Chapitre Quatre.

Par Tynah

Je vérifie que mon maquillage est bien appliqué, au risque dans le cas contraire de me prendre une petite réflexion de la part d’une de mes amies. Un soupir las et plein de sous-entendus franchit mes lèvres avant que je ne me ressaisisse et plaque un sourire sur mon visage rond. J’attache mes longs cheveux bruns en une queue-de-cheval haute, qui a pour effet de me donner un air sévère, mais je m’en moque. Aujourd’hui, nous sommes jeudi et comme depuis six ans, ce jour signifie sorties entre amies. Un rituel s’est établi au fil des ans, nous commençons par nous retrouver dans un café du centre-ville avant d’aller dépenser la moitié de notre salaire dans du shopping. Même si depuis quelques mois j’achète de moins en moins par prise de conscience. J’ai trié ma penderie et le constat est sans détour. J’ai des habits jamais portés et possédant toujours les étiquettes dessus. Je crois que le jour où ce cas se pose à nous, il est grand temps d’agir. Et ces sorties deviennent de plus en plus pénibles à mes yeux, même si nous nous connaissons depuis le lycée, je sens que la distance s’est creusée entre elles et moi. Enfin surtout, depuis la malheureuse fois où j’ai surpris une de leurs conversations à mon propos.

Je regarde l’heure sur mon téléphone et peste intérieurement, si je ne pars pas tout de suite, je vais arriver en retard. J’enfile rapidement ma veste en cuir et mes sandales compensées avant de verrouiller mon appartement et de rejoindre l’extérieur. Il y a fort à parier que je sois la dernière à arriver, comme toujours. Je marche dans les rues du quartier del Sol où j’ai grandi, m’allume une cigarette et consulte les réseaux sociaux, d’un geste mécanique. Il est à peine onze heures que tout le monde a déjà commencé à se plaindre. Je regarde distraitement certains statuts et décide de ranger mon téléphone, agacée. Je veux bien être tolérante à certains propos, mais s’apitoyer juste pour le plaisir de le faire ne nous apporte rien. Je lève les yeux au ciel et constate qu’il est encore au gris. Voilà ce que c’est d’habiter dans l’Est, la pluie devient presque un compagnon de route. J’entre dans le café où nous avons nos habitudes et repère en une fraction de seconde mes amies installées à notre table fétiche. Je leur adresse un bonjour chaleureux et m’assieds à la place vide à côté de la fenêtre.

— Comme toujours tu es en retard, râle Nancy de sa voix aigüe.

Je vérifie l’heure sur mon téléphone avant de lui offrir un grand sourire.

— Il est onze heures moins deux, ce qui signifie que je suis à l’heure, voire même en avance de deux minutes, signalé-je.

— Bref, chasse-t-elle d’un geste vague de la main. Il y a eu du nouveau avec Jason.

D’une mine conspiratrice, Nancy se penche sur la table avec une petite moue aux lèvres. Ophélia et Maria, nos deux autres amies, sont pendues à ces lèvres, tandis que je me retiens de lever les yeux au plafond. Nancy est une très belle blonde, mesurant un mètre soixante-quinze et à la taille de guêpe. Elle aurait pu devenir mannequin et s’y est même essayée le temps de l’été de notre dernière année scolaire, mais sans aucune suite. À présent, elle occupe un poste de secrétaire dans une agence immobilière et cumule les aventures d’un soir. J’écoute d’une oreille son récit et observe les personnes qui défilent devant la fenêtre. C’est la première fois que je prête attention aux Sorts et que je remarque à quels points ils semblent porter le poids du monde sur leurs épaules. Leurs visages expriment la tristesse et leurs mines laissent transparaître la fatigue. « Sorts » est le nom utilisé pour désigner la population qui vit dans le quartier de Tylsä, le secteur pauvre de la ville. Là-haut, même avec deux emplois, terminer les fins de mois avec quelques centimes relève du défi. L’amertume vient doucement piquer mon cœur pour ce constat.

— Alors ensuite vous avez fini chez lui ? questionne Maria surexcitée.

C’est sa chaleureuse voix à l’accent du Sud qui me ramène sur la terre ferme. J’en profite pour pencher la tête sur le côté et l’observer. Des cheveux coupés en carré plongeant couleur corbeau encadrent son visage ovale et font ressortir ses yeux sombres. Étrangement lorsqu’elle est concentrée, elle a l’air d’une jeune femme très stricte, mais c’est une fille douce et joviale. Maria est la dernière à être arrivée dans notre groupe, après l’emménagement de sa famille dans l’Est. J’ai tout de suite accroché avec elle, et nous semblions sur la même longueur d’onde. Pendant le lycée tout du moins. Maintenant, elle aussi me regarde du coin de l’œil, comme les autres. J’ai l’impression qu’elles s’attendent à me voir exploser à la minute.

— Fanya, si mon histoire ne t’intéresse pas, tu pourrais au moins aller chercher nos boissons, proteste Nancy de sa voix criarde.

