Chapitre Premier : Prisonniers du système

Le soleil venait de se lever. Réveillée depuis bien avant l'aube, j'étais restée couchée, immobile, observant le plafond dans un silence pesant. Mes membres étaient douloureux, j'en avais trop fait cette nuit. Lorsque j'entendis du bruit au rez-de-chaussée, je retirai la couverture et me tournai pour m'asseoir sur le bord du lit. Il me fallut quelques instants pour me lever et me retrouver devant mon miroir. La lumière était éteinte, mais je pus tout de même voir la mèche rouge de mes cheveux. Je me concentrai et celle-ci redevint noire, comme les autres. J'attachai ma chevelure en un chignon lâche et sortis de ma chambre.

- Tu as bien dormi, Auréa ? demanda mon père alors que j'entrai dans la cuisine.

- Oui, mentis-je en attrapant une pomme.

Il me fixa quelques secondes avant de recommencer à nettoyer la table. Je l'observai en mangeant et le vis enfiler son manteau.

- Je dois filer au travail. Il y a une urgence.

- Mais... il n'est pas encore six heures, si la police t'attrape, tu risques la prison.

- Je sais, mais il est question de mon travail, soit, ce qui nous permet de nous nourrir tous les jours.

- Pourquoi tu ne demandes pas à un de tes collègues ?

Il ne me répondit pas et sortit de la pièce. Je poussai un soupir avant de le suivre, traînant les pieds. Lorsque j'arrivai dans le couloir, mon père, qui avait mis son chapeau, se tourna vers moi et murmura :

- Si ta mère se réveille après six heures, ne lui dis pas que je suis parti avant l'heure autorisée et si elle se réveille avant, dis-lui que je fais très attention et que je n'y serais pas allé si ce n'était pas important.

- D'accord, marmonnai-je en baissant la tête.

- Et surtout, travaille bien et ne sors pas entre onze et quinze heures, ni après dix-huit heures, même pour aller voir Oré. Compris ?

- Oui, papa. Comme d'habitude.

Il m'adressa un sourire rieur et m'embrassa sur la joue avant de sortir. Je restai un instant à fixer la porte avant d'aller m'habiller. Une fois de retour au rez-de-chaussée, ce fut mon frère que je trouvai dans la cuisine.

- Salut Egrin, murmurai-je en venant m'asseoir à côté de lui.

- J'ai entendu papa partir ce matin, répondit-il sans préambule. Il est encore sorti avant six heures ?

- Oui... Une urgence.

- Si maman l'apprend, elle va se faire un sang d'encre jusqu'à ce qu'il rentre ce soir.

- C'est pour ça qu'il ne faut pas lui dire. Et si tu gaffes, je n'hésiterais pas à raconter que tu as gardé ta guitare de Kartoums(1).

- Tu n'as pas intérêt. Si les parents l'apprennent, ils vont me tuer.

Je lui adressai un sourire malicieux qu'il balaya d'un geste de la main.

- Tu sais, reprit-il en souriant, ma chambre est à côté de la tienne, je sais que tu sors toutes les nuits depuis que tu as sept ans.

- Tu le sais ? m'étonnai-je. J'étais sûre d'être assez discrète pour que tu ne le remarques pas.

- Tu parles à un futur détective, jeune ignorante.

Je ne répondis pas et je vis un éclair de tristesse dans son regard.

- Si on peut avoir la chance d'être ce que l'on souhaite, soupira-t-il en posant sa tête dans ses bras.

Là encore, je ne dis rien. Je ne savais quoi répondre. Il avait raison, nous vivions dans un monde où le moindre de nos gestes était scrupuleusement surveillé. Nous n'étions pas libres de nos mouvements, de nos paroles, ni de nos pensées.

- Tu crois que nous retrouverons un jour la liberté ? me demanda Egrin en relevant la tête. J'en ai oublié la sensation.

- J'avais trois ans quand nous l'avons perdue et toi huit et je te signale que notre petit frère ne l'a jamais connue.

