Chapitre IV

Par Soah

Le vent s’engouffrait dans la gorge du vallon, sifflant et hurlant comme un chat que l’on écorcherait vif. Je resserrais mon manteau autour de mes épaules, craignant tout de ce souffle agonisant. Les poneys, pourtant vaillants, qui tiraient la carriole tentaient de se soustraire à mes ordres depuis que nous avions pénétré ce territoire du Sud-Est de Catelune. Au loin, la ligne de montagne qui se perdait dans l’océan se dressait dans une épaisse couche de brume et de nuages. Les animaux se stoppèrent soudainement. Lorsque je descendis pour caresser leurs encolures, celles-ci étaient pleines de sueurs. Nous n’irions pas plus loin aujourd’hui, mais, à dire vrai, cela importait peu.

Malgré ma conversation avec Decem, je ne parvenais pas à me faire violence pour pardonner Janus. Le nœud du problème ne venait pas que d’elle, mais je refusais d’endosser la moindre responsabilité. Je voulais découvrir qui j’étais, en solitaire, loin de mon confort et des personnes qui me connaissaient. Loin de ma mentore, après tout si elle m’avait mentit par le passé, elle pouvait parfaitement me duper sur bien d’autres sujets. Avec un peu de chance, les mystères de ma nature profonde se détricoteraient – mais je devais avouer que cette raison était des plus fallacieuse, une raison de plus à balancer dans l’air au moment de prendre la fuite.

Je montai un camp sommaire, mais aussi réfléchi pour me protéger des rafales et garder mes vieux poneys au chaud. En avalant une ration de voyage, un morceau de pain à la mie compact et une tranche de fromage, je consultais la gazette régionale que j’avais achetée à la dernière bourgade que j’avais croisée. Je parcourais le journal à la recherche d’une piste concernant un Rancura ou d’une petite annonce qui formulerait un quelconque besoin de chasse. Étrangement, je nourrissais le sentiment qu’en travaillant en faisant appel à cette partie de moi qui semblait s’être éveillée avec Arceline, je pourrais remonter le fil de ma mémoire perdue. Des rêves étranges peuplaient mes nuits et la voix qui avait résonné dans ma tête à ce moment-là roulait encore sur les vagues de mon esprit. J’avais besoin d’en savoir plus. Je voulais en savoir plus.

Une semaine plus tard, j’atteignis la côte et l’une des plus grandes villes du pays, Houlebleue. Tandis que la capitale se dessinait à l’aide de pierre presque rose, de métal et de fanions bigarrés dansant dans le vent, cette ville se faisait plus discrète. Les murs blanchis par le sel et le soleil abritaient des volets en bois de couleurs pastels. Alors que Roseronce s’étendait en largeur, presque pantagruélique et jamais rassasiée, Houlebleue semblait ramassée sur elle-même pour faire face aux embruns furieux. Des fleurs de camélias de toutes teintes s’épanouissaient dans toute la cité. Le centre de la ville s’animait d’une joyeuse clameur en ce jour de marché, ainsi, je confiai mon attelage aux soins de la première auberge venue et décidai de parcourir les rues de la cité.

Malgré le nombre d’habitants, tous paraissaient se connaître tant et si bien que rapidement, je sentis que l’on me décochait des regards curieux alors que je vadrouillais aux abords des quais. Les ragots stoppèrent lorsque je laissai ma capuche rejoindre mon dos, emporté par une bourrasque taquine. Mes cheveux me chatouillèrent le cou et je me pris à rêver à ce qui se trouvait au-delà de cette mer, d’un monde sans objets maudits.

— Hey toi là ! interpella une voix en contre bas.

— C’est à moi que vous vous adresser ? demandais-je, incrédule en découvrant un vieux marin et un enfant dans une chaloupe.

— Est-ce que tu vois quelqu’un d’autre ? Non ! Bon ! Attrape et aide-moi au lieu de rester les bras ballants, continua le loup de mer en m’envoyant une corde d’un geste précis.

Il m’intima ensuite de les mener jusqu’à la cale. Une fois l’embarcation à terre, le vieil homme à la face brûlée par le soleil et le sel me lança les paniers de poissons frais. Je les rattrapais de justesse avant de lui décocher un regard noir. L’enfant, une petite fille à la peau mordorée se mit à rire tout en serrant contre sa poitrine, une peluche informe et si dépouillée que je ne reconnus pas l’animal reproduit par les coutures. Elle me rappela les jumeaux, je me détendis bien malgré moi à cause de son sourire.

