Chapitre 9 - L'Interface

La lumière bleutée de la lune éclairait les égouts. Venzio et le Masqué pouvaient par conséquent se passer d’utiliser une lampe ou une torche. Les rayons lunaires passaient au travers des nombreuses grilles présentent sur leur chemin. Celles-ci signifiaient qu’ils gagnaient petit à petit le centre de la cité. Heureusement donc qu’un éclairage n’était pas nécessaire, car ils auraient tôt fait de se faire repérer par une patrouille de soldats.

            A mesure qu’ils approchaient de leur destination, l’odeur rance des égouts semblait s’atténuer. De même que la présence de nuisibles ou de rats fourrant leurs nez dans les ordures.  

            – J’aurais pas cru que les égouts du centre-ville étaient aussi bien entretenus ! Mêmes les riches ont leurs merdes mieux traitées.

            Venzio communiqua silencieusement son accord au démon. Il refusait toujours de lui parler directement en présence du Masqué.

            Le duo s’arrêta soudain face à cul de sac.

            – Nous allons devoir sortir, annonça le Masqué.

            – Les tunnels ne vont pas jusqu’à votre cachette ?

– Certaines parties des égouts ne communiquent pas entre elles. Nous nous efforçons de régler le problème.

Venzio préféra ne pas demander de quelle manière.

Le Masqué se saisit d’une échelle dissimulée dans l’ombre du mur et la posa contre celui-ci, juste en-dessous d’une large grille.

– Je vais passer en premier. Tu me suivras lorsque je te ferai signe.

Venzio hocha la tête pour montrer qu’il avait compris. Le Masqué fit passer sa cape sur son bras pour qu’elle ne le gêne pas dans ses mouvements, et grimpa les barreaux avant de soulever délicatement la grille sans faire le moindre bruit.

– Il fait moins le malin avec sa cape ridicule ! Il a l’air tout droit sorti de l’asile.

– Je ne lui fais pas entièrement confiance non plus, murmura Venzio une fois l’homme disparu des égouts.

Ce dernier réapparut quelques instants plus tard, faisant signe au mercenaire de le rejoindre.

– La voie est libre.

Venzio grimpa à l’échelle et se saisit de la main tendue pour sortir. Ils avaient atterri dans une rue déserte du centre-ville. Venzio reconnut le palais de justice à une vingtaine de mètres de là. Celles-ci étaient toutes désertes. Après l’agitation de Panabe, ce calme faisait un bien fou. De même que l’air frais de l’extérieur. Les égouts étant ce qu’ils étaient, les odeurs pouvaient parfois être difficiles à supporter, en particulier les jours de pluie.

– Par ici.

Le Masqué disparu dans une ruelle sur la gauche. Venzio se dépêcha de le suivre. Ils échouèrent sur une petite place circulaire, coincées entre plusieurs hôtels particuliers. Elle était décorée de nombreuses plantes et fleurs, ainsi que d’un petit chêne en plein milieu. Quelques tables et chaises étaient posées dans un coin, attendant d’être installées pour accueillir les clients.

Difficile de croire qu’un tel petit coin de paradis pouvait exister au beau milieu de l’agitation de Pont-Rouge. Le Masqué se dirigea alors vers l’un des bâtiments. Venzio s’aperçu que celui-ci n’était en fait pas une résidence mais un commerce. Sa façade peinte en rose clair et agrémentée de pots de fleurs aux fenêtres donnait à l’ensemble un style très bucolique. Une pancarte accrochée au-dessus de l’entrée indiquait que l’endroit avait pour nom « La fleur d’Opium ». Dans un de ses coins, un discret petit symbole en forme de coquelicot était dessiné, bien visible malgré la nuit tardive.

Venzio comprit alors mieux le pourquoi de l’emplacement. L’établissement était non seulement un café, comme le laissait suggérer la carte des boissons sur la fenêtre, mais aussi un établissement de charme.

– C’est vraiment une planque ? Ou alors il se la garde pour lui ! ricana Etel.

Le Masqué s’approcha de la porte d’entrée et annonça sa présence par une série de coups frappés dans un ordre précis. Aucune réponse ne lui parvint. Ni lors de son second essai. Le mercenaire sentit une légère inquiétude émaner de lui. Le révolutionnaire fit signe à Venzio de sortir ses armes.

