Chapitre : L'échange de livres

Par Mary

Chapitre 5

L’échange de livres

 

 

 

 

J’ai du mal à garder une contenance. À l’idée de la pile d’Astronomical Journal qui m’attend, mon cœur s’emballe, mais contre ma hanche, je sens la brûlure de la lettre de Mère. Il me faudra trouver un mensonge plausible quant à son contenu, car Miss Davies voudra certainement savoir de quoi il retournait, au moins dans les grandes lignes. Je n’aime pas mentir, mais j’entends bien profiter de cette semaine, quoiqu’il m’en coûte.

La discussion pendant le dîner s’avère légère, Adrian et Stone ne m’excluent jamais de leurs conversations et je dois reconnaître que cela change des soirées formelles et convenues où Père me traîne depuis des années. Ma gouvernante elle-même finit par se détendre et intervenir lorsqu’Adrian se lance dans un éloge des romans de mœurs — elle est assez friande de romance, même si elle le cache soigneusement. Stone s’amuse de leur échange et je ne m’en mêle pas ; je ne lis que très peu de romans. À la fin du repas, Stone se lève avec et suggère avec emphase :

— Si nous passions tous dans mon bureau pour terminer cette journée en beauté ?

Interloquée, je consulte discrètement mon chaperon qui hausse imperceptiblement les épaules. Elle non plus ne s’attendait pas à ça. Je me retourne vers notre hôte :

— Pourquoi dans votre bureau ?

— Il me semble bien vous avoir promis une surprise.

Adrian me propose galamment son bras :

— Me feriez-vous l’honneur, Agathe ?

— Eh bien… je suppose.  

Nous suivons Stone jusqu’au fond du couloir du rez-de-chaussée, dernière porte à gauche.

— Mon bureau pour les affaires.

La pièce, sobrement meublée, consiste en un grand bureau, des placards muraux grand ouverts où sont entreposés des cartons d’archives, des classeurs et des piles de dossiers. Le plus curieux, c’est cet escalier en colimaçon qui occupe tout un angle.

— Par ici, je vous prie.

Je délaisse le bras d’Adrian pour soulever délicatement ma jupe et monter les marches étroites et abruptes.

— Où est-ce que vous nous emmenez, Stone ?

Il attend d’être parvenu en haut avant de me répondre :

— Dans mon bureau privé.

Cette pièce n’a rien à voir avec la précédente ! Un feu d’enfer ronfle dans la cheminée, une longue table est couverte de feuilles de notes et de cahiers remplis d’une écriture serrée. Le mécanisme d’une maquette du système solaire tique et taque comme un métronome sur une commode et dans les étagères vitrées s’alignent plusieurs instruments de mesure tous plus hétéroclites les uns que les autres. Un grand tableau de salle de classe blanchi par la poudre de craie repose près d’une seconde porte et contre le mur extérieur, un paravent dissimule l’unique fenêtre. Je ne peux garder mon émerveillement pour moi :

— C’est un vrai laboratoire que vous avez là !

— Vous ne croyiez tout de même pas que j’allais laisser tout mon matériel à l’université ?

Il sort d’un placard quatre verres et une bouteille de sherry.

Quelle est donc cette surprise ?

— Un sherry à cette heure-ci ? Après dîner ? s’offusque faussement Miss Davies.

— Au diable les conventions, Miss Davies ! Agathe, veuillez enfiler ceci, vous serez en première ligne et je ne voudrais pas que vous attrapiez froid.

Il me tend un lourd manteau doublé que j’enfile dubitativement. Adrian me regarde me débattre avec les manches trop longues, l’air presque attendri.

Attendri ?

Stone passe derrière le paravent et je l’entends ouvrir la fenêtre. Une bourrasque froide, avec une légère odeur de feu de bois, s’engouffre dans la pièce. Je comprends mieux l’utilité du manteau.

— Stone, par tous les saints, qu’est-ce que vous faites ?

— Adrian, voudriez-vous baisser les lumières, je vous prie ? Agathe, ma chère, avancez-vous par ici.

Il replie le paravent et je m’arrête, stupéfaite.

— Mais c’est une…

— Vous m’avez dit la dernière fois ne jamais avoir eu le plaisir de contempler les étoiles.

Je hoche la tête pour compenser ma piteuse éloquence. Stone prend place devant la lunette et colle son œil contre l’appareil :

— Encore deux ou trois ajustements… et voilà !

