Chapitre Deux

Septembre 2018


        Le bruit que font les rideaux lorsqu'ils sont tirés me fait sursauter. Pourquoi les gens refusent-ils de me laisser tranquille ? Je désire rester seul, est-ce si compliqué à comprendre ?

Je place mon bras devant mes yeux pour me protéger de ces effluves de lumière qui semblent vouloir me cramer les rétines. Un poids vient enfoncer une partie de mon matelas tandis que je pousse un grognement de mécontentement. La personne se rapproche de moi, sans doute avance-t-elle à quatre pattes. Son corps vient s'écraser sur le mien, me coupant le souffle.

« Putain ! éructé-je tout en poussant l'intrus.

— Bonjour à toi aussi, Gaëtan... murmure une voix masculine, que je reconnais comme celle de Simon, mon cousin.

— Je ne veux pas te voir. Je ne veux voir aucun de vous, répliqué-je d'une voix morne.

— Et moi, j'aimerais me trouver une fille canon. Mais comme tu le vois, on n'obtient pas tout ce que l'on souhaite. Debout, tout de suite !

— Va-t'en, Simon ! renâclé-je.

— Comme tu voudras. »

Mon lit est libéré du poids qu'était mon cousin. Je pousse un soupir, puis je ferme les yeux. Soudain, on m'agrippe le pied, me tirant hors de mes draps. Je m'effondre sur le sol, telle une poupée de chiffon. Je relève la tête, furieux. Les yeux rieurs de Simon me scrutent alors que je suis sur le point de lui sauter à la gorge. Pourquoi agissent-ils tous comme si Bastien n'était pas mort ? Je déteste la facilité dont ils ont fait preuve pour l'oublier. Pour ma part, j'ai l'impression que l'on m'a arraché une partie du corps. Je ne ressens pas l'envie de profiter de la vie. Je ne veux pas d'une vie sans lui.

Je me relève, lissant les plis de mon jean, sous l'œil attentif du métisse qui se trouve en ma compagnie.

« Pourquoi tu es venu me chercher ?

— Tu dois te préparer. Tu pars pour l'internat dans une demi-heure. C'est le règlement du lycée : les internes sont priés de se rendre au sein de l'établissement la veille de la rentrée des classes, récite mon cousin d'un air savant.

— Ça ne me dit pas pourquoi c'est toi qui est venu me chercher... marmonné-je. Ma mère aurait très bien pu s'en charger.

— C'est moi qui t'emmène.

— Ah. Je prépare mes affaires et j'arrive. Tu peux me laisser, maintenant. », déclaré-je d'une voix dénuée de sentiments.

Simon me lance un regard à l'intérieur duquel perce une certaine tristesse, puis il sort de ma chambre d'un pas traînant, les épaules légèrement voutées. Enfin seul !

C'est sans grande conviction que je place mes affaires de cours à l'intérieur de mon sac à dos. Ma valise est prête depuis la veille ; ma mère m'a forcé à la faire.
Je saisis mon téléphone portable, branche mes écouteurs que je visse sur mes oreilles, puis je sors à mon tour de la pièce, accompagné de mes bagages. Tandis que la musique défile, mes pas me guident jusqu'au salon où se trouvent mes parents et Simon. Je passe devant eux sans les regarder, saisissant les clefs de la voiture de mon cousin, qui se trouvent sur la table basse. Toujours dans le silence le plus total, je marche en direction de la porte d'entrée, trainant ma valise sur mon passage. Lorsque je la fais claquer derrière moi, j'éprouve un certain soulagement à l'idée de quitter cette maison, qui était devenue trop oppressante à mon goût.

J'ouvre le véhicule, ainsi que la porte du coffre où je place mes bagages, puis je m'installe sur la place passager. Durant quelques minutes, je me retrouve seul à l'intérieur de la voiture, écoutant de la musique tout en observant le ciel bleu. J'ai un pincement au cœur lorsque je me rappelle que plus personne ne partagera ma chambre, maintenant que Bastien n'est plus là. Des larmes échappent à mon contrôle, tandis que je remarque les traces humides qu'elles laissent sur mes joues. Je les essuie d'un revers de manche. Au même moment, Simon entre à l'intérieur de son véhicule, et enclenche le contact. Lorsqu'il démarre, c'est la boule au ventre que je me mets à regarder le paysage défiler.

 

***

 

Plusieurs voitures sont garées sur le parking du lycée Louis Pasteur. Simon est parti, il m'a laissé filer seul. Comme si je souhaitais qu'on m'accompagne ! Je n'ai déjà pas la moindre envie de me retrouver ici.


Certains élèves que je connais me lancent des regards tristes tandis que d'autres n'osent croiser le mien. J'ai envie de disparaître de cette terre. J'aimerais avoir le courage de rejoindre Bastien. Je ne suis rien sans lui. Sans mon meilleur ami à mes côtés, je ne suis qu'une coquille vide dénuée d'intérêt.

Je ne remarque que lorsqu'une fille me demande de me pousser, que je me suis arrêté en plein milieu. Je ne suis qu'une gêne, qu'une mauvaise graine bonne à jeter.

Accompagné de ces pensées, je me dirige vers les escaliers, qui me conduiront à l'internat, où je pourrai me cloîtrer à l'intérieur de ma chambre afin de rester seul. Lison doit sûrement m'attendre dans la cour, mais je n'ai aucune envie de la voir. Le pire, c'est que je ne ressens pas une once de culpabilité. Je suis vide.

