CHAPITRE I. 2.

Chapitre I. 2. à la conquête du monde

 

On demandait énormément des hommes. Ils ne pouvaient pas pleurer quand ils étaient tristes, ils ne pouvaient pas se cacher quand ils avaient peur et ils ne pouvaient pas crier au secour quand ils avaient mal. Enfin, oui, bien sûr, personne ne les en empêchait, c’étaient leur bouche, leurs yeux et leur corps ; mais s’ils le faisaient, alors, on les traitait comme des femmes. Il fallait les comprendre, personne ne voudrait être traité comme une femme. Kim aurait aimé éviter. Les hommes et les femmes avaient cependant un point commun ; on les envoyait les uns, comme les autres en guerre contre leur propre sexe. 

Les hommes se battaient avec leurs poings, avec des rafales de balles et avec des tanks. Pour les femmes, c’était encore autre chose mais c’était une guerre toute aussi infernale, et bien moins honorable. A coup de contouring et de vêtements de marque, de réputation vernie et de chirurgie esthétique dissimulée, à coup d’insultes subtiles et de regards rabaissants. Il n’y avait pas de paix à négocier, pas de trêves, si ce n’est des fausses. 

Kim comprenait que certaines femmes préféraient s’enrôler à l’armée. C’était plus digne de mourir par balle que d’humiliation. 

Les hommes considéraient bien souvent les femmes comme des princesses, ou bien des poupées. Kim se demandait parfois qui leur avait fait croire ça, que les femmes étaient des princesses et des poupées, mignonnes et gentilles, innocentes et douces -leurs mamans, surement. Pas toutes les mamans oseraient mentir aussi effrontément, bien sûr, mais le problème c’est que les femmes comme elle devenaient mères elles aussi. Kim se demandait surtout comment ils pouvaient être si crédules. Les femmes de leur époque avaient eu du mal, c’est sûr, mais elles avaient fini par se faire une raison ; il n’existait pas de prince, pas plus qu’il n’existait de chevalier, et c’était mieux comme ça -ni les princes, ni les chevaliers ne se révélaient si bien que ça, pour être honnête. Et pourtant, les hommes, non, ils continuaient de penser qu’il y avait les méchantes sorcières débauchées d’un côté et qu’il y avait les douces princesses sirènes, de l’autre.

C’était tout à la fois drôle et triste.

Pour Kim, tout était plus simple. Il n’y avait pas d’hommes, et il n’y avait pas de femmes, seulement des personnes sur son passage. Evidemment, ça compliquait aussi les choses. Quand elle était petite, c’était sa mère qui l’avait éduquée, mais ce n’était pas elle qui jouait avec elle, pas elle qui la promenait ou qui la lavait et la nourrissait. Et Dieu merci, sa jeunesse aurait été un immense gâchis si elle l’avait vécu avec sa mère. 

C’était sa nourrice qui s’occupait d’elle quand on ne la forçait pas à travailler comme une adulte, et c’était grâce à elle qu’elle avait de bons souvenirs de ses dix premières années. Elle s’appelait Nicole, elle venait de Martinique et elle avait un joli accent qui sentait bon une île où elle avait promis de l’emmener un jour. Elle lui avait aussi conseillée de ne pas prendre la vie tant au sérieux, et lui avait dit un jour que c’était épuisant pour une petite fille de se battre contre le monde entier. Elle avait quatorze ans, à ce moment-là, elle n’était déjà plus une petite fille, mais elle savait que quand Nicole avait dit “petite-fille”, ce n’était que pour la poésie. C’est épuisant pour n’importe qui de se battre contre le monde entier. Kim comprenait, elle se rangeait aussi à son opinion, c’était en effet épuisant.

Se laisser écraser par le monde entier était également épuisant, et d’autant plus douloureux, c’était ça tout le conflit de la chose. Kim préférait se battre plutôt que de perdre d’entrée de jeu. De cette façon, il restait comme un espoir.