— Vous savez que j’ai des choses à faire, maugréai-je en emboîtant le pas du marin.

— Ouaip’, tu utilises tes jeunes bras pour venir en aide à un vieux machin comme moi, répondit-il tout aussi bougon que moi.

— Vous savez très bien ce que je voulais dire, répliquai-je en déposant le sac de pêche à l’endroit où on me l’avait indiqué.

— Quel est ton nom ? me demanda-t-il abruptement.

— Novem, rétorquai-je après avoir laissé filer un silence confus.

— Eh bien Novem, tu apprendras qu’ici à Houlebleue, puisque j’assume que tu n’es pas du coin (il me détailla des pieds à la tête) personne ne se tourne les pouces, surtout que l’on est en âge de travailler.

— Papy, arrête s’il te plaît, déclara plaintivement l’enfant en voyant mes poings serrés.

— Ce n’est rien. Si vous n’avez plus besoin de moi, je vous laisse, sifflai-je en me détournant vivement coupant ainsi court à la conversation.

Contre quelques pièces, je récupérais mon attelage et dans un esprit revanchard, j’installai la boutique d’antiquité itinérante dans le champ de vision du loup de mer. Cependant, il était presque certain que mes regards mauvais à l’encontre du vieux pêcheur ainsi que le grincement de mes dents éloignaient toute la clientèle tant et si bien qu’à la tombée au jour, personne n’avait requis mes services.

— Mon grand-père veut savoir si vous aviez un endroit où dormir cette nuit, m’interpella une petite voix tandis que je rangeais mes affaires.

— Je vais me débrouiller, répliquai-je, sans doute un peu trop sèchement.

— Il insiste et il m’a dit que si vous refusiez, vous pouviez simplement profiter de la grange pour vos montures.

Les températures sur le port commençaient à baisser. Sans la moindre vente ou prime de chasse, impossible de leur offrir, ce soir, un abri loin du vent marin. Je jetai un coup d’œil aux deux poneys et ils ne semblaient guère ravis de la situation. J’acceptai la proposition après un soupir, m’attendant à devoir trimer pour la lus petite chose que je toucherais dans la maison du vieux pêcheur.

Mon instinct ne m’avait pas fait faux-bond. Aussitôt le seuil de la porte passé et mon attelage mis à l’abri que l’on me confiait déjà des tâches domestiques. Je fusillais le grand-père du regard, maudissant son sens de l’hospitalité – et des rencontres – tout à fait personnel. Néanmoins, alors que je m’attendais à séjourner dans une bicoque typique de la région, nous nous étions rendus dans les hauteurs de la ville. Une plaque élimée par le temps et le sel du vent indiquait maladroitement le nom du propriétaire des lieux : Léonard Perkins, notaire.

— Je n’aurai jamais cru que vous étiez un notable, formulai-je pour lancer la conversation alors que j’épluchais une pomme de terre après l’avoir lavé.

— Tu fais bien, je ne le suis pas, répondit le vieil homme en dépiautant un gros poisson encore frais.

— Pourtant, la plaque à l’entrée…

— C’est la maison de feu mon fils, me coupa-t-il en sortant les boyaux à pleine main.

— Oh, je vois. Toutes mes condoléances.

— C’était il y a longtemps. Ça ne fait rien, maintenant.

Son regard glissa vers le haut de la tête de sa petite fille qui était en train de lire dans le salon. Il avait beau me dire le contraire, sa voix ainsi que son attitude criaient l’inverse. Ce n’était pas rien. Néanmoins, ce n’était pas mon rôle que de recueillir ses états d’âme. J’avais déjà bien à faire avec les miens.

— Et dire que je pensais avoir percé le mystère de votre identité et que je croyais que j’allais pouvoir mettre un nom sur cette attitude des plus désagréable, le taquinai-je en m’attaquant à une carotte.

— J’me demande bien qui a fait ton éducation, tu mériterais des coups de canne ! En voilà des façons pour demander un prénom. Tu peux m’appeler Hugo, concéda-t-il après avoir marmonné une profusion d’insultes dans sa barbe.

— Et moi, c’est Milly ! déclara la gamine en se retournant vers la cuisine, les yeux pétillants.

