Chapitre IV – La dame de Bois-Terrasse

Par Lohiel

Padrig avançait lentement sous la clarté blanchâtre de la lune. Le terrain était criblé de grosses mottes d’herbe rêches, qui le déséquilibraient souvent. Le petit garçon savait qu’il ne devait pas faire de bruit : à une dizaine de mètres devant lui se dressait une vaste constellation de tentes construites de bric et de broc. Tissus mités par les ans, peaux et piquets grossiers, le tout éclairé chichement par la lueur vacillante des braseros installés de loin en loin.

Craignant qu’on ne le repère, il se mit à quatre pattes et se sentit tout de suite mieux. De cette manière il n’allait pas risquer de se casser la figure et d’alerter les occupants du campement. Il continua de progresser avec prudence, car à mesure qu’il approchait l’écho de discussions se faisait de plus en plus net. Et celles-ci ressemblaient davantage à des piaillements criards qu’à de vraies conversations, même si on pouvait parfois discerner quelques mots : « non… chef… non… donne, donne chef… »

Padrig n’avait aucun souvenir de la manière dont il s’était retrouvé ici, mais il se doutait de ce qu’il allait découvrir.

Il atteignit la tente la plus proche de lui et s’accroupit en silence, jetant un œil à travers une déchirure de la toile crasseuse. Et voilà ! Des ronfles. Une sueur malsaine coula entre ses épaules. Comment avait-il pu se fourrer dans un endroit pareil ?

Il étaient une demi-douzaine là-dedans, installés en rond autour d’une lanterne sourde en métal noirci, aux volets ouverts, et d’un plat de viande grillée presque charbonneuse. La lueur malingre éclairait par en dessous leurs mufles contrefaits, les rendant encore plus menaçants.

Le petit bonhomme fit demi-tour et s’assit dans l’herbe, en prenant bien garde de ne pas faire bouger la toile. Accablé, il se demanda comment il allait bien pouvoir rentrer chez lui. Il ne savait même pas où il était ! Dans son dos les piaillements continuaient. Au moins ne l’avaient-ils pas repéré.

Quoi qu’il en soit, l’urgence était de s’éloigner rapidement d’ici. Il était sur le point de repartir à quatre pattes, quand survint quelque chose d’inattendu : derrière lui une personne s’approchait, en parlant à voix forte… mais avec un timbre normal, ni rauque, ni jacassant. Et même, un accent blagueur, tout à fait bizarre :
― Qu’est-ce que j’apprends ? Mes généraux n’ont pas établi de tour de garde ?
Un qwentil ou un ancien ? Padrig se retourna vers la tente et s’immobilisa.
Les ronfles répondirent par des criaillements surpris et le petit garçon recolla l’œil à la fente. Il ne voyait pas le nouvel arrivant, qui devait se trouver dans l’embrasure de la porte, à sa gauche. La voix semblait provenir de haut, comme s’il s’agissait quasiment d’un géant. L’inconnu reprit, toujours d’un ton étrangement gai :
― Vous savez que le qwentil est un prisonnier important, il pourrait s’enfuir !
― Mais il dort, chef ! objecta une voix grinçante.
― Et si ses amis étaient dans le coin, hein ? Il est possible qu’on nous suive.

Il y eut du remue-ménage à l’extérieur de la tente, du côté de l’entrée. Padrig n’osait pas se déplacer pour mieux y voir. On aurait dit qu’un objet lourd était tiré sur le sol par plusieurs ronfles, qui grognaient sous l’effort. Et en effet, ils entrèrent bientôt dans son champ de vision : trois ronfles traînant un corps, qu’ils déposèrent près de la lumière. Il avait les mains liées derrière le dos mais son visage restait caché par une des créatures, accroupie juste devant.
― Comme ça, vous penserez à le surveiller ! Et je veux que vous organisiez des rondes ! D’accord ?
Tout le groupe s’agita en manifestant son approbation, à la manière des ronfles, en sautillant sur place et battant des bras. Padrig put apercevoir le visage du prisonnier et ne réussit pas à retenir une exclamation stupéfaite :
― Papa Jan !

C’était son père qui était couché là..! L’horreur de la situation le frappa encore plus brutalement quand il se rendit compte que toutes les faces difformes s’étaient tournées en même temps vers sa cachette. Puis les évènements se succédèrent très rapidement. La voix du chef s’écria : « Il y a quelqu’un dehors ! » Padrig était déjà debout dans un réflexe de fuite, il entendait la bousculade à l’intérieur, mêlée de clameurs furieuses. Une haute silhouette se dressa devant lui, toute noire sur le fond vaguement lumineux du ciel. Il se sentit attrapé par une poigne de fer… mais c’est avec la voix de Tol Tollivert que le personnage s’exclama :
― Padrig ! Padrig… PADRIG !
Et Padrig émergea du malsommeil en hoquetant : Tol le tenait par les épaules, le secouant énergiquement.
Papa Jan, répéta le petit garçon.
― Bon sang, Padrig, tu as hurlé si fort que ça m’a fait sauter hors de mon lit comme s’il y avait un nid de frelons dedans !
― Des ronfles ! cria Padrig. Ils ont pris papa Jan !

