Chapitre III

Par Soah

Les teintes orangées de l’aube commençaient à descendre dans le silo depuis la lucarne. Du revers de la main, je chassai les brins de paille qui s’amoncelaient sur ma capuche. Afin que Nazarius pensât qu’il eût gagné cette bataille, je demeurais à l’intérieur de la réserve depuis deux jours. Hier, en observant attentivement les pierres et la structure, j’avais trouvé un passage par lequel me faufiler. Le même que les autres Chasseurs avaient essayé d’emprunter, en vain à cause de leur corpulence. Comme eux, la faim ainsi que la soif auraient probablement eu raison de moi si Janus ne m’avait pas rebattu les oreilles avec ses conseils quant aux provisions.

Le calme des lieux, uniquement troublé par les couinements déçus des rongeurs, était propice aux réflexions. Néanmoins, la pleine lune éclairerait la région cette nuit et il me faudrait agir. Les rêves étranges qui venaient me poussaient également dans cette direction. Sur ma main, le tatouage d’aubépine serpentait le long de mon poignet, gagnait mes doigts, marquait ma paume. Cependant, je nourrissais le sentiment que mon envie de savoir ne découlait pas que de mon honneur de Chasseur.

Quoi que l’on puisse dire, le garde-manger m’apparaissait moins hostile et étouffant que la forêt alentour. Aussitôt eus-je mis le nez dehors que la masse verte paraissait vouloir tout engloutir, du ciel jusqu’au sous-sol. Pourtant, il y avait de la vie. Le dessous des écorces palpitant sous la course des insectes ; les taillis vibrants sous l’impulsion des sauts des lièvres ; les cimes des pins s’agitant sous le vol cinglant des oiseaux.

Je m’installai dans les premières branches assez épaisses pour soutenir mon poids et attendis. Personne ne vint au silo, tant ils étaient confiants de leur victoire. Le jour se transforma petit à petit, perdant ses teintes éclatantes pour s’assombrir à mesure que la nuit glissait sur l’Ouest. Tandis qu’hier et avant-hier la forêt vivait, cette dernière demeura muette comme si d’instinct, elle savait ce qui allait se dérouler. La pleine lune exhala ses rayons avec une telle force que je me pensais encore au milieu de la journée.

Soudain, la fiancée se montra. Spectrale, dans une robe élimée, elle avançait pareil une funambule, le nez si haut que pendant un instant, je crus qu’elle fut suspendue par le bout de celui-ci. La présence du Rancura en elle perça alors la peau de son front tandis qu’elle poussait un gémissement plaintif. Les bois grandirent tant qu’ils s’enroulèrent à l’arrière de sa tête avant de se séparer en de complexes ramifications. Ils étaient noirs comme du charbon. Je compris immédiatement pourquoi le prince avait ainsi manœuvré : pour elle, il n’y avait plus de retour possible. Arceline avait été dévorée de l’intérieur par la haine, la rage et la rancœur.

Elle pivota vivement dans ma direction. Je me cachais aussitôt derrière le tronc, le cœur battant, sans pour autant résister à la tentation de l’observer. Ses pupilles toutes entières étaient couvertes d’un voile sombre et humide. Un frémissement de ses lèvres révéla une paire de crochets venimeux. Les mèches de sa chevelure s’enroulaient autour de son corps, pareilles aux brins délicats de la toile d’un insecte.

Je sentis une étrange caresse sur ma main, dans mon cou et bientôt, sur le reste de ma chair. Dans la pénombre claire, je distinguais des dizaines et des dizaines d’araignées convergeant toutes vers Arceline. Un sourire déforma son visage, le segmentant presque en deux, tandis qu’elle murmurait un mot : enfants. Les arachnoïdes grimpèrent sur elle et laissèrent tomber sur sa stature leurs filins, l’habillant d’un éclat lunaire. L’humidité de la nuit se retrouva prisonnière, formant de longues parures de perle le long des bois qui ornaient son crâne.

— Chasseur ou peut-être Chasseresse, qui que tu sois, aussi puissant sois-tu, ne croise pas mon chemin. Tu ne pourrais que le regretter, prophétisa-t-elle en s’adressant à l’ensemble de la forêt.

Je choisis de ne pas répondre, gardant le silence pour mieux apprendre à connaître ce Rancura. Si l’entité qui résidait la boîte à tabac que j’avais dénichée dans le Nord était une naissance récente, je sentais en celui-ci la force de l’expérience. La créature se détourna alors et fila droit vers le château, utilisant une mer de petites araignées pour se mouvoir, défigurant le sol du bois à chacun de ses pas.