— Toi, tu écoutais encore les conversations des grands. Tu sais très bien ce qui se passe lorsqu’on laisse traîner ses oreilles aux endroits où il ne faut pas. Le démon des rumeurs va te dévorer ! articula le vieux Hugo, une étincelle de malice animant son visage.

Le pêcheur essuya ses mains et s’approcha de l’enfant, les paumes en avant, les doigts prêts à sévir en chatouilles. Au moment où il l’attrapa dans ses bras, elle rit et se tortilla. La punition du monstre ne s’arrêta que lorsqu’elle abdiqua, à bout de souffle et les larmes aux yeux. Hugo planta un baiser sur la joue de sa petite fille. Le sourire de Janus me revint en mémoire, mais je chassais bien vite cette pensée. Nous dinâmes et je dormis paisiblement dans un lit qui n’était pas le mien.

Plusieurs jours s’écoulèrent de cette manière et au bout d’un moment, je me rendis à l’évidence : personne ne voulait d’un Chasseur dans les parages. Alors, en attendant de connaître la suite de mon périple, je vins en mer, moi aussi. Hugo m’apprit à préparer une ligne, Milly me montra sa technique personnelle pour décrocher les hameçons en douceur des poissons et rapidement je fus capable de faire quelques prises des plus honorables. Ma peau commença à se tanner avec le soleil et le sel. Au moment du coucher, lorsque j’ôtais mon manteau et mes gants, le contraste avec ma marque se faisait d’autant plus saisissant.

— Novem ? demanda Milly au travers de la porte après avoir toqué.

— Oui, entre. Tu as besoin de quelque chose ? répondis-je en enfilant à la hâte une mitaine sur mon tatouage.

— Je venais simplement te souhaiter une bonne nuit, avoua-t-elle dans un sourire qui lui fit rosir les joues.

— Eh bien, bonne nuit à toi aussi, déclarai-je en passant ma main dans son épaisse frange.

Un frisson bien trop familier me traversa alors que je touchais la peau de son front. Je maintins mon expression sympathique malgré tout et la regardait s’éloigner dans le couloir. Une fois la porte de ma chambre refermée, je retirai mon gant et découvris avec une certaine horreur que ma marque brillait. Le filet de lumière n’était guère plus épais qu’un rayon de lune de premier croissant. Cependant, cette phosphorescence était bien suffisante pour prouver la présence d’un Rancura. Je laissai la nuit s’installer puis filer, le cœur lourd.

— Novem je t’en prie, murmura Hugo alors que je me tenais sur le pas de la porte de la chambre de Milly.

— Vous savez ce qu’elle est. Si elle n’a jamais fait de mal à qui que ce soit, une simple purification fera l’affaire, formulai-je froidement.

— Non, c’est différent des possessions ordinaires.

— Différent ? Que voulez-vous dire ? demandai-je avec méfiance.

— Ne discutons pas ici, nous allons la réveiller, proposa-t-il en amorçant sa descente vers le salon.

Malgré les suppliques de mon esprit de ne pas écouter le vieux Hugo, d’entrer dans cette chambre et de l’enlacer jusqu’à ce que fleurissent mes fleurs d’aubépine, je choisis de suivre mon instinct et de me détourner. Il y eut un instant de silence où il garda les yeux rivés dans les flammes. J’exhalais un soupir las, le dernier avant de partir, ce qui le poussa à parler. Ses mains tremblaient autour de sa tasse de thé.

— Mon fils Léonard ainsi que sa femme, Lisette, sont morts dans un accident, il y a deux ans maintenant. Miraculeusement, Milly a survécu. J’ai pensé à un cadeau du ciel. Une bénédiction. Comment une enfant aussi frêle aurait-elle pu en réchapper alors que deux adultes en pleine forme avaient péri ? Impossible, me raconta-t-il la voix chevrotante.

— Pourriez-vous en venir aux faits ? requis-je, caustique.

— C’est le Rancura la maintient simplement en vie, avoua le marin dans un sanglot.

— Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

— C’est la créature elle-même qui me l’a dit lorsque j’ai commencé à me demander pourquoi Milly ne grandissait plus.

— Hugo, pourquoi m’avoir offert votre aide ? Je ne cache absolument pas la nature de mes activités. Vous savez ce que je suis, murmurai-je avec les lèvres pincées.