L’aristocrate me tend la main et se lève pour me laisser champ libre.

— Il serait dommage de manquer le spectacle. Après vous !

Je m’assois dans le froid, la gorge sèche. Moi qui pensais déjà avoir eu mon lot d’émotions pour la soirée…

Mon œil, posé contre l’oculaire, n’observe pour le moment que l’obscurité. En me repositionnant, je perçois brièvement un éclair jaune très pâle. Je cherche doucement à le retrouver quand soudain, je la vois.

Saturne déploie ses anneaux au milieu du néant. Aucune gravure ne lui rend justice. La planète s’incline face au soleil et je distingue nettement la division de Cassini, cette ligne sombre au centre de l’agglomérat de particules. Dans le vide spatial se dessinent plusieurs points clairs. J’étouffe une exclamation. C’est Titan ! Et Thétis, et Rhéa !

Je sens une pression sur mon bras et me détache à grand-peine de la lunette. Miss Davies sourit en me tendant son mouchoir, et je me rends compte que je pleure.

— Mon Dieu, je suis désolée, dis-je en m’essuyant les joues.

— Ne le soyez pas, mon amie, me rassure Stone. Je me souviendrais toujours de mon émotion la première fois que j’ai vu Saturne. Désirez-vous que je vous montre autre chose ?

— Attendez encore un peu.

Je me repais de la vue pendant plusieurs longues minutes. Cela dépasse de loin tous mes rêves les plus fous, elle semble si près ! À regret, je laisse ensuite Stone reparamétrer l’objectif :

— Il est encore un peu tôt, nous la verrons mieux le mois prochain, mais je pense que je peux la trouver… Ah ! Non, c’est un peu flou, voyons comme ça…

Il tourne délicatement une petite molette.

— Voilà qui est mieux. Ce soir, je vous montre les choses les plus simples nécessitant peu de réglages, mais si nous avons le temps, nous effectuerons d’autres observations plus poussées. Allez-y.

Cette fois, il me faut un peu plus de temps avant de saisir parfaitement ce qui se déroule sous mes yeux. Dans le noir de la nuit, au milieu des étoiles, je devine une large corolle blanche poudrée parsemée de points scintillants.

— La nébuleuse d’Orion ! C’est magnifique !

À défaut d’éloquence, ce soir, je suis en voix.

— Agathe, ne vous emballez pas tant, tempère Miss Davies qui a malgré tout l’air ravie pour moi.

— Mais si, je m’emballe ! Tout cela devient si proche, si réel, je pourrais presque le toucher ! Vous ne vous rendez pas compte, c’est… j’en perds mes mots !

Je m’attends à un reproche, mais elle se contente de me sourire, comme si elle m’accordait un instant de répit avec la bienséance.

Stone m’explique le fonctionnement de base de la lunette, mais je me retrouve vite frigorifiée malgré le manteau. Une fois la fenêtre refermée, je rejoins Adrian près de la cheminée pour profiter de la chaleur. Le jeune homme me tend mon verre de sherry :

— Cela vous réchauffera. Je ne sais pas comment fait Stone, mais il arrive à rester dans le froid pendant des heures.

Je veux bien geler sur place si c’est pour profiter de la vue.

— Aimez-vous aussi regarder les étoiles, Adrian ?

— Je trouve cela joli et poétique, mais mon intérêt s’arrête là. Je crains de ne pas y voir la magie que vous leur attribuez.

— Aussi sublimes qu’elles soient, ce ne sont que des amas de roches, de poussières, de gaz et de particules, dis-je alors que le sherry commence à répandre une douce chaleur au creux de mon estomac. Il n’y a rien de magique là-dedans.

— Pourtant, à vous entendre, on dirait que si.

Un frisson me parcourt et Miss Davies me recouvre de son propre gilet.

— Je crois que nous devrions nous retirer, Agathe, vous avez besoin de vous mettre au chaud.

Mais je n’ai pas si froid !

— Vous avez sans doute raison. Stone, je ne sais comment vous remercier.

— Tout le plaisir était pour moi.

— Bonne nuit à vous deux.

Adrian incline poliment la tête en retour et ma gouvernante m’entraîne jusqu’à nos chambres. Elle m’installe devant le feu le temps d’aller chercher mes vêtements de nuit. Une bonne âme, Kenneth ou Lucy, peut-être, a déposé les exemplaires de l’Astronomical Journal sur le secrétaire.

