Chapitre IV - (1)

Par Alie
Notes de l’auteur : Bonne lecture ! ^^

An 343 du Bas Âge d'Or

Neuvième jour de la deuxième lune de printemps

Royaume de Dimhn

Cité de l'Ancastel

 

Reval Elkim, du haut de sa jument, observait de ses yeux orageux la foule qui se pressait dans les rues afin d'assister au passage du convoi restreint, mais néanmoins royal, dont il faisait partie. Les dimhniens n'avaient, comme la majorité de leur peuple, jamais vu un membre de la famille régnante se déplacer jusqu'à leur modeste cité. Leur curiosité était légitime, mais la vigilance de Reval s'en trouvait accrue. On n'était jamais à l'abri d'une tentative d'assassinat, même de la part d'un peuple qui aimait son roi et, par extension, les siens. Le bouclier translucide, invisible pour tous hormis l'Arcaniste, qui ondulait paresseusement autour du prince héritier de Dimhn, était une sécurité nécessaire ; Reval lui-même s'en était recouvert. Certains, dans les sept royaumes qui encerclaient sa patrie d'origine, Merkiel, jugeaient que les Arcanistes détenaient trop de pouvoir et d'influence, tentant de se substituer aux Dieux et, en conséquence, cherchaient à mettre fin au plus de vies de Mages que possible. Non pas que ces - rares - tentatives désespérées et folles aboutissaient, les Arcanistes étant préparés dès leurs premiers jours d'Apprentis à se protéger et se défendre ; avec l'aide de la Magie, ou non.

Ainsi, Reval avait pris pour habitude, depuis ses années d'apprentissage à la Cité de l'Ombre, de se montrer extrêmement prudent, pour ne pas dire paranoïaque. Ce fut pour cette raison qu'il remarqua avant les autres, une fois atteinte la Ville-Haute, les fameux étrangers qu'il avait été chargé d'examiner et sur lesquels il devait enquêter. Ceux-ci s'étaient mêlés aux citadins de l'Ancastel, qui laissaient néanmoins une certaine distance entre eux et les inconnus, méfiants mais pas terrifiés. Sans doute était-ce car, depuis leur arrivée dans la cité, les étrangers n'avaient fait montre d'aucune agressivité envers eux. L'Arcaniste vit le moment où son prince les remarqua à son tour. Ce dernier se crispa et fit ralentir son cheval, permettant à Reval de se tenir à sa hauteur.

— C'est donc vrai, expira Zanem Malzhir, et ils sont aussi nombreux que nous l'avions craint.

— En effet, mon Prince. Ils ne semblent toutefois pas être une grande menace.

— Nous verrons, lui répondit simplement l'héritier de Kieren, avant de pousser son destrier à augmenter la cadence de son trot.

Bientôt, ils arrivèrent au devant de la demeure du Gouverneur Arhkanem, qui dirigeait au nom du Seigneur Heldrin la cité de l'Ancastel dont faisait partie son domaine. Ce dernier se trouvait là, au devant d'Hereo Arhkanem et de sa famille, alignés comme le voulait la tradition lors de l'accueil de suzerains et souverains, ce qui n'étonna pas Reval. Le Gouverneur l'avait sans aucun doute prévenu lui aussi de l'arrivée des étrangers sur ses terres et il avait souhaité les voir de ses propres yeux. Le Prince mit pied à terre, rapidement suivit par son escorte et l'Arcaniste. Leur comité d'accueil s'inclina profondément devant le futur Roi de Dimhn, qui, après quelques instants, les autorisa à se redresser.

— Soyez le bienvenue à l'Ancastel, mon Prince, le salua le Seigneur Heldrin avant de poursuivre : Puis-je vous présenter mon cher ami, le Gouverneur de la cité, Hereo Arhkanem ainsi que sa famille ?

— Merci pour votre accueil chaleureux, mon seigneur, Gouverneur, lui répondit Zanem en posant son regard sur chacun d'eux tour à tour, lesquels lui rendirent un hochement de tête respectueux.

— Si vous voulez bien nous suivre, mon Prince, nous avons réunis un petit groupe de ces... gens, qui semblent leur faire office de chefs, ou, à tout le moins, être des figures importantes pour eux, dans la maisonnée du sieur Arhkanem, l'informa Arvan Heldrin.

— Je vous suis, mon Seigneur, acquiesça le prince de Dimhn.

Tous prirent le chemin pavé qui menait à l'entrée de la demeure du Gouverneur de l'Ancastel, hormis Reval. Celui-ci, se sentant épié avec une intensité qui faisait se lever les poils de sa nuque depuis de longues minutes, se détourna un instant de son Prince pour scruter la foule dans son dos. Il croisa soudain les yeux écarquillés d'une jeune femme - l'une de ces étrangers - à la chevelure de feu, épaisse et frisée, qui l'observait au milieu des petites gens. Non, rectifia Reval en son for intérieur en voyant le regard de la fille papillonner tout autour de lui, elle inspecte mon bouclier. Comment était-ce possible que cette femme, venue de terres si lointaines qu'ils n'en avaient aucune trace, possède la Vue ? Quelles autres capacités avait-elle ? Et, surtout, avait-elle été formée ? Et si oui, par qui ? Existait-il un Ordre semblable à celui de la Cité de l'Ombre par-delà les mers ? Autant de questions qui s'accumulèrent sous le crâne de l'Arcaniste, lui donnant un mal de tête cuisant.