— Je ne suis peut-être qu’un vulgaire gars qui ramène du poisson, mais je sais bien faire une chose dans la vie : prendre les devants. Je ne suis pas la seule personne de la ville à avoir remarqué que ma petite-fille ne changeait plus. J’ai saisi l’opportunité de parler à un Chasseur avant que d’autres ne le fassent, expliqua-t-il avec une certaine amertume.

Je lâchai un souffle sarcastique, esquissant un sourire de la même nature. Sa démarche était loin d’être idiote et n’importe quel Chasseur venu à cause d’une délation, bon ou mauvais, aurait agi de la même façon, en enquêtant puis en éliminant la cible. Pas d’émotions, ni de sentiment et encore moins d’états d’âme. Le vieil Hugo avait finement joué ses cartes pour protéger la prunelle de ses yeux.

— Je doute que le Rancura ne soit là que par pure générosité, finis-je par dire.

— Pourquoi donc ?

— Comment expliquer… Tous les objets ont quelque chose de leurs créateurs ou de leurs propriétaires. La plupart du temps, ce sont de bons sentiments. Par exemple, dans cette pièce, je ressens beaucoup de choses. De la fierté d’un parent devant les premiers pas de son enfant, des petits bonheurs partagé autour d’un bon repas… Mais pour qu’un Rancura naisse, il faut quelque chose de profondément néfaste. La jalousie morbide d’un amant possessif, la douleur d’une mère perdant son bébé, la fierté mal placée d’un artiste de piètre qualité, pour ne citer que ça. Le Rancura qui garde Milly en vie, si l’on peut dire ça, attend juste le moment opportun pour frapper.

— Tu veux me prendre Ficelle, Novem ? questionna soudainement la petite voix de Milly dans l’escalier.

— Retourne te coucher, il est tard. C’est une conversation d’adulte, tu n’as pas à l’écouter, déclara le pêcheur en se levant de son siège pour reconduire sa petite-fille à l’étage.

— Grand-papy, s’il te plaît.

Je serrais les poings, sentant mes ongles pincer ma peau avant de prendre une grande inspiration et de faire signe à Milly d’avancer. D’un geste, je fis tomber la capuche puis roulait ma mitaine. L’enfant attrapa ma main et détailla la marque.

— C’est joli, murmura-t-elle.

— Merci. Est-ce que c’est Ficelle qui t’a sauvé ? Est-ce que je peux lui parler ? demandais-je avec une douceur dont je ne pensais pas capable.

Un sourire bien trop mature naquit sur son petit visage et soudainement le fourmillement dans mes veines se mua en une vibration pure. Deux minuscules pointes de bois immaculées percèrent la peau du front de Milly tandis que ses yeux devenaient totalement noirs. L’innocence courait en elle, je pouvais encore la sauver. J’avançai timidement ma paume vers sa poitrine menue alors que je sentis mes tempes se fendre. J’entendis le bruit d’un meuble tombant au sol.

— Ne fais pas ça, je t’en prie, articula le Rancura.

— Je dois te faire partir, tu n’as fait de mal à personne, elle ne mourra pas.

— Si tu me sépares d’elle, si. Je t’en prie, Chasseur.

— Pourquoi devrais-je te croire ? Vous n’êtes le fruit que des vices les plus immondes.

Milly pencha la tête et attrapa vivement ma main pour la poser sur son thorax. Je sentis les verrous de ma conscience tressauter, mes certitudes valser et une amertume cruelle nappa ma langue. Le Rancura planta son regard vide dans le mien et soudainement le monde recula.

Le son de la pluie. Les hennissements agonisants des chevaux. Les craquements du bois de la calèche en train de se rompre. Des sanglots. La voix d’un père aimant – je le sais, car je suis un cadeau de sa main – qui se brise. Milly qui ne respire plus. Un vœu, une prière, une pensée pour le vieil Hugo qui sera seul au monde. J’y accède. Je prends forme. Le dernier baiser d’un parent pour son enfant. Un cœur que je fais battre.

J’arrachai rapidement ma main de l’emprise du rancura et ses sensations étrangères s’envolèrent. Une nappe de sueur froide courait sur mon dos tandis que je haletais. La créature me regardait toujours, la tête penchée sur le côté. Je la dévisageais, incapable de comprendre ce qu’elle était vraiment.