Le Masqué tritura la serrure, et après qu’un déclic se soit fait entendre, pénétra dans l’établissement. Une riche odeur de café planait dans l’air, suivie de celle, plus désagréable, de l’eau de Cologne que ces messieurs portaient lors de leurs visites.

Une silence pesant régnait dans la salle. Les deux avançaient lentement entre les tables, prêt à se défendre si besoin. Soudain, une silhouette surgit de derrière le comptoir. Elle se jeta sur Venzio, armée d’une épée.

Le mercenaire engagea le combat avec elle, para ses attaques étonnement vives avec un peu de difficultés. Elle s’apprêtait à le toucher au flan lorsque la voix du Masqué résonna dans la salle.

– Maddy ! Arrête, c’est moi !

La silhouette cessa ses attaques.

– Ta…

– Ne dis pas mon nom !

La dénommée Maddy referma aussitôt la bouche. Elle rangea son arme et attrapa une lampe à huile, qu’elle alluma. La lumière se refléta sur le visage de la maitresse des lieux. De longs cheveux châtain cascadaient dans son dos, mettant en valeur ses yeux noisette. Ses traits marqués par l’âge exprimaient une certaine sévérité, renforcée par la venue inattendu du Masqué.

– Qu’est-ce que tu fous là Masqué ? Déguisé en plus ! J’ai cru à une intrusion !

– Tu n’as pas entendu quand j’ai frappé à la porte ?

– J’étais à l’étage. J’ai juste eu le temps de me planquer derrière le comptoir quand j’ai compris qu’on forçait la serrure. D’ordinaire tu me préviens de tes visites. J’ai cru à un cambriolage, ou à un client mécontent venu se venger. Ça arrive des fois. Trois de mes filles se sont faites agresser l’autre jour.   

– Désolé Maddy.

Elle fit un geste de la main pour montrer qu’elle acceptait ses excuses. Puis elle sembla se rendre compte de la présence de Venzio pour la première fois.

– Qui est ce jeune homme ?

– Jeune homme ? Elle a de la merde dans les yeux.

– Bon sang Etel mets-la en veilleuse ! murmura Venzio le plus bas possible.

– Tu ne veux plus me parler ! Je m’ennuie ! se justifia la voix.

– Il vient de nous rejoindre. Je veux lui présenter le vieil homme, si tu n’y vois pas d’inconvénients.

Maddy haussa un sourcil.

– C’est ton ami Masqué. Je ne fais que le garder ici. Tu sais où se trouve la cave.

L’homme se dirigea vers une porte située derrière le comptoir, entrainant Venzio dans son sillage. Ils atterrirent devant la porte d’une cave.

– Sois silencieux, prévint le Masqué. Il est malade et délirant.

L’odeur de la maladie piqua le nez du mercenaire. Au fond de la pièce, près d’une minuscule fenêtre donnant sur la rue, était dressé un lit de fortune. Une silhouette enveloppée dans des couvertures reposait dessus. Venzio s’approcha doucement. Le vieil homme semblait avoir vécu de terribles épreuves. Son visage creusé et ses mains aux os saillants laissaient penser qu’il était atteint de malnutrition. Intuition renforcée par le bol de soupe laissé sur la table de chevet, et qui ne semblait pas avoir été touché. Les quelques cheveux grisonnants qu’il avait encore étaient collés sur son front baigné de sueur.

– Je te présente le professeur Andrew Vancroft. Lui et l’enfant se connaissent. Ils sont arrivés ensemble au royaume.

Cette révélation ajouta encore davantage de confusion dans l’esprit de Venzio.

– Mais qui êtes-vous ?

Le mercenaire ne pouvait pas voir le visage du révolutionnaire derrière son masque, mais il aurait été prêt à parier que celui-ci esquissait un sourire malicieux.

– Je te promet de t’en dire plus une fois que nous aurons retrouvé la fillette.

Venzio avisa l’état catastrophique du professeur. Il n’était pas seulement maigre et affaibli. Sa faible respiration produisait un sifflement strident, et ses yeux semblaient éteints. Il était mourant.

– Et ce vieil homme va nous y aider ? demanda-t-il, septique. Que lui est-il arrivé ?

