CHAPITRE III. 1

Notes de l’auteur : TRIGGER WARNING : Suicide.

Chapitre III. 1. capharnaüm dans ta vie

 

“La publicité exploite votre mal-être et votre absence de bonheur. Elle vous fait croire qu’il vous manque quelque chose pour être heureux. Des céréales Lion pour bien commencer la journée, la nouvelle voiture Renault pour passer de bonnes vacances, le nouveau parfum Dior pour qu’on tombe amoureux de vous…”

 

Tel un marabout omniscient, Sanders, le professeur de Marketing, se lançait dans un de ses longs discours qui sentaient bon la révolte et les grands questionnements sur la vie moderne. Ça la laissait à chaque fois perplexe. Pourquoi garder ce poste quand l’esprit même du commerce semblait le dégoûter au plus haut point ? Beaucoup de parents d'élèves s’étaient plaints, criant que ce n’était pas son rôle de moraliser leurs enfants, mais Kim comprenait que l’école refusait de le virer. C’était un excellent professeur et pour bien maîtriser un domaine, il fallait emprunter aussi bien ses allées sombres que ses grandes avenues joliment éclairées. 

Très peu continuaient à prendre des notes. L’amphithéâtre se laissait bercer par les paroles de Mr Sanders et certains en profitaient même pour faire un petit somme. A côté d’elle, Cash dessinait milles visages dans la paume de sa main et Emi faisait un test de magazine avec Victoria. Elle pouvait presque entendre Roff ronfler, dans son dos. 

 

“Je vais vous poser une question piège, alors, je m’excuse d’avance, les prévint alors Sanders en s’appuyant contre son bureau, tout en les toisant du regard, pensez-vous être vraiment heureux ?”

 

Les quelques uns qui portaient une quelconque attention à ce qui sortait de la bouche de leur professeur réagirent en murmures indignés et sursauts scandalisés. Kim fixa sombrement Sanders et se retint de lever la main pour lui demander quand est-ce que la séance de psychanalyse se terminait.  

 

“Personne n’y croit réellement quand on le dit mais c’est pourtant vrai. L’argent n’achète pas le bonheur, méfiez-vous.”

 

Un instant de silence passa qui fut coupé rapidement par quelques rires moqueurs ou totalement jaunes. C’était une phrase bien connue chez les riches, c’était une sorte de running gag, en fait. Ils la calaient ironiquement entre deux trajets en jet privés et la tatouaient sur le cuir souple de leur Maserati rouge. L’argent n’achetait pas le bonheur, ah, certes, contrairement à ce que Sanders prétendait, tout le monde le savait, mais les personnes qui cherchaient seulement le bonheur se faisaient rares de nos jours… ils préféraient largement une villa sur la Côte d’Azur et leurs noms dans les hashtags twitter populaires du jour. Leur parler de bonheur, c’était comme leur parler d’amour ; autant dire qu’il perdait royalement son temps. Si ça ne s’achetait pas, à qui ça pouvait bien vendre du rêve ? 

C’était dommage, cela dit. Le bonheur serait disponible à la vente, elle aurait été cliente. 

On frappa alors à la porte et Sanders autorisa au visiteur d’entrer. Face à l’interruption, beaucoup se réveillèrent et redressèrent le menton, et un murmure général s’éleva en voyant l’adjointe du proviseur faire son irruption dans l’amphithéâtre. Blême, quasiment grise, elle ne s’excusa même pas. Ses yeux écarquillés firent tous les rangs avec une agitation qui lui secouaient les jambes et les doigts. 

 

“Kimberly Termencier ? appela-t-elle à l’aveugle quand elle ne la trouva pas parmi la cinquantaine de visages. Venez avec moi, Melle Termencier.”

 

Tous se tournèrent vers Kim qui referma aussitôt son ordinateur portable, sans même prendre la peine de l’éteindre. Quelque chose sentait le vinaigre et elle en avait déjà le nez qui lui piquait. Après avoir rangé l’ordinateur dans sa besace en cuir, elle se leva et Cash l’imita. 

 

“Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi Kim est-elle convoquée ?”

 

Kim attrapa le poignet de sa meilleure amie pour lui indiquer que ce n’était ni le moment, ni le lieu, mais Cash avait toujours été impulsive. Lui demander de rester assise sans réagir revenait à essayer de calmer un cheval en pleine tempête. Les chances de succès étaient plutôt ridicules. 

Mais l’adjointe ne sembla pas même l’entendre et elle s’adressa plutôt à Mr Sanders, l’informant qu’il était lui aussi appelé chez le directeur. 

