Chapitre Second : La Mission d'Ekaits

Je rassemblai quelques affaires dans un sac, ne sachant pas trop ce dont je pourrais avoir besoin. J'ignorais en effet ce que le chef des Nexous me voulait, mais ses deux sujets semblaient dire que je ne rentrerais pas de sitôt. J'avais peur. Qu'allait-il m'arriver ? Cela avait-il un rapport avec mes sorties nocturnes ? En tout cas, c'était ce que les yeux de mon frère semblaient dire. Mais si c'était vraiment cela, j'étais encore plus en danger que ce qu'il pouvait imaginer, car il ne savait pas tout. Il ne connaissait pas toute l'histoire... Lorsque j'eus terminé mes bagages, je sortis de ma chambre en éteignant la lumière et retournai au rez-de-chaussée où les Nexous fixaient ma famille d'un air hautain.

- Tu as enfin terminé ? demanda la femme en regardant mon sac.

- Je peux dire au revoir à ma famille ? demandai-je, l'air triste, après avoir hoché positivement la tête.

- Fais vite alors.

Sans attendre, je pris mes parents dans mes bras en leur promettant que, quoi qu'il arrive, je serais prudente. Je les embrassai et attrapai mon aîné. Je calai ma tête dans son cou et murmurai :

- Promets-moi de faire attention aux parents et à Aberé.

- C'est promis, p'tite sœur.

Je reculai un peu et lui adressai un sourire triste, rempli de gratitude. Enfin, je me baissai et enlaçai mon petit frère qui pleurait.

- Ne pleure pas, Aberé. Je reviendrai, je te le promets.

- Bon ! s'exclama la Nexous. Vous avez fini, oui ?! On a pas que ça à faire nous !

Je me redressai après avoir déposé un baiser sur la joue humide de mon benjamin et adressai un dernier signe de la main à ma famille avant de sortir de la maison en compagnie de mon escorte. La femme me poussa et je manquai de tomber dans les escaliers.

- Désolé si ma sœur est un peu brutale, murmura l'homme. Elle est comme ça avec tout le monde.

- Ferme-là Bélim ! Et toi, fit-elle en ma direction, dépêche-toi un peu !

Sur ces mots, elle me poussa dans une limousine noire aux vitres teintées. Je me retrouvai donc assise entre les deux Nexous, me retenant de pleurer en me mordant la lèvre inférieure.

- Ungahamba, Helda, ordonna la femme dans sa langue en direction du chauffeur.

Je ne maîtrisais pas assez le Nexoumien pour comprendre ce qu'elle venait de dire, mais je devinais son ordre, car, aussitôt, le véhicule démarra et je pus voir le numéro 54 de l'allée des cerisiers s'éloigner. Pendant une seconde, je crus voir mon meilleur ami, Oré, mais je compris vite que ce n'était que mon imagination. Plusieurs minutes passèrent, dans un silence pesant, et nous arrivâmes à destination : le palais d'Ermound, demeure des dirigeants Nexoumiens. C'était un immense palais aux couleurs sombres et où le peu d'arbres qui s'y trouvaient étaient morts. Je sortis de la limousine à la suite des Nexous. Ils me firent entrer dans le bâtiment et nous empruntâmes un escalier en marbre. Nous arrivâmes dans un couloir obscur où les murs étaient couverts de portraits représentant toutes les personnes ayant un jour élu domicile ici. Une femme à l'air lugubre et ressemblant elle aussi à Bélim et sa sœur nous rejoignit.

- Il était temps, marmonna-t-elle en nous lançant un regard noir. Mon frère vous attend et commence à s'impatienter.

Je compris alors qu'il s'agissait d'Hikad Deltouz, la sœur cadette d'Ekaits.

- Bessim, reprit-elle en se tournant vers la femme à ma droite, viens avec moi, j'ai besoin de voir quelque chose avec toi.

La dénommée Bessim acquiesça d'un mouvement de la tête et suivit Hikad dans le couloir. Bélim me poussa devant une porte en chêne à laquelle il frappa. Une voix grave retentit alors, nous demandant d'entrer, ce que nous fîmes. La pièce dans laquelle nous arrivâmes était en fait un bureau illuminé par des bougies, bien plus petit que ce que j'aurais pu imaginer :

- Laisse-nous, Bélim, fit un homme aux lunettes rondes et aux cheveux rouges attachés en une queue de cheval.

Le Nexous s'exécuta et je me retrouvai seule avec le chef de ce peuple si cruel.