— Au fait, me demande Miss Davies, de qui venait la lettre que vous avez reçue ?

— Oh, euh… de Mère.

— Rien de grave, j’espère ?

Je tente un innocent :

— Pas le moins du monde, elle me donnait des nouvelles de Londres et souhaitait s’assurer que tout allait bien pour nous. Sans surprise, Euphemia fait des merveilles en tant que maîtresse de maison.

— Tant mieux, se réjouit-elle. Je vous laisse pour ce soir ?

— Merci, Miss Davies.

La porte de sa chambre se referme sur elle. Je sors la lettre de Mère de ma poche et, après un instant d’hésitation, la regarde se racornir puis se consumer dans les flammes.

 

*

 

Les cinq jours suivants ont tout d’un rêve éveillé. Je n’ai aucune activité recommandable pour une jeune fille et passe le plus clair de mon temps entre la bibliothèque et le bureau de Stone. Miss Davies a rendu les armes le soir du troisième jour, lassée de nous entendre divaguer dans un langage qui lui est incompréhensible, et profite donc des conseils de Kenneth en horticulture d’intérieur.

Nous avons attaqué le travail sur les revues dès le lendemain de la séance d’observation nocturne. Plusieurs pistes s’offrent à nous, mais aucune qui permette vraiment de se lancer pour l’instant, même s’il me reste encore un dernier numéro de l’Astronomical Journal à lire. Aucune inspiration divine ne m’est tombée dessus et aucun raisonnement ne se tient sur la durée. Je commence à comprendre ce que voulait dire Stone sur le facteur temps.

La dure réalité du début des recherches m’a frappée. Tout ce qui semble humainement faisable a été exploité, ou du moins envisagé. Stone n’arrête pas de me dire qu’il faut oser plus d’audace, mais je ne vois pas comment. On ne peut pas changer les lois de l’univers. Alors, en attendant de trouver une nouvelle idée à creuser, je me rassasie de rapports scientifiques, de traités de mécanique et de publications d’astronomes réputés. Le soir, nous discutons avancées et technologies — Stone m’a expliqué en détail le fonctionnement d’un télégraphe — et de différents concepts de modernité dans tous les champs possibles, y compris en littérature avec Adrian.

Si Stone se révèle sans me surprendre davantage, son cousin m’intrigue de plus en plus. Son attitude taciturne est tout à fait justifiée par les circonstances, mais j’ai le sentiment que cela va plus loin. Il demeure en permanence sur la retenue, comme s’il craignait que sa présence ne pose problème. Nous avons effectué deux autres promenades à cheval dans le parc les jours où le temps le permettait, car les orages d’automnes sont arrivés. Chaque fois, il est resté contemplatif et ne s’est guère mêlé à la conversation. Adrian ne prend réellement part aux débats que lorsqu’il s’agit de littérature ou de musique, d’art sous toutes ses formes. En ces moments, la différence est frappante : il rayonne, sa voix résonne dans sa poitrine et envahit la pièce. Le plus étrange, toutefois, c’est qu’il disparaît mystérieusement juste après le déjeuner, au moment où Stone et moi nous mettons au travail, jusqu’à environ 16 heures. Pour cela, je ne trouve aucune explication.

De manière générale, si le fonctionnement de Rosewood Manor m’a d’abord surprise, je m’y suis habituée. L’autre jour, j’ai par mégarde interrompu une séance de papotage entre Miss Cherry, ses deux filles Clara et Ruth et Tillie. Elles prenaient le thé dans le petit salon tout rectifiant les ourlets d’une robe. Passé le premier étonnement, cela amène un peu de cette vie dont nous manquons si cruellement à Chester House. Tout semble plus authentique, plus humain.

Pour ma dernière soirée ici, Stone a proposé un dîner de gala informel. Miss Davies, toute excitée, a donc repassé ma robe de soirée rouge « car sa couleur est parfaite pour l’automne ! ». Elle s’échine maintenant à vérifier qu’il n’y ait pas de faux pli, surtout sur les mancherons qui me couvrent les épaules. Lucy est venue à notre secours pour la coiffure. Malgré les tresses entrelacées, elle se débat avec mes boucles et les épingles depuis une bonne demi-heure :

— Miss, je crois que je vais laisser ces deux dernières mèches tranquilles. Je crains qu’elles ne tiennent pas. Vous avez les traits fins et le visage plutôt rond, ça le mettra en valeur. Je vais juste ajouter un ruban assorti à la robe pour le faire retomber sur votre nuque, ce sera joli comme tout !