Tol le considéra avec des yeux ronds.
― Ils ont attaché papa dans une tente et il y a un très grand bonhomme qui les commande, grand-père. C’est vrai, je te jure !
L’aïeul se gratta l’oreille.
― Et ils m’ont vu, ils m’auraient attrapé !
― Mais non, Padrig, c’est le malsommeil qui te le fait croire, c’est bien pour ça qu’il est dangereux. On peut se faire mal, en vrai, si ça se gâte. Dans la réalité, il ne se passe rien du tout… comment t’expliquer ? On se blesse avec une illusion, voilà !

Tol resta silencieux quelques secondes, regardant le petit se calmer peu à peu, puis il secoua la tête :
― Écoute, Padrig, je ne vais pas retourner encore ce matin chez Cait pour m’entendre dire que ton malsommeil ne rime à rien… tu comprends ça ?
Le gamin hocha la tête. Il était soulagé de se retrouver ici, forcément, et non dans la situation affreuse où il croyait être quelques minutes plus tôt. Reste qu’il avait vu ce qu’il avait vu. Il aurait bien préféré que ça ne soit qu’un rêve. D’ailleurs, se demanda-t-il, est-ce que ça n’en était pas un, simplement ? Il eut un gros soupir mouillé… hélas, non. Aucun cauchemar ne pouvait donner cette sensation de réalité, il le savait.
― Viens, dit Tol. Il est encore très tôt mais on va aller se préparer le petit déjeuner.
Il hésita :
― Mieux vaut ne pas te rendormir maintenant.
Tol semblait presque fâché. Padrig jugea plus prudent de ne rien ajouter et suivit grand-père jusqu’à la cuisine.

_oOo_

La lueur devenait beaucoup plus intense. Lils comprit ce qui lui était arrivé un peu plus tôt : à son entrée sur la clairière, le porche était fermé, voilà pourquoi elle ne l’avait pas repéré au premier abord. Ce qu’elle contemplait maintenant n’aurait pas pu passer inaperçu, même depuis l’autre côté de la prairie. Et elle en fut certaine : la voie s’ouvrait parce qu’on l’attendait. Quelqu’un d’autre n’aurait rien remarqué.

Elle franchit le seuil. Devant elle, un chemin s’en allait à perte de vue. Avec une sorte de ligne argentée sertie en son centre, tout du long.

Autour, le sol était pavé de larges dalles de pierre blanche qui répétaient des motifs runiques. Une écriture ou des symboles, qu’elle ne savait pas déchiffrer. Une mousse rase, vert tendre, affleurait à leurs jointures. De grands chênes aux troncs épais entouraient cette étrange chaussée, en enfilade irrégulière. Leurs feuillages produisaient une vive lumière, éblouissante. Par contraste, la forêt au delà de la lisère s’en trouvait presque indiscernable.

Elle voulut s’approcher d’une branche basse pour l’examiner. Elle stoppa net, étonnée. Rien qu’en le décidant, elle venait d’avancer. Surprise, elle tenta de recommencer à marcher, le plus lentement possible… et fila sur plus de deux mètres. Mais ce déplacement lui procurait pourtant une confortable sensation de stabilité. Elle se souvenait de s'être amusée à glisser, au pied de la cascade, sur un grand rocher en pente douce, où l'eau ruisselait en nappe. Il fallait sans cesse s’adapter pour conserver son équilibre. Ici, rien à voir : elle se sentait soutenue comme un duvet dans les bras du vent. L’air était tonique, reconstituant, avec un léger parfum de menthe. Sa fatigue s’évaporait.

Lils s’enhardit et s’avança d’une seule échappée vers la branche à sa portée. Elle s’approcha du feuillage étincelant, en plissant des yeux : la clarté émanait d’innombrables gouttelettes, semblables à des perles sécrétées par les feuilles. À leur surface tourbillonnaient sans fin de minuscules courants lumineux.
La maîtrise des anciens sur la naergia, la base de leur pouvoir formidable, comme jamais elle ne l’avait contemplée auparavant. D’où venait le flux d’énergie ? Des arbres ? Oui, sûrement… le chemin ne s’activait que pendant un temps très court, les grands chênes puisaient dans leurs réserves et disposeraient ensuite d’une longue période de repos.