Sous le regard de la lune, je descendis de mon perchoir et fonçais vers Valture malgré la peur qui m’habitait. Les cris des serviteurs du castel ciselèrent la nuit et lorsque j’arrivais enfin, je trouvais Nazarius et Arceline entrelacés dans une embrassade des plus effrayantes. À leurs pieds, le cadavre de Brune me fixait de ses yeux creux. Derrière eux, Ezéline détourna la tête, honteuse.

— Ne t’ai-je pas avisé de ne pas te montrer céans ? articula le Rancura après s’être détaché des lèvres du duc.

— Vous savez très bien comme moi que ce n’est pas possible, sifflai-je les extrémités déjà fermement ancrées dans le sol.

— Entends-tu cela mon amour ? Cette personne ne veut qu’une chose : notre séparation, mon annihilation. Le laisseras-tu faire ?

Ses mains se plantèrent dans les joues de Nazarius et ses doigts forcèrent pour ouvrir sa bouche, dans laquelle elle cracha un œuf. Le prince recula, tenant sa poitrine. Ezéline s’avança immédiatement vers lui, mais il rejeta son poignet dans un grognement rauque. La barbe du duc se barbouilla d’une bave sordide tandis que son regard partait vers l’arrière. Des petits bois percèrent la peau de son front, des cornes aussi blanches que la neige. C’était la première fois que je voyais cela. J’essayais de m’accrocher à une leçon ou une parole de Janus, mais mon esprit demeura vide, solitaire.

— Votre Altesse, tout va bien ? déclara la maîtresse d’arme en faisant mine de s’approcher.

— Ezéline, partez. Maintenant, sifflai-je entre mes dents.

— Je n’ai pas d’ordres à recevoir de vous ! Monseigneur, répondez-moi, insista-t-elle en tâchant d’attirer l’attention de Nazarius.

— Partez si vous voulez vivre ! hurlai-je à m’en briser la voix en libérant les entraves mentales de ma marque.

La capuche qui masquait mon visage tomba sur mes épaules alors que les bois gris cendre se déployaient. Immédiatement, je me sentis bien. Incroyablement bien même, sous le joug de la force qui pulsait dans mes veines. Ezéline plaqua sa main sur sa bouche, étouffant un cri. Ses jambes tremblantes reculèrent. Arceline, quant à elle, me jugea d’un œil curieux. D’une poigne autoritaire, elle retint Nazarius qui s’apprêtait à m’attaquer.

— Toi… Qu’es-tu ? demanda-t-elle dans une pudeur singulière.

— Je chasse les tiens. C’est tout ce que tu as besoin de savoir, répondis-je en serrant les poings.

— Cette fougue, ce regard… Nos chemins se sont déjà croisés. Oh si, je me souviens de toi maintenant. C’est toi l’enfant qui a tué lady Elizabeth. J’étais à sa cour quand tu nous as tous massacrés et condamnés au sommeil. J’aurai cru que toi aussi, tu aurais été… Mais il faut croire qu’elle t’a épargnée, jubila le rancura après une observation minutieuse.

— J’ignore de quoi tu parles et cela ne m’intéresse pas.

L’encre rouge qui dévorait ma peau se décolla comme la mue d’un serpent. Sa luminescente palpitation forma une faux, faite des baies rubicondes et des épines acérées de l’aubépine. L’écho d’un lourd silence résonna. Soudain, la prise d’Arceline se défit du bras de Nazarius qui fondit droit sur moi. La maladresse de son corps de nouveau-né me laissa l’occasion d’esquiver sans que je n’y réfléchisse. D’un coup sec, quelques aiguillons vinrent se planter dans sa peau, un glapissement humain s’envola de sa gorge.

Je me défendais sans conviction, attendant que l’énergie lui manquât. Lorsqu’il posa un genou au sol, j’en profitais pour lui décocher un coup de poing sec dans la trachée. Nazarius tituba, les yeux presque exorbités par l’asphyxie. Des racines rouges glissèrent hors de ma faux, le clouant aux pavés en rivant ses poignets ainsi que ses chevilles contre les briques sales. Mon attention se détourna de lui au moment où j’entendis le bruit incisif d’un tissu se déchirer. De longues excroissances osseuses perçaient la chair d’Arceline, formant d’interminables pattes. Ses lèvres fendues laissaient voir la muqueuse de l’intérieur de ses joues alors que ses yeux pleuraient. L’humaine, encore funestement prisonnière de l’étreinte du Rancura, souffrait.

Hésiter ne m’était plus permis. Mes mains moites se resserrèrent autour du manche de mon arme. Bien que Janus me l’avait toujours déconseillé, je fis le premier pas de cette danse mortelle. Ondulante comme un fanion dans le vent, je manquais ma cible à plusieurs reprises tandis qu’elle parvenait systématiquement à m’atteindre. Coupure après coupure, morsure après morsure, choc après choc, la lutte se dessina à son avantage. Un rire secoua son torse, grinçant, sinistre et chargé d’une morbide promesse.