 

--

 

“Estelle Legrand, classe Politique, spécialité Economique, 1ère3, la présenta le directeur Augustin, vous la connaissiez, bien, Mr Sanders ? Elle était l’une de vos élèves, elle a parlé de vous dans sa lettre. Vous étiez son professeur préféré.”

 

Sanders baissa les yeux sur ses mains jointes, comme s’il priait, et Kim se croyait dans un rêve. Le bureau brillait bien trop à cause de l’orientation encore matinale du soleil venant de la cour, et les particules de poussière s’embrasaient tout autour d’eux. C’était trop silencieux, solennel et lumineux, Kim n’avait pas l’impression d'évoluer dans une réalité concrète. 

 

“Ses parents veulent vous parler.”

 

Quand elle entendit la coupure nette dans la respiration de Sanders, elle comprit qu’il pleurait. Il n’était pas le seul. Dans le coin un peu reculé du bureau du directeur, deux filles camouflaient leurs sanglots au creux de leurs mains tremblantes, assises l’une à côté de l’autre. Kim ne les connaissait pas mais, assise là devant le massif bureau en ébène d’Augustin, elle avait l’impression d’être entourée d’inconnus. A côté d’elle, son professeur de Marketing cachait ses larmes, et juste en face d’elle, affichant une expression froide et sévère, l’oncle de Cash semblait prêt à partir en guerre. 

Celui-ci appuya sur un bouton de son téléphone et demanda à sa secrétaire de venir chercher les deux filles. Kim les regarda partir, du coin de l'œil, et l’une d’elle se cogna la hanche contre un meuble trop proche de la porte. Elle n’eut pas la moindre réaction. La porte se referma et Kim se retrouva incapable de lâcher la poignée du regard. Elle ne savait pas exactement ce qu’elle ressentait. Une camarade s’était suicidée, cette nuit, mais elle ne la connaissait que de vue. Estelle. C’était surréel, comme sorti d’un policier. L’histoire commençait toujours avec un mort. 

Mais ce n’était pas un meurtre, c’était un suicide. Quelque part, c’était pire. 

 

“Melle Termencier,” l’appela Augustin. 

 

Sa gorge était serrée, aussi ne se sentait-elle pas la capacité de parler dans l’immédiat. Elle se retourna vers le directeur, se raclant la gorge et les nerfs. Les yeux noirs d’Augustin harponna les siens sans pitié et elle se sentit happer dans un univers à la gravité écrasante.

Elle n’avait jamais été une grande optimiste mais elle savait reconnaître un désastre quand elle en voyait un approcher. 

 

“En tant que présidente du comité des élèves, je compte sur vous pour régler au mieux cette affaire.

-Régler ? reprit-elle. 

-Un suicide est ce qui peut arriver de pire à une école, c’est catastrophique pour notre réputation, expliqua-t-il gravement. Les proches d’Estelle vont vouloir comprendre ce qui a bien pu la pousser à en arriver à une telle extrémité. C’est dans ces moments que naissent les mauvaises rumeurs qui peuvent détruire un établissement.

-Est-ce réellement la réputation de Saint-Paul qui vous préoccupe le plus ?” l’accusa Sanders. 

 

En quelques secondes, son teint était passé du blanc au rouge et Kim comprenait sa colère mais elle était bien trop vaccinée contre le monde pour la ressentir elle-même. Il n’y avait pas grand-chose de vrai et sincère par ici, c’était un combat perdu d’avance. Sanders ne pouvait rien contre les discours parfaitement préparés d’un directeur réputé, il ne pouvait rien contre le pragmatisme et la rationalité. 

Après tout, on ne pouvait pas redonner leur vie aux morts. 

 

“En tant que professeur, Mr Sanders, il en est de votre devoir de protéger l’école avant tout. Je ne pense pas qu’Estelle aurait voulu que Saint-Paul en pâtisse, nous tâchons toujours à traiter au mieux nos...

-Vous parlez au nom des morts, maintenant ?

-Et que proposez-vous, Mr Sanders ? 

-Un peu plus d'humanité. Je pense…” Sanders ferma un instant les yeux pour calmer sa voix avant de reprendre. “je pense que si Estelle n’en avait pas tant manqué, elle serait encore là.

-Je ne pense pas,” laissa-t-elle échapper.

 

Quand Kim vit les regards des deux hommes se focaliser abruptement sur elle, elle comprit qu’elle avait parlé sans réfléchir. Ça ne lui arrivait pas souvent. Elle se mordilla un peu la lèvre, nerveusement, avant de soupirer. 