Elle sentit un frôlement sur ses pieds. Baissant le regard, elle vit Froy, qui la fixait avec intensité. Le gentil saute-branche avait dû attendre sagement qu’elle finisse de découvrir le sortilège du lieu.
― Semin ancien, répéta-t-il.
― Je vois… c’est génial !
Lils se pencha pour le caresser mais il profita de l’occasion pour grimper le long de son bras et se réinstaller sur son épaule. De sa petite patte, il appuya sur sa joue. Autant un geste affectueux qu’un appel à se hâter. Lils sourit et se mit en mouvement. Bientôt, les arbres flamboyants glissaient autour d’elle avec une incroyable rapidité, tandis que ses propres foulées restaient fermes et agréablement stables. Une force invisible la ramenait sans cesse vers la ligne centrale et lorsqu’elle se tenait juste au-dessus, sa vitesse augmentait encore. Lils se dit qu’elle devait éprouver, en cet instant, un plaisir d’étoile filante : foncer dans l’espace luminescent et n’être habitée que par l’ivresse de la course.

Au bout d’une dizaine de minutes à peine, ses pieds retrouvèrent mollement le contact du sol tandis que tout s’immobilisait autour d’elle : elle arrivait dans une courette ronde entourée d’arches légères, à demi recouvertes de lierre au feuillage sombre et luisant. Deux autres raccourcis semblables à celui qu’elle venait d’emprunter y aboutissaient aussi. Elle estima que le premier, sur sa droite, devait mener après Pontécluse, à mi-chemin de Fontevault. Et en face d’elle, le second partait dans la direction de la forteresse, plein ouest.

Sur sa gauche se dressait un nouveau porche végétal, formé par le tronc de deux arbres gigantesques. Lils s’en approcha à pas lents et franchit le seuil, mais se figea aussitôt, bouche bée.

Le lieu était moins éclairé que le chemin d’où elle débouchait. De loin en loin, sous les branches basses, pendaient des lanternes de verre aux armatures de cuivre. Elles diffusaient une lueur ambrée sur l’herbe grasse qui couvrait le sol. Au dessus de sa tête, les feuillages s’entrelaçaient de manière si dense qu’ils formaient un véritable plafond. Lils eut l’impression qu’elle pénétrait dans le vestibule d’une riche demeure, à l’exception d’un détail : l’ensemble était entièrement naturel. La jeune fille savait les anciens capables de nouer amitié avec les plantes, cette curieuse résidence en témoignait.
L’endroit semblait très vaste. Froy sautilla en avant :
― Dame là, attend !
Lils reprit sa marche. On n’entendait aucun bruit mais elle se rendit vite compte qu’elle était observée : ici un geai attentif, perché à l’abri d’une ramille, là un furet l’examinant pendant quelques secondes avant de glisser dans l’ombre d’un fourré à son approche, ou une famille de hérissons blottis au creux d’une racine épaisse et qui la suivait des yeux.

Bientôt, le passage s’élargit, débouchant sur une salle à peu près circulaire. Au fond, pas de paroi, mais une balustrade donnant sur les montagnes lointaines : des sommets et des massifs qui se succédaient à perte de vue. La lune se levait tout juste, dans un ciel violet piqueté d’étoiles. Sa clarté laiteuse miroitait sur la neige, cet énigmatique manteau blanc, qui ne venait jamais jusqu’à la vallée – car il n’y faisait pas assez froid.
La terrasse courait le long d’une avancée rocheuse, l’herbe y laissait place à un sol de pierre blanche et lisse. De tous côtés, la jeune fille pouvait voir de petites alcôves végétales, éclairées elles aussi par des lanternes. L’une d’entre elles contenait une couchette aux montants ouvragés, recouverte d’une étoffe bleu nuit. Dans une autre, Lils apercevait un pupitre qui supportait un large mirenoir, encadré de cuivre. Rectangulaire, reposant sur un pied, avec des coins largement arrondis. Sa surface était parcourue par des formes indistinctes, semblables à des rubans de brume colorés.

Au milieu de cette vaste chambre de verdure se dressait un foyer ouvert : un socle de roche claire, sur lequel crépitait un grand feu. Quatre fines colonnes soutenaient l’avaloir gravé de feuillages, par où s’évacuait la fumée.