— Je me souviens encore de la femme blonde qui est arrivée au château après que tu l’aies détruite, Elizabeth. De l’horreur sur son visage, de la peur dans son regard. Pourtant, elle ne semblait pas être une Chasseresse débutante. L’as-tu assassiné, elle aussi ? susurra la créature au travers d’Arceline en se redressant sur ses membres osseux.

— Tu me confonds avec quelqu’un d’autre, Rancura ! répliquai-je en armant de nouveau ma faux.

— Tes parents étaient verriers n’est-ce pas ? Ta sœur également. Tu tenais tant à la revoir. Quel était son nom déjà ? Sally ? Melba ? continua-t-elle de croasser depuis les tréfonds de son corps devenu celui d’une araignée.

— Salma.

Le prénom entendu dans mes songes glissa hors de mes lèvres comme une évidence. Mon esprit se retira du combat alors que je portais mes mains à mon visage. Ce mot avait un goût de vérité, une saveur de liberté. Les os de mon torse me parurent soudainement trop étroits pour contenir mon cœur ou même l’air de mes poumons. Sous mes doigts, la faux d’aubépine disparue presque ne devenant qu’une simple branche. Subitement, une violente migraine me prit. Je plaquais mes mains sur ma tête tandis que mes genoux percutaient le sol.

— Rappelle-toi. Cède enfin. Cède à la rage la plus profonde, susurra une voix de miel à mes oreilles.

— Non. Non, non, non, allez-vous-en ! Partez ! sifflais-je entre mes dents serrées par la douleur.

— Laisse-moi sortir, tu verras ça sera si simple…

Malgré les sensations qui emprisonnaient mon corps dans un étau de souffrance, je levai le nez vers Arceline. Le Rancura n’avait pas profité de l’occasion pour fuir, bien au contraire, elle semblait se délecter de la situation. Pendant un bref instant, je sentis l’équilibre fragile sur lequel mon esprit se trouvait. Plus que tout autre chose, ce fut la peur qui me cloua les ailes.

— Je n’arrive pas à croire que nous avons perdu lady Elizabeth à cause d’un enfant tel que toi, tu ne vaux pas mieux que ta sœur, finalement, grimaça la fiancée possédée.

La lueur aiguisée dans son regard perfora ma raison tandis qu’un souvenir me revint. Salma avait renoncé à son sourire dans ce donjon, ses mains avaient fabriqué tant d’objets, tant de choses et de bijoux dont ce collier. Elle avait été incapable de prononcer mon prénom, sa gorge déchirée par un crochet suspendu au plafond. Tout ce que je souhaitais alors était de lui montrer ma toute première figurine en verre, des fleurs d’aubépine.

Je m’abandonnais à la pulsation délétère qui ne cessait de m’appeler.

 

*

 

Une goutte de pluie tomba sur mon front et je revins à moi. Le froid de la nuit ankylosait tout mon corps et un frisson me traversa. Autour de moi, tout se dessinait par des contours flous. Je clignais des yeux et trouvais l’aube naissante à l’horizon. Devant moi, la dépouille de la jeune fiancée. Ses traits avaient retrouvé leur humanité et il me semblait presque qu’elle souriait. Entre ses mains croisées sur sa poitrine gisait un bouquet de petites fleurs blanches et de baies rouges. La marque de ma chasse.

— Chasseur Novem, êtes-vous revenu à vous ? m’interpella Ezéline.

— Oui, répondis-je sobrement en gardant mes yeux rivés sur Arceline.

— Que doit-on faire à présent ?

— Son Altesse est-elle encore en vie ? la questionnai-je avec froideur.

— Oui, il est simplement inconscient et sans doute épuisé. Il porte un bouton d’aubépine au niveau de la gorge.

— Dans ce cas, je vais conduire le prince Nazarius devant sa mère pour qu’il reçoive son jugement, articulais-je en me relevant.

— Et pour le Rancura ? Peut-il encore s’incarner ? s’inquiéta-t-elle en me dépassant pour désigner le cadavre fleuri.

— Il est endormi pour le moment. Je le confierais à ma maîtresse ou bien à Sa Majesté si elle m’en donne l’ordre, commentai-je d’une voix neutre en regardant le collier qui reposait dans ma main.

— Je suis désolée.

— Ne le soyez pas. Vous aurez également l’occasion de répondre de vos actes, glissai-je avec mépris.

 

*

 

Plusieurs semaines plus tard, Roseronce.

