murs des bâtiments, en grimper les façades, en envahir les toitures.

Regardant la cité sombrer de plus en plus dans le chaos, Antoine eut l’impression de voir quelqu’un sur l’un des toits, dissimulé dans la fumée des bâtiments en proie aux flammes. Par un coup de vent impromptu, la fumée s’écarta un instant, révélant un homme à la carrure droite et lourde, robuste et massif comme une montagne pourrait l’être. Son visage, déchiré de toutes parts, n’avait presque plus rien d’humain. Et ses yeux, ses yeux rougeoyants regardaient le jeune homme avec une intensité brute, comme si, de ce simple regard, il pouvait le transpercer.

Antoine reconnut sans peine l’homme qui ainsi les observait : un Sorcier. Moréla leur avait suffisamment parlé d’eux pour qu’il sache les reconnaître sans n’en avoir jamais vu. Et en aucun instant ne douta-t-il que ce Sorcier était une véritable menace. Car ces yeux, ces yeux rouge sang en leur entièreté, aux fines pupilles noires pareilles à celles des serpents… C’était ceux de la mort. Et la peur le saisit aux tripes alors même que le Sorcier ne les lâchait pas du regard, et Antoine eut alors la certitude que, s’il le souhaitait, l’homme pourrait tous les tuer. D’un simple claquement de doigts.

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