Neige était assise près de l’âtre, dans un siège sculpté à même le roc et garni de coussins. Plusieurs autres fauteuils de facture identique entouraient le foyer. Elle était toujours vêtue de sa curieuse armure noire, réalisée dans une matière inconnue, souple et satinée. Mais cette fois-ci, elle avait dégrafé le plastron, qui s’ouvrait par l’avant comme un gilet, laissant voir le col montant d’une chemise rebrodée.
― Bonsoir Lils, dit l’ancienne sans lever la tête.
Elle semblait absorbée dans l’examen d’une tablette qu’elle tenait entre ses mains. Un autre mirenoir, songea Lils – les anciens en possédaient souvent en plusieurs tailles. La dame glissa un doigt à travers la surface et reposa l’objet à côté d’elle :
― On dirait que mes arbres sont un peu fatigués, dit-elle. Alors, ce voyage ?
― Bonsoir, dame Neige, répondit Lils, intimidée. Tout s’est bien passé, à part un accrochage avec un homme-souche, Fibonbberm… il dit qu’il vous connaît.
― Oh, ce vieux troll ?

La dame semblait beaucoup plus détendue que lors de leur précédente rencontre, Lils se sentit d’un coup un peu rassurée.
― Un troll ? fit Lils… Les miens l’appellent homme-souche… Froy, que vous m’avez envoyé, dit que c’est un homme-araignée. Alors, qu’est-ce que c’est ?
Neige eut un demi-sourire :
― Tu as raison, les trolls n’existent pas vraiment. C’est juste un mathématicien. Et une drôle de créature, en effet, une espèce de mélange.
Lils se taisait, attendant une suite. Il n’y en eu pas. Un mathématicien ? Une espèce de mélange ? Qu’est-ce que ces mots voulaient dire ? Elle n’osa pas poser la question. Sans autre explication, Neige lui désigna un fauteuil d’un geste de la main. La jeune fille s’assit. Froy s’installa sur un coussin à côté d’elle et se mit à sa toilette, se frottant le museau avec enthousiasme.

L’ancienne lui faisait face et la dévisageait. Ses longs cheveux noirs entrelacés de tresses et de gemmes tombaient en cascades sur ses épaules et jusqu’à ses hanches. Elle était vraiment impressionnante, sans même compter sa taille démesurée. La jeune fille s’aperçut que les iris de la dame ne présentait plus ces étranges remous nébuleux, comme le jour de la pierre, à Haute-Source : ils étaient gris sombre pailleté d’argent, mais on n’y voyait rien d’autre. Cela la rendait largement moins inquiétante à regarder.
L’ancienne la fixait toujours, l’air d’attendre qu’elle s’exprime. Lils se rappela brusquement pourquoi elle était là :
― Je viens sur la demande de Greirtch Hochsprach… Il se passe quelque chose avec les ronfles.
― Oui, j’ai senti la pierre s’éveiller, dit Neige d’un ton neutre.
― Les ronfles ont changé. Ils s’organisent pour chasser les loups… ils réussissent à en tuer et les dépouillent de leurs peaux.
Neige se raidit sur son siège et fixa Lils d’un air étonné.
― Et ils sont très nombreux, ajouta la jeune fille.

Le visage envahi par la perplexité, l’ancienne se renfonça entre ses coussins et se tourna vers le feu. Son regard y flotta un instant comme à la recherche d’une réponse. Le silence se prolongea tandis qu’elle réfléchissait, puis, enfin :
― Je ne comprends pas. Les ronfles ont une nature agressive, c’est un fait, mais sont beaucoup trop diminués pour attaquer des loups.
― Je sais. C’est bien pour ça que je suis venue vous voir.
Lils retournait la réponse de Neige dans sa tête. Elle hésita :
― Diminués ? Leur faiblesse a quelque chose à voir une maladie ? Ou avec la magie ?

Neige lui lança un coup d’œil aiguisé mais ne répondit pas. Elle passa la main sur son front, le regard fixé sur les flammes dansantes, puis se leva. À pas lents, les bras croisés, elle se dirigea vers la balustrade devant laquelle elle s’immobilisa, contemplant les montagnes qui luisaient vaguement sous la lune. Lils se demandait ce qu’elle devait faire et à défaut de le savoir, resta assise, dans l’expectative. À côté d’elle, Froy s’était roulé en boule sur son coussin et dormait profondément.

Au bout de plusieurs longues minutes de contemplation, l’ancienne revint vers la cheminée, se réinstalla sur son fauteuil et reprit la parole :
― Il faut quand même que je te dise, j’ai eu un signal d’alerte cet après-midi. Un messager arrive de Fontevault, il sera là bientôt.
Elle désigna d’un geste la couchette installée dans une alcôve, mettant fin à l’entretien :
― Va te reposer, je te réveillerai.
Lils acquiesça : maintenant qu’elle s’était posée, la fatigue de sa longue journée de marche l’assommait d’un coup. Elle se leva pour aller s’étendre.
― Bonne nuit, murmura Neige.
― Bonne nuit à vous, ma dame.

