Chapitre II – Malsommeil

Par Lohiel
Notes de l’auteur : Version révisée. Les sauts de lignes entre certains paragraphes n'apparaissent pas dans le texte original, bien sûr, je les ai rajoutés pour faciliter la lecture sur écran.


― Vous êtes ma mère, je dois vous écouter. Ceci dit, je suis roi et donc… c’est moi qui décide !
Au moment où Neil prononçait ces paroles, il lui vint à l’esprit que c’était loin d’être vrai dans tous les domaines. Mais au moins, dans celui-ci : les anciens ne se préoccupaient pas de sa relation avec Johanna, bien heureusement. D’un autre côté, ça aurait été plutôt stupide. Et les seigneurs ne se trompaient jamais, hélas. À sa royauté, ne restait que la portion congrue.

La reine serra les poings discrètement devant l’obstination de son fils. Ils se tenaient dans le salon de réception des quartiers royaux, avec seulement deux gardes en faction à la porte et le chambrier, Andreg, qui débarrassait la table du petit déjeuner.

Neil était monté sur le trône qwentil à l’âge de douze ans, à la mort de son père Ursus, lequel avait péri désarçonné par un éternuement de son cheval – à la grande confusion du jeune prince. Depuis, celui-ci ne cessait pas de montrer sa détermination et beaucoup de perspicacité dans ses jugements. Du coup, le Conseil des protecteurs régents venait de le déclarer apte et majeur, quelques semaines plus tôt. Et c’est comme ça que Johanna avait perdu toute autorité sur son rejeton d’à peine quinze ans.

Neil passa la main dans son épaisse chevelure, d’un blond tirant sur le roux, secrètement excédé. Dire que c’était la faute de Cassidan ! Vu son lignage, on aurait espéré qu’il se conduise de manière un peu plus raisonnable. Il ne ressemblait pas aux autres anciens, c’était parfois plaisant… ou dans certains cas, compliqué.

Le jeune roi se mit en devoir d’expliquer patiemment à sa mère que la butte du marché étant située juste à l’extérieur des murailles, ses suivantes ne couraient aucun risque en allant chercher les épices nécessaires à la cuisine du palais. En cas de problème, elle pourraient faire demi-tour et revenir en moins de cinq minutes, on enverrait un commis. Ce à quoi la reine répliqua vivement qu’il ne s’agissait pas de risque, "mais d’en finir avec toutes ces histoires".

Andreg baissait la tête avec une persévérance suspecte : ami – et conseiller officieux – de Neil, il était manifestement décidé à rester à sa place, discrète, dans cette énième escarmouche farfelue.

Neil fronça les sourcils. Cassidan avait beau être un ancien, l’idée de confier le mirenoir persistant aux suivantes de sa mère restait une jolie bourde. À sa décharge, les damizelles l’avaient harcelé une bonne partie du printemps : elles adoraient ce petit objet semi-ovale, capable de copier le portrait des personnes vers qui on le dirigeait. Ensuite, il suffisait de glisser ses doigts latéralement sur la surface pour retrouver toutes les images, que Cassidan appelait des silfies. Il se livrait souvent à des démonstrations dans la grand’salle, bras tendu, sourire enjôleur, et les suivantes de Johanna en étaient absolument fanatiques.

Quelques jours plus tôt, elles avaient enfin réussi à se faire prêter l’instrument magique, le temps de se rendre au marché. Résultat, elles avaient provoqué un scandale avec Grobert, un marchand de sel qui ne supportait pas de voir son visage ainsi volé et figé, tel un double spectral. Il avait engagé toute la puissance de son considérable poitrail – trait physique fort rare chez les qwentils – pour leur hurler dessus. Et bien sûr, les damizelles ignorant tout de la méthode pour effacer le reflet, elles avaient fini par s’enfuir en pleurs.

L’affaire s’était terminée par une dispute générale, certains mettant en cause l’éducation des suivantes, courant partout avec leur mirenoir et se postant à côté des chalands pour se portraiturer avec eux, sans la moindre autorisation… et d’autres, apparentés de près ou de loin aux damizelles, fâchés par cette étroitesse d’esprit : "la jeunesse c’est la jeunesse, bon sang !" s’écriaient-ils. Et ils jugeaient le mirenoir comme "une bien belle magie, qui ne fait peur qu’aux cornichons".

Cassidan était descendu à l’échoppe de Grobert dès l’après-midi pour lui prouver que son doppelgänger avait bien été éliminé, mais le marchand assurait que s’il recroisait les damizelles, il leur ferait encore sonner les oreilles. Ce qui risquait de réactiver la polémique.

― Mère… vous croyez vraiment que la présence d’une compagnie d’hommes en armes réglerait le problème ?
― Mais bien sûr, il leur suffira de prendre l’air menaçant, les gens n’oseront pas recommencer !
― Ah non, surtout pas ! Mes soldats ont mieux à faire que d’accompagner une troupe de damizelles qui ont peur d’être grondées ! Et ça ne ferait que les rendre impopulaires.

Johanna se tût. Son expression scandalisée le disait clairement : elle ne pouvait pas admettre que son fils ne lui obéisse plus. Mais sa fierté reprit rapidement le dessus. Après avoir esquissé un quart de révérence, elle se composa une mine stoïque et se dirigea vers la porte d’un pas raide, bousculant Andreg qui lui adressa un sourire en coin, dans son dos. Conscient d’avoir triomphé dans cette entreprise toujours recommencée d’imposer son autorité face à Johanna, Neil la rappela, une idée venait de le traverser.

― Mère ?
― Oui, Majesté ?
Elle avait répondu d’un ton presque arrogant.
― Je vais quand même faire quelque chose pour vous. Vos favorites seront accompagnées par un couple de mes meilleurs archers. Ils sont tout à fait de taille à apporter une médiation efficace, si c’est nécessaire. Ils diront un mot au marchand.
Sans attendre la réponse de Johanna, il se tourna vers Andreg, qui peinait à garder son sérieux :
― Fais chercher Jan et Ysolda Tollivert, s’il te plaît !