- Je t'en prie, assieds-toi, murmura-t-il en me désignant un fauteuil rouge. Je regardai celui-ci quelques secondes avant d'aller m'y installer.

- Eh bien, eh bien. Commençons.

- Que me voulez-vous ? demandai-je en serrant les poings.

- Impatiente de connaître la raison de ta venue ici ?

- Pourquoi ne le serais-je pas ? Vous venez me chercher chez moi alors que l'heure du couvre-feu approche et vous m'embarquez sans en expliquer la raison.

- Eh bien, eh bien. Je pense que tu es assez intelligente pour comprendre pourquoi tu es là. À moins que tu préfères ne pas y croire.

Je ne répondis rien et me contentai de m'enfoncer dans le fauteuil.

- C'est ce que je pensais, murmura Ekaits.

Le chef se dirigea sur un siège en face de moi et reprit :

- Je suppose que tu connais la Guerrière d'Argent ?

- Bien évidemment. Qui ne la connaît pas ?

- Et tu dois connaître la Guerrière Rouge ?

Cette fois, je ne répondis rien. Il le savait... Évidemment...

- Eh bien, eh bien. C'est dur de ne pas se connaître soi-même, n'est-ce pas ?

Je baissai les yeux, sentant mon cœur accélérer.

- Je t'ai observée moi-même durant trois semaines. La première nuit, je me suis dit que tu devais juste avoir envie de prendre l'air, après tout tu as onze ans. Mais j'ai rapidement compris que tu faisais autre chose. Malheureusement, cette autre chose n'est pas à ton avantage et va contre les principes de notre peuple.

- Votre peuple n'est pas le mien, le coupai-je.

- Je t'ai donc observée longuement, continua-t-il en m'ignorant complètement. J'ai scruté le moindre de tes faits et gestes ; car il y eut un temps où je te faisais confiance.

- Vous me faisiez confiance ? m'étonnai-je. Pourquoi ?

- Eh bien, eh bien. Tu es une jeune fille remarquable, Auréa. J'étais là lors des tests. Je t'ai vue avec ta famille. Ton aura a parlé pour toi. Tu avais une puissance magique qu'aucun Kartizels n'est censé avoir et tu n'avais que trois ans. Devenir une héroïne était sans doute ta destinée et, après tout, tu n'y es pour rien. Cependant, j'aurais pensé que tu te serais servie de cette double identité pour autre chose que nous nuire.

- Pensiez-vous vraiment que j'allais vous apporter mon aide après ce que vous avez fait à mon peuple ?

- Nous vous avons sauvés d-une mort certaine.

- Sur votre peuple aussi plane une mort certaine. Nous ne sommes pas immortels, alors, oui, vous allez mourir. Moi peut-être à cent ans ou cinquante ans ou encore dans un an, et vous peut-être à deux cents ans ou demain.

- Ton discours me paraît bien sage pour une fillette de ton âge.

- Peut-être est-ce vous qui n-êtes pas assez sage pour votre âge.

- Eh bien, eh bien. Je doute que tu sois dans la meilleure position pour me parler ainsi.

- Y a-t-il un bon moment pour vous dire la vérité sur votre incompétence ?

Ekaits me lança un regard noir et il reprit plus gravement :

- Tu détiens dans tes mains, la vie de ta famille et de ton cher ami, Oré, je crois qu'il s'agit bien de son nom. Il appartient donc à ton cœur de les sauver d'une mort atroce.

Je fronçai les sourcils, ne comprenant ce qu'il voulait dire.

- J'ai une mission pour toi, Auréa.

- Une mission ?

- En effet. Et si tu ne veux pas que j'ordonne ton exécution et celle de tes proches, tu devras l'accomplir.

- Je n'ai que onze ans, comme vous l'avez dit, pourquoi vous me donneriez une mission ?

- Guerrière Rouge, répondit-il simplement en levant son menton.

- Je n'en reste pas moins une enfant.

- Guerrière Rouge, répéta le chef.

- Vous pourriez arrêter de répéter mon nom ?

- Laisse-moi donc aller plus loin avant de m'interrompre.

D'un œil noir, je le regardai se lever et se diriger vers une table. Il posa ses mains sur cette dernière et resta ainsi quelques secondes avant de se retourner vers moi, un air sérieux sur le visage, et de reprendre :

- Plusieurs personnes ont déjà essayé, mais personne n'a réussi.

- Que sont-elles devenues ? m'inquiétai-je en prenant une grande respiration, n'ayant pas tellement envie d'entendre la réponse.