Lils s’installa. Le lit était confortable et d’une agréable tiédeur. Mais une fois couchée, elle se rendit compte qu’elle n’arriverait sûrement pas à dormir, aussi exténuée qu’elle soit. Son esprit tournait en rond. Elle ressassait la conversation qu’elle venait d’avoir, avec l’impression d’étouffer sous le poids des mystères.
Elle sombra peu à peu dans une torpeur fiévreuse. L’air autour d’elle devenait cotonneux. Il lui sembla que Neige passait et repassait devant son lit, comme si elle faisait les cent pas lentement, en méditant ou en attendant.

Plus tard, surgi des ombres où elle s’enfonçait, un visage lui apparut, aussi nettement que dans le malsommeil et avec la même sensation pesante. Le visage brun et charpenté d’un damizeau, qui la regardait d’un air fâché. Lils le trouva à la fois beau et menaçant. C’était un sentiment inconfortable qui la fit se retourner brutalement sur la couchette. Il avait de longs cheveux noirs aux reflets cuivrés dont quelques mèches éparses étaient tressées, maintenus derrière la tête par une attache qu’elle ne voyait pas.
L’image s’agrandit tout en s’effaçant et Lils eut juste le temps d’apercevoir ses épaules bizarres, trop larges, avant qu’il ne se fonde dans un ciel sombre aux confins teintés de pourpre, que traversait sans fin un oiseau solitaire. Le claquement monotone de ses ailes résonnait curieusement à travers le silence épais.

_oOo_

De la poussière. Des étendues immenses de poussière rougeâtre, de dunes basses sous un ciel terne. Et de loin en loin une plaque d’herbe dans un creux du terrain, en grosses mottes drues et déplaisantes. Les traces des ronfles étaient encore bien visibles et les deux cavaliers les suivaient à pas mesurés, pour ne pas se faire remarquer en soulevant des nuages de particules poudreuses.

Cassidan allait légèrement en avant sur son grand cheval bai et Ysolda restait dans son ombre, montant un petit haflinger des écuries royales. Avant de partir, l'ancien avait appliqué une pommade sur sa blessure et renouvelé le pansement. Elle ne ressentait plus aucune douleur, ni même la moindre gêne.
La plupart du temps ils se taisaient et scrutaient l’horizon dans l’espoir de repérer les ravisseurs de Jan. Cassidan possédait une longue-vue, attachée à une bride sur sa ceinture. Il l’utilisait au moindre détail anormal dans le lointain : rien d’autre pour l’instant que des arbres solitaires, des rochers isolés ou des renards des sables.

Il gardait aussi un mirenoir dans une sacoche, qu’il avait sorti deux ou trois fois depuis le début du voyage pour en observer la surface et y tracer quelques signes du bout des doigts. Ysolda avait déjà entraperçu, par le passé, les images colorées qui apparaissaient sur ces objets, mais de là où elle se trouvait dans ce cas précis, elle ne pouvait rien en voir.

Comme tous ceux qui viennent de vivre un évènement bouleversant, Ysolda ressassait, se demandant si elle aurait pu éviter ce qui s’était passé. Elle se reprochait de ne pas avoir été assez attentive. Une chose la rassurait un peu, pourtant : tous les qwentils ayant un lien affectif restent liés à distance par la naergia, même si ça n’est qu’une sensation ténue, ne permettant pas de situer la personne. Elle avait retrouvé sa clarté, passé le choc de l’enlèvement : désormais elle sentait que Jan n’était pas vraiment en danger. Au contraire, il semblait calme, étrangement calme.

Elle songeait aussi à ses enfants et aux ambitions familiales de son mari. De là, ses pensées dérivèrent naturellement vers ses deux grossesses et les rêves nauséeux qu’elle avait fait à cette occasion, comme toutes les qwentiles. Des murmures, de hautes silhouettes noires, des bruits métalliques et des lumières vagues qui pulsaient autour d’elle. Les femmes se les racontaient parfois, en petits comités, avec inquiétude et un peu de dégoût. Mais on savait que ce n’était rien d’anormal, puisque toutes les avaient subis. Elles tentaient donc de se raisonner et de ne pas trop s’en faire. Les naissances restaient de toutes façons un moment redoutable. La mère de Jan, par exemple… elle n’avait pas survécu à celle de son fils. Mieux valait se donner du courage et chasser les idées noires.