Une demi-heure plus tard, la petite troupe des suivantes se dirigeait donc vers la Porte de l’Est, à travers les ruelles pavées et les escaliers de la cité forteresse. Les échoppes ouvraient directement sur la rue. On en remontait les battants de chêne au matin et on les assujettissait par deux tringles latérales pour servir de pare-soleil. Une foule nombreuse parcourait déjà les allées, examinant les marchandises en vente. Tout ce dont on pouvait avoir besoin dans la vie quotidienne était proposé ici, tissus, savons et paniers tressés voisinaient avec les vêtements raffinés ou fonctionnels et les céramiques, dans un joyeux méli-mélo bariolé.

Il y avait bien quelques épiceries, mais pour l’alimentation et les produits frais, mieux valait se rendre au marché qui s’installait chaque jour à l’ombre des remparts, juste à l’extérieur de la ville. Les habitants des villages voisins venaient y écouler la production de leur champs et potagers. On y trouvait même un peu de viande : les gens continuaient à en consommer, en quantité modeste, malgré la réprobation des anciens.

Jan ouvrait la marche, son arc d’acacia au dos. Il était de bonne taille pour un qwentil, les traits bien dessinés, sous une avalanche de boucles sombres pareilles à celles de son fils cadet, Padrig. Il n’avait revêtu ce matin que sa chasuble de feutre, garnie de passements de tissu renforcé : la cotte de mailles et le casque étaient parfaitement inutiles pour accompagner quatre damizelles à travers les rues du bourg.

On entretenait une armée à la forteresse de Fontevault, parce que les anciens l’avaient décrété, disant que les choses devaient se passer ainsi, une sorte de principe immuable. Tout comme la royauté, quelques siècles plus tôt. Mais c’était bien leur style de prendre des décisions que personne ne pouvait vraiment expliquer. Et qu’on n’oserait pas contester, de toutes façons.

L’activité des soldats se réduisait à surveiller les ronfles, créatures peu valeureuses, aux marches du Désert Rouge. Et à s’entraîner scrupuleusement tous les jours face à des mannequins de paille et des cibles tressées, ou sur des parcours à obstacles. Bref, rien de très folichon, mais au chapitre des métiers assommants, il se trouvait bien pire, dans la vallée.

Ysolda se tenait à l’arrière-garde du groupe. Son visage ressemblait un peu à celui de sa fille, Lils. Elle affichait cependant une expression plus joyeuse et espiègle sous la soie cuivrée de sa chevelure, aux mèches coupées courtes en raison de sa qualité de femme d’armes. La tunique et les jambières mettaient en valeur ses formes menues, mais charpentées par l’exercice physique.

La petite compagnie se présenta bientôt à la loge. Les sentinelles installées à bavarder sur des tabourets les laissèrent passer avec un salut de la main et des sourires de prélats. Rien ne semblait pouvoir troubler leur bien-être en cette matinée d’été, où flottait le parfum des fleurs de verveine et de lavande qui ornaient nombre de croisées en ville.

― Qu’est-ce qu’on va dire à Grobert ? demanda Jan à voix basse.
― Je m’en occupe, chuchota Ysolda.
― Comme d’habitude, alors, ma dame ? C’est agréable, tu sais toujours comment t’y prendre. Suffit de te suivre… remarque, je ne me plains pas, je suis un grand flemmard ! conclut-il d’un ton facétieux.
Il sourit en coin et elle lui répondit par un clin d’œil. C’était tout Jan, ça. Un taiseux, un calme, laissant parfois échapper une bulle de fantaisie. Avec un front têtu et une prunelle obscure, qui continuaient à faire battre le cœur de l’archère, bien des années après leurs noces.

Ils demandèrent aux damizelles de les attendre et s’éloignèrent en direction de l’étal de Grobert. Celui-ci, les voyant arriver, se campa devant son étalage, bras croisés, manifestement prêt à remonter à l’assaut.
― Bonjour maître Grobert, dit Ysolda, nous sommes venus vous transmettre les salutations du roi Neil. Il espère que vous voudrez bien pardonner leur impolitesse aux suivantes de la reine. Il en est lui-même confus.

La phrase produisit l’effet escompté : le marchand parut rétrécir de dix centimètres, avant de se détendre avec un sourire et d’ouvrir grand les bras en signe de bonne volonté. Tous ceux qui les observaient du coin de l’œil – et ils étaient nombreux – comprirent sans même entendre la conversation que les hostilités se terminaient. On n’y reviendrait pas et cela valait sûrement mieux.

Après un échange d’amabilités, de remerciements, puis de considérations sur le prix du sel, l’approvisionnement en sel et les soucis engendrés par le commerce du sel en général, Jan et Ysolda regagnèrent le porche. Ils firent signe aux jeunes filles qu’elles pouvaient s’occuper de leurs achats.

Les suivantes s’égaillèrent parmi les tables bâchées où étaient proposés légumes et fruits frais, saucissons et laitages de ferme. Deux d’entre elles se dirigèrent vers le coin des épices, un groupe de cabanons légèrement excentrés. Là se tenaient les marchands qui arrivaient de l’unique port de la Mer Dormante, Calonques, à une semaine de marche à travers le désert.

Les anciens racontaient qu’autrefois les flots turquoise regorgeaient de poissons et que de nombreux pêcheurs humains vivaient sur ses rives. Aujourd’hui l’eau restait grise et il était interdit d’y jeter le moindre filet. Il faudrait encore des générations, avant que la vie n’y foisonne à nouveau, expliquaient les maîtres.