Que devenait Nicole ? Kim aimait penser qu’elle était retournée en Martinique, et qu’elle était heureuse ; plus que ça, Kim espérait que son père n’ait pas ruiné sa vie après l’avoir renvoyée. Un jour, quand elle sera libre et qu’elle aura gagné quelques uns de ses combats, elle retrouvera sa vieille nourrice. Elle avait toute une île à lui faire visiter. 

Il lui fallait bien quelques océans pour la séparer de ses problèmes. 

 

--

 

Le Deuil était l’une des plus vieilles boîtes d’Aubery, elle avait connu la fièvre du samedi soir et la révolution du rock’n’roll. Si elle avait survécu à toutes ces vagues, c’était grâce à son incroyable talent pour le surf. Aucune vague ne la balayait, aucun tsunami ne l’engloutissait, elle surfait sur le temps et ses modes. Au cours de toute sa vie, la boîte avait régulièrement changé de nom pour mieux attirer la population jeune de la ville mais elle n’avait jamais changé de propriétaire. C’était la fière possession de la famille Teodre. Au début, les habitants avaient tout un tas de prononciations possibles à proposer, et ils ne manquaient jamais d’originalité, les Teodre avaient cependant eu vite fait de leur apprendre laquelle était la bonne. C’était Teodre, Té-O-dré, que ceux qui entendaient mal fassent leurs adieux à leurs dents et à leurs phalanges.

Une grande quantité de familles puissantes dominaient Aubery, et les Teodre en faisaient partie. Leur domaine était vague mais ils possédaient certains supermarchés de la ville, quelques bars et ils avaient même un gratte-ciel dans le quartier des affaires. Le chef de la famille dirigeait une des plus grandes chaînes d’hôtels françaises. Leur pouvoir irradiait, immense, mais le nom de Teodre n’était connu que localement, et il n’y avait rien de plus louche. Pour beaucoup, ce n’était qu’une peur injustifiée qui les poussait à ne pas s’opposer aux Teodre mais les gens de leur monde connaissaient la vérité. 

Les Teodre n’étaient ni plus, ni moins à la tête de la mafia de la ville et de ses alentours. Ils contrôlaient la drogue et le commerce des armes, et ils se plaçaient en arbitres des combats entre gangs. Aubery constituait tout bonnement leur terrain de jeu. Même la police ne pouvait rien contre eux. Leurs paroles, c’était la vraie loi dans la rue. Un seul mot, un seul sourire, et un quartier malfamé se faisait passer au karcher en une nuit.

Alors, Roff avait de qui tenir. 

Kim poussa un long soupir qui fit rire Cash. Devant elle, en néon rouge, la boite les accueillait agressivement ; le Deuil du Jour. C’était Roff lui-même qui avait choisi le nouveau nom de sa boîte quand le temps de son règne était venu. La tradition des Teodre était quasiment ancestrale désormais. Les héritiers des Teodre, les hommes comme les femmes, toujours enfant unique, étaient préparés à la succession dès l’instant qu’ils soufflaient leur seize bougies. En réalité, ça commençait dès la naissance -toutes les familles puissantes étaient les mêmes, Kim était arrivée à cette conclusion, les enfants venaient au monde pour reprendre les rennes. Mais officiellement, c’était à leurs seize ans que tout débutait.

On leur léguait la boîte de nuit qui dominait la vie nocturne d’Aubery depuis des décennies, et ils la rebaptisaient. Toujours officiellement, ils n’en devenaient le propriétaire qu’à leur majorité mais Kim savait que Roff dirigeait déjà le Deuil quand il avait seize ans, et si elle le savait c’était parce qu’elle avait été là. C’était pour cette raison qu’elle détestait tant y aller. Dès le moment où elle y mettait le pied, elle entrait sur son territoire, sur son royaume, et ce n’était pas un sentiment qu’elle appréciait, se trouver dans la juridiction d’un autre. Et Roff était particulièrement territorial. 

 

“C’est le nouvel an, ma poule ! la motiva Cash alors que les autres filles de leur groupe grelottaient de froid autour d’elles. C’est au deuil qu’on fête le mieux la nouvelle année ! Et Roff veut absolument qu’on vienne !

-Il veut absolument que tu viennes, corrigea Kim. Moi, il s’en fout complet.