 

“J’ignore ce que vous qualifiez d’humanité, Monsieur, c’est un sens très… étrange, mais je ne partage pas la définition que vous lui donnez, expliqua-t-elle. Je pense qu’Estelle avait juste besoin qu’on la laisse respirer.”

 

Et l’humanité adorait étrangler jusqu’à ce que mort s’ensuive.

 

--

 

“Il paraît que ses parents ne l’ont trouvée que ce matin et qu’elle a passé toute la nuit dans sa baignoire, à se vider de son sang…”

 

Kim leva les yeux au ciel bleu azur, propre et lisse, et au vaste soleil qui remplissait son rôle de grosse boule de feu, et réussissait à les réchauffer, même en janvier. Le problème c’était que son corps allait bien, c’était son esprit qui lui provoquait des sueurs froides. Elle avait pensé qu’un bon bol d’air frais lui ferait du bien mais tout autour d’elle, elle n’entendait parler que d’Estelle. Elle comprenait. Tout le monde était choqué et horrifié, et personne n’arrivait à penser à autre chose. Mais ré-entendre l’histoire en boucle la rendait doucement folle.

 

“On dit qu’on meure tout seul, commenta Kim, mais il y en a qui réussissent à mourir plus seuls que les autres…”

 

Si les rayons du soleil étaient chauds, la bise semblait venir tout droit de l'Antarctique, et Kim s’enfermait entre les assauts ennemis de la chaleur et du froid. Ca l’empêchait un peu de réfléchir à ses pensées. Elle observait les amas d’élèves évoluer dans la cour et elle sentait aux vibrations acharnées de son portable qu’il y avait du raffut dans les réseaux sociaux divers et variés ; elle n’avait pas tant de faux-amis, et Cash était juste à sa droite sur le banc, ça ne pouvait pas être des vibrations liés à des messages. 

Après un moment, elle se rendit compte que Cash la fixait d’une façon particulièrement prononcée. 

 

“Tu ne me ferais pas ça, pas vrai ?” lui demanda-t-elle alors.

 

Il lui fallut encore un moment pour comprendre le sens de la question. Kim eut son premier sourire depuis plus d’une heure :

 

“Pour qui tu me prends, Cashou ? Je ne t’abandonnerais pas dans ce monde de merde.”

 

--

 

Si la vie était magnétique comme un aimant, alors elle serait très probablement plus équilibrée. La négativité attirerait la positivité, et inversement, et tout le monde aurait naturellement un peu des deux. Mais la vie n’avait rien d’un aimant. Le négatif n’entraînait bien souvent que davantage de négativité.

D’un autre côté, ça paraissait plus logique ; Kim excellait en logique. Quand elle avait quitté le bureau du directeur, ce matin-là, elle avait su qu’elle y reviendrait dans peu de temps. Aussi pessimiste qu’elle l’était, elle n’avait pourtant pas imaginé que, à peine le déjeuner au ventre, elle y serait de nouveau convoquée. 

 

“Emmanuella m’a montré quelque chose de très intéressant, lui apprit Augustin, un nouvel aura menaçant l’entourant. Ca m’étonne que vous ne m’en avez pas parlé, ce matin, Melle Termencier.”

 

Ses voyants de danger clignotaient agressivement dans tous les recoins de son cerveau, et elle voyait la pièce en rouge et blanc. Il n’y avait plus de lumière surréelle, plus de paillettes mélancoliques dans les airs, le bureau était devenu un volcan au bord de l'éruption. La lave allait lui exploser en pleine figure, lui brûler la face comme si elle n’était qu’une roche en fusion de plus, elle ne connaissait que trop bien les signes avant-coureurs des catastrophes. Augustin la regardait comme si elle avait tagué les murs de l’école de symboles sataniques, et, juste à côté, cette prénommée Emmanuella lui montrait quasiment les crocs. 

Il fit pivoter l’écran fin de son ordinateur hors de prix et la page Facebook de leur promotion lui fit l’effet escompté d’une explosion volcanique. Bien sûr qu’elle savait que si le suicide d’Estelle avait une cause récente, ce serait ça. Kim n’était pas idiote, ça tombait sous le sens. 

 

“Emmanuella était à l’étranger durant les vacances, elle n’a pas consulté les réseaux sociaux jusqu’à ce midi… et elle est tombée sur… ça.”

