Chapitre sept

ARNAUD

 

Il se réveilla avec une impression étrange. Il lui fallut plusieurs minutes pour se rendre compte que cela venait du fait que, pour la première fois depuis des mois, son dos n’était pas endolori par une nuit passée à même la terre. Il en était même arrivé à oublier le confort que prodiguait un vrai lit. Il resta allongé encore de longues minutes, savourant ce bien-être oublié, avant de se décider à se lever. Il s’éclaircit l’esprit d’une gerbe d’eau prise à la vasque et s’habilla des vêtements fournis par le frère de Moréla. La sensation du tissu neuf et propre lui procura un sentiment tout aussi étrange que le fait d’avoir dormi dans un lit. Il jeta un coup d’œil à sa tunique élimée abandonnée au sol. Sans regret. Il quitta la chambre sans plus attendre.

Habitué à repérer les sentiers qu’il prenait dans les bois, il retrouva sans mal le chemin de la grand-salle. Comme lors de leur arrivée, les couloirs étaient singulièrement vides. Cette absence de gens le rendait particulièrement mal à l’aise. Aucun lieu habité par l’homme ne devait être aussi vide. C’était d’autant plus étrange que, en comparaison, la cité en elle-même foisonnait de vie. Arnaud secoua la tête, comme pour se débarrasser de ce genre de pensées. Il ne voulait pas être de ceux que le mal mine. Il ferait front, comme toujours. Il prit une grande inspiration, résolu quant à sa détermination, et accéléra le pas.

Il ne tarda pas à rejoindre la grand-salle. Comme la veille, se tenaient devant les portes deux gardes chargés d’en assurer la protection, différents de ceux d’hier. Arnaud se demanda vaguement si les gardes changeaient chaque jour, ou si ceux de la vielle avaient été trop secoués pour reprendre leur poste. À cette pensée, le visage de la Sorcière lui revint en mémoire. Il fronça des sourcils, contrarié. Il ne comprenait pas le parti pris par le frère de Moréla. Les Sorciers étaient des êtres malsains, Moréla n’avait eu de cesse de le leur répéter. Et à voir celle qui s’était présentée à eux, il comprenait aisément pourquoi. On ne pouvait pas faire confiance à un être avec ce regard-là.

À son entrée, il constata que Moréla et son frère étaient déjà présents. Ainsi que la Sorcière.

La Magicienne avait abandonné ses frusques de voyage à la faveur d’une longue robe blanche, droite, et qui ne possédait comme fioriture qu’une fine ceinture de soie dorée. La poussière avait définitivement quitté son visage et ses cheveux, peignés avec droiture. Sur sa tête reposait une fine couronne argentée surmontée d’un triangle où se languissait une aigue-marine, marque évidente de son statut. La voir accoutrée de cette manière perturba le jeune homme quelques instants, tant il avait l’habitude de la voir dans ses vêtements de voyage. Moréla lui avait toujours inspiré un sentiment de force qui poussait au respect. Ainsi vêtue, elle dégageait une aura majestueuse digne de son rang.

À sa droite, son frère n’en était pas moins digne, lui aussi vêtu de blanc et d’or. Quant à la Sorcière, elle avait également abandonné sa tenue de voyage pour une tenue plus respectable, soit une robe très simple d’un bleu profond aux échancrures blanches.

Arnaud salua Moréla et son frère puis, après une hésitation, décida de saluer l’autre également. Après tout, il n’avait aucune idée de ce qu’elle était capable de faire. Mieux valait ne pas la provoquer. Le jeune homme alla ensuite s’asseoir à côté de Moréla. Le déjeuner se déroula dans un silence pesant. Moréla ne cessait de jeter des regards foudroyants à la Sorcière, qui se contentait en retour de l’ignorer. Entre elles, le supposé maître de ces lieux semblait particulièrement mal à l’aise. L’air ambiant semblait crépiter tant la tension était palpable.

Il fallut attendre l’arrivée progressive des aslaviens pour que le malaise se lève peu à peu. Jasper tenta tant bien que mal de converser avec tous, détendant ainsi quelque peu l’atmosphère. Avec la venue de ses apprentis, Moréla cessa peu à peu de prêter attention à la Sorcière. Arnaud quant à lui ne put s’empêcher de continuer de lui jeter un regard de temps à autre. Lorsqu’il était arrivé, celle-ci gardait les yeux sur son assiette, faisant abstraction de ce qui l’entourait. À présent que la grand-salle se remplissait, elle levait les yeux à chaque nouvel arrivant et le dévisageait avec insistance pendant quelques instants. Il remarqua même que, de sous ses cils, elle observait les aslaviens avec attention, et ce tout le long que dura le repas.