-C’est faux ! Il te kiffe à mort !

-Mytho.”

 

Tout en éclatant de rire, Cash l’attrapa d’autorité par le bras et Kim consentit à se laisser traîner, son très long manteau claquant contre ses mollets à cause du vent glacé. Cette année battait tous les records de froideur. Elle battait également tous les records de violence criminelle mais les filles de Saint-Paul étaient douées pour occulter ce fait. Après tout, elles avaient quasiment toutes au minimum un garde-du-corp qui assurait leur protection. 

Son père en avait engagé quatre pour l’ensemble de la famille mais Kim s’arrangeait pour qu’ils ne l’accompagnent pas. La sensation d’être suivie et surveillée par quelqu’un, même protecteur, lui était incroyablement désagréable... Ce qui était certain, c’était que le taux de criminalité actuel profitait bien au commerce des entreprises de sécurité. 

Les videurs ne les regardèrent qu’à peine passer, ils les connaissaient bien trop pour oser leur barrer le passage. Un sourire mutin aux lèvres, Cash leur souhaîta une bonne soirée et plusieurs filles gloussèrent, certaines leur laissèrent même quelques bises imaginaires du bout des doigts et des lèvres. 

Quelques pas encore frigorifiés plus tard, elles traversèrent comme une frontière climatique. L’air chaud les enveloppa et elle entendit plusieurs des filles soupirer de contentement. L’atmosphère était rouge, noir et blanche, c’était le concept de Roff. Elle supposait qu’il désirait invoquer le danger, les signaler avec humour qu’ils pénétraient dans une zone de risques divers et variés mais Kim ne trouvait pas vraiment la blague drôle. Elle n’était pas de celles qui aimait jouer avec le danger, même pour faire semblant. Ca lui rappelait de bien trop mauvais souvenirs. 

Le Deuil était propre et bien fait, mais ce n’était pas une boîte bourgeoise. Rien d’ostentatoire, aucun diamant, véritable ou faux, rien qu’un décor qui laissait penser qu’on descendait dans le repaire du Satan moderne et qu’on pouvait danser tranquillement avec lui. Qu’il s’occuperait bien de nous, car l’excès n’est un péché que pour ceux qui ne savent pas s’amuser. 

Après avoir déposé leurs affaires au vestiaire, elles se rendirent dans la salle principale. Le plafond n’était pas très haut, pour une boîte de nuit, mais suffisamment pour que personne ne s'assomme en sautant, et il était entièrement composé de verre. A l’étage, il y avait un grand salon dans lequel on pouvait s’installer et regarder les gens danser sous nos pieds, pour ceux qui ne souffraient pas du vertige, bien entendu. 

 

“Vous prenez une table, les filles ? leur demanda Cash. On va danser !

-Je viens avec vous ! s’imposa l’une d’elles avec enthousiasme. J’adore cette musique !

-Tu adores toutes les musiques, Emi !

-Allez danser toutes les deux, ça ne me dit rien, déclina Kim.

-Ca va pas, Kim ? s’inquiéta Emi. Tu n’as pas l’air dans ton assiette depuis quelques jours… pourtant, c’est les vacances !”

 

Elle était tout à la fois surprise et mécontente que son esprit préoccupé par ses plans de vengeances ne soit pas passé inaperçu auprès de tous. Son corps ne devait jamais refléter ses tempêtes intérieures, c’était l’une de ses règles en or. Si Emi avait remarqué qu’elle n’était pas comme à son habitude, alors elle ne pouvait pas être la seule ; Emi n’était pas ce qu’on pouvait appeler une lumière. 

Elle n’était pas non plus une amie. C’était une de ces enfants de riches avec lesquelles elle avait grandi en coup de vent sans pour autant ni apprendre à les connaître, ni à les aimer. Mais de ceux qui naviguaient en haut du panier de Saint-Paul, Emi était certainement la plus gentille. 

Gentille et simple d’esprit, très mauvais cocktail.

 

“Oh, c’est vrai ? demanda Kim avec un petit rire qu’elle avait parfait toutes ces années. C’est que je révise trop !