En conséquence, les bateaux qui quittaient Calonques ne faisaient que traverser un large et morne bras de mer – le chemin par la terre existait mais il était impraticable – pour rejoindre Liborna, comptoir qwentil de l’Est lointain. On en ramenait de l’huile d’olive, très prisée, des tissus colorés et des condiments exotiques. Les marchands itinérants séjournaient plusieurs semaines à Fontevault, dans de coquettes tentes rondes, installées dans la plaine, en contrebas de la butte du marché.

Jan sourit à son épouse. Ils formaient un couple bien assorti, les querelles entre eux étaient plutôt rares. Il aurait aimé, par exemple, devenir père encore une fois. Et Ysolda n’était absolument pas d’accord, sans même compter que deux enfants, ça faisait déjà trop, en termes qwentils. La plupart des gens n’en voulaient tout simplement pas. Pour la naissance de Padrig, cinq ans auparavant, elle était retournée plus de quatre saisons à Haute-Source, auprès de la protectrice Freya, seule accoucheuse à qui elle accordait sa confiance. Et elle s’y était beaucoup ennuyée.

Tol, son beau-père, et surtout Lils, s’étaient inquiétés de sa mélancolie. Ils l’avaient convaincue de repartir vers la citadelle, lui assurant qu’ils sauraient s’occuper du bébé. Rien d’exceptionnel, la famille prenait très souvent le relais de la mère. Mais vérifier qu’elle pouvait réellement compter sur eux l’avait soulagée. Le petit Padrig serait bien entouré. Loin de Jan et de son métier, soumise à toutes les chicaneries de la règle de paix, elle n’aurait pas tardé à dépérir comme un lilas privé de lumière.

Le marché se déroulait normalement, animé mais paisible. Jan et elle n’avaient rien d’autre à faire que d’attendre les suivantes, en profitant des rayons bienfaisants du soleil.
Du moins le croyaient-ils.

Ce qui advint ensuite commença avec une étrange lenteur et se conclut de façon terriblement soudaine – exactement comme lorsqu’on tombe d’un escabeau et qu’on enregistre un à un tous les détails de la chute, avant de rencontrer le sol avec une brutalité inattendue. Jan fut le premier à discerner quelque chose qui ressemblait à une écume grise et frétillante, apparaissant au sommet de la colline la plus proche. Il fixa soudain l’horizon, stupéfait. Étonnée par le brusque changement dans son regard, Ysolda tourna la tête. Et n’en crut pas ses yeux.
― Non ? Pas possible..?
Rien ne lui répondit, sinon l’écho lointain de vociférations chaotiques.

Des dizaines de ronfles surgissaient du haut de l’éminence et se précipitaient vers la citadelle. Ysolda analysa la situation, aussi imprévisible qu’elle soit, en une fraction de seconde. Passé le premier instant de surprise, le couple se mit à hurler de concert :
― À l’abri, vite, on nous attaque !
― Tout le monde dedans, vite ! À la Garde !
Ils virent arriver les braves plantons, lesquels avaient été promptement sortis de la béatitude par leurs cris. Ceux-ci ouvrirent des yeux aussi grands que des plats à tarte en s’immobilisant à leurs côtés. Les marchands, ahuris, se détournèrent des clients pour tenter de comprendre de quoi il retournait. De longues secondes s’écoulèrent avant que la plupart ne bougent : eux non plus n’arrivaient manifestement pas à réaliser ce qui se passait. Jan et Ysolda foncèrent dans les allées, en leur criant de filer se mettre à couvert.

Les chalands furent les premiers à obéir, y compris les suivantes, dont celles qui se trouvaient chez les vendeurs d’épices, loin du porche. Les commerçants éprouvaient la plus grande difficulté à abandonner leur étal à la marée grouillante et malsaine qui montait vers eux : ils tentaient, en hâte, d’emplir des paniers et des couffins. Jan et Ysolda s’efforçaient de les pousser vers l’entrée de la forteresse, les rattrapant quand ils repartaient dans le mauvais sens pour saisir encore un dernier objet précieux à leurs yeux.

Soudain, tout le monde entendit résonner le cor de l’est, auquel répondirent immédiatement d’autres trompes. Elles annonçaient que l’alerte avait été donnée, que la troupe descendait déjà vers la porte du marché. Ce fut le signal du branle-bas et la foule se précipita à l’intérieur de Fontevault, où elle se ruait en désordre. Tous tentaient, heureusement – car c’est dans la nature des qwentils – de garder un calme relatif et d’éviter de s’écraser les uns les autres. Les poternes situées à droite et à gauche de l’entrée principale furent ouvertes, mais elles étaient réservées aux fantassins qui sortaient déjà et s’attelaient aussitôt à canaliser le flot des fuyards.

Jan, Ysolda et leurs compagnons coururent vers le pourtour de la butte. Ils commencèrent à décocher des flèches sur les ronfles, dont ne les séparaient plus qu’une petite centaine de mètres. Chose tout à fait nouvelle, l’avant-garde semblait vêtue d’armures de cuir. Et ils brandissaient des bâtons, certains paraissant pourvus de pointes.

Les archers étaient rejoint peu à peu par d’autres hommes d’armes. Pourtant, il apparaissait clairement que les défenseurs qwentils risquaient d’être enfoncés en quelques secondes : ils faisaient face à des adversaires dix fois plus nombreux. Très vite, ils seraient au corps à corps avec la horde. Jan et Ysolda dégainèrent leurs poignards et les soldats leurs épées, se tenant prêt à soutenir le choc.

Les ronfles, pris individuellement, n’étaient pas robustes. Ces courtes créatures trapues à la peau terreuse et aux traits difformes se révélaient plutôt faciles à occire, leur cage thoracique fragile présentant une bosse caractéristique à l’endroit du cœur. Mais en voir arriver une telle armée changeait la donne du tout au tout. Sans compter que ceux-ci paraissaient beaucoup plus décidés et hardis qu’à l’ordinaire. Et bizarrement moins contrefaits.