— Tu es…

— Un dernier souhait, oui. Lorsque le vieil Hugo mourra, je disparaîtrais. Milly est d’accord, c’est ce qu’elle veut, affirma le Rancura, dans une attitude sereine.

— Je ne peux pas laisser une enfant ainsi. Elle ne sait pas ce qui est juste ou non. C’est contre nature que de défier la mort de cette façon, argumentai-je d’une voix vive.

— T’es-tu déjà regardé dans un miroir ? On ne pourrait faire plus paradoxale.

Je ne répondis rien, détournant le nez. L’attention du vieux pêcheur se rivait sur moi, tétanisé. La saveur métallique du sang me vint en bouche alors que je devinais dans ses iris, l’apparence sous laquelle je me présentais. Je sentis soudainement cette sensation délétère de raclement à l’arrière de mon esprit, cette poussée autant désagréable qu’enivrante. Je fermai les yeux et déglutis, cherchant une réponse à donner. Mon cœur était rongé par les remords, les questions et la tristesse.

— J’ai besoin de réfléchir, soufflai-je en me redressant puis en filant dehors.

Je m’arrêtai lorsque la grève prit fin. Un pas de plus et je tomberais dans l’océan qui me dévorerait. Le chant des vagues, calmes et sombres, se brisant contre le ressac apaisa petit à petit mes observations folles. Une brise marine me donna la chair de poule, je resserrai mon manteau autour de moi avant de m’asseoir là, tout près du phare de Houlebleue.

— Elle n’a pas tort, siffla une voix contre mon esprit.

— Non, c’est différent. Je suis là. J’existe, murmurai-je contre le vent.

— Parierais-tu là-dessus ?

— Non, admis-je en posant ma tête contre mes genoux, luttant contre un frisson de dégoût.

Je réapparus à la porte de la grande maison deux jours plus tard, à l’aube. Bien que je n’avais pas réussi à déterminer ce que je devais faire, il me semblait naturel de revenir ici. Décider en voyant Milly ne me paraissait pas être un mauvais pari. Personne ne vint répondre et lorsque je tentais de découvrir si la porte était verrouillée, celle-ci s’ouvrit dans un grincement triste proche d’une lamentation. D’une voix étonnamment timide, j’appelais le marin ainsi que sa petite fille. Personne ne se manifesta. Toutes les pièces de la maison étaient vides de vie, mais je finis par trouver une lettre sur le comptoir de la cuisine. Dans cette missive bien brève, le vieil homme m’expliquait avoir pris la décision de quitter Houlebleue pour voyager, apercevoir une dernière fois le monde et offrir à Milly les plus beaux souvenirs possibles avant la sombre échéance qui planait sur eux.

L’ultime ligne piqua ma curiosité, un post-scriptum qui paraissait sans incidence, mais qui me donna la nausée. Il m’enjoignait à découvrir qui j’étais sous mon masque de Chasseur et pour se faire, il me proposait de rester dans cette demeure autant de temps que je le désirais.

 

*

 

Les jours passèrent et devinrent des semaines qui s’étiolèrent en des mois. Durant ce laps de temps, je laissai pousser mes cheveux pour ensuite les couper ; je revêtis robes ou pantalons sans jamais trouver le confort auquel j’aspirais ; je tentais de m’intégrer à la vie de Houlebleue sans jamais réellement me sentir à ma place. Les jumeaux ainsi que Decem me firent parvenir des lettres dès que je leur écrivis pour évoquer sans trop de détails ma situation. Ce dernier vint me rendre visite lorsqu’une chasse le conduisait dans les abords de la cité. Il ne disait jamais rien, mais son regard conversait pour lui. Je n’eus aucune nouvelle de Janus ni même sa visite et en toute honnêteté je lui réservais également un traitement silencieux. L’étouffant été qui sévissait sur Catelune mourut sans que nous nous soyons reparlé.

Il m’arrivait parfois de me rendre dans la chambre de Milly, d’ouvrir les armoires et de voir toutes les parures que l’enfant avait laissées derrière elle. Ses plus beaux jouets s’imprégnaient d’une cruelle monotonie tant et si bien que je finis par mettre en vente les choses qui étaient les plus chargées en émotions me rappelant à l’occasion que malgré tous mes efforts, mon âme demeurait marquée par la tâche des Chasseurs. Dans ces instants de doute, le raclement à la porte de mon esprit se faisait plus présent et insidieux. Les griffes froides de la folie manquaient parfois de me faucher, mais je parvenais toujours à y résister.