Préférant se préoccuper de la sécurité de son Prince et s'occuper plus tard de s'entretenir avec l'étrangère et les siens concernant la Magie qu'ils possédaient visiblement, Reval se détourna prestement. Il suivit les traces de l'héritier du Royaume de Dimhn, qui, déjà, pénétrait dans la demeure du Gouverneur et y entra après la femme et les filles de ce dernier, qui lui jetèrent des regards en biais, entre fascination et peur. Reval fit semblant de ne rien voir et rejoignit son Prince qui s'était attablé dans la plus grande pièce que contenait la maisonnée, où patientait la délégation des étrangers. L'Arcaniste vint se tenir dans le dos du fils de son maître, et porta un regard acéré sur chacun d'entre eux. Le groupe de quinze personnes était hétéroclyte. Il y avait cinq guerriers - facilement reconnaissables à leur façon d'être et leurs auras -, dont celui qui semblait être leur chef, qui entouraient quatre femmes et six hommes, qui devaient être les érudits dont avait parlé le Seigneur Heldrin.

Là où les guerriers se tenaient droits et à l'affût du moindre danger pour les leurs, les neuf autres étrangers semblaient tantôt mal à l'aise, tantôt angoissés, tantôt excités par toute l'affaire. Une femme, dont la peau noire - que l'Arcaniste, qui avait pourtant beaucoup voyagé, n'avait encore jamais pu observer chez quiconque - dénotait parmi ses pairs. Elle semblait tout particulièrement exaltée de se trouver là, à en croire son sourire discret, mais bien présent. De même, la confiance dans sa posture et sa position à l'avant du groupe indiqua à Reval qu'elle devait être quelqu'un d'important pour les siens. Cela s'avéra être une supposition exacte lorsqu'elle fit un pas en avant et s'inclina légèrement devant le Prince Zanem, qu'elle salua dans la Langue Commune avec un fort accent exotique. Surpris, le fils de Kieren Malzhir se tourna vers le Seigneur Heldrin.

— Ils parlent notre langue, finalement ?

— Non, mon Seigneur, mais certains de leurs érudits, dont cette femme, semblent être spécialisés dans l'apprentissage de notre langage. Ils ont également, parmi eux, des historiens et des cartographes.

— Ils sont donc lettrés, à leur manière... c'est fascinant, marmonna dans sa barbe inexistante le Prince de Dimhn, avant de déduire : Ainsi donc, elle ne peut que très peu me comprendre...

Il se tourna de nouveau vers l'inconnue, qui attendait patiemment qu'il porte à nouveau son attention sur elle, les mains jointes devant son bas-ventre, l'image même de la sérénité.

— Dans ces conditions, comment pouvons procéder afin de nous faire entendre d'eux ?

— Si je puis me permettre, mon Prince, intervint le Gouverneur de la cité, leurs érudits ont préparé des croquis à votre intention. Il semble que cela soit le récit de leur voyage jusqu'à nos contrées, et une explication quant à la raison de leur présence.

Zanem fit alors signe de s'avancer ceux qui détenaient en leur possession ces fameux croquis, qui vinrent les déposer en bout de table, n'osant pas s'approcher plus près du Prince de Dimhn et de ses nombreux gardes. Ce dernier se tourna vers Reval, qui hocha la tête et alla se poster à leur niveau. Il passa une main par-dessus les nombreux morceaux de parchemins, à la grande perplexité des étrangers, essayant d'y déceler du poison. N'en trouvant aucune trace, il s'empara des feuillets et les apporta au fils de Kieren. Bientôt, une grande partie de la tablée en fut recouverte et chacun les scrutait, à la recherche du moindre indice permettant de comprendre le comment et le pourquoi plus de trois-cent personnes, venus de terres jamais cartographiées, avaient traversées un Portail d'origine inconnue pour arriver beau milieu de l'Ancastel.

Quand il devint évident qu'ils n'appréhenderaient que peu de choses en visualisant simplement les croquis, Reval comprit que ses compétences particulières allaient être mises à l'épreuve. Effectivement, après quelques minutes d'observation des dessins incompréhensibles, son Prince lui fit face et hocha la tête dans sa direction, un ordre muet. Alors, l'Arcaniste apposa une main sur l'un des parchemins, ferma les yeux, à la recherche de l'essence même de celui qui l'avait noirci et son esprit s'enfonça dans les méandres de la mémoire d'un autre.

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