L’impact fut rude. En se mettant à frapper, cingler et attaquer de tous côtés, Ysolda perçut instantanément deux choses. D’une part que la nouvelle armure des ronfles se révélait parfaitement conçue : composée de plusieurs couches de cuir épais, le poignard le plus aiguisé peinait à la trancher. Et d’autre part, qu’ils étaient effectivement débordés.

Des marchands qui avaient trop tardé tombaient déjà dans leur propre sang au pied de la citadelle. D’autres fuyaient en contournant les obstacles avec agilité. Les ronfles, qui formaient de petits groupes hérissés de lances aux pointes minérales acérées, abandonnaient vite la poursuite pour se rabattre sur ceux que la terreur pétrifiait.

L’entraînement des soldats qwentils produisait pourtant son effet : aucun d’entre eux ne semblait sérieusement blessé pour le moment. Au pire, ils prenaient quelques grosses estafilades sur les membres. Même si, à l’évidence, la surprise de voir les ronfles leur tenir tête pesait sur leur vigueur. Tout comme leur impuissance naturelle à se comporter en tueurs féroces : pas un seul attaquant n’était encore au sol. Bien protégés par leur nouvelle cuirasse, ceux-ci esquivaient les coups avec adresse, en lançant des feulements de défi. Eux aussi, visiblement, s’étaient longuement entraînés avant de passer à l’offensive.

Il y eu pourtant un instant critique. Ysolda s’aperçut qu’à une dizaine de pas de sa position, un fantassin se faisait jeter à terre par des assaillants. Après quoi, de manière incompréhensible, ils firent marche arrière. Sauf un seul. Celui-ci se hissa à califourchon sur la poitrine du soldat et leva une pointe aiguë, tenue à deux mains juste au dessus de la gorge du malheureux. Il prit son élan pour le frapper, mais ne fut pas tout à fait assez rapide. Dans la fraction de seconde où Ysolda reculait de trois pas en saisissait son arc, glissé dans le goryte de sa ceinture, la scène, étrange, s’imprima sur sa rétine : loin de porter assistance à leur compagnon, les autres ronfles faisaient cercle en le regardant avec terreur.

En un éclair, Ysolda expédia sa flèche dans la cuisse de l’agresseur, qui poussa un hurlement. Ses comparses l’empoignèrent aussitôt, comme s’ils n’attendaient que cela – et décampèrent en le traînant, cahin-caha. L’espace autour du rescapé s’en trouva soudain dégagé. Il se releva et adressa un coup d’œil plein de reconnaissance à Ysolda, qui lui retourna une mimique d’encouragement. Elle raccrocha son arc et reprit son poignard.

Les renforts surgis des poternes étaient de plus en plus nombreux. Ils réussissaient à empêcher les assaillants d’approcher encore du porche. D’autant que nombre de ces derniers s’affairaient désormais à piller le marché plutôt qu’à se battre. Ils détalaient ensuite dans l’autre sens, les bras emplis de victuailles.

La mêlée furieuse continua pendant une dizaine de minutes, mais les qwentils se battaient en reculant, afin d’aller se mettre à couvert. Il aurait pu être impossible de boucler la porte si les attaquants avaient tenté de pénétrer dans la ville, ce qui ne fut pas le cas.

Ne restèrent bientôt que quelques grappes de ronfles, qui repoussaient encore les combattants vers l’intérieur de la cité. Ils tournèrent ensuite les talons, ramassant à la hâte l’une ou l’autre marchandise, avant de déguerpir à leur tour en poussant des rugissements de triomphe. Ysolda fut la dernière à franchir le seuil. Les gardes s’attelèrent à baisser la herse. De partout montaient des gémissements et des sanglots.

Une profonde écorchure saignant à l’épaule, l’archère s’appuya contre la muraille et tenta de reprendre son souffle. Exténuée, elle promena un lent regard circulaire sur la foule hagarde et meurtrie, mais enfin hors d’atteinte. Elle se redressa soudain, les traits déformés par l’angoisse, attrapa les barreaux des deux mains et inspecta le champ de bataille. Elle examina les corps, heureusement pas si nombreux, et les blessés – qu’il faudrait récupérer rapidement – scrutant chaque détail. Puis l’effroi se répandit sur son visage, quand elle comprit enfin : Jan n’était plus là.

_oOo_

Ignorant tout du désastre qui se jouait à Fontevault, Tol Tollivert était en train d’assujettir les nourrices sur sa petite mule, Finna, afin de descendre chercher de l’eau au village. Greirtch Hochsprach venait de repartir, après avoir englouti deux saucissons entiers, et Lils prévoyait de se mettre en route vers midi, ce qui lui donnait largement le temps de faire l’aller-retour. Le vieil homme semblait tracassé et la bourrique renâclait, mécontente de ne pas recevoir son lot de paroles amicales (les mules ne parlent pas du tout mais elles n’en pensent pas moins). Tol n’y prêtait pas attention.

Une fois la charge arrimée, il appela Padrig, qui jouait à l’ombre du figuier. Avec quelques branchettes et des cailloux ronds, l’enfant construisait des enclos et un réseau de chemins dans la courette en terre battue de la maison, à l’usage de son cher petit renard en bois. Trois poules noires lui tournaient autour en l’observant d’un air suspicieux.

― Padrig, tu viens avec moi ! On va rendre visite à Caiti.
― La protectrice maîtresse ? Pourquoi ? Il n’y a pas école !
― Elle est là aussi pendant l’été, tu sais, répondit grand-père avec un bref sourire. Et elle continue à en savoir autant sur le malsommeil, la naergia, et toutes ces choses que les petiots doivent apprendre.
Padrig contempla son œuvre avec regret, se leva brusquement en faisant détaler les poulettes et ramassa le petit renard qu’il mit dans sa poche. Grand-père s’engageait déjà sur l’escalier dallé qui rejoignait le chemin. Il le suivit en ronchonnant quelque peu.