Arnaud retint une grimace et préféra garder un visage impassible. Le comportement de la Sorcière ne lui plaisait pas. Il avait l’impression qu’elle les jugeait. Quelle que fût la raison, celle-ci ne pouvait rien augurer de bon. Il prit mentalement note de le signaler à Moréla. La Magicienne voudrait certainement savoir ce que mijotait la Sorcière entre les murs de son palais. Le jeune homme lança un regard autour de la tablée, se demandant ce qui pouvait bien intéresser la Sorcière.

Malgré les mois passés ensemble, Arnaud avait bien du mal à considérer ses confrères comme des camarades. Bien peu parmi eux se fréquentaient déjà avant l’arrivée de Moréla dans leur village, et se retrouver ainsi coincés les uns avec les autres du jour au lendemain n’avait pas vraiment changé les choses. Et cela se voyait cruellement à la manière dont tous se comportaient les uns avec les autres. Un léger mouvement d’épaule occultant en partie untel en le gardant dans son dos. Un tressaillement des lèvres cachant un sourire. Un regard insistant. Quelques liens fraternels. Quelques amitiés anciennes. Quelques antipathies. Des gestes qui les trahissaient et qu’Arnaud avait appris à reconnaître avec le temps.

Contrairement aux autres, lui n’était pas né à Arc’nyd. Il venait d’un village du bord de mer, loin d’un Arc’nyd perdu dans les terres. Il n’y avait emménagé qu’à ses douze ans, suivant alors ses parents. Très vite il comprit que son intégration dans ce nouveau village serait difficile. Les gens d’ici se connaissaient depuis toujours. Ils y étaient nés, y avaient passé toute leur vie. Arnaud n’était quant à lui qu’un étranger. Alors tous ces gestes qui trahissent, il les avait appris. C’était peut-être cela, finalement, que la Sorcière cherchait à observer.

À cette réflexion, le jeune homme tourna les yeux vers elle. Sentant probablement son regard sur elle, la Sorcière vrilla également ses yeux sur lui. Elle soutint son regard sans sourciller, comme pour le défier. Un sentiment de malaise le prit alors. Les yeux dans les siens, il eut la désagréable sensation qu’elle le sondait, de ses pensées à son âme elle-même, comme si de par son seul regard — ce regard si rouge, sanglant — elle pouvait le mettre à nu. Il eut alors l’impression d’être pris dans son regard, comme un animal pris dans un piège. Son cœur battit plus fort. Un goût amer tapissa sa langue.

En un battement de cil, l’image de la Sorcière devint plus floue, remplacée par un brasier ardent. Ses yeux pourpres semblèrent prendre soudain plus de place, s’agrandissant chaque seconde. Leur couleur perdit de son carmin, devint plus chaude, flamboyante. Ce fut alors un œil de lave qui se tint devant lui, le toisant de toute son immensité. Une gueule immense se traça dans les flammes qui l’entouraient, s’ouvrit en grand, et l’obscurité qui l’habitait tomba sur lui en une vague prête à l’engloutir.

Une chaise racla sur le sol. L’image disparue aussi vite qu’elle était apparue. Les yeux toujours fixés sur la Sorcière, celle-ci avait détourné la tête pour regarder le jeune roi, qui s’était levé.

« Mes amis, je vous laisse, annonça-t-il. J’ai beaucoup à faire ce matin, mais nous pourrons prendre plus de temps pour discuter en après-midi. »

Et il s’éclipsa. La Sorcière ne tarda pas à se lever à son tour et à en faire de même. Peu à peu, tous quittèrent la tablée. Arnaud quant à lui ne bougea pas. Comme pétrifié, il se rendit alors compte qu’il avait retenu sa respiration tout ce temps. Il expira longuement, puis relâcha ses mains serrées en deux poings tremblants.

« Tu vas bien ? »

La voix de Moréla sonna étrangement à ses oreilles. Comme s’il ne l’avait pas entendue depuis une éternité. Il n’osa croiser son regard. Lentement, il se leva.

« Oui, répondit-il d’une voix vacillante. Peut-être fatigué. Je crois. »

Elle ne posa pas plus de questions, mais Arnaud sentit encore son regard inquiet posé sur lui. L’espace d’un instant, il songea lui parler de ce qu’il venait de vivre. Il y renonça.

De ça, il ne parlerait pas.