-Ok, l’intello ! Finis les devoirs pour ce soir ! annonça Cash. Un peu de plaisir, maintenant, hum ?

-D’accord !”

 

Tout en secouant un peu la tête avec amusement, Kim se laissa embarquer par les deux autres filles. Elle oubliait trop souvent qu’elle ne devait pas paraître trop sérieuse, ça inquiétait les gens, les filles qui réfléchissaient trop. 

 

--

 

“Oh, regarde ! C’est Roffie !”

 

En plein milieu de son déhanché, Cash brandit sa main dans les airs et Kim suivit le mouvement des yeux, et alors que son amie faisait coucou à celui qui les observait d’en haut, Kim reconnut le visage du propriétaire des lieux. Rien de moins surprenant ; Roff était célèbre pour aimer se positionner au-dessus des autres. Vêtu de l’un de ses fameuses costards qu’il ne se gênait pas pour froisser, il les regardait, accroupi et un large sourire aux lèvres, sa bande de gorilles mafieux l’encadrant avec diligence. Le Prince des Glaces, dans toute sa splendeur. 

 

“Il est tellement canon !” soupira Emi, très vite approuvée par d’autres.

 

Alors que Cash riait de la réaction des filles, Kim rabaissa son menton pour ne pas attraper un torticolis. Elle détestait vraiment être sur le territoire de quelqu’un d’autre pour le loisir ; comment était-on censé profiter de son temps libre quand quelqu’un d’autre tenait les commandes ? Elle en bavait déjà assez chez elle.

 

“Allons le voir ! décida Cash.

-Non merci.

-Kimber ! Tu vas quand même pas lui faire la tronche jusqu’à la mort ? Roff n’y est pour rien pour ton mariage !”

 

Certaines filles lancèrent des regards intrigués dans leur direction en entendant leur échange et Kim jura intérieurement. La dernière chose dont elle avait besoin était d’éveiller les soupçons. Alors, elle se colla un ravissant sourire au visage, non sans envoyer un regard assassin à Cash qui fit mine de ne rien remarquer. Son amie s’empara de sa main et les danseurs, pourtant étroitement entremêlés et bruyamment occupés, s’écartèrent pour leur tracer un passage de sortie. Tout un tas de parfums et d’odeurs agressèrent son odorat, et elle croisa plus d’un regard étrange, mais Kim était une habituée des atmosphères dérangeantes. Le DJ les incitait à redoubler d’énergie, à devenir complètement fou, à lâcher tout ce qu’ils avaient, crier, chanter, lever les mains en l’air, et obéissants, ils suivaient les instructions. Libres mais obéissants. 

 

Libre comme un animal, disait le refrain du morceau d’électro-danse, libre comme un animal, pas de barreau, pas de cage. 

 

Les chansons qui évoquaient la liberté lui hérissaient le poil, c’était comme s’ils la narguaient. Cash lui reprochait souvent de n’écouter que des chansons déprimantes et tristes, ou bien agressives et provocantes. Ca faisait toujours rire Kim… ah, on écoutait seulement ce qui nous parlait, alors, forcément, sa dernière chanson d’amour commençait à dater.

Une fois arrivée au salon, la lumière était plus douce, claire et chaude, jaune orangée. Selon Roff, cette luminosité apaisait les esprits embrumés par l’alcool, elle donnait l’impression d’être rentré à la maison. Tout dépendait bien sûr du foyer dans lequel on habitait. 

Le vertige de Kim était léger mais elle tâchait tout de même à regarder devant elle, plutôt qu’en bas. Elle n’entretenait une confiance que très limitée en la solidité du verre sur lequel elle marchait mais elle se disait que, s’il venait à lâcher sous son poids, les danseurs en-dessous d’elle seraient plus à plaindre qu’elle. 

Roff, tout au fond du salon, les aperçut quasiment aussitôt et leur fit signe de le rejoindre, lui et sa bande. Ils étaient perchés sur une petite parcelle au verre plus opaque que le reste, et qui ressemblait à un bloc de glace. Kim avait toujours pensé qu’il en faisait trop. Puisqu’on l’appelait le Prince des Glaces, ça lui faisait gonfler les chevilles au point où il se sentait obligé d’en rajouter une couche à la première occasion qui se présentait. Non seulement brillait-il sur la patinoire de l’école en tant que le grand champion et capitaine de l’équipe d’hockey sur glace mais en plus, sa formidable passion était la sculpture de glace. 