Après de longues heures de marche monotone, Ysolda se retrouva à ruminer une question qu’elle s’était souvent posée. Mais après tout, elle avait un ancien sous la main :
― Cassidan, je peux vous demander quelque chose ?
― Bien sûr.
― Pourquoi dites-vous, les anciens, qu’il ne faut pas avoir trop d’enfants ?
― La surpopulation, Ysolda, répondit Cassidan d’un ton calme. On vous l’a souvent expliqué. C’est une des causes de la chute de Cinqueterre, autrefois. Et vous êtes fragiles.
Ysolda plongea un instant dans ses pensées, puis :
― Pourquoi sommes-nous fragiles ? Les choses naturelles ne devraient pas l’être… et certaines ne le sont pas, les forêts, les animaux. Les ronfles avaient une mauvaise santé et maintenant ils deviennent solides… les qwentils vont rester fragiles longtemps ? Ce n’était pas comme ça, avant ?
― Vous posez trop de questions, Ysolda, dit Cassidan avec un bref sourire. Les forêts et les animaux étaient fragiles, c’est pour ça qu’il n’en reste presque plus… Et regardez autour de vous ! Ce désert… il y avait des champs cultivés, ici, autrefois.
Il s’interrompit un moment, puis répéta l’histoire connue :
― Nous n’avons pu réhabiliter que de petites régions, les montagnes… elles sont restées assez protégées, pour l’essentiel, parce qu’elles n’ont jamais été très propices à l’industrie ou à l’agriculture. Et le travail n’est pas fini, loin de là. Cinqueterre a besoin de beaucoup de temps… nous ne la verrons pas reverdir de notre vivant.

L’industrie, Ysolda connaissait, par les hauts-récits. C’était une passion humaine, celle de fabriquer sans cesse des objets et des substances dangereuses. Elle avait contribué à leur disparition.
Cassidan se tourna vers elle et lui adressa un sourire compatissant, mais un peu forcé. Ysolda se tut. Elle n’était pas convaincue, quelque chose clochait. Elle aurait juré qu’il ne lui disait pas tout, et même loin de là.

_oOo_

Lils ouvrit les yeux, se dressa sur son séant et aperçut Neige, debout sur le balcon. L’aurore teintait le ciel de rose, d’ocre et d’indigo. L’ancienne tendait son poing ganté pour offrir un perchoir à l’épervier qui volait vers elle. Le rapace s’y posa.
― Bonjour, Do. Viens te reposer un peu, avant de nous dire ce qui t’amène.
L’épervier inclina la tête poliment.
― Le messager est là, dit la dame en se retournant dans la direction de Lils qui la lorgnait d’un air endormi.
La jeune fille se leva en pensant au drôle de garçon entrevu dans son curieux malsommeil. Elle ne comprenait pas du tout pourquoi il aurait pu être important. Et l’image s’était effacée trop vite. Elle décida de garder l’affaire pour elle jusqu’à ce que les évènements lui paraissent plus compréhensibles.

Neige lui fit signe de la suivre vers une sorte de loge à l’extrémité de la balustrade. Protégée par une haie de lilas en fleur, celle-ci donnait directement sur le spectacle grandiose des montagnes baignées par le soleil levant.

Il y avait là des bancs et une table de pierre couverte de nourritures diverses, des fruits de toutes sortes, du lait, du miel et des galettes blondes qui semblaient fort appétissantes. Lils se rendit compte qu’elle avait faim. Froy était déjà installé au milieu des plats et grignotait un morceau de pomme. L’épervier lui jeta une œillade acérée.
― Non, Do, l’avertit Neige. Tu ne trouveras pas de viande ici !
― Oh, inutile de le préciser, ma dame, répondit l’oiseau d’un ton acerbe. J’ai l’habitude de mon ami Cassidan, qui est comme vous, mangeur d’herbe et de farine. De toutes façon, je goûte peu l’écureuil.
Il sauta d’un coup d’aile sur la balustrade, surveillé par un Froy à la mine soupçonneuse. Sa voix était criarde mais tout à fait compréhensible, jugea Lils qui s’était assise et avait commencé à manger. Elle se sentit peu à peu ravigotée malgré sa courte nuit chaotique. Et un détail insolite de son voyage lui revint soudain :
― Dame Neige, excusez-moi, j’avais oublié. Fibonbberm… il a parlé d’un maître des ronfles… mais il n’a rien voulu dire de plus.

L’ancienne la regarda, à nouveau perplexe, sans rien répondre. Ce fut Do qui prit la parole :
― C’est aussi à propos des ronfles que Cassidan m’envoie vers vous. Ils ont attaqué Fontevault hier matin.
Neige et Lils le fixèrent avec le même air d’incompréhension.
― Ils ont pillé le marché sans entrer dans la cité, ce qui est heureux, malgré tout. Mais ils étaient fort nombreux. Ils semblaient disciplinés… et bien équipés : ils portaient des épieux à pointes dures et des armures de cuir épais.
La jeune fille sentit sa gorge se serrer :
― Les pointes et le cuir, chuchota-t-elle. Misère, c’est donc cela qu’ils cherchent dans les terres mortes… lorsqu’ils prennent la peau des loups.