Le malade se mit soudain à gémir. Venzio se tourna vers lui et vit que ses yeux entrouverts le fixaient avec intensité. Il leva faiblement son bras rachitique vers le mercenaire. Ce dernier, encouragé par le Masqué, s’assit le lit.

– Enfin…murmura le vieil homme.

Sa main toucha la joue de Venzio. Ce dernier se laissa faire, intrigué. Un mince sourire se dessina sur ses lèvres. Mais celui-ci s’effaça rapidement, remplacé par une profonde tristesse.

– Non…dit-il.

Le professeur laissa tomber son bras. Son regard se voilât de nouveau et sa tête retomba sur le côté.

– En vérité, reprit le Masqué, je sais déjà comment retrouver l’enfant. Mais je voulais que tu rencontres le professeur.

– Pourquoi ?

– Encore une fois, nous devons d’abord…

– Non ! l’interrompit Venzio. Je veux des réponses. Et vous allez me les donner ! Vous ne pouvez pas refuser.

– Et qu’est-ce qui te fait croire ça ? ricana l’homme.

– Vous avez besoin de moi pour retrouver l’enfant. J’ignore pourquoi, mais je le sais. Sinon, vous l’auriez fait depuis longtemps, plutôt que m’amener ici pour rencontrer ce professeur.

Le mercenaire posa un regard déterminé sur le masque de démon. Il ne pouvait voir les yeux du révolutionnaire, mais devinait que celui-ci soutenait son regard, attendant qu’il faillisse.

– Très bien, laissa tomber le Masqué. Je vais te raconter.

Il s’empara d’une chaise et s’assit en face de Venzio, qui se tenait toujours à côté du malade.

– Comme je te l’ai déjà dit, la fillette, qui a pour nom Athéna, vient de Concordium. C’est là-bas qu’elle a été fabriquée.

– Fabriquée ? répéta Venzio. Comment peut-on fabriquer un être humain ?

– C’est… compliqué à expliquer pour quelqu’un qui ne connait rien à la science. Disons simplement qu’au lieu de grandir dans le ventre d’une mère et d’avoir été conçue par amour, elle a grandi dans un grand tube en verre et a été créée par nécessité. Pour servir à des expériences.

Le mercenaire leva un sourcil. Il avait du mal à saisir les mots employés par le révolutionnaire. Il se sentit soudain bête, car le ton employé par le Masqué suggérait fortement qu’il s’agissait là d’un acte cruel.

Le visage de Venzio finit cependant par se décomposer quand le Masqué lui décrivit plus en détail en quoi ces « tubes de verres » consistaient.

C’était encore pire que ce que faisait certains satanistes en kidnappant des enfants pour réaliser leurs rites funèbres sur eux. Ici, on parlait de « fabriquer » des êtres vivants uniquement pour répondre à ce besoin. Le mercenaire n’avait jamais eu d’aversion particulière pour Concordium. Il combattait simplement parce qu’on le lui demandait.

Une doute l’assailli soudain. Quel était le véritable sens de cette guerre ?

– Athéna a été créée dans un seul et unique but, reprit le Masqué. Obtenir une victoire morale sur le royaume. (Il laissa le temps à Venzio pour digérer ces premières informations). Ils veulent créer une magie artificielle. Prouver qu’elle n’est en rien l’œuvre des Dieux. Et lâcher ensuite la bombe qu’est Athéna sur Aquilion.

– Les rumeurs sur une super-arme… Les soldats la racontent en permanence. J’entends parfois quelques échos parmi les troupes. Alors il s’agit en réalité d’une petite fille ?

Le Masqué confirma d’un mouvement de tête.

– Il faut que je la retrouve, affirma Venzio. Ça doit s’arrêter.

– Le professeur Vancroft était chargé de conduire les expériences sur Athéna. Jusqu’au jour où il a décidé de s’arrêter. Tout comme toi, il n’aimait pas l’idée d’être le bourreau d’un enfant innocent. Alors il a pris la fuite, en amenant Athéna avec lui. Ils ont atterri sur une plage du royaume, assoiffés et affamés après des jours de traversée en mers. Malheureusement, le temps que j’arrive Athéna n’était déjà plus là. Le professeur m’a raconté qu’elle avait simplement pris panique et s’était enfuie. Quant à lui, il était gravement malade. Je l’ai ramené ici et j’ai veillé sur lui.