Je l’observe, me penche pour examiner sous la table et me redresse en haussant un sourcil. Je fais craquer mes doigts et retiens un juron.

— Tu as toujours tes deux jambes, non ? commencé-je. Donc tu peux aller commander ton café toute seule, lâché-je froidement.

Nancy affiche une moue outrée, tandis qu’un sourire prend place sur mon visage. Je sais qu’elle déteste lorsque je lui réponds de cet air-là. C’est ainsi depuis que nous nous connaissons. La blonde adore être le centre d’attention et elle n’ignore pas mon avis sur ce sujet. Le tout est lié à la jalousie. Elle, car tout le monde connaît le statut de mon père et moi, car j’aimerais posséder son anonymat. Mais nos vies sont telles qu’elles sont.

— Qu’est-ce que tu en penses Ophélia ? questionné-je un sourcil levé.

La rousse se tasse sur sa chaise. Je prends un malin plaisir à mettre Nancy mal à l’aise. Encore plus depuis que je sais qu’elle n’hésite pas à retourner mon amie d’enfance contre moi. Je ne leur ai pas encore parlé de ce petit détail, car je sais que je suis sur une pente glissante. J’avoue volontiers avoir la rancune tenace. J’observe tour à tour les trois jeunes femmes avant de reprendre.

— Bien, si personne ne veut de café, nous pouvons aller prendre l’air, dis-je avec un sourire hautain.

Je me lève, mets ma veste suivie par Maria et Ophélia. Nancy les foudroie du regard avant de nous imiter. Je la vois serrer les mâchoires et mon sourire s’agrandit. Elle n’est pas assez bête pour me défier en public, même si elle ignore que je ne tenterai rien contre elle. Ou contre son père qui cherche à monter en grade. Je dois gérer beaucoup d’autres choses pour ne pas en plus créer des conflits qui ne mènent à rien. Étrange me définit peut-être, mais pas cruelle.

Dans un magasin hors de prix, mon regard glisse sur de la lingerie et je me demande quelle marge se permet de prendre le commerce. D’un geste délicat, je caresse la fine dentelle d’un soutien-gorge couleur passion pour y découvrir une infinie douceur. J’aime les beaux sous-vêtements, même si j’ai tendance actuellement à fuir ce genre de boutique. Je ne fréquente personne pour les montrer et ne vois donc pas l’intérêt d’agrandir la collection que je possède déjà. Une main bronzée se pose sur mon bras et me sort de ma rêverie en un sursaut.

— Fanya, es-tu sûre que tout va bien ? demande Maria d’une voix douce.

— Oui, je réfléchissais, dis-je avec un léger sourire.

— N’en veux pas à Nancy, tu connais son caractère, n’est-ce pas ? commence-t-elle. Elle t’admire…

— Nancy ? M’admirer ? un petit rire nerveux quitte mes lèvres. Et d’où tiens-tu ça ?

— Ne joue pas à celle qui ne s’en rend pas compte, gronde Maria. Tu nous impressionnes toutes, ajoute-t-elle.

— À tel point que vous vous sentez obligées de parler dans mon dos ? ironisé-je.

Mon amie baisse le regard tandis que je secoue la tête.

— « Fanya m’agace », « vous avez vu son ton supérieur ? » « Et si nous cessions de la voir ? » blablabla, récité-je d’un ton courroucé. Si c’est ça l’admiration, je n’en veux pas, conclus-je en levant les sourcils.

— Arrête, tente-t-elle de me calmer. Tu venais d’envoyer paître Nancy et…

— Et quoi ? la coupé-je. Il ne faut pas s’en prendre à la princesse Nancy ? haussé-je le ton. Quand vous aurez saisi qu’Ophélia et toi n’êtes que de simples faire valoir, terminé-je en secouant la tête.

Ophélia et Nancy sont sorties des cabines d’essayage et nous observent. La blonde affiche un petit sourire en coin sur son visage de poupée. Finalement, elle n’a pas besoin de me séparer de mes amies, je viens de le réaliser toute seule. Je comprends que sur ce coup-là, le discernement m’a fait défaut, mais il est trop tard pour revenir en arrière. Je fais craquer mes doigts et secoue la tête d’agacement.

— Tu sais quoi Maria ? repris-je sûre de moi. Je laisse tomber, j’en ai marre de me sentir comme au lycée et de devoir me justifier sur tout. J’ai passé l’âge.

Je leur tourne le dos et quitte la boutique. Une fois à l’extérieur, un soupir franchit mes lèvres avant que je ne m’allume une cigarette pour calmer mes nerfs. Je pressentais que cette dispute allait arriver. Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. Je secoue la tête et marche en direction du quartier Tylsä. Les immeubles semblent à l’abandon et les devantures font froid dans le dos. Pourtant, j’ai l’impression de ressentir plus de vie ici que là où j’ai grandi. Les maisons sont accolées les unes aux autres, si bien que je suis persuadée que l’on entend son voisin à travers les murs. Les crépis affichent presque tous cette couleur grisâtre qu’il est difficile de voir la différence entre les bâtiments et le ciel. Je me pense presque dans un village fantôme, mais je sais que l’histoire est chargée dans ces lieux. Je m’y sens plus en sécurité que dans le quartier où je vis. Ici, je deviendrai une inconnue. Je tire une dernière fois sur mon mégot avant de le ranger dans une boîte métallique.