- C'est vrai, désolé. Sans lui dire quoi que ce soit, je me dirigeai vers le salon et m'effondrai dans le canapé. Il ne me fallut que quelques secondes pour m'endormir. Lorsque j'ouvris à nouveau les yeux, je pus voir ma mère, ses yeux bleus remplis de larmes, penchée vers moi.

- Auréa, ma puce, réveille-toi, avait-elle murmuré.

- Pourquoi pleures-tu, maman ? demandai-je en me redressant.

- Il y a eu des arrestations ce matin. Je sentis mon coeur se mettre à battre plus rapidement.

- On vient d'avoir une missive. Ma soeur a été arrêtée pour détention de produits issus de Kartoums. Elle va être jugée demain, mais vu les chefs d'accusation, il y a de grandes chances qu'elle soit enfermée pendant plusieurs années. Malgré cette annonce, je ne pus m'empêcher d'être soulagée, mais je sus le cacher en prenant un air attristé.

- J'ai espoir que la peine ne sera pas trop lourde, étant gauchère. Cette remarque ne me surprit pas. Sur Nexim(2), les gauchers, étant extrêmement rares, étaient associés à leur Dieu. C'est d'ailleurs ce qui m'avait permis de ne pas être séparée de ma famille lorsque notre planète avait été colonisée et que nous avions été déportés sur Nexim.

- Il n'y a qu'elle ? demandai-je d'un air innocent.

- Et d'autres personnes que nous ne connaissons pas.

Je n'ajoutai rien et me contentai de me mettre debout et d'aller m'installer à la table de la salle à manger où mes frères étaient concentrés sur leur travail.

- Eh ! Auréa ! cria mon benjamin en me montrant un dessin. Regarde ma Source de Lune ! Je mis quelques secondes avant d'arriver à discerner ce qu'il avait fait.

- C'est magnifique, répondis-je en souriant, faisant ressortir mes canines pointues. Tu progresses beaucoup.

- Un jour, je serais dessineur !

Un léger rire retentit du côté de mon aîné et mon sourire s'agrandit.

- Maman ! s'écria Aberé, me permettant de remarquer que ma mère s'était approchée. Pourquoi je n'ai jamais vu de Sources de Lune en vrai.

- Parce qu'elles ne vivent que sur Kartoums, mon coeur.

- Et pourquoi je ne peux pas aller sur Kartoums ? J'échangeai un regard sombre avec ma mère qui s'assit à côté de son plus jeune fils avant de répondre d une voix calme et posée :

- Nous vivons ici maintenant. Nous ne pouvons pas retourner là-bas.

- Pourquoi vous êtes partis ? questionna-t-il en levant les bras. C'était pas bien ?

- Nous n'avons pas eu le choix... Un silence s'installa pendant lequel Aberé reprenait son dessin.

- Auréa, finit par dire ma mère, tu peux aller sortir de leur cachette tes cours de Kartizelien(3), il faut que l'on révise ensemble les temps du passé.

J'acquiesçai et montai dans ma chambre. Malgré l'heure avancée, je dus allumer la lumière, car il n'y avait pas de fenêtre dans ma chambre. Il n'y en avait pas dans les maisons habitées par des êtres jugés inférieurs au peuple des Nexous. Lorsque je passai devant mon lit, je vis que j'avais roussi mon oreiller durant la nuit. Il faudrait que j'apprenne à mieux me contrôler ou je vais brûler bien plus qu'un oreiller. Je redescendis quelques minutes plus tard, chargée de mes cahiers.

- Des inspecteurs passent demain, m'expliqua ma mère alors que je reprenais ma place et installais mes affaires. Comme chaque mois, ne dites rien sur l'apprentissage des coutumes des Kartizels, vous savez ce que cela nous coûtera.

- Oui maman. Je ferai attention à ne dire que ce que je suis censée savoir.

- J'ai peur qu'ils instaurent l'ouverture forcée de l'esprit, avec toutes les fraudes...

- C'est une pratique très compliquée qui, même parfaitement maîtrisée, n'offre jamais de certitudes, répondis-je en posant ma tête sur mes mains.