» J’envisageai de chercher Athéna quand j’ai su que la princesse vous en avait chargé. Alors j’ai attendu que vous la rameniez au palais. Malheureusement, Concordium avait visiblement un espion au royaume, car les androïdes sont intervenus avant moi. Ce qui est d’autant plus curieux car… je suis censé être cet espion.  

– Pardon ? s’exclama Venzio. C’est vous qui avez prévenu la princesse de l’arrivé de l’enfant au royaume ?

– Non ! Elle et le professeur ont été repérés par des garde-côtes, expliqua le Masqué. Mais j’avais averti la princesse de son existence, il y a longtemps de ça. Si la petite n’avait pas incendié toute une foret uniquement parce qu’elle avait peur, Carminia n’aurait jamais eu vent de sa position. J’aurai cru ses pouvoirs plus stables… J’avais demandé l’aide des Arpenteurs pour me la ramener, mais cela n’a pas été très fructueux.

– Qui êtes-vous ? insista Venzio. Vous êtes forcément un proche de la princesse. Quelqu’un qui est avec elle en permanence et qu’on ne soupçonnerait pas. Comme un…

Le mercenaire s’interrompit.

– Je vois que tu as deviné.

Le Masqué retira son masque d’ivoire, permettant ainsi au mercenaire de contempler le visage du chef de la résistance.

– Vous avez bien joué votre coup.

– C’est vrai. Peu de personnes l’aurait compris. Bien évidemment, je compte sur ta discrétion. Je ne fais pas regretter ma confiance.

Il remit son masque, redevenant un démon aux traits bleutés.

– Il faut que je digère tout ça.

– Bien sûr, je comprends. Tu peux remonter dans la salle commune. Je vais aller voir Maddy en attendant. On se retrouve ici dans trente minutes.

Venzio ne se fit pas prier. Il s’installa sur une table près d’une fenêtre, qu’il entrouvrit pour laisser l’air extérieur le rafraichir un peu. Il fit alors une chose qu’il ne faisait que très rarement : fumer une cigarette. Il la sortit d’une de ses poches, et savoura le fumée au gout âpre qui inonda sa bouche. La dernière fois qu’il avait fumé, c’était à sa sortie des mines, pour fêter ça. En tant que mercenaire, il se devait d’être le plus en forme possible, mais ne se refusait pas ce petit plaisir – ou déstressant – lorsque la situation l’exigeait.

Venzio admirait les ronds de fumées qui se confondaient avec les ombres de la nuit, quand il se sentit soudain envahi par une profonde panique. Elle lui tordait les entrailles au point de lui donner l’envie de vomir. La main sur le ventre, il se leva de sa chaise en chancelant. Il se mit alors à faire les cent pas dans la pièce pour tenter de se calmer.

Sauf que cette panique n’était pas la sienne. Elle appartenait à Etel. Ce dernier avait tenté de la dissimiler, mais elle était si grande qu’elle avait fini par atteindre le mercenaire.

– Etel ? Qu’est-ce que tu fous bon sang !

– Il faut que ça s’arrête !

– Quoi ? Mais de quoi tu parles ?

– De ça ! Cette mission stupide ! Lâche l’affaire Venzio ! Laisse-les se démerder. Avec cette gamine, avec cette guerre, cette révolution ! T’es libre maintenant ! Alors casse-toi ! Va voir ailleurs ! Va refaire ta vie !

La tête de Venzio fourmillait à cause de la rage exprimée par le démon.

– Mais qu’est-ce qui te prend ?! A quoi tu joues Etel ?

Le mercenaire devait faire un effort important pour ne pas céder à la panique. Il se concentrait sur sa respiration, essoufflé.  

– Qu’est-ce que… ! Qu’est-ce que tu ne me dis pas ? (Il parvint à retrouver un souffle normal) Qui es-tu ?

– Depuis quand ça t’intéresse ? cracha Etel.

– Depuis que tu es revenu ! Tu me caches quelque chose. Quelque chose de très important. Dis-moi ce que c’est !

– Tu peux toujours courir ! On était d’accord ! Même si on ne se l’est jamais dit ouvertement ! Tu poses pas de questions, et moi je reste à tes côtés ! Laisse tomber cette gamine idiote et tirons-nous ! Allons vivre une vie normale !

