Chapitre I

Notes de l’auteur : Contenu réservé à un public majeur et averti. Contient violence physique et psychologique, sexe, prostitution.

C'était un de ces soirs sans but, sans saveur. Les lumières de la ville se reflétaient dans les vitres et sur la route humide dans un panel de couleurs entremêlées, faisant paraître tout plus grand et plus floue. Une radio allumée faisait résonner le jazz dans l'habitacle d'une voiture, à son bord un homme d'une trentaine d'années dont le regard vide se perdait dans le ballet chaotique que lui offraient les gouttes d'eau ruisselantes.

 

Après un temps, il s'attarda sur la rue. Elle était calme, presque belle, offrant avec une honnêteté maladive ce que l'humain avait de plus médiocre à offrir. Une jeune femme alcoolisée insultait deux gars qui la suivaient, dans un coin un vieux mendiant psalmodiait des choses sans queue ni tête, un couple se disputant devant un bordel venait compléter ce magnifique tableau. A la radio le jazz avait laissé place à de la bossa nova, l'homme augmenta le volume, tira sur sa cigarette et ferma les yeux pour profiter du moment. Le temps semblait s'être arrêté, son corps frissonnait à chaque note, une jouissance longue et savoureuse vint pendant que la trompette effectuait son solo. Il aurait souhaité que cet instant ne s'arrête jamais, la chanteuse reprit la mesure, sa voix douce et enivrante réveilla en lui des sensations qu'il ne connaissait pas. Le piano reprenait le thème avec élégance, et puis ce cri.

 

Et puis ce cri.

 

Il ouvrit les yeux, mit du temps à sortir de cet état de bien-être, fût légèrement aveuglé par les lumières, puis il vit. La jeune femme alcoolisée était légèrement dévêtue, allongée au sol, du sang coulait le long de sa gorge, passait entre ses deux seins pour enfin aller toucher le sol. Un peu plus loin se trouvait un des deux gars qui la suivaient, il avait le pantalon baissé et était dans une position des plus ridicules, la face contre terre, les fesses en l'air et les mains se tenant le torse d'où s'échappait du sang. Le deuxième avait disparu. Dans un coin le mendiant criait des choses sans queue ni tête et se cachait les yeux comme s'il avait vu un esprit. Devant le bordel le couple qui se disputait s'était calmé, la femme s'était blottie dans les bras de l'homme, ce dernier demeurait la bouche ouverte dans une grimace qui lui donnait l'air idiot.

 

Vingt-trois heures et trente minutes, l'homme sortit de sa voiture. Il marcha vers le corps de la jeune femme, l'enjamba, puis traversa la rue en sifflant le thème du piano qui lui donnait encore de petits frissons. Il s'arrêta devant la vitrine vide du bordel, le couple le regarda en faisant cette même grimace qui leur donnait un air idiot. Il leur sourit, puis leur dit qu'il était ravi qu'ils se soient réconciliés après autant de déboires. Ces derniers, après une léthargie qui sembla durer trop longtemps, sautèrent dans leur voiture et partirent à vive allure, laissant l'homme seul dans un silence saupoudré des cris lointains du mendiant.

Attendant devant la vitrine, le temps lui paraissait long, il chantonnait pour égayer sa peine. Fermant les yeux, il se remémorait la voix de la chanteuse en tentant d'imiter son timbre sans grand succès. La bruine caressant son visage faisait office de percussions en tombant sur le gravier, le vent léger soufflant dans ses oreilles s'incarnait en trio de cuivres. Satisfait de cette reconstruction mentale, il inspira profondément et en expirant, rouvrit les yeux. Elle était là.

 

Elle le regardait d'un air amusé, ce qui le fit sourire. Sa poitrine était dénudée, elle portait de la lingerie bon marché de couleur rouge. Elle dansait lentement et lancinamment, dévoilant des formes entières et magnifiques. Elle se pencha en arrière, la lumière rougeâtre du bordel créa des ombres le long de son buste svelte et de ses cuisses galbées. Elle ramena sa tête en avant et lui sourit d'un air provocant, ses cheveux roux en bataille. L'homme se laissa envoûter par ce mélange d'ombres et d'écarlates, sentant son désir grandir, son corps se mit à trembler sans qu'il sache l'arrêter.

 

D'un geste gracieux, elle lui indiqua qu'elle allait lui ouvrir la porte. L'homme marcha lentement vers cette dernière et attendit dans un moment qui parut interminable ce petit son de verrou qui s'ouvre. Dans une mélodie métallique, la porte s'ouvrit. Il entra.

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