Je la sens glisser quelque chose dans l’inextricable entremêlement de barrettes et le nouer avec des gestes aériens.

— Voilà. Qu’en pensez-vous ?

Dans le miroir, je peine à en croire mes yeux. Je n’ai jamais eu de coiffure aussi élaborée depuis qu’une des amies d’Euphemia s’était entraînée sur moi. Le ruban contraste avec le brun de mes cheveux et les deux mèches rebelles descendent juste au-dessus de ma clavicule. À bien y regarder, je me trouve quelque chose de changé, mais quoi ?

— Merci beaucoup, Lucy, c’est splendide !

— C’est vous qui êtes splendide, Miss. Vous avez de ces yeux, on dirait une prairie au printemps , et vos mains sont d’une finesse, j’en suis presque jalouse ! me taquine-t-elle.

— Peut-être, en attendant, je suis incapable de me coiffer toute seule.

Ces échanges francs vont me manquer.

— Agathe, nous interrompt Miss Davies, nous y allons ?

J’enfile mes gants et nous retrouvons nos hôtes dans le vestibule, tous deux très élégamment vêtus. Stone porte une extravagante veste bleu marine et son cousin un costume noir parfaitement cintré à la taille – on le croirait cousu sur lui. L’aristocrate me gratifie d’un sourire si large qu’il en deviendrait presque gênant et Adrian, lui, me fixe avec une drôle de lueur dans les yeux.

— Agathe, ma chère, vous êtes éblouissante ! s’écrie Stone. Cette couleur vous va à ravir ! Malgré la saison, vous feriez de l’ombre au plus noble des érables !

Il tend le bras vers ma gouvernante.

— Miss Davies, m’accorderiez-vous le plaisir de me laisser vous escorter jusqu’à la salle à manger ?

Celle-ci accepte volontiers l’offre de Stone en rougissant légèrement. Adrian s’avance enfin vers moi et je glisse mon bras contre le sien.

Il semble aussi à l’aise qu’un canari dans la gueule d’un chat.

Mrs Blackwood s’est surpassée et son mari a dressé une table digne d’un restaurant. Au milieu du rôti, la discussion bifurque sur ce que Stone appelle « l’éternel débat », à savoir celui qui oppose les sciences et les lettres, qui nous a déjà occupé de nombreuses heures ces derniers jours :

— Je reconnais volontiers que sciences et arts doivent marcher main dans la main pour le progrès de l’humanité, mais à tout rationaliser, l’on enlève le mystère de l’inconnu, la poésie de la nature, argumente Adrian.

Je proteste :

— Nous devrions donc demeurer ignorants, mais poètes ? Le monde est rempli de choses que nous ne comprenons pas encore. Qu’est-ce qui repose au fond des océans ? Comment se forment les planètes ? Ne comprenez-vous pas que ces découvertes forgent les rêves de demain ?

— L’Homme lui-même ne change pas. Les préoccupations quotidiennes, les passions, les élans de l’âme, les trahisons, les guerres, cela n’en reste pas moins vrai. Prenez le sentiment amoureux, par exemple. Comment pourriez-vous le décortiquer comme un dissèque un insecte tout en préservant ses arcanes, son charme, sa profondeur, sa plénitude ? Ce serait d’une tristesse que je me refuse à imaginer. 

— C’est justement là toute la beauté de la démarche scientifique, Adrian. Elle demande de la passion, oui, mais aussi rigueur et discipline. Elle éclaire le moindre évènement, l’explique, lui donne une raison d’être ; je trouve cela rassurant.

Stone s’éclaircit la voix et intervient :

— Ma chère, je ne suis on ne peut plus d’accord avec vous, à un détail près. La science demande en effet rigueur, discipline, organisation, mais elle demande aussi beaucoup d’imagination. Comment découvrir, innover, si notre esprit ne voit pas plus loin que ce qui a déjà été fait ? En cela, la littérature est une bénédiction.