 

Qui restait déconnecté pendant plus de deux semaines, de nos jours ? Malgré l’enfer de ces derniers temps, même Kim y était allée en coup de vent. C’était un réflexe, comme mettre sa ceinture en voiture. Il y avait toujours ces bip persistants qui vous rappelaient à l’ordre, de toute façon. 

Cette Emmanuella devait être un alien. 

 

“Melle Termencier, l’appela-t-il. Etiez-vous au courant de ce qui se passait ? 

-Bien sûr, répondit-elle. Tout le monde l’était.

-Et vous n’avez rien fait ?”

 

Une tonne de phrases insultantes sur le bout de sa langue, elle les regarda tour à tour. Cette Emmanuella qui, étant l’une des deux pleureuses de ce matin, se plaçait en amie d’Estelle et ce directeur qui ne savait même pas ce qui se passait dans sa propre école. Ce n’était pas la première Estelle de Saint-Paul. Des élèves persécutés pour une soirée un peu trop épicée ou pour un autre quelconque faux-pas, il y en avait eu, bien plus qu’on ne pouvait se rappeler. Elle n’avait jamais vu qui que ce soit réagir, si ce n’était pour placer quelques phrases philosophique sur la cruauté des gens, ou alors applaudir en se bidonnant. 

 

“Qu’est-ce que j’aurais dû faire ? Appeler la police ? proposa-t-elle avec ironie. Je ne vous l’ai pas dit, parce que je ne pense pas que ça vous aurait préoccupé. 

-Une jeune femme s’est suicidée parce qu’elle était harcelée sur les réseaux sociaux, et vous ne pensez pas que…

-Vous l’avez tuée ! l’accusa tout à coup Emmanuella. Avec vos insultes et vos menaces ! J’ai lu tous vos putains de commentaires haineux ! VOUS L’AVEZ TUÉE !!”

 

Elle s’était violemment levée, les pieds de son fauteuil rayant le parquet, et avait presque bondi sur Kim. Celle-ci s’attendait à se faire griffer, mordre, gifler, se faire assommer à coup d’écran d’ordinateur, mais Emmanuella resta, là, penchée sur elle, à quelques centimètres, son souffle court et meurtrier assez froid pour la geler. 

 

“Emmanuella ! Ca suffit ! intervint Augustin. Rasseyez-vous !”

 

Bien loin d’obtempérer, Emmanuella partit tout bonnement. Elle manqua de défoncer la porte à coup de basket, et Kim crut sentir le sol trembler quand elle claqua la porte derrière elle. Finalement, elle comprit que c’était elle qui avait sursauté. 

 

“Vous êtes la gestionnaire de cette page, Melle Termencier, c’est vous qu’on tiendra responsable, finit par lui dire Augustin, une fois le tumulte furieux passé. 

-Ne comptez pas là-dessus, répliqua-t-elle. Premièrement, cette page n’est pas celle de l’école, mais seulement d’une promotion, et ce n’est pas moi qui l’ai créée. Ensuite, si vous pensez que c’est seulement Facebook, vous êtes bien naïf, monsieur le Directeur. Les vidéos sont partout sur internet. Sur Twitter, pour commencer. 

-Kimberly…

-Non, non ! refusa-t-elle en se levant à son tour. Vous pouvez passer vos nerfs sur moi, très bien,  mais je ne serai pas votre bouc-émissaire ! Essayez de me faire porter le chapeau et je vous fais un procès ! Je n’ai rien fait à cette fille ! Vous voulez un responsable, prenez les noms de tous ceux qui ont posté ces vidéos et de ceux qui ont aimé, de ceux qui ont commenté ! Mieux encore, trouvez ceux qui les ont filmés, ces vidéos de merde !

-Vous auriez dû les supprimer à la seconde où elles sont apparues. 

-Vous croyez que ça l’aurait sauvée ? lui demanda-t-elle. Ou seulement sauvé l’image de Saint-Paul ?

-Et c’est toi qui parlais de naïveté.”

 

Le passage au tutoiement ne lui échappa pas, pas plus que la façon dont il s’inclina dans son fauteuil. Kim soupira et se rassit, tandis qu’il regardait un moment par la fenêtre derrière lui. Le ciel se couvrait, et finalement, ce matin n’était rien d’autre que le calme avant la tempête. 