Je quittai le palais avec les honneurs et une bourse rendue dodue par le trésorier royal. Pourtant, je ne parvenais pas à me réjouir de la situation ni me satisfaire de ma victoire. Depuis mon départ du château de Valture jusqu’à maintenant, les paroles du Rancura tournaient en boucle dans mon esprit. Il m’était à présent évident que Janus m’avait menti sur bien des choses, y compris notre rencontre et plus grave encore, sur moi. À la colère que ces non-dits provoquaient se mélangeait le glas sinistre de la peur.

Mes doigts glissèrent sur mon front tandis que je faisais halte sur un des ponts de la cité. Je contemplais mon reflet dans l’eau vive, soulevant les mèches de cheveux qui masquaient les cicatrices de mon crâne. Aug et Septem ne possédaient pas de bois. Janus non plus. Ni aucun autre Chasseur que j’avais croisé. Cependant, ma mentore m’avait toujours assuré que chaque personne réagissait d’une manière unique à la marque. Autrefois, cette explication me suffisait : je mimais un Rancura pour chasser un Rancura. Néanmoins, le doute s’insinuait de plus en plus en moi et la vérité me terrifiait.

— Qu’est-ce que tu fais comme ça, morose et solitaire, le nez plongé dans la rivière ? Tu ne devrais pas fêter ta grande victoire ? déclara Gontran en approchant de moi, sa sacoche de postier lourde de nombreuses missives.

— Et toi, ne devrais-tu pas faire ta tournée plutôt que de conter fleurette chez nous ? répondis-je avec une certaine acidité.

— Je m’y emploie, je m’y emploie ! Mais si tu continues ainsi, je te prive d’une bonne nouvelle, répliqua-t-il, fronçant le nez malicieusement.

— Laquelle ? Aug et Septem sont enfin sages ? Janus a succombé à ton charme ? ironisais-je en roulant des yeux.

— Très bien, je ne te dirais donc pas que Decem est revenu.

Je ne répondis rien, ne m’excusais pas et partis en courant droit vers la boutique. Avant d’entrer, je jetai un coup d’œil à l’intérieur depuis la vitrine. Dans un coin tout près du comptoir, Alice avait été déposée sur sa chaise. Mon cœur se gonfla d’une joie presque enfantine et l’espace d’un instant j’oubliais les remontrances que je pouvais avoir envers Janus.

La clochette de la boutique retentit tandis que je passais le nez par la porte. Aussitôt, les jumeaux dévalèrent l’escalier un sourire aux accents mercantiles sur le visage pour accueillir un client. Leur expression se mua en véritable allégresse lorsqu’ils posèrent les yeux sur moi. Aug et Septem se précipitèrent pour descendre les marches restantes, jouant des coudes pour être le ou la première à m’enlacer. Ils me sautèrent dans les bras, me faisant presque tomber à la renverse.

— Vous êtes un peu trop grands maintenant, vous savez, pour pouvoir dire bonjour comme ça ! maugréai-je autant pour manifester mon inconfort que pour masquer mon ravissement.

— Decem n’a pas de mal à nous porter tous les deux, argumenta Septem en se redressant.

— Tu devrais peut-être manger plus de soupe comme te le recommande Janus, persévéra Aug en hochant de la tête pour appuyer l’importance de sa déclaration.

— Si vous continuez comme ça, je vais semer des épines dans vos fonds de culotte, menaçais-je en fronçant les sourcils.

Ils se détachèrent immédiatement de moi en poussant un cri faussement indigné. D’un regard, les deux enfants se mirent d’accord pour regagner l’étage. Après un soupir, je tournais le panneau de la boutique, annonçant que nous étions fermés pour le moment. Personne ne viendrait acheter une antiquité à cette heure-ci, de toute manière, songeais-je. Je montai à leur suite après avoir rabattu ma capuche.

Autour de la cafetière fumante, tous étaient assis et leurs yeux se braquèrent sur moi à peine avais-je terminé de gravir les escaliers.

— Bienvenue à la maison, Novem, déclara Janus dans un sourire.

— Merci, soufflai-je la voix soudainement tendue.

— Ça faisait longtemps qu’on avait pas tous été réunis, je suis chanceux ! Comment était l’Ouest ? me questionna Decem après avoir avalé une gorgée de café.

— Triste, humide et sombre, répondis-je rapidement sans vraiment réfléchir.

— Ne reste pas debout, le voyage a dû te fatiguer. Comme ça, tu vas pouvoir nous raconter tes aventures à Valture, proposa l’antiquaire en me servant une tasse.

— Oh oui, on veut savoir ! piaillèrent les jumeaux à l’unisson.

Mes lèvres se tordirent, je luttais pour ne pas hurler. Cependant, le regard doux de Decem m’encouragea à rester, à prendre ma place dans l’étrange famille que nous formions. Je m’installai à côté de Janus, bien malgré moi et racontais tout ce dont je me souvenais, du début de mon voyage, de mes étapes, de mon exploration de l’extrême Ouest et de sa forêt de pins sombres, mais aussi des évènements tragiques qui avaient eu lieu. Les jumeaux burent mes paroles comme si tout cela n’était guère plus sérieux qu’une fable et je ne leur en tins pas rigueur : bien assez tôt, ils découvriraient la réalité de la Chasse.