 

 

JASPER

 

Le coude posé sur l’accoudoir de son siège, le menton pris dans sa main, le regard de Jasper semblait perdu dans le vide. Derrière lui, Tany observait les plaines depuis la fenêtre. Elle avait eu l’amabilité de le laisser à ses pensées, et n’avait dit mot depuis plusieurs minutes déjà. Jasper lui en était reconnaissant. Son regard parcourut la table de son office, où s’accumulaient nombre de papiers et carnets en tous genres. La plus grande surface était occupée par une carte de vélin, dessinée main. Nul besoin d’être expert pour reconnaître la qualité du tracé, fin, précis. Comme beaucoup d’autres de ses consœurs, elle représentait la Quatrième Terre dans son entièreté, ainsi que les trente-et-un royaumes et trente-cinq cités indépendantes qui la composaient, allant du continent jusqu’aux îles et archipels.

À première vue, hormis sa qualité, cette carte ne se distinguait d’aucune autre. Une semblable décorait l’un des murs de la bibliothèque royale. Un second regard cependant permettait de comprendre sa différence. De manière discrète, comme voulant se cacher, apparaissaient ici et là des symboles aux couleurs criardes, marquant ainsi des emplacements précis, rares en certains endroits, en emplissant presque complètement d’autres. Bleu céruléen, émeraude, orange ocré, lilas, carmin… Chacune de ses couleurs semblait représenter une chose particulière qu’aucune légende n’expliquait. Non, ces détails-ci demeuraient enfouis dans la mémoire de quelqu’un, celle-là même qui se tenait dans son dos.

Savoir qu’elle lui avait partagé. À son plus grand dam.

Jasper soupira longuement. Il ferma les yeux, se pinça l’arête du nez.

« Tout va bien ?

— Oui, répondit-il d’une petite voix. Je suis juste… »

Il soupira de nouveau.

« Je sais que c’est difficile à croire. »

Un rire sans joie traversa ses lèvres.

« Oh mais j’y crois, Tany. J’y crois, et c’est là tout le problème. »

Elle se détourna de la fenêtre, approcha.

« La tâche ne sera pas aisée, dit-elle en baissant les yeux sur la carte. Et les risques seront grands.

— Et tu es prête à les prendre.

— Je suis le pion idéal pour ça. »

Un sourire triste se dessina sur ses lèvres.

Jasper leva les yeux vers elle. Voir Tany en ces lieux avait quelque chose d’irréel. De mémoire d’homme, jamais Magiciens et Sorciers ne s’étaient retrouvés aussi proches les uns des autres, si ce n’était pour guerroyer. Vaguement il pensa à son père, à ce qu’il en aurait pensé. Un petit rire franchit à nouveau ses lèvres. Il avait balayé cette idée depuis longtemps déjà, à l’instant même où il avait reçu la première lettre de Tany. Et aujourd’hui… Aujourd’hui, la pensée qui taraudait réellement le jeune souverain était la raison qui avait gardé son père de faire ce que son fils faisait à présent.

Pourquoi ?

Il leva à nouveau les yeux vers Tany. Qu’est-ce qui avait retenu sa famille, à elle aussi, de faire le premier pas ? La réponse lui vint aussitôt qu’il eut formulé sa question.

Le devoir.

Selon toutes logiques, Jasper aussi aurait dû s’y plier. De même pour Tany. Alors pourquoi avait-elle décidé de dévier du chemin déjà tracé ? Pourquoi l’avait-il suivie ? Pour la même raison. Par devoir.

À suivre le chemin hérité, qu’y gagne-t-on ? Qu’y ont-ils gagné ? Rien de rien. Car rien ne change. Ce qui était reste. Le meilleur comme le pire. Ce qu’il fallait, c’était un changement. Et quelqu’un pour le mener à bien. Quelqu’un pour faire.

Il leva une fois encore les yeux sur Tany. Elle l’observait en silence. Son regard avait la sérénité de celle qui sait ce qu’elle doit faire. Quel qu’en soit le prix.

À moi de le payer, désormais.

Fort de sa résolution, Jasper se redressa.

« Tu auras toute l’aide dont tu auras besoin, quelle qu’elle soit. Syracuse te soutiendra officiellement. À partir de cet instant, tu seras mon émissaire, la main qui agit en mon nom.

— Voilà qui est dangereux de faire, dit-elle avec un sourire en coin.

— Je te fais confiance, répondit-il avec un même sourire. J’ai foi en ton jugement.

— Et le Conseil ?

— Je me charge du Conseil. Quitte à gouverner, autant me servir de l’autorité qui est la mienne. »

Il se leva, fit face à la jeune femme.

« Je sais que nous avons déjà scellé notre alliance, dit-il en tendant la main. Mais cette fois c’est ma confiance que je te donne. Fais-en bon usage. »

Tany se saisit de sa main, la serra fermement. Puis son regard se posa sur la main du jeune souverain. Elle détourna les yeux.

« Ne sois pas gênée. »

Un sourire triste habilla ses lèvres tandis qu’il observait ses mains, que des zébrures claires parcouraient.