Un jour d’automne doux, tandis que l’odeur des tartes à la citrouille et des châtaignes rôties parfumait la place du marché, un messager royal arriva. La bouche de son cheval bullait d’une écume inquiétante, l’animal épuisé se coucha contre le pavé. Toute activité cessa et tous l’écoutèrent.

— Moi, Olivier Pipenbois, crieur de sa gracieuse majesté la reine Katrionna de Catelune, ait la responsabilité de vous porter cet appel qui provint directement de la capitale. Tous les Chasseurs, sans considération de leurs âges ou maîtrises, sont invités à se rendre immédiatement à Roseronce, au palais : plus que jamais le pays a besoin de vos services, une audience inédite sera faite mercredi de la semaine prochaine et nous escomptons vous voir céans. Tous Chasseurs contrevenant à cet ordre sans une raison impérieuse seront déclarés ennemi de la nation et un mandat d’arrêt sera placé sur sa tête. Une récompense sera offerte à tout citoyen nous informant d’une désobéissance, annonça-t-il d’une voix sonore malgré son souffle court.

Aussitôt, la foule s’anima. Murmures et craintes rampèrent sur ma peau dans un triste écho surtout lorsque plusieurs visages se tournèrent vers moi. Si, certaines personnes affichaient une inquiétude empathique d’autres ne dissimulaient pas leur peur ni leur mépris. Je quittais le sud le lendemain même.