Cette remarque a au moins le mérite de nous faire taire tous les deux. L’aristocrate poursuit :

— À ce propos, j’ai un projet à vous soumettre. Puisque ce sujet semble tant vous passionner et que vos lectures divergent du fait de vos inclinations personnelles, que diriez-vous d’échanger vos lectures ? Agathe, vous recommanderiez certains livres à portée scientifique à Adrian, et à l’inverse, celui-ci partagerait certains des romans qui lui semblent pertinents pour vous.

Lui et moi nous dévisageons.

— Ma foi, l’idée me plaît ! s’enthousiasme le jeune homme.

J’accepte le défi.

— À moi aussi. Adrian, lisez-vous le français ?

— Oui, pourquoi ? Auriez-vous déjà un livre en tête ?

— À vrai dire, oui, car je l’ai vu dans la bibliothèque, un ouvrage remarquable d’un scientifique belge, Adolphe Quetelet : « Sciences mathématiques et physique au commencement du XIXe siècle ». Il se concentre bien sûr du point de vue belge, mais dresse néanmoins un portrait plutôt réaliste sur la compréhension que nous avons de notre univers et de quelle façon les scientifiques d’aujourd’hui expliquent ce que les civilisations précédentes avaient deviné. Il y a des passages inutiles en ce qui concerne notre débat concernant les équipements de Bruxelles ou ce genre de choses, toutefois, je pense que vous le trouverez intéressant. Qu’en dites-vous ?

— Cela me paraît approprié. À mon tour, si vous permettez. Avez-vous lu « Frankenstein ou le Prométhée moderne » de Mary Shelley ?

— Cela va de soi ! Intéressante suggestion, car le monstre touche l’humanité du doigt grâce à ses lectures. 

— Dans ce cas, je vous propose alors « L’étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde » de Robert Louis Stevenson, l’histoire d’un docteur qui trouve un moyen de diviser son âme entre le péché et la vertu.

— Choix judicieux ! s’exclame Stone. Figurez-vous que je l’ai relu il n’y a pas dix jours ! Qu’en dites-vous, Agathe ?

— J’accepte !

Nous avons à peine terminé une délicieuse tarte aux canneberges que l’aristocrate nous entraîne solennellement dans la bibliothèque, y attrape les deux livres et enfin, nous tend chacun notre choix pour l’autre. Face à face, Adrian et moi procédons à l’échange ; j’ai l’impression de me trouver dans un de ces contes antiques où une prophétie se réalise.

Une fois couchée, j’hésite entre le dernier numéro de l’Astronomical Journal et le roman. Si le premier est une valeur sûre, le second pique ma curiosité. En outre, j’ai besoin de me changer les idées : demain, je devrais affronter mes parents et je m’attends au pire. Je m’installe donc dans mes coussins et commence par le récit d’un certain Utterson, notaire londonien de son état.

Pour ce qui était de me changer les idées, c’est raté.

Malgré la qualité indéniable du texte, je sommeille au bout de quelques chapitres. Je referme le livre et m’apprête à éteindre lorsque je remarque quelque chose qui dépasse des pages. Je tire petite feuille de papier à lettres, pliée en deux, couverte d’une écriture élégante et soignée :

 

Parler ou mourir, car je ne peux plus me taire.

Je n’aurais jamais songé que ce serait là mon destin, je croyais échapper à tout ceci. Aux yeux de tous, y compris aux miens, je n’aspirais qu’à une vie paisible. Je ne souhaitais qu’une chose : demeurer invisible, loin de tout, loin de tous, jusqu’à ce que vos yeux se posent sur moi.

Auriez-vous volé mon cœur en même temps que mes mots ? Je n’ose prononcer celui qui me vient en tête lorsque je pense à vous.

Un autre jour, peut-être.

Qu’allez-vous donc faire de moi ?

 

À vous, à jamais.

 

— Qu’est-ce que… ?

D’où cela peut-il venir ? À qui cette lettre s’adresse-t-elle ? Que fait-elle ici ? Est-ce une lettre de Stone à une femme ? D’une femme à Stone ? Est-ce à elle que l’aristocrate faisait allusion la dernière fois, lorsqu’il a avoué que son cœur était déjà pris ?

Je n’aurais peut-être pas dû la lire, mais enfin, je l’ai trouvée au hasard d’un livre, je ne pouvais pas savoir.

Je remets la lettre au milieu des pages, un peu honteuse, avant de plonger ma chambre dans l’obscurité. Ces questions tournent et retournent dans ma tête jusqu’à ce que je m’endorme, avec une certitude absolue : quand il parlait des surprises de Rosewood Manor, Adrian avait diablement raison.