 

“Ni vous, ni moi ne sommes naïfs, alors autant parler franchement, décida Kim. Le problème, ce n’est pas tant qu’Estelle se soit suicidée mais que Saint-Paul soit mis en cause, n’est-ce pas ? Facebook ou pas Facebook, les vidéos auraient fait le tour de l’école et le harcèlement se serait produit, exactement de la même façon. Ca aurait peut-être seulement pris plus de temps. Si elle s’est suicidée cette nuit, elle se serait suicidée plus tard. Emmanuella aurait peut-être pu l’aider mais elle n’aurait pas pu être toujours là, alors, dîtes-moi, Monsieur, vous voulez que je prenne le blâme ou que je vous aide ?  

-Qu’est-ce que tu peux faire ? 

-Je ne peux pas revenir en arrière. Les vidéos sont en ligne, elles ont été partagées, sauvegardées, elles sont ineffaçables. Mais je peux les supprimer. Avec ce qui s’est passé, tout le monde voudra oublier sa participation ou sa passivité, ça m’étonnerait qu’elles ressortent de si tôt.

-Fais ça. Et écris un petit texte en l’honneur d’Estelle.

-Je ne la connaissais pas. 

-Que veux-tu que ça me fasse ? Arrange-toi.”

 

--

 

Avant de supprimer les vidéos et statuts désobligeants, Kim prit le soin de faire des captures d’écran au préalable et archiva les persécutions dans un dossier bien au chaud dans son ordinateur portable -puis se les envoya dans plusieurs de ses boîtes mail. Sa paranoïa s’était montrée d’une utilité à toute épreuve tout au long de sa vie, elle lui ferait confiance pour cette fois aussi. Qu’elle le veuille ou non, elle était plongée dans cette immense flaque de boue qu’ils avaient créé, et il était hors de question qu’ils l’y noient. Son dégoût pour son fiancé ne fit que s’amplifier quand elle vit que Rémi avait partagé une grande majorité des vidéos. C’était tellement lui de faire ça. 

 

“Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiéta Cash quand elle la trouva enfin dans la bibliothèque. Pourquoi on te convoque toutes les cinq minutes ? 

-Une des potes d’Estelle s’est lancée dans une vendetta, résuma Kim. 

-Je la comprends.

-Ce n’est pas la question, soupira-t-elle. Moi aussi, je la comprends mais elle a essayé de me foutre dans une merde noire. 

-Comment ça ?! Qu’est-ce que ça à voir avec toi ?

-Je suis la gestionnaire de cette putain de page !”

 

Elle désigna d’une main colérique la page bleue et blanche ouverte en grand sur son ordinateur. Avec une hypocrisie telle que même elle en était écoeurée, elle avait mis l’image de profil de la page en noir et blanc en signe de deuil. C’était si énorme qu’elle s’attendait à se faire insulter à chaque seconde qui passait mais à l’ancienne place des vidéos désormais supprimées, des messages de deuil s’entassaient en l’hommage d’Estelle. Une flopée d’élèves s’étaient lancée dans la mission de publier les plus belles photos d’Estelle de son vivant, juste là où avaient été les vidéos compromettantes et les injures. Oui, bien sûr, Kim comprenait la colère dévastatrice d’Emmanuella. 

C’était un sordide cirque. 

 

“Les gens se foutent de la gueule du monde, grinça Cash.

-Ce ne sont pas les mêmes qui l’ont harcelée…

-Ils l’ont pas vraiment défendue non plus !

-Quelques uns l’ont fait.”

 

Les sourcils froncés dans l’incrédulité, Cash décrocha ses yeux de l’écran pour les tourner vers son amie et Kim haussa une épaule lasse.

 

“J’ai lu tous les commentaires avant de les supprimer, révéla-t-elle.

-Mais pourquoi t’as fait ça ?

-Vaut mieux que je sache tout de cette histoire, sachant que ça peut très bien me retomber dessus.

-C’est pour ça que t’as séché le cours de droit ?! Tu épluchais les commentaires Facebook ?

-Et Twitter, et tumblr, et instagram…

-T’es pas sérieuse…

-J’ai aussi essayé de pirater le compte d’Estelle parce que je suis persuadée qu’on l’a harcelée aussi par messages, mais je pense que je vais juste demander à la famille de me laisser voir son téléphone. 

-Tu viens de passer en mode psychopathe, l’avertit Cash en lui attrapant les épaules. Tu sais que c’est jamais très bon quand tu fais ça !

-C’est faux, quand je fais ça, je gagne. C’est pour les autres que c’est mauvais.

-Tu comptes faire la guerre à toute l’école ?

-Non, je veux juste avoir les munitions. Une fois que t’es touchée, c’est trop tard pour recharger.”