Tol marchait d’un pas égal et plutôt rapide, qui forçait Padrig à trotter entre les ornières pour ne pas se faire distancer. Bientôt, ils arrivèrent aux premières maisons du bourg proprement dit. L’ancien saluait d’un geste de la main les habitants qu’il apercevait sur leur seuil ou en train de travailler au potager, mais contrairement à son habitude, il ne s’arrêtait pas pour bavarder.

Il y avait plusieurs points d’eau au village. Ils se dirigèrent vers le plus proche : une vaste fontaine ronde avec des grilles de métal fixées horizontalement sous les robinets, pour y poser les outres ou les cruches, le temps qu’elles se remplissent.

Le grand Ben se tenait là, accueillant les uns et les autres. Ce robuste gaillard de plus d’un mètre soixante semblait un colosse au regard des gabarits qwentils. De cette nature remarquable, il ne tirait aucun avantage : au contraire, il la mettait à profit pour se rendre utile partout où on pouvait avoir besoin de lui. En conséquence, il avait été admis parmi les protecteurs à l’âge précoce de vingt-deux ans, le minimum pour accéder à la fonction. Dans toute la mémoire de Haute-Source, il était le premier à avoir été distingué aussi jeune. Il percevait donc une indemnité communale de trois pièces d’argent par saison, ce qui lui permettait de vivre confortablement, en plus des revenus de sa ferme. Et de passer un temps considérable à dispenser ces coups de main qui lui apportaient de toute évidence beaucoup de satisfactions.

L’aïeul sondait parfois Lils sur ses projets en matière d’avenir, avec cette gaucherie typique des aînés, qui se remarque d’autant plus qu’ils se croient fort habiles et diplomates. Selon elle, Ben était "une vraie crème", mais en fin de compte un garçon "un peu assommant". Grand-père comprenait mais n’approuvait pas : Ben représentait à coup sûr le meilleur parti de Haute-Source et Lils la jeune fille la plus admirée, autant en raison de son charme que de son statut de détentrice, élue des anciens. Ils auraient formé un couple idéal, d’après Tol, qui se risquait parfois à rêver tout haut devant sa petite-fille. Laquelle ne répondait jamais à ce genre de tentatives – car les grand-pères ne devinent que rarement ce qui plaît aux damizelles.

― Holà, Tol, s’écria Ben en guise de bienvenue.
Puis le considérant avec attention :
― Tu en fais une tête, ce matin ? Tu n’as pas de problème, j’espère ?
Mais on voyait à sa mine que n’importe quel problème aurait représenté une merveilleuse occasion d’aider à le résoudre – et qu’il se trouvait justement là pour ça.
― Le bonjour, fiston. Non, ce n’est pas si grave, je dois simplement emmener le petit chez Caiti. Il a le malsommeil agité.
Il n’ajouta pas qu’il devait ensuite remonter bien vite pour le départ de Lils : d’évidence, le gaillard aurait vendu la mèche et des villageois curieux seraient venus dire au revoir à la jeune fille. Elle en aurait sûrement été retardée, voire agacée.

Ben s’accroupit devant Padrig, lui appuya sur le nez avec un sifflement comique. Et soudain, l’empoigna par la taille, se dressa et le jeta haut dans les airs. Padrig hurla de plaisir. Bien qu’il se trouvât déjà trop grand pour ce genre de cabrioles, il les tolérait facilement, de la part d’un tel géant. Ben reposa le petit, tout suffoqué, qu’il venait de rattraper au vol :
― Laisse donc ta mulette ici. Je te la remonterai avec les outres pleines, en fin de matinée. Je te les suspendrai à leur place sous l’auvent, tu n’auras plus à t’en soucier.
― Tu es bien gentil, ça m’arrange. Je ne sais pas combien de temps Caiti nous gardera et je ne voulais pas rentrer trop tard. À bientôt !

Grand-père prit Padrig par la main. Après un geste amical, il s’éloigna vers le bas du village, pendant que dans son dos le jeune athlète délestait Finna, en chuchotant des paroles affectueuses, et lui ouvrait la barrière d’un petit enclos voisin plein d’herbe grasse. Son dévouement, à n’en pas douter, allait sans exception à l’ensemble des créatures vivantes.

Tol et Padrig traversèrent tout le bourg pour se rendre chez Caiti. Ils la trouvèrent assise sur le banc de son seuil, en train de préparer des boutures qu’elle répartissait ensuite dans des petits pots alignés à ses pieds. C’était une qwentile d’âge moyen, avec un visage intelligent et paisible, couronné d’une abondante masse de boucles rousses, qu’elle attachait sur la nuque avec une agrafe en métal doré.

Elle accueillit Tol d’un bref salut et adressa un sourire à Padrig. L’aïeul lui répondit tout aussi sobrement et s’assit auprès d’elle sans attendre d’y être invité. On voyait que ces deux-là se rencontraient très souvent et n’avaient plus besoin de grandes cérémonies.

Dans le verger tout proche, une mésange charbonnière modulait une paire de notes mélancoliques. Il y eut un court silence. Caiti finissait de tasser la terre autour de la tige d’une plantule. Enfin, elle demanda :
― Qu’est-ce qui t’amène jusqu’ici, Tol Tollivert ?
Grand-père était visiblement embarrassé :
― Le malsommeil du petit, Caiti. C’est très curieux, il voit des créatures qui n’existent pas.
Caiti tourna la tête vers lui en haussant un sourcil.
― Comment cela ?
― Il affirme qu’il a rencontré des humains.
Perplexe, Caiti s’adressa à Padrig :
― Tu voudrais me raconter, s’il te plaît ?

