Chapitre Trois

Il fait froid pour le mois de septembre. À moins que mon désespoir ne soit si palpable, qu'il en vient même jusqu'à consumer toute source de chaleur se trouvant autour de moi ?

Je les déteste. Je les déteste tous ! Où que j'aille, ils semblent tous s'être donnés le mot afin de remplacer Bastien. J'envie la facilité dont ils font preuve pour passer à autre chose, mais je la hais, aussi. Quelle est cette manie de faire semblant que tout va pour le mieux, alors que la vie s'est transformée en un véritable Enfer ? Peut-être suis-je différent ? Peut-être ai-je un problème, ici, à l'intérieur de mon esprit ? Peut-être devrais-je faire taire ces pensées qui me tirent plus bas que terre ? Et si...?

Quelqu'un se tient devant moi. Je distingue une silhouette malgré mes mains plaquées sur mon visage. Pourtant, à aucun moment, je n'esquisse le moindre geste. Je veux rester seul, et finir par disparaître. Je veux retrouver mon ami. À quoi rime ma vie, sans lui ?

« Gaëtan ? »

Ce doux murmure qui vient de prononcer mon nom, il me donne envie de hurler. Cependant, je reste de marbre face à ma petite amie, qui tente tant bien que mal de me faire sortir de mon mutisme. Ses frêles petites mains viennent me saisir les poignets. Un bruit, semblable à un frottement, s'élève tandis que Lison s'effondre à genoux.

« Regarde-moi, je t'en prie ! »

Cette voix suppliante me tord les entrailles. Pourquoi se sent-elle obligée de s'occuper de moi ?

À mon tour, je saisis ses poignets, puis je relève la tête dans sa direction. Ses yeux sont embués de larmes, qu'elle semble retenir à grande peine. Lison paraît attendre que des mots s'échappent de ma bouche, toutefois, je me contente de la fixer dans un silence presque abyssal.

« Ressaisis-toi, bon sang ! s'écrie-t-elle avec une si grande rudesse que j'en viens à sursauter. Tu n'es pas seul ! Comme tu n'es pas le seul à souffrir ! Bastien était aussi mon ami ! Tu sais bien qu'il ne voudrait pas nous voir dans cet état...

— Comment peux-tu savoir ce qu'il souhaiterait ? Personne ne peut le savoir. Et tu veux que je te dise pourquoi ? Parce qu'il est mort. Il est... putain ! Bastien est mort... »

C'est la première fois, depuis le décès de mon ami, que je prononce cette fatalité à voix haute. J'aimerais dire que cela me fait du bien. C'est ce que les gens voudraient entendre, pour les rassurer. Cependant, j'ai l'impression que mon cœur vient de se briser, une fois de plus.

Je suis à peine conscient de ce qu'il m'arrive lorsque Lison vient m'entourer de ses petits bras, des sanglots s'échappant de sa gorge. Je crois, au vu de la douleur qui parcourt tout mon être, que moi aussi, je pleure. Enfin, je ne suis plus sûr de rien, c'est comme si je n'étais plus moi-même.

Tout ce que les gens vous disent, à propos du deuil et du temps, tout cela, ce ne sont que des conneries pures et dures. Plus les jours passent, plus je me sens sombrer.

« Il est mort... », soufflé-je d'un air absent.

L'étreinte de ma Lison disparaît peu à peu. Un brouillard s'étend tout autour de moi. Tout est fade, sans aucune saveur. Je vis, toutefois, c'est comme si je n'existais pas. Je n'entends même pas le hurlement qui franchit la commissure de mes lèvres, même si je suis conscient qu'une plainte déchirante rompt le silence qui s'est installé entre Lison et moi.

« Gaëtan, je suis là. Calme-toi. Je serai toujours là, déclare Lison d'une voix tremblante, ce qui me ramène à la réalité.

— Ma chérie, je suis tellement désolé ! répliqué-je, alors que la culpabilité que j'éprouve en raison de mes agissements, me frappe de plein fouet. Je n'aurais pas dû m'emporter.

— Ne t'en fais pas... répond ma petite amie tout en chassant les larmes de son visage. Viens ! On doit se rendre dans la salle polyvalente pour qu'on nous rabâche ces foutues règles de conduite.

— J'arrive. »

Je me lève, les jambes flageolantes. Qu'est-ce que je foutais, dehors, tout seul ? Je suis tellement paumé que ma mémoire se met à me jouer des tours. Je deviens cinglé...

Lorsque nous pénétrons à l'intérieur de la salle, plusieurs regards se convergent vers nous. Beaucoup sont tristes. La plupart des internes de notre âge connaissaient Bastien. J'ai soudain très chaud. Alors, lorsque je repère une place plutôt à l'écart, je cours presque jusqu'à celle-ci. C'est ainsi que je le croise, son regard d'ambre. Il se trouve deux rangs devant moi, son visage tourné dans ma direction. Je me souviens que c'est à cause de lui, si j'ai perdu mon sang froid. Lui et ses questions débiles. Je lance à Victor mon plus beau regard noir. Ce dernier se retourne, après m'avoir observé durant quelques secondes, d'un air neutre. Je remarque à peine les doigts de Lison qui se mêlent aux miens, tandis que je continue de fusiller mon camarade de chambre du regard.