 

Cash resta un moment en suspens, une ombre fugitive mais sombre passant dans ses yeux, et Kim regarda défiler tous les épisodes obscures de sa propre vie dans le regard de sa meilleure amie. Elle savait à quoi pensait Cash, elle savait ce qu’elle se rappelait, les mauvais souvenirs où elle l’avait vue au plus bas, répandue en sanglots hystériques et sans larme, ces piques de paniques où Kim aurait avalé n’importe quoi si ça avait pu la plonger dans le néant rien que pour quelques heures. Ca faisait drôle d’observer ses propres débris et ruines dans les yeux de quelqu’un d’autre. 

 

“Tout va bien se passer, lui promit Cash enfin. Mon oncle s’en est pris à toi ? Je lui parlerai.

-Non, c’est bon pour l’instant. J’ai juste à trouver un proche d’Estelle qui veut bien écrire quelque chose en son honneur. 

-T’as une idée ? 

-N’importe qui, sauf Emmanuella.”

 

Si elle osait lui demander un truc pareil, c’était sûr qu’elle s’en prenait une. 

 

--

 

“Avec plaisir ! C’est génial ce que tu fais !”

 

Autant elle comprenait la colère d’Emmanuella, autant l’enthousiasme de la seconde meilleure amie d’Estelle la laissait pratiquement bouche-bée. Mais puisque l’enthousiasme de Clara lui était bien plus avantageux que la colère d’Emmanuella, Kim ne fit aucun commentaire. 

 

“Ce n’est pas grand chose, répondit-elle. Tu penses pouvoir écrire quelque chose dans la soirée ? Ca n’a pas besoin d’être long, juste que les gens qui ne la connaissaient pas puissent comprendre un peu qui elle était vraiment. 

-Estelle aurait adoré ça ! Peut-être qu’elle va le voir du Paradis !”

 

Kim n’était pas une grande experte mais d’après ce qu’elle avait entendu, les suicidés n’étaient pas vraiment les bienvenus au Paradis. 

 

“Oui, c’est sûr,” dit-elle plutôt. 

 

--

 

Assise devant la page Facebook toute nettoyée et désodorisée, Kim regardait les compliments pleuvoir sous les jolies photos de la très regrettée Estelle Legrand. Le texte de Clara avait été publiée, il y avait désormais une demi-heure de cela, et tout le monde était visiblement très ému. Clara écrivait combien Estelle avait été quelqu’un de généreux et d’altruiste, les gens plussoyaient en masse ; combien elle avait eu la joie de vivre et croquait l’existence avec une mâchoire jeune et forte, et les gens regrettaient de ne pas l’avoir eu en amie ; combien elle était intelligente et belle, rayonnante et extraordinaire, et ils se demandaient tous quand sortirait l’adaptation de sa vie en film. 

Kim avait l’impression d’assister à un carambolage sur une autoroute, fulgurant et instoppable. Ca volait dans tous les sens, et les sentiments s’écrasaient les uns contre les autres jusqu’à former un tas commun de mots engloutis par la fumée du choc de l’hypocrisie. En son fort intérieur, elle se demandait si Emmanuella avait déjà cassé son écran de colère ou si elle aussi ne jouait qu’une triste comédie depuis le début. Kim n’avait eu qu’à leur balayer la scène pour qu’ils se chargent de la pièce de théâtre. 

Qui pouvait rêver d’une meilleure présidente des élèves ? Elle était formidable. Grâce à elle, ils pouvaient prétendre qu’ils n’avait pas poussé une de leur camarade au suicide. 

Son téléphone tinta à point nommé, parce qu’elle se tâtait à avoir une crise d’hystérie, et elle se saisit de cette opportunité pour penser à autre chose. C’était Cash, et elle devait avoir un sixième sens. 

 

On sort, poulette ?

 

Kim ne se rappelait pas avoir accepté une proposition de soirée aussi vite.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
arno_01
Posté le 28/04/2021
L'histoire prend des détours, et c'est une bonne idée. On en découvre un peu plus sur Kim, entre force et faiblesses.
Je n'arrive pas à déterminer si Kim est vraiment touché par le suicide.
Certains passage donne l'impression que oui, et d'autre non. Si l'idée est de montrer une faiblesse interne, que Kim refuse de montrer à l'extérieur c'est plutot bien réussi. tout pile en équilibre.

Au plaisir de lire la suite.
Μέδουσα
Posté le 03/05/2021
Je suis très contente que ça te plaise toujours et tes réflexions sont très justes :)
Vous lisez