Padrig recommença le récit qu’il avait fait le matin à grand-père : la plage, les hommes de l’Isle du Bout, l’agression du gamin et comment tous ces gens semblaient anormalement hauts et forts. Il se tenait bien droit devant la maîtresse, son petit renard à la main, curieux mais aussi très inquiet du jugement qu’elle ne manquerait pas de formuler. Au fond de lui, il craignait d’être atteint d’une maladie inédite et dangereuse. Quelque chose comme il arrivait aux grands, parfois blessés durant un malsommeil particulièrement tumultueux. Un risque qui en théorie ne concernait pas les enfants, en raison de la faiblesse de leur naergia.

Pendant un moment, Caiti ne parla pas. Elle saisit doucement le petit par le menton pour le rapprocher d’elle et examina très attentivement ses yeux. Elle passa aussi la main dans ses cheveux, ses doigts cherchant quelque chose sous les mèches sombres. Padrig se sentait de plus en plus nerveux.

La Maîtresse posa les paumes sur ses genoux et parut réfléchir profondément, fronçant le nez, sous le regard soucieux de l’aïeul.
― Venez à l’intérieur, dit-elle enfin, d’un ton préoccupé.
Padrig et Tol la suivirent. La porte extérieure donnait directement dans la salle de classe aux tomettes rouges, meublée de tables et de chaises d’allures et tailles diverses, mais toutes également pimpantes. Padrig savait qu’elles avaient été offertes par d’anciens élèves, chacun s’efforçant de réaliser une œuvre personnelle. L’ensemble formait un décor disparate, mais coquet. Et du coup, il y en avait beaucoup plus que d’écoliers, qui n’étaient pas bien nombreux ces derniers temps.

À l’invitation de Caiti, Padrig et son grand-père s’assirent autour de la cheminée éteinte.
― Maintenant, dit la maîtresse, montre-moi ta naergia.
Docilement, Padrig fit comme elle l’avait expliqué tant et tant de fois. Il leva les mains devant son visage, en gardant entre elles un espace d’une vingtaine de centimètres, plaça des deux côtés l’index et le pouce en forme de pince et se visualisa lui-même au centre d’un flot de lumière arrivant de partout. "Une sorte de soleil inverse, comme disait Caiti pendant les leçons, avec des rayons qui rentrent en vous au lieu de se diffuser vers l’extérieur… vous devez l’imaginer jusqu’à ce que vous le sentiez".

Très vite, l’air situé au creux des arrondis formés par ses doigts se mit à frémir, telle une vibration de chaleur sur un chemin, au plus fort de l’été. Puis ces champs immatériels s’opacifièrent, évoquant une sorte de vapeur : en regardant à travers, on ne voyait plus qu’une luminescence cotonneuse. Padrig bâilla copieusement.

― Bien, dit Caiti. Maintenant, naergia secondaire, s’il te plaît. Tu es déjà fatigué, je vois. Ça ne devrait plus être très long.
Padrig lui lança une œillade abattue, trouvant qu’elle en demandait beaucoup. Il continua néanmoins de se concentrer, mais il n’y arrivait pas. Des filaments vermillon naquirent entre les deux orbes de naergia, tentèrent de se rejoindre. Sans succès. Les mains de Padrig retombèrent d’un coup sur ses genoux. Il se sentit épuisé.
― Oui, ça suffit comme ça, dit la maîtresse. D’ailleurs, le rouge était beaucoup trop clair.
Caiti regarda Tol :
― Une bonne naergia secondaire produit des efflorescences rubis ou même carmin. Padrig n’arrive à produire que quelques brindilles.
― Je sais, mais c’est normal, à son âge, objecta grand-père d’un ton respectueux.
― Eh oui, tout est comme d’habitude.

Elle se leva et prit une boîte en fer blanc sur l’étagère la plus proche. Revenant s’asseoir, elle en sortit un chocla, sorte de gâteau brun très sucré en forme de cube, qu’elle tendit à Padrig. Celui-ci accepta la friandise avec enthousiasme : il adorait ça, mais on ne pouvait en avoir qu’à l’issue des exercices de naergia. Et encore fallait-il éviter d’en manger trop sous peine de se sentir l’estomac changé en sac de sable pour des heures – et de roter aussi bruyamment qu’un sanglier. Bien sûr, il se réjouissait d’apprendre que tout était normal, même s’il voyait bien que grand-père semblait encore anxieux en attendant le verdict de l’érudite.

― J’ai pensé que le petit pouvait être un lucimonde, expliqua Caiti. Mais ce n’est pas ça. On les remarque parfois très jeunes, parait-il, grâce à la puissance de leur naergia. Et à leurs pigments variables.
― Qu’est-ce que c’est que ça, un lucimonde ? Je n’en ai jamais entendu parler. Et que veux-tu dire par… pigments variables ?
― Ce sont des personnes qui peuvent discerner le passé ou l’avenir dans le malsommeil. Et lorsqu’ils ne dorment pas, à travers des visions. Curieusement, il en existe chez les anciens mais il y en a aussi, très rarement, chez les qwentils. Une fois adultes, ils ont la couleur des iris qui bouge. On dit qu’il est possible de repérer les premiers signes dès l’enfance. Ils présentent aussi de légères bosses sur le cuir chevelu, d’après ce que je sais.

Elle s’interrompit quelques secondes, songeuse. Puis :
― Je n’en ai jamais connu parmi notre peuple, en fait. Mais s’il est vrai qu’ils existent, cela veut dire que les anciens et les qwentils ont une lignée commune, dans un lointain passé. Ce serait merveilleux, non ?
Grand-père lui retourna une expression sceptique, que Padrig décoda sans difficulté : les anciens n’étaient pas un peuple très rassurant, difficile de savoir à quoi s’attendre de leur part, tant ils paraissaient mystérieux et puissants.
― Pense ce que tu veux, Cait, maugréa grand-père. Mais moi, les anciens, je les préfère de loin, comme beaucoup de gens. Partager mon sang avec eux, ça me plaît pas trop… Et pour Padrig alors, qu’est-ce que tu en dis ?