- Mortes.

Un silence s'installa pendant lequel je le fixai, surprise.

- Elles sont... mortes ? répétai-je, abasourdie.

- Oui. Tuées par Prunellia, Plantara ou encore la Guerrière d'Argent.

- Donc, si je comprends bien, vous me confiez une mission qui, en cas de refus, me coûtera la vie et qui, de toute façon, pourrait me tuer ?

- Tu oublies que si tu refuses, tu ne seras pas la seule à mourir.

- Quelle est cette mission ?

Ekaits afficha un sourire ravi et attendit quelques secondes avant de répondre :

- Trouver qui est la Guerrière d'Argent.

Je le fixai, bouche bée. C'était impossible. Il ne pouvait me demander cela.

- J'attends ta réponse, murmura-t-il en fronçant les sourcils.

- C'est impossible.

- Eh bien, eh bien. Tu refuses ?

- La Guerrière d'Argent est la personne la plus puissante de l'univers. Elle est inapprochable. Comment voulez-vous que je réussisse quelque chose que personne n'a réussi avant moi ?

- Tu es une enfant. Personne ne veut tuer un enfant.

- À part vos hommes apparemment. Combien d'enfants sont morts à cause d'une erreur de leur part ou de leurs parents ?

Ekaits ne répondit rien, se contentant de baisser la tête.

- Votre monstruosité détruit votre image, repris-je en fronçant les sourcils.

- Je ne t'autorise pas à dire de telles choses dans ma demeure. Maintenant, donne-moi ta réponse.

Je le regardai. Avais-je envie de le faire ? Non. Avais-je le choix ? Toujours pas. Comment allais-je faire ? Aucune idée. Finalement, je serrai les poings et murmurai :

- J'accepte.

Contrairement à ce que j'aurais pensé, le visage du chef des Nexous ne se retrouva pas inondé de joie, aucun sourire n'étira ses lèvres, aucune étincelle ne s'alluma dans ses yeux.

- Très bien, fit-il au bout d'un moment. Tu passeras la nuit dans une de nos chambres et tu partiras demain, à l'aube.

- Je partirai comme ça ? Sans aide ? Sans rien ? Sans indications ?

- J'ai bon espoir que quelqu'un vienne t'aider.

- Qui ?

- Ce n'est pas la bonne question à poser.

- Il y a une bonne question à poser ? m'étonnai-je, légèrement agacée.

- Eh bien, eh bien. En effet.

- Très bien, alors, quelle est cette question ?

- Toujours pas la bonne.

- C'est justement pour ça que je vous demande quelle est la bonne !

- Ne hausse pas le ton, ordonna-t-il en retrouvant sa place dans le fauteuil. J'ai sous mes ordres des milliers d'hommes qui peuvent à tout moment débarquer chez toi.

- Vous êtes vous-même sous les ordres de Kexist(5), je ne dirais pas que vous contrôliez vraiment tout, répondis-je en fronçant les sourcils, consciente de ce que mon insolence pourrait me coûter.

- Je pensais que tu tenais à ta famille.

Cette fois, je ne rétorquai rien et je me contentai de le regarder se pencher en avant pour continuer :

- Tu dois sûrement connaître Prunellia ?

- Je la connais comme la personne la plus cruelle de l'univers, mais vous devez la voir comme une déesse vivante.

- Prunellia est cruelle et une déesse vivante, rétorqua Ekaits en se redressant. Elle est d'une irréfutable beauté, mais elle reste sans cœur et tue sans pitié. Il faut le reconnaître. La seule à pouvoir la battre est la Guerrière d'Argent.

- J'ai une question.

- Quelle est-elle ?

- Allez-vous y répondre ?

- Je verrai quand tu me la poseras.

Je le fixai avant de me décider à poser ma question :

- Pourquoi voulez-vous savoir qui est la Guerrière d'Argent ? Que cela vous apportera-t-il ?

- Tu avais dit une question, marmonna-t-il.

- C'est deux en une.

Ekaits me toisa et laissa passer quelques secondes avant de reprendre :

- Tu es bien placée pour savoir qu'un héros dont la véritable identité est révélée est bien plus en danger qu'un héros pour qui elle est toujours cachée. Maintenant, si je veux toucher la Guerrière Rouge, je peux me tourner vers toi, Auréa Aurinés.

Ce ne fut qu'à ce moment que je réalisai à quel point la découverte de ma véritable identité pouvait m'être fatidique.

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5. Kexist est le chef des Elfoises.

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