- L'esprit est tellement complexe qu'y pénétrer sans s'y perdre est impossible sans accord, continua Egrin en me regardant de ses yeux noirs. Il me semble peu probable qu ils adoptent cette pratique.

- On ne sait jamais, marmonna mon ascendante. Ces Nexous sont capables de tout... La journée passa lentement, trop lentement à mon goût. Je ne cessais de regarder l'horloge accrochée sur le mur en face de moi.

- Concentre-toi un peu, Auréa ! cria une énième fois ma mère. Tu as écrit trois fois le même mot !

- Tu as l'air d'aimer le liro(4), se moqua Egrin. Tu veux mettre le feu à la maison, c'est ça ?

- Ah très drôle. Concentre-toi sur ce que tu fais au lieu de te moquer.

Je m'efforçai donc de centrer mon esprit sur mon travail, mais lorsque j'entendis la porte d'entrée s'ouvrir, je me ruai dans l'entrée pour enlacer mon père. Celui-ci était recouvert de poudre noire et sentait le caoutchouc brûlé.

- Que s'est-il passé ? demanda ma mère en arrivant devant mon père. Pourquoi es-tu dans cet état ?

- C'est rien, ne t'inquiète pas. Un problème avec une machine, j'ai dû la réparer.

- Tu es sûr ? m'inquiétai-je en reculant légèrement.

- Oui. Je n'ai eu aucun problème de toute la journée. Mon père m'adressa un regard entendu auquel je répondis par un sourire.

- Va te changer et prendre une douche, fit ma mère en s'approchant un peu.

- C'était au tour d'Auréa aujourd'hui.

- Je vais attendre demain, rétorquai-je en souriant toujours. Ça ne me dérange pas.

- D'accord... répondit-il en haussant les épaules.

Mais à peine fut-il sorti de la pièce que quelqu'un frappa à la porte. Il était bientôt dix-huit heures ce qui voulait dire qu'il était peu probable que ce soit un Kartizels. Pourquoi un Nexous viendrait nous rendre visite. Était-ce à cause de la sortie interdite de mon père ? Pendant que j'étais encore dans mes pensées, ma mère avait ouvert la porte et je pus voir deux Nexous, une femme et un homme qui avaient un air de ressemblance. Leurs yeux et leurs cheveux étaient rouge sang et leur chevelure était, pour tous les deux, coupée court. Leurs dents jaunes contrastaient avec leurs lèvres aussi noires que leur peau.

- Nous venons chercher Auréa Aurinés, fit la femme d-une voix mielleuse. Ekaits la demande.

 

(1) Kartoums est la planète des Kartizels.

(2) Nexim est la planète des Nexous.

(3) Le Kartizelien est la langue des Kartizels.

(4) Liro signifie feu en Kartizelien.

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Aspen_Virgo
Posté le 24/03/2021
Déjà, j'aime bien la couverture de ton livre. (Comment ça, c'est pas objectif ?)

Ensuite, ton premier chapitre m'a accroché dès le premier paragraphe. La mèche rouge qui change de couleur, c'est très intriguant.
Le réveil permet de découvrir ce monde particulier; un couvre-feu, des interdictions, la police, la colonisation, des triffouillages d'esprit pour obtenir des informations.. On se doute que tout ça va se gâter (et on a hâte de savoir pourquoi).
Il y a quelques points d'interrogation qui m'ont l'air de s'être enfuis ( Pourquoi un Nexou...), mais rien qui ne gâche la lecture.
Si les actions sont très bien décrites, j'avoue que des indications supplémentaires sur leur lieu de vie aideraient à mieux se situer.
En tout cas, c'est un bon début et je lirais la suite avec plaisir !
LPlantara
Posté le 28/03/2021
Merci, ce commentaire me fait vraiment plaisir. J'ai passé tellement de temps à le retravailler et je suis consciente qu'il y a encore quelques améliorations à faire. Encore merci pour ce commentaire qui ne peut que me pousser à continuer !
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