La dame se leva et se mit à marcher en réfléchissant. Elle paraissait furieuse, dans la mesure où une ancienne peut montrer ce genre de sentiments : son regard se faisait sombre et concentré, traversé de reflets pourpres fantomatiques.
― Venez, dit-elle. Toi aussi, Froy !
L’écureuil, qui avait depuis un moment cessé de grignoter pour écouter avec attention, sauta de la table jusqu’au sol. Tous la suivirent dans la chambre au mirenoir.
― Cette lucarne peut me montrer la vallée du Briselonde, expliqua l’ancienne. Si je l’avais consultée hier, j’aurais vu ce qui s’est passé à Fontevault. Mais je n’ai eu aucun avertissement, rien.

Lils n’avait pas la moindre idée de la nature de ces signaux et de ces avertissements que recevait la dame, mais il n’était pas utile de poser des questions auxquelles elle n’aurait de toute façon pas répondu.
― Partagez chacun un peu de naergia, ce sera plus rapide, dit Neige. Les arbres ont besoin de se reposer, ils ont beaucoup donné ces jours-ci, il faut les soulager.
Lils se plaça à côté de la dame, bras écartés et paumes ouvertes, à hauteur de sa poitrine. L’écureuil sautilla jusqu’à ses pieds. Quant à Do, il se percha sur le pupitre. Un moment passa où tous firent silence, puis les courants de naergia canalisée commencèrent à se former et à converger en direction de Neige. Celle de Lils était rouge rubis, Froy produisait un filet vert émeraude et l’épervier un flux d’étincelles d’un beau jaune d’or. L’ancienne posa le bout des doigts sur le cadre en cuivre du mirenoir. De ses mains jaillit un flot de lumière blanche.

Sur la surface du mirenoir, les rubans mouvants gagnaient en brillance et s’organisaient, en formant une carte du Briselonde. Il y avait des points verts à plusieurs endroits de l’image et une inscription runique en haut à gauche, verte elle aussi.
Neige leva brusquement les mains et les courants de naergia s’estompèrent jusqu’à disparaître. D’une petite boîte elle tira trois choclas, qu’elle distribua avant d’en prendre un pour elle-même, l’air contrarié :
― Le mirenoir ne marche pas, il y a un problème.
Elle se figea, comme frappée d’une évidence :
― On m’a aveuglée ! s’exclama-t-elle en haussant le ton.
Lils sourcilla, elle ne s’attendait pas du tout à voir Neige se conduire ainsi. Les anciens restaient toujours très calmes, sinon impassibles. Ou alors… est-ce que la situation était plus grave qu’elle ne l’imaginait ? Sûrement, se dit la jeune fille, tandis qu’une appréhension semblable à celle du malsommeil montait en elle.
― Certaines choses ont dû se préparer depuis fort longtemps, reprit la dame d’une voix plus basse, tendue. Et je n’en ai rien vu… absolument rien !

Elle s’adressa à Lils :
― La paix est fragile, par essence. C’est pourquoi nous avons créé les pierres-qui-pensent. Les gardiens devaient aussi repérer toute circonstance anormale. Et voilà que les ronfles se mettent en ordre de bataille sous mon nez, s’équipent et se coalisent… sans que je remarque quoi que ce soit, pas un souffle ! Il n’y a aucune explication logique, à part une intervention extérieure.
Lils ne savait pas quoi répondre, elle était déroutée par l’importance de l’enjeu. C’est Do qui prit la parole :
― Cassidan aussi était sidéré. Mais il n’en a rien montré, pour ne pas effrayer le nouveau roi, qui est très jeune. Il est parti sur la piste des ronfles et vous demande de renforcer votre surveillance, ma dame. Je reviens d’Olvida : Bréval, Morana et Deirdre se rendent à Fontevault pour soutenir la garde.
― C’est la meilleure chose à faire en attendant de comprendre ce qui se passe, dit l’ancienne. Et malheureusement, je ne vois pas comment aider. Je suis une veilleuse, mon poste est ici, et mes instruments sont détraqués !

Elle retourna s’asseoir près de l’âtre, les iris agités de noir et de rouge furieux.
― Et le maître des ronfles ? murmura Lils en la rejoignant. Ne pouvez-vous pas aller questionner Fibonbberm ? Froy m’a dit qu’il a peur de vous…
― Je peux essayer, mais ce vieux troll est têtu, et manipulateur. Je n’ai pas grand pouvoir sur lui, sinon celui de le dissuader d’entreprendre la conversation avec moi. Et il peut fuir sous la terre, où il m’est impossible de le suivre.
Elle réfléchit quelques secondes.
― Mais tu as raison, je vais faire ça. Et autre chose, Do : peux-tu trouver Greirtch Hochsprach ? Il faut que son clan déménage, qu’ils viennent s’installer par ici, dans mes forêts. Sous ma protection.
― Bien sûr, ma dame. En plus, c’est ma route, avant de rejoindre Cassidan.
― Tu dis qu’il est parti à la recherche des assaillants ?
― Oui. Il s’est mis en chemin avec l’épouse d’un archer qui est porté manquant depuis l’attaque. Nous pensons qu’il a été enlevé par les ronfles.

