Chapitre IV - (2)

Par Alie
Notes de l’auteur : Tadaaa ! Voici venir la deuxième partie du chapitre 4 ! ^^ Enjoy !

An 2102 0

09 avril

Planète dite « Éden »

Cité de l'Ancastel, Royaume de Dimhn

 

Julie Meier pouvait encore sentir sur elle le regard perçant de l'homme ténébreux, vêtu différemment des Édeniens - comme la Nouvelle Humanité avait commencé à les surnommer - qu'elle avait pu voir jusqu'ici. Il était, en effet, drapé d'une sorte de mi-manteau mi-cape noire, de même que d'un uniforme tout aussi sombre. On aurait dit un corbeau. Il arborait, de plus, comme une seconde peau, une espèce d'ondulation étrange - faute de meilleur terme pour la qualifier -, tout à la fois translucide et réfléchissant par instants les couleurs d'un arc-en-ciel. Un autre homme, que Julie pensait être de la noblesse au vu de ses atours, en avait lui aussi été enveloppé. La jeune femme songea que cela devait encore être une manifestation de cette magie qu'utilisaient ces gens, comme si la chose était parfaitement normale. Pour eux, ça l'est, se rappela la suissesse en s'éloignant de la demeure de l'homme qui dirigeait la ville, pour rejoindre ceux qui, quelques jours auparavant encore, auraient été appelés ses collègues.

En effet, la rouquine était professeure à l'école primaire de cycle élémentaire à Fribourg, avant le Grand Exode. D'une certaine façon, elle l'était encore, ou plutôt, le serait à nouveau prochainement. Non seulement pour les soixante-deux jeunes enfants que comptaient les exilés, mais aussi pour les Édeniens qui souhaiteraient apprendre la langue commune parlée par la Nouvelle Humanité. Julie se trouvait - avec quelques autres - dans une position qu'elle n'aurait jamais imaginée : chargée par ceux qui s'étaient vite érigés en chefs de leur groupe disparate d'enseigner l'anglais, oral comme écrit, à une autre Humanité, sur une autre Terre, dans un autre univers. Cela, afin de permettre le développement de bonnes relations avec eux. Une fois de plus, l'ampleur de la tâche frappa Julie comme une chape de plomb, de même que la responsabilité que celle-ci faisait peser sur elle lui donna envie de s'enterrer six pieds sous terre.

La jeune femme n'avait jamais aimé être sous le feu des projecteurs ; cela avait déjà été assez difficile de commencer à enseigner - pourtant, à des enfants - il y a quatre années de cela, alors que c'était son rêve depuis toujours, pour la timide qu'elle était. À présent, il fallait qu'elle le fasse aussi pour des adultes ; des adultes qui, de plus, semblaient se méfier d'elle comme de la peste et se montreraient sans doute réticents à apprendre quoi que ce soit d'elle. Et puis, bon sang, elle n'avait pas été formée pour ça ! Tout en ruminant sur l'immensité de la tâche à accomplir, Julie atteignit finalement une petite place où elle et les autres enseignants avaient pris l'habitude de se retrouver chaque jour, afin d'apprendre à se connaître et de se préparer à leur nouveau rôle au sein de ce monde inconnu et étrange. Là, elle vit que la plupart de ses comparses étaient déjà arrivés. Parmi eux, il y avait des professeurs de tous les niveaux : élémentaire, secondaire, supérieur... Du privé comme du public, jeunes et vieux.

En tout, ils étaient vingt-huit à avoir fait la Traversée, beaucoup avec leurs enfants - les seuls membres de la famille, avec le conjoint, autorisés à partir avec les élus. Julie, elle, n'avait ni l'un ni l'autre. Sa dernière relation amoureuse remontait à plus d'un an et elle se considérait trop jeune à vingt-cinq ans pour devenir mère de sitôt. Bien qu'elle savait, avant même de participer à la Loterie, qu'il lui faudrait produire une descendance rapidement une fois arrivés - s'ils arrivaient - sur Éden afin d'assurer l'avenir de la Nouvelle Humanité. Les généticiens du programme s'étaient même assurés de sa fertilité après son tirage au sort à la Loterie, afin d'être certains qu'elle en soit capable. Si ça n'avait pas été le cas, elle aurait perdu son ticket gagnant. Toutefois, vu le peu de monde étant finalement parvenu à franchir le Portail, la rousse avait vite compris qu'il était fort probable que la plus jeune génération qu'ils avaient emmenée avec eux soit la dernière - en pleine santé génétique du moins - de leur groupe. Il n'était donc pas à l'ordre du jour de trouver un partenaire de reproduction et de tomber enceinte.

— Tu sembles bien songeuse, l'accueillit Kirsten Sørensen.

C'était une quarantenaire, danoise d'origine, qui enseignait auparavant à l'université de Copenhague et de qui elle s'était fait une amie ces derniers jours.

— Je réfléchis, c'est tout, lui assura Julie, préférant ne pas déballer son sac devant cette femme que certes, elle appréciait, mais qu'elle connaissait à peine.

— Tu reviens de la maison d'Arhkanem ? l'interrogea Charles Hofman.

Il s'agissait d'un quinquagénaire allemand bedonnant, à l'épaisse barde hirsute, professeur de philosophie, à qui elle avait confié hier qu'elle irait observer l'arrivée de ce haut dignitaire dont on leur avait assuré la venue.

— Oui, il y avait foule.

— Vous pensez qu'Efia et les autres vont parvenir à leur faire comprendre qui nous sommes et pourquoi nous sommes là ? parla Raquel Sanchez, l'espagnole au tempérament de feu, auparavant institutrice de sa langue maternelle en Irlande, une expression sceptique sur son visage rond.

— Probablement pas, lui répondit Kang Chen, le seul de leur groupe à passer plus ou moins inaperçu parmi les gens de Dimhn, avec sa nationalité chinoise.

Ce dernier était encore, il y a quelques temps, enseignant de mathématiques appliquées à l'université de Nankin. Un long silence s'installa suite à cette déclaration rationnelle, mais terriblement déprimante, avant que Tatiana Petrova, une jolie et grande perche russe, professeure de musique, n'égaye ses comparses en ces quelques mots enthousiastes :

— Vous avez goûté à leur espèce de soupe aux légumes roses-orangés ? C'est une tuerie ! Et leur pain, qu'est-ce qu'il est bon !

Tous y allèrent alors de leur appréciation de la cuisine locale, et des rires s'élevèrent bientôt dans les airs. Bien que souriante elle aussi, Julie ne parvenait toutefois pas à se sortir de la tête l'attention un peu trop soutenue que lui avait porté l'homme-corbeau. Elle avait le pressentiment que, contre toute attente, leurs chemins allaient se recroiser et que ce qui avait semblé l'intriguer chez elle allait bouleverser son tout nouveau quotidien tranquille.

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