« Chacun porte ses propres blessures. Certaines sont simplement plus visibles que d’autres. »

Tany hocha la tête. Il lui fut reconnaissant de ne rien ajouter.

Une pensée lui vint alors à l’esprit. Un petit sourire monta sur ses lèvres.

« J’espère que tu t’es véritablement préparée. Lorsque Moréla aura vent de tout cela, elle voudra t’accompagner ne serait-ce que pour te chaperonner. »

La jeune femme grommela dans sa barbe. Cette fois-ci, il rit de bon cœur.

Une main posée sur le dossier de son siège, il s’immobilisa soudainement. Il réfléchit un instant, puis se tourna vers Tany.

« Compte tenu de ce que tu m’as dit, je souhaiterais modifier quelque peu les conditions de la libération de Sally. »

Tany se roidit, les yeux plissés avec méfiance. Jasper leva une main en signe de paix.

« Je n’ai pas l’intention de revenir sur mes engagements. Tu seras néanmoins d’accord pour dire que, compte tenu des faits, sa libération comporte des risques que je ne peux ignorer. Je te fais pleinement confiance en ce qui la concerne, je te connais le pouvoir de le faire. Je voudrais cependant ajouter ceci :

» Moréla te suivra, je n’ai aucun doute là-dessus, ne serait-ce que parce qu’elle voudra garder un œil sur toi. Ce qui veut dire qu’elle sera autant mise en danger que toi. Et aussi têtue et égoïste qu’elle puisse être, elle demeure ma sœur. Et pour rien au monde je ne voudrais la perdre. Alors voici ma condition : protège ma sœur, et je libérerai la tienne.

— À une condition, en ce cas.

— Je t’écoute.

— Lorsque je me rendrai là-bas, je lui rendrai sa liberté.

— Marché conclu. »

Jasper prit alors trois feuillets vierges et, sous le regard de Tany, écrivit leur premier contrat établissant l’immunité de la Sorcière, le soutien officiel de Syracuse, ainsi que le statut exceptionnel de Tany en tant qu’envoyée de Syracuse. Suivit le deuxième, établissant les conditions de libération de Sally en échange de la protection de Moréla. Le troisième, enfin, représentant la lettre officielle de libération de Sally Ulka.

Jasper se saisit ensuite du sceau de Syracuse, apposa une larme de cire sur chacun des documents, les cacheta et les signa d’une main leste. Après quoi il plia la lettre de libération, apposa une nouvelle larme de cire et scella la lettre. Puis il remit les documents à Tany, qui les accepta avec un signe de tête.

« Bien, je crois que l’heure est venue de retrouver nos compagnons », dit-il.

Tany acquiesça.

Jasper se dirigea vers la porte, Tany à sa suite. La main posée sur la poignée, il s’arrêta soudainement. Il tendit l’oreille. De l’autre côté du battant, une voix s’élevait. Bien que ses mots étaient indistincts, l’indignation et la colère transperçaient parfaitement dans son timbre. Jasper soupira, ouvrit la porte. Sans surprise, il découvrit une Moréla furibonde disputant le garde chargé de veiller sur les appartements du roi.

« Ma dame, je suis désolé mais mes ordres sont clairs, expliquait le garde. Sa Majesté ne souhaite être dérangée sous aucun prétexte, pas même pour la princesse. »

Moréla tressaillit. Puis, apercevant son frère par-dessus l’épaule du garde, elle reprit vite sa contenance. Jasper ouvrit la porte plus grande, et laissa passer Tany. À sa vue, le visage de la Magicienne devint rouge.

« Que fait-elle ici ? demanda-t-elle d’une voix acerbe.

— Tu le sauras bien assez tôt, alors patiente. »

Moréla pinça les lèvres, mais n’ajouta rien. Elle lança un regard noir à Tany, puis suivit son frère. Jasper jeta un coup d’œil à sa sœur. Celle-ci ne se départissait ni de son regard noir, ni de sa mine furibonde. Il décida de l’ignorer. Il ne pouvait rien y faire, de toute façon.

Malgré sa résolution de ne pas se préoccuper d’elle, il jeta à nouveau un regard vers Moréla. Quelque peu en retrait de lui, elle gardait un œil méfiant sur Tany. À sa grande surprise, il la surprit même jeter d’occasionnels coups d’œil alentour. Comme si elle cherchait quelque chose.

Ou quelqu’un.

Il ne fallut guère de temps à Jasper pour deviner l’objet de l’agitation de sa sœur. Crainte bien inutile.

Il ne viendra pas.

À cette pensée, une vague de tristesse l’envahit.

Chacun porte ses propres blessures…

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