 

 

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Pluma Atramenta
Posté le 22/06/2020
Je suis totalement d'accord avec Eulalie. J'ai sincèrement adoré ce chapitre ! La description du bureau (ou du laboratoire) était vraiment très réussie ! Comme toutes les autres salles décrites.
Mais peut-être devrais-tu plus décrire les personnages ? Nous venons tout juste de savoir à quoi ressemble Agathe, et encore, à travers les yeux d'une domestique. J'aimerais bien connaître son propre "avis" sur son apparence lorsqu'elle se regarde dans un miroir. Je me doute bien qu'elle s'en fiche un peu beaucoup de son reflet, et qu'elle préfère davantage les livres et l'astronomie. Mais voilà.
Ce n'est pas une critique à remédier "obligatoirement" après tout. Tu fais ce que tu as envie, ce n'était qu'un détail pour parfaire ton roman déjà si merveilleux.
Je suis plongée dans ma lecture !
Pluma.
Mary
Posté le 22/06/2020
Contente de te retrouver ici, Pluma !

En fait, je ne détaille presque jamais mes personnages d'un coup, je n'aime pas ça. Je donne les grandes lignes (et un peu plus loin je donne son avis général sur elle-même) mais je préfère distiller les infos petit à petit et même là, je n'irai jamais dans une description très fine. Je préfère vous laisser une marge de manœuvre dans l'imagination, en fait.
Et, comme tu dis, son apparence elle s'en fiche un peu - je l'explicite bien plus loin, mais elle a pas hyper confiance en elle non plus, ça aide pas.

J'ai vu que tu m'avais laissé d'autres commentaires, je vais y répondre de ce pas :D
Merci encore !
Eulalie
Posté le 11/05/2020
Ooh, j'adore ce chapitre, la succession d'émotions, les petits détails qui se glissent. J'ai adoré la découverte du laboratoire de Stone puis celle de Saturne, même si l'insistance des questions d'Agathe me semblait un peu exagérée au début.
Je suis intriguée par Adrian, est-il amoureux d'Agathe ? J'ai presque imaginé que la lettre dans le livre venait de lui avant de me souvenir qu'il n'aurait pas eu le temps de glisser ladite lettre dans le livre avant de le lui donner.
La vie amoureuse de Stone me semble en revanche un sujet bien trop privé pour des investigations agathiennes...
En parlant de recherches, je suis réconfortée de voir qu'elle galère XD ça me rappelle mes études. J'imagine que la dernière revue va contenir son sujet.
Je suis un peu confuse par l'attitude tantôt très réprobatrice, tantôt si tolérante de Miss Davies. J'ai du mal à la cerner et à lui faire entièrement confiance.
Enfin, je crois que "qu’il faut oser plus d’audace"est un pléonasme ;-)
Je file lire la suite !
Mary
Posté le 12/05/2020
Re !

L'insistance des questions d'Agathe ? Lesquelles ?
Concernant les intrications des persos, malheureusement, je ne peux rien te dire ^^"
Mon mari est un ancien chercheur, je ne peux décemment pas lui faire tout trouver en un claquement de doigts haha.