Pour elle, il n’était pas grand chose de plus qu’un clown avec un paquet de muscles, de temps libre et d’argent. Et, bien entendu, un gangster de la pire espèce. Toujours est-il qu’il démontrait une certaine utilité de temps à autres.  

 

“Elle continue à boire…”

 

Etonnée par la soudaine remarque consternée émanant de Cash, Kim tourna son attention vers elle et lui demanda de qui elle parlait. Cependant, elle avait deviné la réponse avant même que Cash ne rouvre la bouche. Assise en solitaire sur un tabouret-bar à une petite table ronde et haute, la fille qui était la nouvelle star de Facebook se vidait une bouteille qui paraissait contenir de la vodka, mais Kim n’était pas une grande spécialiste des alcools. Elle la reconnut même si ses cheveux roux recouvraient son visage, ils étaient bien trop uniques pour laisser le moindre doute. Il n’y avait pas une âme, pas même une ombre, pour l’accompagner mais avec toute l’attention qu’elle recevait en ce moment, Kim comprenait qu’elle s’isole. Ceci dit, elle lui conseillerait de passer le nouvel an ailleurs si elle voulait vraiment avoir la paix.

 

“Estelle, répondit enfin Cash. En plus, y’a rien de plus badant que de se souler toute seule.

-Oh, je sais pas, réfléchit Kim avec ironie, aller au ciné tout seul, je pense que c’est pire. Mais bon, je ne fais ni l’un, ni l’autre.

-Parfois, j’avoue, Kimounette, tu me déprimes.”

 

Pour toute réponse, elle lui dégaina un grand sourire sardonique. Elles se remirent toutes deux à marcher et grimpèrent les quelques marches affreusement glissantes de l’estrade, tandis que Roff se levait, les bras écartés, pour les acceuillir, comme s’il comptait les prendre dans ses bras. Kim leva les yeux au plafond ; ces mafiosos et leurs sales manies affectueuses. Constamment dans l’exagération. 

Cash accepta le bras que Roff enroula autour de son cou et alors qu’ils s’assirent tous les deux sur le canapé en cuir rouge, Kim choisit un fauteuil à distance raisonnable du Prince des Glaces. 

 

“Ah, ça me fait grave plaisir de vous voir chez moi ! Je vous sers quoi, les filles ?  leur demanda-t-il à toutes les deux, mais ses yeux noirs légèrement bridés restaient essentiellement braquées sur Cash qu’il gardait tout près de lui. Pourquoi vous vous êtes arrêtées en route ?

-Un malibu coco, s’te-plait, décida Cash, et pour ma p’tite Kimber, je suppose que ce sera…

-De l’eau plate Evian, s’il-vous-plait, finit amicalement Kim en s’adressant directement au serveur qui attendait leur commande. Apportez-moi seulement la bouteille et un verre, je me servirai.”

 

Le serveur, quoique surpris, fit un grand effort pour ne pas trop le montrer et s’en alla immédiatement. 

 

“Même pas de bulles ? se moqua Roff, C’est pas un peu de gaz qui va te faire prendre des kilos. 

-J’ignorais que t’étais diététicien, rétorqua-t-elle.

-Toutes les choses que t’ignores, Termentier...”

 

Et pourtant, pas suffisamment. Se retenant à grande peine pour ne pas laisser transparaître tout le dédain et l’irritation qu’il lui inspirait, Kim se contenta de continuer de sourire.

Si elle consommait presque exclusivement de l’eau quand elle sortait de chez elle, ce n’était pas pour un souci de calories mais parce qu’elle connaissait très bien le goût de l’eau minéral Evian, et que si l’on y ajoutait elle-ne-savait-quelle drogue ou poison, elle en serait probablement avertie dès la première gorgée. Les drogues de tous genres circulaient à foison au Deuil. En outre, la paranoïa et Cash étaient ses deux plus proches amies mais il n’y en avait qu’une qui obtenait grâce aux yeux de la société. 