 

***



 

Le discours du proviseur a été ennuyeux, comme chaque année. Avec Lison, nous n'avons presque rien fait du reste de la journée. À présent, alors que je suis installé sur une chaise autour d'une table au sein du self, je ne peux m'empêcher de jeter un regard dédaigneux à la nourriture qui se trouve dans mon assiette. Les pâtes semblent sortir tout droit d'une bassine d'huile, tandis que la viande sèche trempe à l'intérieur d'un jus immonde. Est-ce utile de préciser que je n'ai pas faim ?

Je porte alors mon attention sur Lison, ainsi que sur Katie, son amie. Les deux filles sont plongées au sein d'une discussion dont je peine à comprendre le sens. Comment Lison se débrouille-t-elle pour faire comme si de rien n'était ?

Je parcours la grande pièce du regard. Celui-ci s'attarde sur une table où se trouve un garçon, installé avec pour seule compagnie, son plateau repas. Victor.

J'ai un soudain élan de compassion pour le jeune homme, cependant, je le réprime. Je me fous de ce garçon. Ce n'est qu'un imbécile indiscret !

Je fais sursauter les filles lorsque je me lève brusquement. Sans prendre en compte les appels de Lison, je me dirige en direction de la sortie. Je dépose mon plateau, encore intact, sur les tapis-roulant prévus à cet effet, puis je m'élance à l'extérieur de cet endroit. Je monte les marches d'escalier quatre à quatre.

Une fois devant la porte de ma chambre, je l'ouvre dans un fracas, et me laisse tomber sur mon lit, sur lequel mon téléphone portable trône toujours. Des bribes de souvenirs s'offrent à moi. J'ai l'impression de revivre l'instant où je l'ai vu pour la dernière fois. Ce moment où il a dit m'aimer. Soudain, mon cœur se serre. Ce jour-là, c'était la première fois qu'il me l'avouait. Bastien savait-il qu'il allait mourir ?

Je saute de mon lit, tandis que cette éventualité me donne envie de m'enfoncer un couteau dans la gorge. Je fouille frénétiquement à l'intérieur de ma valise, et finis par dénicher ma serviette. Je m'avance en direction des douches, d'une démarche mécanique. Lorsque la porte de l'une d'entre elles se referme derrière moi, je la verrouille, puis je commence à faire couler l'eau glaciale sur mon visage. Au bout de quelques minutes, le froid intense se transforme en une chaleur infernale. Pourtant, je ne baisse pas la température, laissant l'eau bouillante ruisseler le long de mon corps nu. Cela me fait grimacer, toutefois, je n'arrête pas pour autant.

Cette douleur, bien qu'elle ne dure qu'un instant, me permet de m'évader de ce monde sans saveur. Quand des larmes se mettent à rouler le long de mes joues, je décide de couper l'eau. Mieux vaut éviter que les gens se posent des questions, si jamais mon visage venait à se transformer en celui d'un grand brûlé.

Avec pour seul vêtement une serviette autour de la taille, je me dirige, l'air hagard, en direction de ma chambre.

Alors que je pénètre à l'intérieur de celle-ci, je remarque Victor, couché sur le lit de Bastien, les yeux fixés sur le plafond, ses écouteurs visés sur les oreilles. Il relève la tête dans ma direction, tandis que je prends soin d'enfiler un caleçon par-dessous la serviette, avant de m'enfoncer dans mes couvertures. J'observe le ciel à travers la fenêtre, le jour décline.

« Je suis désolé. »

Je me redresse, surpris. Ai-je bien entendu ?

Face à mon air perplexe, Victor me lance un sourire gêné. Soudain, son visage se fait plus dur.

« Qu'est-ce que tu as au visage ? », me demande-t-il.

Et merde !

« L'eau devait être trop chaude, réponds-je d'une voix neutre.

— La prochaine fois, fais plus attention ! me dit-il.

— Hum.

— Écoute, je ne voulais pas être indiscret, tout à l'heure. Je suis désolé si je t'ai fait du mal. Je manque cruellement de tact et je t'avoue que je ne savais pas quoi dire, m'explique-t-il.

— Maintenant, tu sauras qu'il vaut mieux te taire, marmonné-je.

— Arrête de t'en prendre à moi de cette façon ! Je n'y suis pour rien ! s'écrie Victor d'une voix forte. Ce n'est pas ça qui fera revenir ton ami. Tout ce que tu arrives à faire, c'est me blesser. Tu ne vois pas que j'essaie de sympathiser avec toi, de devenir ton ami ? »

Ami. Ce mot tourne en boucle à l'intérieur de mon esprit. Bientôt, d'autres viennent s'ajouter à la fête : Bastien. Maladie. Mort. Perte. Tristesse. Solitude.

Je me prends le visage entre les mains, sous l'œil de Victor, qui semble se sentir de plus en plus mal à l'aise.

Je souffle. Tous mes amis ne vont pas mourir d'une stupide maladie cardiaque !
Je me répète cette affirmation en boucle durant je ne sais combien de temps, puis, je relève la tête en direction de Victor, les larmes aux yeux.

« Je m'appelle Gaëtan. »

Le sourire que m'offre ensuite Victor me transperce le cœur. Cependant, contre toute attente, ce n'est pas de la souffrance que je ressens, mais de l'espoir. L'espoir qu'il puisse y avoir de la lumière à travers toutes ces ténèbres.

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