Neige le fixa, stupéfaite, mais Lils intervint aussitôt :
― Un archer ?
― Jan Tollivert, c’est son nom, opina l’épervier. Cassidan a décidé de les traquer avec Ysolda, sa femme.
Le cœur de Lils ricocha dans sa poitrine, et s’effondra, foudroyé. Incapable de parler, elle se laissa tomber sur un des fauteuils.
― Ce sont ses parents, expliqua Neige.
Froy vint s’asseoir en quelques bonds sur l’accoudoir du siège de Lils. Il la contempla avec une mimique tracassée. Après un battement d’ailes nerveux, Do s’envola pour se percher sur son dossier. Tout le groupe se trouva réuni autour d’elle, qui ne disait toujours rien.

Avec la disparition de son père, la jeune fille se sentait soudain entraînée de force dans une aventure qui la dépassait complètement. Elle avait toujours entendu dire que les grands bouleversements appartenaient au passé. Que c’en était bien fini, grâce aux anciens qui avaient apporté une paix durable au monde. Elle venait de découvrir coup sur coup qu’eux-mêmes n’en étaient absolument pas persuadés… et qu’une quantité d’évènements très inquiétants venaient de se produire, les plongeant dans une pénible incertitude. Pire encore : ses parents se retrouvaient parmi les premiers touchés par le vent du fléau. Elle leva les yeux et vit Neige debout devant elle, une expression d’attente sur le visage.
Malgré sa difficulté à respirer, elle murmura :
― Je vais aller à Fontevault… J’ignore à quoi je pourrai y être utile, mais je ne peux pas retourner à Haute-Source, les nouvelles y arrivent toujours en retard. Je veux savoir où est mon père.

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Xendor
Posté le 16/11/2019
Salut, c'est un bon chapitre je trouve. L'intrigue bouge peu à peu et j'ai bien aimé la manière dont les Anciens découvrent peu à peu qui ils sont au lecteur et aux Qwentils.

Je suis aussi stupéfait par les vertus du malsommeil. Je suis convaincu que si les Qwentils apprenaient à le gérer, ils pourraient espionner n'importent qui n'importent où. Est-ce que les anciens ont quelque chose à voir avec cette mauvaise perception des rêves ?

Ce que j'ai également apprécié c'est que Neige reconnaisse qu'elle a été aveugle. Cela permet de voir que, même si les anciens sont sages, ils peuvent être sujets à la négligence, voir même ici l'arrogance de penser qu'ils sont au contrôle.

Petit coquille riquiqui quelques paragraphes après que tu aies changé de point de vue de Padrig à Lils :

"Lils s’enhardit et s’avança d’une seule échappée vers la branche à sa portée. Elle s’approcha du feuillage étincelant, en plissant des yeux : la clarté émanait d’innombrables gouttelettes, semblables à des perles sécrétées par les feuilles. À leur surface tourbillonnaient sans fin de minuscules courants lumineux."

Je pense que "de la clarté" aurait plus de sens. Mais je crois que c'est juste un oublie de frappe :) parce là dans ce chapitre les choses sont vraiment bien amenés.

C'est ici que l'on sens vraiment un changement de ton. Bien sûr au chapitre précédent avec la bataille l'atmosphère avait déjà changée, mais ici ça se confirme de plus en plus et c'est la première fois qu'elle doute des anciens.

Xendor
Lohiel
Posté le 16/11/2019
Coucou, merci de ce message.

Euh non, ce n'est pas une coquille, ou alors je ne t'ai pas compris. "De la clarté émanait d'(e)" c'est un peu lourd. D'autre part, tu ne tiques pas si quelqu'un écrit : "elle ouvrit la porte : la pièce était vide". Eh bien là, c'est le même genre de construction. On enlève "le gras", à la révision. Tout ces petits mots inutiles à la compréhension - quand ils ne sont pas indispensables à la syntaxe.

Sinon, j'ai modifié les premier et second chapitres, grâce aux commentaires des uns et des autres, de manière à ce qu'on doute plus vite des anciens "en général". Notamment, chapitre 1, Lils, le matin (seconde section du premier chapitre, juste après la description du Briselonde). Et tout début du chapitre 2.

Apparemment il y avait des gens pour qui ça n'était pas clair du tout. Donc c'était un bon signal du fait que mes indices étaient trop ténus pour certains. Les lecteurs sont tous différents, il faut en tenir compte.

Merci encore !
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