– Etel, je dois l’aider ! Elle est en danger !

Venzio sentit un profond mépris émaner du démon.

– Et alors ? Non mais tu te prends pour qui ? Un super-héros ? Tu crois pouvoir sauver tous les gamins de la terre ? Si tu veux te rendre utile, vas donc bosser dans un orphelinat !

» C’est pas elle qui est en danger, c’est toi ! C’est une arme Venzio ! Elle pourrait te réduire en cendre rien qu’en éternuant, même si elle le voulait pas ! Tu ne la connais même pas !

– Tu n’as pas à décider pour moi ! hurla Venzio. Tu n’es qu’un démon qui squatte dans ma tête pour je ne sais quelle raison ! C’est ma vie ! Toi tu n’as rien d’humain ! Laisse-moi vivre comme je l’entends !

Les jambes de Venzio cédèrent. Il se retrouva à moitié sur le sol, fixant les lames du plancher en s’efforçant de chasser les points noirs qui dansaient devant ses yeux. Sa cigarette lui avait échappé et roulait à présent sous la table. La rage d’Etel avait été remplacée par une suffocante colère sourde.

– Très bien Venzio. Je ne te dirais plus rien. Démerde-toi.

Le mercenaire sentit la présence du démon s’effacer peu à peu, jusqu’à être complétement atténuée. Etel s’était mis en retrait. Comme lorsque Venzio voulait dormir. Impossible alors pour ce dernier de lui parler. Ils étaient coupés l’un de l’autre jusqu’à ce qu’Etel décide du contraire.

Encore secoué par cette dispute d’une violence unique, Venzio ne parvint pas à se relever. Il resta sur le sol, appuyé contre la table. Il avisa alors sa cigarette, qu’il avait lâché dans sa chute. Il s’en saisit et la fuma à la vitesse de l’éclair, au point de s’étouffer avec la fumée. Ce n’est que lorsqu’il commença à se bruler les doigts que Venzio comprit qu’il était arrivé au bout du bâton de papier.

Fumer ne l’avait même pas apaisé. Il était simplement en colère. Non seulement contre Etel, qui refusait de lui parler, mais aussi contre lui-même, pour ne pas avoir su garder son calme et gérer la situation. Au lieu de quoi, il l’avait envenimé.

            Venzio envisagea d’allumer une autre cigarette lorsque le Masqué débarqua. La lueur de la lune se reflétait sur l’ivoire de son masque, lui donnant l’allure d’un fantôme.

            – Est-ce que tout va bien ? J’ai eu l’impression de t’entendre crier.

            – Ma clope m’a brulé. Etant un peu dépassé par la situation, il est possible que j’ai effectivement lâché quelques jurons.

– Je vois.

Si le Masqué savait que Venzio mentait, il n’en laissa rien paraitre. Il reparti en direction de la cave, suivi quelques instants après par le mercenaire. Ils ne restèrent cependant pas dans la chambre du malade, mais empruntèrent une petite porte dérobée qui déboucha sur une petite pièce meublée du strict minimum. Le Masqué prit place sur le lit et Venzio dans un fauteuil sur la droite.

– Je dors ici parfois, expliqua le révolutionnaire.

Il se pencha ensuite sous son lit, dont il tira un petit coffre en bois. Il en sorti une sorte de sphère qu’il donna à Venzio. Ce dernier en conclut à un nouvel objet concordien. Sa surface de métal lisse était creusée de veines faites d’un matériau bleuté. Elle était également très légère et, comme les androïdes, chaude au toucher.

– On appelle cela une base de connexion. Elle va nous servir à retrouver Athéna. Et c’est toi qui vas l’utiliser.

– Pourquoi moi ? Tu as dit que tu la connaissais depuis plusieurs années.

– Oui, mais toi tu as touché son esprit. Ou plutôt, c’est elle qui a fouillé dans ta tête. Si elle ne l’avait pas fait, jamais elle n’aurait accepté de te suivre.

– Tu veux dire que… elle savait que j’étais censé la livrer à la princesse ?

Le Maqué haussa les épaules.

– Bref. Tu as été connecté à disons… son esprit. Cet…

– « Disons » ? interrompit Venzio.