Caiti le fixa, songeuse :
― Eh bien, que des humains ont débarqué quelque part. Mais nous savons tous que c’est impossible. Donc je n’en ai aucune idée, désolée.
Elle écarta les bras en signe d’ignorance. Tol soupira et claqua les paumes sur ses genoux, si fort que Padrig sursauta.
― Me voilà bien attrapé ! Après tout cet examen, tu arrives exactement à la même conclusion que moi… c’est vraiment pas de chance !
Il se gratta le menton en roulant des yeux, puis se leva pour repartir, tendant sa grosse main au petit. Ils saluèrent la maîtresse et tous deux sortirent. Mais tandis qu’ils s’éloignaient d’un pas lent sur le chemin, ils ne virent pas que Caiti les suivait du regard à travers le carreau. Une expression d’inquiétude envahissait ses traits.

Lils était assise sur le banc du seuil, prête au départ, lorsque Tol et Padrig arrivèrent à la maison. Elle finissait de lacer ses souliers montants. La jeune fille avait revêtu un costume de voyage, pantalon étroit et justaucorps en toile lourde. Son sac était posé à côté d’elle.

― Nous voici, fit grand-père. Tu as trouvé tout ce dont tu avais besoin ?
― Il restait trois saucissons, j’en ai pris un… et beaucoup de pommes sèches et de noix. Je ne sais pas du tout combien de temps je marcherai, pour l’instant la pierre tire vers le Nord, c’est tout. Je pense que je pourrais facilement trouver de quoi manger en route, à cette saison. Je ramasserai des baies.
― Vers le Nord ? Vers Fosse-Souche ?
Le vieillard semblait alarmé. Lils sourit paisiblement :
― Grand-père, je n’ai jamais imaginé que la pierre me baladerait au long du Briselonde. Elle me guide vers une ancienne, donc je peux être obligée de traverser une forêt.
― C’est juste, répondit l’aîné.
Mais il n’en avait pas l’air moins affecté.
Lils haussa les épaules :
― C’est peut-être pour ça que je suis la détentrice. Je ne vois pas une ombre dans chaque buisson, comme vous autres. À dire vrai, j’aime beaucoup explorer les sentiers. Tu sais bien que je m’y promène, à la saison des champignons. D’habitude, tu es plutôt d’accord, non ?

C’est le moment que choisit Ben pour apparaître, tirant Finna par le licol. La pauvre était lourdement chargée. En apercevant la maison, elle accéléra tout d’un coup, surprenant le jeune homme qui laissa filer la corde et la lâcha. La mulette se précipita sous l’auvent où on suspendait habituellement les outres pleines, impatiente d’être délivrée de son fardeau. Ben accourut en s’esclaffant de cette facétie, mais arrivant à la hauteur de Tol et Lils, sa bonne humeur disparut subitement.
― Le bonjour, Lils. Tu t’en vas ?
Son sourire se teinta de nervosité. À son regard, il était évident qu’il partageait le point de vue du grand-père sur leurs possibles – et hautement souhaitables – épousailles, mais sans y croire un seul instant. Tol s’empressa de réponse à la place de sa petite-fille.
― Oui, elle part, dans la forêt.

Et il décocha à Ben un coup d’œil empli d’un fol espoir. Mais le jeune qwentil, s’il était un peu casse-pieds, n’était pas idiot pour autant. Lils venait de se lever en lui adressant un regard absent, sans prendre la peine d’ajouter quoi que ce soit à la supplication muette du grand-père. Tout le monde connaissait la débrouillardise de la damizelle et son impatience vis-à-vis des gêneurs. Il eut une expression impuissante.

― Prends bien garde à toi, dit-il d’un ton légèrement chagriné.
― Merci… fais attention aussi, répondit Lils, comme si Ben avait risqué quoi que ce soit dans son rôle d’ange-gardien de Haute-Source.
Elle embrassa l’aïeul qui levait les yeux au ciel et Padrig qui n’avait pas bougé pendant toute la scène, captivé comme d’ordinaire par les échanges entre les adultes, surtout lorsqu’il reniflait des sous-entendus épineux. Il remarqua néanmoins que Grand-père n’avait pas raconté la moindre chose à Lils, à propos de son malsommeil et de leur entretien avec Caiti. Il avait déjà oublié, ou bien ça ne lui paraissait pas important ? Il en fut vaguement froissé.

La jeune fille fixa à sa ceinture l’aumônière qui contenait la pierre, puis tourna les talons et s’engagea calmement dans la descente, vers le pont du Briselonde et au delà. Si Tol avait imaginé le temps qui se passerait avant qu’il ne la revoie, il aurait été encore bien plus catastrophé.

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Renarde
Posté le 15/11/2019
Technologie et magie s'entremêlent... Ces Anciens sont bien trop humains, ces qwentils bien trop dociles. Ils seraient nés de l'évolution ? J'y vois plutôt de l'eugénisme.

Je me demande pourquoi Cassidan a introduit un mirenoir dans la cour (même si l'épisode des silfies m'a bien fait rire !). Est-ce qu'il s'amuse ? Est-ce que tout cela n'est qu'une expérience scientifique à ciel ouvert ? Armons les ronfles et voyons ce qu'il se passe ?