merci pour ton retour, à bientôt !
Eulalie
Posté le 12/05/2020
En relisant, je me rend compte qu'il n'y a qu'une question qui me choque vraiment, c'est "— Stone, par tous les saints, qu’est-ce que vous faites ?" Je trouve que la grossièreté, en plus de l'impertinence de la question auraient dû faire dresser les cheveux sur la tête de Miss Davies et je m'étonne même qu'Agathe ait si peu conscience de ce qu'elle dit dans un contexte de découverte joyeuse et non stressant.
Mary
Posté le 12/05/2020
C'est noté, merci beaucoup :D
SalynaCushing-P
Posté le 18/04/2020
Il est trop facile le défi littéraire :p Surtout que Dr Jekyll est tout petit ! (aussi étonnant que ça puisse paraitre vu son succès). LEcture toujours agréable, la la joie face à saturne se transmet sans souci.
Mary
Posté le 18/04/2020
Hello ! Le défi, c'est aussi pour me faire plaisir XD Merci pour ton retour, à bientôt pour la suite !
peneplop
Posté le 14/04/2020
Coucou Mary !
Je ne commente pas chaque chapitre car je ne trouve rien à redire. Alors je profite de ton texte comme d'un "vrai" roman. Je veux dire par là que je ne cherche pas à relever les incohérences de l'auteur, les fautes d'orthographes, ect. Je savoure, sur ma liseuse en plus ;) Je veux vite savoir ce qu'il se passe ensuite. Qu'est-ce que c'était que cette lettre ? :o
Je suis contente car sur Le lotus noir, je n'ai jamais réussi à rattraper mon retard. Là, j'aime bien l'idée d'avancer avec toi, en même temps que tu écris :)
A tout bientôt !
Mary
Posté le 14/04/2020
Ooooh merci Peneplop <3 Tu as jusqu'au chapitre 6 de publié pour le moment :) J'arrive bientôt avec le chapitre 7 !
À tout bientôt et merciii encore !
Alice_Lath
Posté le 14/04/2020
Eh ben, c'est chaleeeur huhu, n'empêche, l'échange est pas mega fair entre ce que j'imagine être un pavé de physique et un livret gros comme Dr Jekyll huhu Il a bon dos Adrian, bon courage à lui. Pour la lettre, j'avoue que je me sens incapable de faire la moindre supposition pour le moment, faute de beaucoup de candidates au menu. Je serais étonnée qu'Adrian ait prévu qu'Agathe finisse par lire ce livre donc mystère et boule de gomme
Je me demande aussi comment notre jeune fille va avoir l'illumination pour le concours et quel sujet elle va choisir
En tout cas, la scène de l'observation nocturne est très bien choisie!
Mary
Posté le 14/04/2020
Cette lettre vous enflamme tous, héhé :D
Ah bah, pour l'échange de livres, il a dit qu'il était d'accord, le monsieur XD Le suivant sera moins difficile, quand même. C'était pour lui faire les pieds.
Merci de ton retour !
Léthé
Posté le 12/04/2020
Je sais, je sais, tu m’as dit de pas m’emballer, MAIS JE M’EMBALLE VOILÀ. Je sais pas de qui est cette lettre, mais dans mon cœur c’est de Stone pour Kenneth 😌😌😌 J’y peux rien, c’est plus fort que moi !

Je t’avoue un peu honteusement que je shippe Stone et Agathe :x Je trouve qu’ils ont une belle énergie ensemble, même s’il a bien dit qu’il en avait rien à faire d’elle xD Et puis le ship professeur/élève, quand c’est fait dans le respect et le véritable amour, voilà ça me laisse pas indifférente !
Bref, en fait je crois juste que je shippe Stone avec tout le monde, parce que c’est un personnage à potentiel de ship énorme xD

Je vais lire la suiiiiteeeeee !
Mary
Posté le 12/04/2020
Hahaha tes commentaires sont géniaux ! XD
Alors, malgré toutes tes propositions de ship sur lesquelles je ne te dirais rien histoire de ménager mes effets, ça me fait quand même plaisir ton "je shippe Stone avec tout le monde". Stone est un personnage solaire avec un charme fou, donc si d'emblée au bout de quelque chapitres, tu te sens plus, c'est que j'ai réussi mon coup !
En attendant, tu me fais bien rire XD
À tout de suite !
Isapass
Posté le 11/04/2020
C'est toujours aussi charmant, ça se déguste comme une pâtisserie avec une tasse de thé ! Les détails sont étudiés, intéressants et continuent à nous plonger dans cette ambiance so british (bien que légèrement excentrique).
La scène de la découverte des étoiles est très touchante. Et décidément, ce cher Adrian cache quelque chose que j'aimerais savoir !
Quant aux amours de Stone... elles ont également éveillées ma curiosité. Amours défendues ? Le ton de la lettre est assez tragique. Mais pourquoi ? Question de milieu social ? Question de genre ?
Si c'est bien un amour contrarié, je me demande quand même s'il ne faudrait pas que la lettre contienne un élément plus significatif, ou plus intrigant, histoire d'encore mieux ferrer la curiosité (du lecteur ET d'Agathe). Idem pour Adrian : à ce stade, ne faudrait-il pas que tu en donnes un tout petit peu plus ? Car on a déjà bien senti qu'il était secret et intrigant. Du coup, ce chapitre ne fait que le confirmer, sans info supplémentaire. Il y a bien les disparitions de l'après-midi, mais je ne suis pas sûre que ça suffise.
En tout cas, le retour des parents est prometteur (pour le lecteur, pas pour Agathe...) et je vais enchaîner sur le chapitre suivant pour me remettre à jour ;)