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Amusile
Posté le 16/04/2021
Un chapitre d'interlude entre deux moments plus forts du récit, celui des révélations, et celui à venir. J'aime bien la rencontre avec Hugo et Mily, qui nous permet de mieux comprendre la nature de Novem. Je pense que j'aurais pu rester plus longuement en leur compagnie, justement, car il me semble que Novem avait davantage à apprendre d'eux ou simplement parce que j'étais triste de les voir partir si vite. La lecture est toujours agréable, j'ai l'impression que cette pause marque en revanche la fin d'une période tranquille, et que l'on va au-devant d'ennuis, à présent.
Soah
Posté le 19/04/2021
Une petite pause avant la vraie mise en place, en effet ! :)
Mine de rien, c'est un gros chapitre (PA le chiffre à 4,5K mots mais je sais qu'il en fait plus) je n'avais pas envie de m'étendre surtout que l'on est encore en "début" de roman. Mais je risque d'augmenter quelques passages pour que ça soit plus agréables à la lecture.
Merci de ton retour :)
dodoreve
Posté le 15/04/2021
Hop, j'avance dans ma lecture :)
"Les poneys, pourtant vaillants, qui tiraient la carriole tentaient de" Je trouve que le rythme est un peu étrange dans cette phrase, et ça me semblerait peut-être plus clair si tu commençais par "Pourtant vaillants" (mais ce n'est qu'une suggestion)
"celles-ci étaient pleines de sueurs" sueur*
"elle m’avait mentit" menti*
"C’est à moi que vous vous adresser ? demandais-je" adressez* et demandai*
"devoir trimer pour la lus petite chose" coquille à "plus" ?
"je disparaîtrais" futur simple ?
"Je les rattrapais", "demandais-je", "je quittais" au passé simple
"Tous Chasseurs contrevenant à cet ordre sans une raison impérieuse seront déclarés ennemi de la nation et un mandat d’arrêt sera placé sur sa tête." Je ne sais pas trop mais je dirais qu'il faut mettre "Tout Chasseur" au singulier ? En tout cas il faut que ça concorde avec la fin de la phrase je pense
"Si, certaines personnes affichaient une inquiétude empathique d’autres ne dissimulaient pas leur peur ni leur mépris." La virgule n'est-elle pas en trop vu la structure de la phrase ? C'est l'impression que ça m'a donnée.
Il a vraiment un rythme particulier ce chapitre. Je me demande si on ne pourrait pas prendre plus conscience encore du besoin que Novem a de partir loin. On sait que les révélations du chapitre précédent lui portent un coup dur, mais peut-être qu'on pourrait encore mieux saisir sa manière d'y réagir, et pourquoi le fait de se laisser porter par le hasard lui convient. (Je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire, pardon si ce n'est pas clair.)
Du reste, c'est très chouette et j'aime bien la parenthèse apportée par la rencontre avec Hugo et Milly ! C'est une bonne confrontation/miroir pour Novem, et ça nous permet aussi de mieux comprendre ce qui fait sa nature. Tu as mentionné son apparence qui devait inquiéter Hugo à un moment, et je me suis dit que ce serait vraiment cool de prendre conscience de ce à quoi Novem ressemble exactement d'un point de vue extérieur. (Je veux voir ça dessiné ahah faut mettre quelqu'un sur le coup !)
Je me lance dans la lecture du prochain chapitre sans plus attendre :) !
Soah
Posté le 19/04/2021
Merci beaucoup de ton retour et de tes corrections Dodo, ça m'est vraiment précieux ! Je suis navrée de laisser traîner autant de fautes.
Quant à l'apparence de Novem, je crois que j'ai distillé des indices tout au long du début du roman : iel a des bois comme les Rancura sauf qu'ils ne sont pas de la même couleur. Il s'agit de bois de cerf, plus ou moins long - selon l'imagination. Je ferais peut-être un croquis d'iel que je mettrais dans mon jdb !
Merci beaucoup de ton retour qui me fait très plaisir ! <3
dodoreve
Posté le 19/04/2021
Oh oui oh oui, j'aimerais beaucoup voir ce croquis :D ! C'est le genre de personnage que j'aimerais bien dessiner, mais j'avoue que j'aurais peur de manquer quelque chose :o Là par exemple, je ne me souviens pas de sa couleur de cheveux, de ses yeux... (J'espère que ça ne t'embêtera pas si je le remarque ici, et que ça pourra t'être utile comme impression, sachant que quand on ne lit qu'une fois de temps en temps, ce n'est pas pareil que lorsqu'on a le livre tout entier entre les mains, donc ça joue aussi, ça.)
Et ne t'inquiète pas pour les fautes, je pense qu'un logiciel comme Antidote pourrait t'aider mais quoi qu'il en soit, je sais ce que c'est et malgré toutes les lectures qu'on peut faire, il y a toujours des trucs qu'on ne voit pas jusqu'au bout ^^ Et l'histoire me plait suffisamment pour que ça me soit assez égal : au contraire, si ça peut t'aider :)
Soah
Posté le 19/04/2021
Je n'ai jamais décrit Novem physiquement, à part dire qu'iel est plutôt petit.e et pas vraiment musculeu.se. Sa coupe de cheveux on peut la déduire avec des indices de ci de là ( iel a une frange pour cacher les cicatrices des bois ; et ses cheveux tombent dans sa nuque.) - je laisse le reste à l'imagination du lecteurice.
J'utilise Antidote mais par exemple dans le cas des passé simples qui traînent, il considère pas ça comme une faute, par exemple ! ^-^" A partir du moment où ça fait plus ou moins sens, il laisse passer.
Ca m'aide beaucoup - je viens de corriger toutes les coquilles que tu as repéré depuis le début à l'instant ! :p
dodoreve
Posté le 19/04/2021
Je me suis demandé si c'était volontaire pour la description, et sur le principe, j'aime bien !
Rololo Antidote, le traître ^^ On ne lui en voudra pas, c'est un logiciel, mais bon on en parle tellement que je m'attendais à ce qu'il puisse être utile à cet endroit :o Tant pis, et comme je te disais, c'est avec plaisir que je relèverai ce qui reste si ça peut t'aider :D
Soah
Posté le 19/04/2021
J'ai réellement envie que tout le monde puisse imaginer "son" Novem, que ça soit un personnage auquel beaucoup de gens peuvent s'identifier, c'était important pour moi que chacun ait sa vision n--n
dodoreve
Posté le 19/04/2021
Je ne peux que te rejoindre là-dessus, cette envie est très chouette <3
sifriane
Posté le 10/04/2021
Salut,
Ce chapitre est mon préféré jusque là. Novem se dévoile peut à peu, et c'est bien agréable.
J'ai bien aimé le personnage d'Hugo, bougon et attachant comme il faut, j'espère qu'on les reverra ces deux-là.
Comme d'habitude, la fin est très intrigante et donne envie de lire la suite ;)
Petite coquille: Les animaux « se » stoppèrent
Soah
Posté le 13/04/2021
Coucou !
Merci, je suis contente que tu aies apprécié la lecture de chapitre ! :) Merci beaucoup pour la coquille !
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