Je vais sans-doute chercher trop loin mais ton texte me fait cogiter à fond... On sent que la trame est complexe et que rien n'est laissé au hasard.
Lohiel
Posté le 15/11/2019
Merci de ce message, car je viens juste d'échanger avec un bêta-lecteur, qui ne voit pas du tout s'accumuler les éléments du mystère. Cela dit, il a la version obsolète, Plume d'argent m'aide bien à rectifier le tir, depuis. Mais je rajoute quand même un gros point sur un gros "i" dans le premier chapitre.
D'autant que je t'avais un peu mise sur la voie, dans notre dernier échange. Mais tu es fine, quand même :-), attentive. Et non, tu ne cherches pas trop loin. Mais chut ^^

Ah, Cassidan, si tu savais à quel point je l'ai soigné ce personnage. C'est peut-être le plus humain d'entre tous. Oui, il a fait un truc idiot, par pure insouciance. Parfois, il m'a brisé le cœur. Mais bon, c'est quand même lui qui aura la plus belle des récompenses, à la fin ^^

Je te copie les citations qui ouvrent le bouquin, qui sont censées aider le lecteur à se repérer un peu, quand même :

Nous étions ivres de bonheur dans ces premières années. Tous et particulièrement les jeunes. Les premières années de la Redécouverte de l’Homme, lorsque l’Instrumentalité plongeait loin dans le trésor, reconstituant les anciennes cultures, les anciens idiomes, et même les anciens maux.
Cordwainer Smith – Les Seigneurs de L’Instrumentalité.

Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie.
Arthur C. Clarke.

Dans une histoire pareille, il ne peut pas y avoir de fin heureuse.
Cassidan.

J'hésite à lui donner le nom de Cassidan "Courteveil" dans cette citation, mais pour les enquêteurs malins, ou qui connaissent bien les nouvelles technologies, ce serait peut-être un peu trop gros ^^

Merci encore !

Xendor
Posté le 11/11/2019
Et bien c'est définitif, ce conflit entre ronfles et qwentils me fait définitivement penser à un autre conflit entre deux races d'un autre univers autrefois liées ensemble. J'adhère !

Il y a également ces anciens. Très mystérieux ils sont. Pourquoi les Qwentils ne leurs font pas confiance si ce sont eux qui ont permis au monde de de rétablir petit à petit ? Il y a anguille sous roche. C'est peut-être fou mais il se pourrait qu'ils soient en fait descendants d'hommes ayant prévu la disparition de leur espèce et qui ont attendu leur heure pour agir, telle une cabale au sein de l'humanité ^^ Mais ce n'est qu'une théorie.

Xendor
Lohiel
Posté le 12/11/2019
Ah, voilà quelqu'un qui se pose les bonnes questions :-)
C'est sûrement un texte difficile à lire sur écran, où la compréhension est 60% moins bonne que sur papier, mais tu commences à bien repérer les "trucs qui clochent".
Lynkha
Posté le 11/11/2019
On en apprend un peu plus sur l'organisation de la société dans ce chapitre. C'est presque étonnant d'imaginer qu'ils ont un système de royauté héréditaire, que j'associe à une société bien plus répressive que celle présentée au premier chapitre.

C'est toujours aussi bien écrit et agréable à lire. Peut-être que les phrases pourraient être un peu raccourcies dans la partie du combat, pour augmenter le dynamisme de la scène et lui donner un côté plus haletant ?
J'aurais bien aimé lire une petite description du palais également.

Enfin, l'idée de l'appareil à selfie met une touche d'humour sympathique. On imagine bien toutes ces damizelles en train de se photographier sous toutes les coutures ^^

J'ai noté quelques micros détails au fil de ma lecture que je mets ci-dessous :

"il ne cessait pas de montrer" -> j'aurais supprimer le *pas*, pour fluidifier la lecture.

"c’est comme ça" -> j'aurais plutôt mis *cela*

"pour accompagner quatre damizelle" -> damizelles

"lorsqu’il qu’Ysolda" -> le *qu'il* est en trop ;)
Lohiel
Posté le 11/11/2019
Grand merci de ton attention !

Tu vois, quand je te disais qu'il fallait dynamiser ce chapitre ^^ c'est exactement ça. J'ai commencé à reprendre, d'ailleurs, là, sur le chapitre 1.

Société répressive ? Hum, attends de mieux faire connaissance du jeune roi Neil. Et des anciens ^^ C'est infiniment plus compliqué que ça, en fait. Ce n'est clairement pas une société humaine. Il n'y a plus rien à réprimer. Et cette étrange évolution fait partie du mystère.

J'ai archivé tes remarques et coquilles, c'est super-utile, merci ! Ces trucs-là vous échappent dans le flot et se débrouillent pour devenir invisibles ensuite ! J'en ai déjà retrouvé pas mal... mais je suis sûre qu'il en reste.

On se promènera un peu partout dans le château par la suite, au gré des évènements. Je pense que c'est plus dynamique que des descriptions.

Alors, à propos des "il ne cessait pas de montrer" et "c’est comme ça", c'est voulu. En fait, je suis à peu près persuadée que le premier était tel que tu me conseilles de le rectifier, à l'origine. J'ai trop tendance à l'écriture classique, avec élégantes élisions et expressions soutenues. Donc je me force à revenir à la simplicité, surtout dans ces premiers chapitres qui datent d'un certain temps, et où j'étais pire.
Lohiel
Posté le 15/11/2019
Tiens, au fait, puisque je relis ton message : j'ai changé le début de ce chapitre, pour tenir compte de ta remarque.
Lynkha
Posté le 16/11/2019
Quel passage exactement ? La description de la bataille ?
Lohiel
Posté le 16/11/2019
La royauté, premier paragraphe, afin qu'on comprenne bien que question régime autoritaire, ce n'est pas du côté de Neil que ça se passe. Ce que les lecteurs ne comprennent pas assez rapidement (de ton point de vue) est toujours un excellent indice, merci :-)
Lynkha
Posté le 16/11/2019
En effet, cela nuance bien la notion de royauté. Ce serait donc ces fameux anciens qui sont aux commandes. Intéressant.
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