Chapitre deux

JASPER

 

Son mal de tête grandissait à mesure que s’élevaient les voix du Conseil. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il se serait retiré dans ses appartements et n’en serait plus sorti du reste de la journée. Malheureusement pour lui, en tant que seigneur de ses terres, Jasper ne pouvait se permettre une telle escapade, quand bien même les discussions actuelles — comme la plupart du temps, d’ailleurs — ne tournaient qu’autour de banalités touchant le royaume. Au moins y avait-il une certaine justice quant à sa condition. Le Conseil n’avait nul besoin de lui pour débattre de sujets aussi mineurs que ceux qui s’étudiaient en cet instant, il n’avait donc nul besoin de se montrer attentif. Tout juste le Conseil lui ferait-il un résumé de la situation, après quoi le jeune monarque donnerait son aval et le sujet serait enfin clos.

« … les conditions présentes nous poussent à annuler les festivités d’été, disait l’un des membres du Conseil. L’approche des troupes du Sorcier…

— … est une juste raison pour maintenir ces festivités et ainsi montrer à tous que nous ne le craignons pas ! » répondit un autre.

Ainsi en allait la discussion, des plus inintéressantes s’il en est. Jasper porta la main à sa poitrine, qui commençait à le lancer. Il ferma un instant les yeux.

« Sire, vous sentez-vous bien ? »

Il soupira de lassitude.

« Je ne suis pas roi », répondit-il avec autant de conviction qu’il le pût.

Mais aucun des membres du Conseil n’écouta sa protestation. Personne ne le faisait jamais. Au fil des années, tous avaient pris pour acquis qu’il était dorénavant l’héritier de feu Sire Jobré. Mais Jasper n’était pas son père, encore moins son successeur. Il ne l’avait jamais été. C’était sa sœur qui était née pour ce rôle…

Si seulement…

« Souhaitez-vous que nous fassions appeler Meladrod, Sire ?

— Inutile, je me porte à merveille.

— Mais Sire…

— Continuez, je vous prie. »

Les membres du Conseil gardèrent le silence, puis relancèrent doucement le débat interrompu, jetant occasionnellement des regards inquiets à celui qu’ils appelaient leur souverain.

Un impotent, plutôt…

Cette pensée le hantait chaque jour. Il avait beau jouer le rôle qui lui incombait, il ne pouvait s’empêcher de se sentir traître à son propre sang, comme s’il avait volé, par fourberie, une place qui n’était pas la sienne. De tous les portraits des souverains passés qui ornaient la salle du Conseil, il sentait les yeux de ses parents se poser lourdement sur lui, avec ce reproche et cette froideur que l’on accordait habituellement aux félons. À cette pensée, son cœur battit plus fort, entraînant avec lui des douleurs qui le harassèrent. Jasper porta à nouveau la main à sa poitrine, crispa les doigts sur sa tunique.

« Jasper. »

Il rouvrit les yeux prestement. Devant lui se tenait une libellule de cristal, aussi grande que sa main. Il écarquilla les yeux devant ce qu’il reconnut comme un Messager. Personne n’en utilisait, sauf…

« Mon nom est Kisumi, dit la libellule avec une voix d’enfant. Je suis un envoyé d’Ellesia, chargé d’assister votre sœur… »

Il se leva prestement de sa chaise, rapidement imité par les membres du Conseil, les yeux braqués sur la libellule de verre.

Vivante.

Il lui fallut prodiguer un effort immense pour parvenir à se concentrer sur le reste du message, tant ses pensées s’envolaient vers la seule chose qu’il jugeait importante.

Moréla.

Elle était vivante.

Vivante !

« … dans sa quête des Magiciens des légendes.

— Quelle folie ! s’exclama un conseiller, vite repris par l’un de ses collègues.

— À l’heure où vous entendez ce message, poursuivit la libellule, nous nous trouvons — les Magiciens, Moréla et moi-même — aux abords de Sarébie et faisons route vers Syracuse afin de vous y retrouver. »

Les exclamations, cette fois-ci, fusèrent dans toute la pièce, si bien que les cris noyèrent la fin du message. Et sitôt celui-ci délivré, le Messager s’en repartit rejoindre son propriétaire.

Jasper s’en aperçut à peine. Ses pensées tournaient toujours autour de la même idée.

Moréla était vivante, et elle revenait.

Le poids de ces sept dernières années sembla soudain disparaître. Il se sentit alors léger, léger comme il ne l’avait plus été depuis longtemps.

Puis son cœur se crispa lorsqu’un mot, un seul, lui revint en mémoire.

Sarébie.

Moridus.

Son corps entier se crispa, comme s’il se déchirait de l’intérieur. Jasper n’entendit plus les exclamations des conseillers, uniquement le sang circuler à ses oreilles, le craquement de ses os, les battements de son cœur frappant avec force dans sa poitrine. Puis le monde bascula, se brouilla, devint gris, s’assombrit, encore, encore, et le néant l’enveloppa.

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Nìniel Astraëa
Posté le 16/10/2020
Je ne sais pas pourquoi, mais il me touche, ce Jasper....! C'est typiquement le genre de personnage auquel je m'attache. J'aime sa lassitude, et les sentiments qu'il ressent vis à vis de lui même. Pitié, ne le fais pas mourir ! Ahahah !

Il y a juste une phrase que je n'ai pas compris : "Au fil des années, tous avaient pris pour acquis qu’il était dorénavant l’héritier de feu Sire Jobré. Mais Jasper n’était pas son père, encore moins son successeur. Il ne l’avait jamais été. C’était sa sœur qui était née pour ce rôle…"
Est ce que Jasper est plus âgé que Jobré ?

En tous cas, c'est vraiment bien ! J'aime beaucoup ton style !
heloise_m
Posté le 16/10/2020
Oui, j'aime beaucoup Jasper aussi ! Il est très attachant, je trouve.

Jasper est le fils de Jobré, en réalité ! Désolée si ça n'a pas été clair, je modifierai peut-être cette phrase pour la rendre plus évidente au besoin.

En tout cas, merci pour ton commentaire ! Contente que ce chapitre t'ait plu !
Nìniel Astraëa
Posté le 17/10/2020
Non t'inquiète on comprend quand même ! C'est juste que j'ai eu un doute ahah ! En tous cas, c'est super !
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