Soudain, l’horloge du quartier sonna la fin du déjeuner. Malgré un regard suppliant, Janus envoya Aug et Septem à leurs tâches de l’après-midi. Ils s’exécutèrent en traînant les pieds, bougons.

— Ne m’en veuillez pas, mais je suis épuisé par le voyage retour depuis l’Est et un bon bain me ferait le plus grand bien. Et puis il faut que je m’occupe d’Alice, aussi, déclara Decem en se levant après avoir terminé sa tasse.

— Bien sûr, dis-moi si tu as besoin de quoi que ce soit, annonça Janus en l’observant s’éloigner.

L’attention de l’antiquaire revint vers moi. Son expression joyeuse et sereine s’effaça au profit d’un plissement de sourcil soucieux. Je baissai ma capuche, dévoilant mon front ourlé des marques de mes bois, le regard froid. Je lus dans le sien, empli de regrets, qu’elle savait quelque chose.

— Novem, écoute je…

— Non, toi, écoute-moi. Pendant toutes ces années, tu m’as dit que ça (je désignais les petites cicatrices rondes à la base de la ligne de mes cheveux) était la manifestation de mes dons pour la Chasse. Que ce n’était pas rare, que d’autres portaient les mêmes marques. Je suis avec toi depuis plus de vingt années, je chasse depuis presque autant de temps. Personne n’est comme moi. Personne. Alors, arrête de me mentir. Je veux des réponses. Et je les veux maintenant ! articulai-je rageusement en sortant la bourse d’or ainsi que le collier qui abritait le rancura.

Pendant quelques secondes, Janus ne parla pas. Son attention glissa vers les perles de verres colorés du bijou, vers les éléments fins et raffinés de la parure translucide. Ces fines billes étaient l’œuvre de ma famille, de gens qui partageaient mon sang, des personnes dont je n’avais plus aucun souvenir. Le silence s’étira tandis que je cherchais son regard du mien, la suppliant de bien vouloir ne serait-ce que dire un mot. Finalement, une aigre mélancolie s’invita sur ses traits.

— Sous le protectorat de l’empire, un réseau de fonctionnaire dirigeait le pays. À l’époque, par ordre de notre roi, nous cachions la singularité de nos terres. Nous chassions clandestinement pour que rien ne se sache. Malheureusement, certains de ces gouverneurs succombèrent aux appels des Rancuras et plus particulièrement dans les régions frontalières, commença-t-elle en fixant toujours le bijou.

— Qu’est-ce que cela à voir avec moi ? m’agaçais-je, les poings serrés. À l’arrière de mon esprit, je sentis le même grattement désagréable que face à lady Arceline.

— Tout. Laisse-moi finir, d’accord ? (elle leva le nez vers moi, un sourire navré plaqué sur les lèvres.) Je n’étais pas une Chasseresse très expérimentée lorsque l’on m’a envoyé dans l’Ouest du pays, dans une région si petite que les villes et villages ne figuraient pas sur les cartes. Les habitants disparaissaient. Et plus particulièrement les artisans. Au moment où je suis arrivée, j’ai été frappée par l’immense château qui dominait la vallée.

Le frottement dans ma tête s’accentua un peu plus, comme si Janus touchait mes nerfs. La migraine commença à titiller l’arrière de mes yeux. Je sentis qu’une nappe de sueur baignait le bas de mon dos. Je serrais les dents.

— La demeure d’une certaine lady Elizabeth Lehmann, gouverneure de l’Ouest depuis bientôt quinze ans. Tous les habitants sous sa protection avaient disparu et lorsque j’ai poussé les portes du château, un massacre avait été commis. Quelqu’un les avait tous tués. Tu les avait tous tués.

— Je ne…

— Tu ne t’en souviens pas parce que c’est un Rancura qui a agi en ton nom. Tu n’avais même pas dix ans à l’époque. Je ne pouvais pas tuer un enfant. J’ai passé un marché avec lui. J’ai fait la promesse de l’épargner s’il consentait à demeurer endormi et à être ton allié, ton protecteur. J’ai fait le choix de te prendre sous mon aile, ici à Roseronce et quelques années plus tard, Catelune a retrouvé sa liberté. Je t’ai alors enseigné mon art.

— Je suis un monstre, soufflai-je d’une voix brisée.

— Non, absolument pas Novem. Tu n’es pas…

— Où est l’objet qui me lie au rancura ? la coupais-je sèchement.