Je prends la direction de mon appartement et regarde les réseaux sociaux sur le chemin. Mais je referme bien vite la page avant de remarquer l’arrivée d’un mail que j’ouvre immédiatement. Sans avoir lu l’adresse électronique, je devine qui est l’expéditeur et suis surprise qu’ils ne m’aient pas oublié en deux ans.

« Est-ce que la vérité libère ? »

Je m’arrête un instant dans la ruelle pour regarder autour de moi, mais il n’y a visiblement personne. Je reprends ma marche, mais beaucoup moins sûre de moi. C’est la deuxième fois qu’Eux, — s’ils sont responsables de ces mails — visent juste sur mon comportement. J’accélère le pas, comme-ci le diable était à mes trousses pour rejoindre mon appartement. J’ai le sentiment d’être surveillé et je déteste cela. Et même si au lycée, j’ai appris à maîtriser mon stress et mes émotions pour nous protéger, aujourd’hui je me moque de l’avis des autres sur ma conduite.

« Tu mens. »

« Ah ! Te voilà toi ! Et non, je ne mens pas. » répliqué-je à Alium.

« Bien sûr que si, sinon tu aurais entrepris de plus gros changements dans ta vie. »

« De quoi parles-tu ? » m’énervé-je.

« De tout. »

Et soudain, l’évidence frappe mon cœur. Mais suis-je seulement capable d’aller au bout de ce périple ? J’entre dans mon appartement et m’installe sur le canapé avant d’allumer la radio. Je doute de moi et de ce que cela implique dans la totalité. Mes dents s’enfoncent dans ma lèvre inférieure et je ferme les yeux. J’espère y voir plus clair dans la pénombre de mon esprit que dans la lumière aveuglante de mon salon. Ma tête bouge au rythme de la musique et je sens que la décision s’insinue doucement en moi et que je n’en suis qu’au commencement. 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Morgane Kadella
Posté le 26/08/2020
Tant de mystères sur cette fin de chapitre ! Je me demande quelle est la décision qu'elle a prise. En tout cas, je suis bien contente qu'elle est envoyée ses "amies" sur les roses. Il n'a suffit que d'un chapitre pour qu'elles me tapent sur les nerfs... Une vraie bande de bimbos agaçantes !
Zlaw
Posté le 19/07/2020
Encore un saut dans le temps, qui cette fois prend moins au dépourvu que la dernière.

Fanya n'a visiblement pas pris de décision suite à l'enterrement de son grand-père. Il semblerait qu'elle soit restée dans cette forme d'hypocrisie latente pendant plusieurs années, à continuer à fréquenter des amies qu'elle n'apprécie pas vraiment et pour qui c'est apparemment plutôt réciproque. Il faut dire aussi qu'elle ne les traite pas particulièrement bien. Son masque ne couvre pas bien tout son visage, si je puis dire. Mais c'est cohérent avec ce qu'elle traverse, puisqu'elle n'arrive pas à faire un choix tranché. Elle n'est clairement pas capable de rentrer dans le moule (ce qui est plutôt une bonne chose, objectivement), mais elle ne semble pas prête non plus à faire le grand saut et assumer sa marginalité jusqu'au bout (non pas que je sois à ce stade capable de deviner ce que ça pourrait donner). Est-ce que ce chapitre est la goutte d'eau? Est-ce qu'après avoir réussi à envoyer bouler sa famille après le lycée, et maintenant ses amies, elle va pouvoir s'épanouir dans qui elle est ?

Ce qui est intéressant dans cette histoire, c'est que chaque tournant est inattendu. Aux deux premiers chapitres, on s'imagine naïvement qu'on va suivre une ado, puis on est détrompé par une première ellipse temporelle, et maintenant une autre. Aura-t-on des flashbacks ? Peut-être, non pas que ça semble nécessaire. On est en tous cas assez curieux de savoir où tout ça va nous mener.

P.S.: il me semble qu'on emménage, pas qu'on aménage. Enfin, on peut aménager, mais ça n'a pas le même sens. Ça m'a fait sourire. =)
Tynah
Posté le 19/07/2020
Hello!

Alors, je suis contente que tu remarques cette espèce "d'hypocrisie latente" comme tu dis, c'est plus ou moins l'effet que je souhaite donner... C'est ce sentiment de "fesses entre deux chaises" le fait de savoir dans quoi tu vis, mais te demander sans cesse si tu ne peux as avoir mieux qui est "au centre" de ce chapitre, si je peux le formuler ainsi :)

Merci pour le compliment, savoir que je peux prendre au dépourvu est une excellente chose! Pour les flash back, je ne pense pas en faire, mais sait-on jamais, comme je change un peu ma ligne directrice ça pourrait arriver...

Merci pour le PS, il faut que je modifie cela!
Bises!
Vous lisez