Détail :
"Un grand tableau de salle de classe blanchi par la poudre de craie repose près d’une seconde porte et contre le mur extérieur, un paravent dissimule l’unique fenêtre." : je me demande si tu ne peux pas trouver mieux que "repose", vu que j'imagine que le tableau n'est pas à plat par terre ? "se dresse" ? + il faudrait ajouter une virgule après le "et".
"La planète s’incline face au soleil et je distingue nettement la division de Cassini, cette ligne sombre au centre de l’agglomérat de particules. Dans le vide spatial se dessinent plusieurs points clairs. J’étouffe une exclamation. C’est Titan ! Et Thétis, et Rhéa !" : alors je ne voudrais pas dire de bêtises, mais as-tu bien vérifier la vraissemblance ? Il se trouve que mon papa est féru d'astronomie et qu'il possède une lunette. Bien sûr, c'est une petite, celle de Stone est peut-être plus puissante. Mais pour avoir déjà vue Saturne dans la lunette de mon père, j'ai distingué ses anneaux (en une ligne) et c'est déjà très sympa à voir, mais pas du tout ses satellites et encore moins la ligne dans les anneaux. Et je la voyais d'une seule couleur, pas les nuances. Donc c'est peut-être possible, mais il faut être sûr que ça n'implique pas du matériel que Stone ne pourrait pas avoir chez lui. En revanche, Jupiter est assez facilement visible et on distingue les nuances de couleur (à vérifier s'il n'y a pas des histoires de saisons/années où elle serait où non visible depuis l'Angleterre...)
"À défaut d’éloquence, ce soir, je suis en voix." : j'adore !
"Comment pourriez-vous le décortiquer comme un dissèque un insecte" : comme on dissèque
"Je tire petite feuille de papier à lettres, pliée en deux, couverte d’une écriture élégante et soignée :" : je tire une petite feuille
A tout de suite !
Isapass
Posté le 11/04/2020
C'est lamentable, mon comm est truffé de fautes... désolée !
Mary
Posté le 11/04/2020
Ne t'inquiète pas pour les fautes, ton commentaire est adorable !
Merci pour les précisions sur l'astronomie, c'est très difficile de doser pour garder le côté réaliste avec l'émerveillement d'Agathe.
Pour la lettre, c'est épineux pour plusieurs raisons, je vais en parler dans le JdB ce soir ou demain, je voudrais bien avoir les avis des autres plumes.
Des bisous et merci de ton retour !
Cocochoup
Posté le 10/04/2020
Chapitre très sympa, j'ai adoré le passage où Agathe découvre les étoiles. Les dialogues sont percutants et je n'ai pas compris grand chose au charabia scientifique mais ça montrait bien à quelle point Agathe est passionnée par le sujet !
Pour la fin... Allez je me lance sur une supposition.
La lettre trouvée est une lettre d'adrien pour stone!

Hate de lire le chapitre 6, avec le retour des parents
Mary
Posté le 10/04/2020
Merci de la supposition, tu verras bien, je ne dirais rien, of course :)
Est-ce que les passages scientifiques t'ont gêné pour la compréhension de l'histoire ? Le but c'est pas de vous perdre, hein.
Je retourne écrire, alors ! Merci de ton retour <3
Cocochoup
Posté le 10/04/2020
Non ça ne m'a pas gêné j'ai même aimé ! Ça me donnait l'impression d'être intelligente XD
Prudence
Posté le 09/04/2020
C'est de mieux en mieux (de plus en plus palpitant). Je me laisse prendre à ta plume. J'adoooore. Le savoir déborde du récit (bah, oui, pour moi en tout cas : je suis impressionnée). Les dialogues entre les personnages sont parfaits. (Au passage, on sent bien le travail de plusieurs années d'écriture et les recherches derrière).

(Juste : le chapitre a été copié-collé deux fois, rien de bien méchant) :-)
Mary
Posté le 09/04/2020
Je...je...je....Merci <3
Je sais pas quoi dire de plus.
(si : j'ai corrigé le double chapitre XDD).
Par contre, je peux te teaser : le chapitre 6 va être rock and roll. À très vite !
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