— Il n’existe plus, répondit Janus après un silence.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Bien sûr qu’il doit exister ! Un Rancura naît des objets, sans ça, sa conscience disparaît totalement : c’est la loi basique et universelle de ces choses !

— C’était une statuette en verre. Les débris étaient plantés dans ta paume. Je m’en suis servie pour faire ta marque, cela faisait partit de mon accord avec lui, avoua-t-elle douloureusement.

Je relevais vivement ma manche, enlevai ma mitaine et regardais le tatouage qui serpentait sur ma main et remontait le long de mon avant-bras. Mes ongles s’enfoncèrent dans la chair, grattant jusqu’au sang. Sous mes doigts barbouillés de rouge, par endroit des éclats brillants flirtaient avec la surface de ma peau. Tout mon corps se mit à trembler. La pièce me parut soudainement étriquée, minuscule, asphyxiante. Je balbutiais quelque chose, n’importe quoi, avant de m’enfuir de la boutique.

 

*

 

La frontière de la capitale se dessina et les gardes de la grande porte me regardèrent avec un drôle d’air. Si quelqu’un comme moi – qui paraissait vouloir sortir malgré le crépuscule naissant alors que je ne portais aucun bagage et ne menais aucun attelage – se présentait, je réagirais sans doute de la même manière. Je poussai un soupir agacé et laissai mes jambes me conduire vers le quartier Est de la ville en empruntant le rempart public. Les forêts qui bordaient Roseronce me semblaient bien tristes et dépouillées. Derrière moi, les cloches tonnèrent et bientôt j’entendis les piaillements des mères rappelant leurs poussins au nid. Au loin, la voix tonitruante d’un boulanger qui bradait ses pains annonçait également la fin de la vie diurne. Autrefois, Janus aussi m’appelait comme ça, pour que je rentre après avoir joué dehors. Je chassai ce souvenir d’un mouvement de la tête.

Je me calai dos à l’extérieur avant de me hisser sur le rebord de l’ancienne muraille et contemplait la cité s’illuminer petit à petit alors qu’un brave employé activait le gaz des lampadaires. Dans le couchant rubicond, les flammes presque bleues me semblaient presque irréelles et je me surpris à sourire devant leur pétillement intense.

— Novem, tu ne crois pas qu’il est temps de rentrer ? déclara soudainement une voix sur ma gauche.

Mon regard bascula vers Decem au moment où il s’installa juste à côté de moi. Certes, je ne me tenais pas très bien, mais même avec les fesses rehaussées par le rempart, il était toujours plus grand. Mon attention glissa le long des cicatrices qui dévoraient sa peau aux teintes terra-cotta, partant de son crâne jusqu’à la pointe de son oreille pour ensuite serpenter sous son larynx puis sur ses bras et plus encore. Ma gorge se serra alors qu’à l’arrière de mon esprit, une présence s’invita, grattant vigoureusement à la porte.

— C’est Janus qui t’envoie, Decem ? maugréai-je en retenant un frisson et en rabattant ma capuche sur mon visage.

— Non. Elle n’a pas même pas réussit à m’expliquer la situation et j’ai compris que quelque chose ne tournait pas rond lorsqu’elle a envoyé paître un client qui pourtant voulait enfin lui acheter la comtoise qui encombre le magasin, répliqua le Chasseur en se penchant vers moi avec un sourire chaleureux.

— Tant pis pour elle, cinglai-je en tirant compulsivement sur un fil décousu d’une de mes manches.

— Dommage pour nous, tu veux dire. Ce truc est hideux ! s’amusa-t-il avant de rire, faisant tintinnabuler les bijoux qui ornaient les tresses fines qui couronnait sa tête.

— Si c’est pour me parler de ça, tu peux rentrer, répondis-je en pinçant les lèvres.

— Tu sais bien que je ne peux pas faire ça. J’ai beau être l’aîné, j’ai toujours peur des claques. Qu’est-ce qui te trouble ? Depuis quand tu ne me racontes plus ce qui te chagrine, hein ? demanda-t-il en passant son large bras autour de mon épaule.

— Depuis que Janus ment, répliquai-je en serrant les poings luttant pour ne pas céder à mes envies de m’enfouir contre lui pour y trouver du réconfort – et peut-être plus de choses encore.

— Mais moi, t’ai-je déjà trompé ? réclama-t-il en se penchant pour dénicher mes yeux sous ma capuche, goguenard.

— Non.

— Alors parle. Un Chasseur qui n’a pas le cœur apaisé ne peut rien pour les autres.

— Et si je te disais que, en moi, il y a quelque chose qui de sombre et dangereux ? Qu’avant, elle était enfermée quelque part et que j’ai poussé la porte pour la faire sortir. Si je te disais que je sens que cette chose, elle gagne de plus en plus de terrain ? balbutiai-je.