À présent, alors que je suis planté devant la porte de ma chambre, je n'ose pas entrer. Si je l'ouvrais, ce serait admettre que je suis sur le point de commencer ma dernière année de lycée sans mon meilleur ami. Je ne suis pas prêt à affronter cela. J'aimerais mieux me voiler la face pour le restant de mes jours. La vie semble prendre un malin plaisir à me rappeler que Bastien n'est plus là, qu'il ne sera plus jamais à mes côtés. Elle est si cruelle. C'est comme si elle se moquait de moi.

Tandis que ma main reste bloquée sur la poignée de porte, je tente de calmer ma respiration, qui se fait de plus en plus saccadée. Je dois me ressaisir. Je dois le faire, pour lui.

C'est à peine si je remarque que je suis à présent à l'intérieur de la pièce. Son lit est toujours à la même place. On pourrait croire qu'il serait susceptible d'apparaître d'un instant à l'autre. J'aimerais tellement que cette éventualité soit réelle.


Je dépose mon sac à dos, ainsi que ma valise dans un coin de la pièce, puis je décide d'ouvrir la fenêtre. Je vais ensuite fermer la porte, et me jette sur mon lit, le visage enfoncé dans l'oreiller. Je me retourne dans un mouvement rageur, tout en déverrouillant mon téléphone dans le but de mettre de la musique. Mon cœur se serre lorsque je tombe sur mon fond d'écran. J'ai toujours cette impression de vide intersidéral lorsque je vois cette photo. Nous nous trouvons tous les deux installés sur les gradins du stade, qui se trouve à deux pas du lycée. Bastien fait l'idiot en montrant les muscles qu'ils avaient réussi à prendre à la salle, du moins, avant qu'il ne perde brusquement du poids, ainsi que de la masse musculaire. J'aurais dû comprendre que quelque chose clochait ! J'ai été aveugle, venant même à le maudire de ne plus me parler, alors que lui était en train d'agoniser à l'intérieur d'une putain de chambre d'hôpital. Je me déteste d'avoir été aussi égoïste. J'aurais dû appeler ses parents, de sorte à ce que je puisse le revoir.

Je suis coupé dans ma réflexion, ou devrais-je dire, dans ma manie de m'enfoncer plus bas que terre. La porte de ma chambre vient de s'ouvrir. Ce qui s'est passé cet été n'était qu'une vaste blague ? Bastien est revenu ?

Je me redresse, une lueur d'espoir inutile traversant mon corps tout entier. Lorsque je vois le garçon qui referme soigneusement la porte derrière lui, j'ai envie qu'on me plante un couteau en plein cœur. Ce n'est pas Bastien. On l'a remplacé, ici aussi.

Quand l'inconnu fait volte-face, ses yeux couleur ambre me fixent pendant quelques secondes. Un sourire vient élargir ses lèvres, tandis qu'il s'avance vers moi, la main tendue. Il s'attend sans doute à ce que je lui la serre.

« Je viens d'arriver dans ce lycée. Ravi de faire ta connaissance ! »

Je saisis sa main dans la mienne, sans grande conviction. Je ne ressens pas le besoin de parler. Toujours avec le sourire, le garçon pose ses sacs au pied du lit qui appartenait à Bastien. Une colère sourde s'éveille en moi à l'encontre de ce garçon. Pourtant, ce n'est pas de sa faute.

« T'es en quelle classe ? Moi, je suis en Terminale L, me dit-il.

— Pareil. »

Je replace mes écouteurs sur mes oreilles, alors que le garçon me regarde d'une drôle de façon. Il ne comprend pas que je n'ai pas envie de parler ?

« Au fait, je m'appelle Victor. »

Je hoche la tête, sans le regarder. Cette fois, va-t-il capter que je ne suis pas enclin à la discussion ? Je me mords la lèvre, frustré, lorsque je note qu'il est sur le point d'ouvrir la bouche.

« Je me demandais si... enfin si c'était vrai que le garçon qui était là avant moi est mort cet été ? »

Mes mains se mettent à trembler, si bien que mon téléphone m'échappe. Je vais tuer ce type !

« LA FERME ! hurlé-je. Tu ne devrais pas être ici ! C'est lui qui aurait dû se trouver à mes côtés ! »

Sans un mot de plus, je sors en trombe de la pièce, sous le regard ahuri de mon nouveau camarade de chambre.

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Janelle.B
Posté le 03/08/2020
Hum... Je suis trop sensible en ce moment et je tente tant bien que mal de retenir ce début de larmes.

Je vais d'abord parler de ta plume qui est tout simplement magnifique. Le texte est lisse, la lecture est fluide et agréable. Tu transmets que trop bien les émotions.

Je crois que j'aime beaucoup Simon et j'espère que sa bonne humeur sera là de temps en temps. Ensuite, voilà enfin Victor ! Hâte d'en savoir plus sur lui. Et dernièrement, je vais essayer de ne pas prendre la douleur de Gaëtan trop à cœur.

Bref, j'attends juste la suite avec impatiente !
Lucy_Lannister
Posté le 04/08/2020
Hello ! :)

Je ne m'attendais pas du tout à ce que ce chapitre puisse autant émouvoir. J'en suis ravie ! (Enfin, pas de te donner les larmes aux yeux, on se comprend, ahah.)

Je ne te remercierai jamais assez pour ce compliment à propos de ma plume ; ça me touche beaucoup ! ♡

Comme je suis contente ! Simon est un vrai nounours. :) Ravie que Victor t'intrigue, et j'espère que la souffrance de Gaëtan ne te sera pas trop insupportable...

À bientôt et encore merci ! ♡
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