Cela étant dit, elle portait aussi une attention très stricte à sa consommation en calories. 

 

“Bref ! intervint Cash. On s’est arrêté parce qu’on a vu cette pauvre Estelle se mettre une mine dans son coin…

-Estelle ? reprit Roff, un instant perplexe. Oh, cette meuf dont tout le monde parle ? C’est rien, entre Noël et le nouvel an, tu sais que c’est toujours l’orgie, ici. 

-Elle prend quand même cher sur le net... t’as vu les commentaires sur Facebook, Kimber ? 

-Vite fait, répondit Kim. Mais je crois que l’une des vidéos a été signalée, et Facebook l’a retirée. J’ai pas vraiment suivi.

-T’es pas la gestionnaire de la page ? lui lança Roff.

-J’avais autre chose à faire.”

 

Par exemple, passer des heures aux téléphones avec sa mère à se faire tour à tour rabaisser et menacer d’être déshéritée. Le reste du temps avait été gaspillé dans l’organisation d’un mariage qu’elle comptait fermement saborder. Avec tout ça, elle avait à peine pu travailler ses cours. Dire qu’elle avait encore une tonne de devoirs à finir pour la rentrée et qu’elle était là à se prendre le bec avec le chef des terreurs de l’école. 

Il fallait vraiment qu’elle reprenne sa vie en main, et de toute urgence.

 

“Arf, je sais bien que les princesses sont toujours très occupées,” ironisa Roff.

 

Kim garda son agacement pour elle, rejeta un peu la tête en arrière pour balayer ses envies de meurtres et décroisa ses jambes enrubannées dans ses fins collants satinées pour les croiser de l’autre côté. Qu’il cingle tant qu’il veut, il était pourtant de ceux qui raffolaient des princesses mais Kim ne se risquerait pas de le lui rappeler, le connaissant, il prendrait ça pour des avances. Arrivant à point nommé, le serveur lui tendit un plateau sur lequel reposaient sagement la bouteille et le verre demandés. Ignorant superbement le dernier objet, elle se saisit de la bouteille et détacha le bouchon, y appliquant toute sa force. Quand elle entendit les quelques dents en plastique bleu céder, elle éprouva une grande satisfaction qui lui apaisa un peu les nerfs qu’elle avait à fleur de peau dernièrement. Puis, elle prit trois longues gorgées délicieusement rafraîchissantes directement au goulot.

Avant que Roff ne puisse imaginer une autre de ses remarques exaspérantes, ce fut Cash qui enchaîna :

 

“Vaut mieux avoir des vies surchargées ! Regarde comment s’occupent les gens qui s’emmerdent !” preuve à l’appui, elle montra l’écran de son smartphone à Roff pour lui faire lire l’un des commentaires haineux publiées sur Facebook. “Sale chienne, c’est ta mère qui t’a appris à te servir de ton cul comme ça ?” Avec une grimace de dégoût, Cash secoua la tête avec abattement. “Je suis surtout curieuse de savoir ce que leurs mères, à eux, leur ont appris ! C’est pathétique. 

-Ah, laisse tomber, lui conseilla Roff en lui prenant son téléphone, les gens sont comme ça. Ca passera ! 

-Elle devrait juste arrêter de boire, interjecta Kim en posant la bouteille sur la table-basse. Rien de bon n’arrive jamais quand on a trop bu. 

-Eh, le prends pas mal surtout mais… ça t’arrive de t’amuser ?

-Bien sûr.

 

Elle ne se rappelait juste plus trop quand… 

 

“Tu ne le sais peut-être pas, Roffie, mais Kim est une hippie tout au fond de son p’tit coeur…, lui révéla Cash, les mains entrelacés contre sa poitrine avec passion. C’est juste que là, on a le monde à conquérir ! Allez, chin, Kimounette !”

 

Tout en riant, Kim entrechoqua sa bouteille Evian contre le malibu-coco Cash et elles trinquèrent à la conquête du monde.

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