— Tu as passé l’âge pour ce genre de déclaration, non ? se moqua-t-il tendrement.

— Je suis un mélange bâtard d’humain et de Rancura, soufflai-je en relevant le nez vers lui.

Je sentis la pointe de mes incisives se planter dans la pulpe de mes lèvres. Je cherchais, sans réellement oser le trouver, le regard de Decem. La peur me submergea et au plus profond de moi, j’éprouvai la même pulsation qui m’avait permis de faire face à Arceline. Ma marque se mit à palpiter et malgré la veste qu’il portait par-dessus sa chemise, je vis la sienne, qui pigmentait tout son torse, luire également au travers du coton élimé.

— Et alors ? souffla-t-il d’une voix apaisante en serrant mon épaule.

— Je pourrais…

— Je n’ai pas besoin d’en entendre plus. Oui, tu pourrais. Mais cela ne veut pas dire que ça va se produire. Janus est une excentrique, elle est assurément pingre et un peu trop mère poule parfois. Cependant, il y a une chose que l’on ne peut pas lui enlever : c’est une excellente Chasseresse. Sans doute la meilleure. Remets-tu en compte son jugement ?

— Non, finis-je par répondre après un instant de silence.

— Et j’irais même plus loin en t’avouant quelque chose : Alice est un rancura. Et lorsque Aug et Septem seront en âge de s’entraîner, peut-être qu’eux aussi auront besoin de la force de l’un d’entre eux pour chasser. Janus nous donne à tous et toutes un très mauvais exemple en étant capable de faire sans.

— Tu n’as pas peur ? m’enquis-je, le corps tremblant.

— Peur de quoi ?

— Peur que je cède. Peur que je craque. Peur que je devienne autre chose qu’humain, si je le suis encore.

— Non. Tu es une personne incroyable, Novem. Et je sais que là-dedans (il pose une main sur mon torse, juste sous mes clavicules.) il n’y a que de la bonté. Tant que tu veux faire le bien, tant que tu fais de ton mieux et que tu agis par amour, tout ira bien, affirma-t-il avec sérieux.

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dodoreve
Posté le 15/04/2021
J'ai pris tant de retard dans ma PàL récemment, mais j'avoue que ça ne me déplaît pas d'avoir trois chapitres de ton histoire à lire d'un coup héhé (à supposer que je réussisse en un coup)
"Le dessous des écorces palpitant sous la course des insectes ; les taillis vibrants sous l’impulsion des sauts des lièvres ; les cimes des pins s’agitant sous le vol cinglant des oiseaux." J'aime bien ce passage, parce que les mouvements de ces petites bêtes ne sont pas censés avoir tant de répercussions... ça fait assez écho à l'impression de la forêt sur Novem, je trouve !
"La pleine lune exhala ses rayons" Ça me surprend un peu de voir ce verbe au passé simple, et non à l'imparfait qui aurait été plus près de l'impression que je me fait de la scène, mais c'est peut-être un effet recherché.
J'aime beaucoup la description de la fiancée dans la forêt, à la fois très belle et inquiétante :)
"Si l’entité qui résidait la boîte à tabac" Manque-t-il un mot ? ("dans" ?)
"je descendis de mon perchoir et fonçais" passé simple pour ce paragraphe plutôt ?
"L’as-tu assassiné, elle aussi ?" assassinée*
"sifflais-je", "articulais-je", "ne m’excusais pas", "je tournais le panneau" au passé simple
"je ne te dirais donc pas que Decem est revenu" au futur plutôt ?
"une aigre mélancolie" J'ai beaucoup aimé cette expression :)
Oh la la, ces révélations sur Novem...!
"Elle n’a pas même pas réussit" réussi*
"il y a quelque chose qui de sombre" il manque un mot ?
J'ai lu les commentaires qui ont été postés depuis la publication de ce chapitre, et pour ma part je crois que la confusion liée aux noms (Brune, notamment) est liée à la lecture étendue dans le temps que l'on fait sur PA (mais ce n'est que mon avis, bien sûr !). Il n'y a que pour Alice que vraiment, je ne me rappelle pas de grand chose. En avais-tu déjà parlé ?
En ce qui concerne le détail du combat, moi je l'ai beaucoup aimé ! Peut-être que certains moments manquent de clarté, mais ce serait si on voulait savoir exactement ce qui se passe, alors que ce qui compte aussi c'est l'impression que ça laisse sur Novem et sur nous, non ? (Pas que hein, mais l'équilibre ne m'a pas déplu et ça ne me semble pas vague et confus.) C'est sans doute très subjectif mais je serai honnête en te disant que j'ai bien aimé en tout cas, et que je me suis même dit que ce serait chouette de voir ce passage animé. Pas parce qu'il manque de quelque chose, mais parce que j'ai l'impression que c'est un combat stylé et beau, et que ça me donne envie de le voir adapté sous un autre médium (qui en l'occurrence demande forcément une certaine exactitude, si on veut exprimer un geste, mais bref bref bref, tout ça c'est différent et c'est pour te dire que moi ça me va).
Soah
Posté le 19/04/2021
S'il y a des volontaires pour faire un animé des OM, je suis preneuse, haha ! xD
En tout cas merci beaucoup de ton retour qui me fait très plaisir, comme toujours.
Amusile
Posté le 15/04/2021
Me revoici.
C’est un chapitre assez dense avec beaucoup de révélations. Il y a vraiment un univers très riche et de belles idées dans ton texte. J’aime beaucoup cela. Sans doute est-ce à cause du rythme de PA, mais j’ai été perdue par quelques noms comme Decem ou Brune ou Ezeline. Il m’a fallu un temps pour me remettre les personnages. Je pense que y’a narration peut se poser davantage. Les scènes d’action manquent un peu de clarté. Difficile des fois de bien visualiser ce qu’il se passe - mais je sais que cela peut être compliqué pour toi de décider cela par manque de visualisation. Je te remonte tout de même le point. Pour le reste, ça roule bien, selon moi. J’aime bien ce que l’on apprend sur Novem dans ce chapitre !
Soah
Posté le 19/04/2021
Re-bonjour ! ;3
Je pense qu'en effet la lecture sur PA - découpées etc. - n'aide pas trop à se souvenir des éléments mais comme je réfléchis mes tapuscrits pour être par la suite améliorer et soumis à des MEs, j'essaye de ne pas me concentrer sur l'aspect "web".
Je note que la scène manque de clarté ! Je la retravaillerais en conséquence, merci beaucoup de ton avis. En effet, comme je ne visualise rien, c'est un peu difficile pour moi de retranscrire à l'écrit des choses très "visuelles" ou dynamiques. Mais comme il s'agit d'un premier jet qui n'a pas encore été retouché ou travaillé, je devrais pouvoir clarifié tout ça !
Merci beaucoup !
sifriane
Posté le 31/03/2021
Salut,
Au début, ai été perdue par Valture et Brune, je ne souvenais pas d'avoir vu ces noms, mais c'est probablement le rythme de PA qui fait ça.
J'ai aimé ce chapitre, on en n'apprend plus sur Novem. Je ne suis pas du même avis que Drak, jusqu'à présent il y avait une certaine distance je trouve, j'ai donc apprécié cette révélation.
A un moment, le Rancura parle d'un enfant en parlant à Novem, pour moi cela veut clairement dire qu'il parle à un garçon, pareil avec humain à la fin. Je ne sais pas comment tu peux régler ce souci avec ces règles de français, mais je sais que c'est important pour toi. (mais je dis peut-être n'importe quoi)
Petite coquille « Si l'entité qui résidait la boîte à tabac « , il manque dans.
Soah
Posté le 04/04/2021
Coucou ! c:
Il n'y a pas de soucis : comme je ne fais pas de rappel, si on ne lit pas les chapitres les uns à la suite des autres, je pense que c'est tout à fait d'oublier le nom de la région et d'un personnage tertiaire ! :)

Je note ton avis quant à la révélation, merci de m'avoir apporter ton opinion.

Pour moi, le mot enfant (qui est un nom masculin) est neutre. Un enfant, ça peut-être une personne de n'importe quel genre. Tout comme mon emploi du mot "humain" réfère à la condition humaine : un être humain. Mais je prend bonne note de tes remarques ! Lorsque je ferais une relecture attentive je me pencherais sur la question, il est possible que par habitude, je laisse traîner des bêtises.

Merci pour la coquille, je modifierais ça ! :D
Drak
Posté le 31/03/2021
L’histoire elle-même est vraiment très bien, intrigante et intéressante !
Cependant, les descriptions de ce qui se passe sont parfois un peu trop flou durant les moments d’actions… à plusieurs reprises, durant la confrontation contre le Rancura, je me suis demandé ce qui s’était passé exactement… On gagnerait à avoir un peu plus de détails, d’approfondissement… (désolé si je ne suis pas suffisamment claire…)
À part ça, la révélation de la nature exacte de Novem me parait un petit peu rapide et précipité, mais c'est pas non plus bien grave
Soah
Posté le 31/03/2021
Coucou,
Etant afantaisiste, j'ai beaucoup de mal à retranscrire certaines scènes donc je note ton ressenti pour le combat, d'autant plus que ce ne sont pas des scènes pour lesquelles je suis à l'aise. Je note également la révélation concernant Novem, je rééquilibrerais à la réécriture si plusieurs personnes me font part de cette impression ^--^
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