– Oui. Ce n’est pas tout à fait sa psyché à proprement parler. Les Concordium utilisent une interface à la fois neuronale et numérique. Mais celle d’Athéna est indé…

Venzio leva un sourcil. Devant sa confusion évidente, le Masqué abandonna l’idée de lui expliquer en terme scientifique.

– Dis-toi qu’il s’agit de son esprit. Cet appareil va nous permettre de le trouver parmi… d’autres esprits disons, et de lui parler. Comme vous avez déjà été connectés, elle acceptera ton contact.

– Mais… et toi ? insista Venzio, peu désireux à l’idée d’avoir encore affaire à de la « science » concordienne.

– Je n’ai jamais touché son esprit. Tout juste avons-nous échangé quelques mots. Je suis toujours passé par le professeur.

Venzio hocha la tête d’un air peu convaincu.

– Ok Interface, ouvre-toi.

La sphère vibra dans les mains du mercenaire. Méfiant, il se sentait prêt à la lâcher à n’importe quel moment. Seul l’absence de réaction de la part du Masqué lui indiqua qu’il n’y avait rien d’anormal. Soudain, le métal se détacha en trois longues lignes, rattachées entre elle par un simple morceau de forme ronde. Lignes qui se remodelèrent ensuite pour se courber.

Venzio observa l’objet qu’il devait désormais tenir à deux mains. La manière dont il s’était métamorphosé lui faisait penser à une sorte de casque de soldat. Deux des lignes devaient aller sur le côté de sa tête quand la dernière se fixait à l’arrière.

– Cela se met sur la tête, confirma le Masqué.

Voyant que le mercenaire hésitait, il ajouta :

– Je te guiderai.

            Venzio revêtit le casque. Il sentit alors les lames remuer pour s’adapter parfaitement à son crâne. Un fourmillement parcouru sa tête, tandis que le métal chauffait davantage. Le mercenaire agrippa les accoudoirs du fauteuil à s’en faire blanchir les phalanges. Il sentit qu’un nœud se formait dans sa gorge, et déglutit pour essayer de le chasser.

            – Détends-toi Venzio ! Et ferme les yeux. Ne t’inquiète pas, tu n’iras nulle part sans être consentant.

            Nulle part ? Mais comment ça ? Où pourrais-je bien aller ?

            Les questions de Venzio restèrent bloquées dans sa gorge. Il ferma et yeux et attendit. Il se sentit tout à coup très léger. La sensation de ne plus avoir de corps s’emparait de lui. Il était cependant incapable de définir « où » il se trouvait. Seul le vide semblait l’entourer. Il faisait également noir. Mais était-ce parce qu’il avait fermé les yeux ou parce qu’il n’y avait rien à voir ? Il lui semblait pourtant être en pleine possession de ses moyens.

            Puis soudain, il fut assailli de toutes parts.

Des voix différentes qui parlaient toutes en même temps lui vrillaient les oreilles.

Des mots qu’il ne comprenait pas s’assemblaient dans une cacophonie incompréhensible.

            Musique, couleurs, images, et même odeurs et gouts, toutes ces sensations se mélangeaient pour n’être plus qu’un maëlstrom sans queue ni tête.

            Une femme en pyjama et à la voix perçante chantait faux devant un écran (mais qu’est-ce qu’un écran ?). Un jeune couple en lune de miel venait de publier une photo (une photo ?) de leur suite hôtelière décorée sur un thème paradisiaque. Un grand chef pâtissier (chef pâtissier ?) faisait partager sa dernière création à ses habitués, quand l’instant d’après, une autrice publiait un extrait de son dernier roman sur son profil (quel profil ? celui du visage ?).  

L’esprit de Venzio était incapable d’appréhender et de comprendre autant d’informations d’un coup. Il crut que celui-ci allait exploser.

Il comprit qu’il était en présence de dizaines de milliers d’esprits. Peut-être même plus, mais il était probablement incapable d’appréhender leur présence simultanément.

Des esprits concordiens.

La respiration de Venzio se fit saccadée. Il ignorait quoi de penser tout ça. Il se sentait submergé, aspiré, effacé, écrasé.

Il crut durant un instant qu’il allait disparaitre à jamais dans cet océan (numérique ?).

Son esprit hurla au secours. Des personnes commencèrent alors à s’intéresser à lui. Elles essayèrent de l’effleurer avec leurs psychés.

– Silence ! Tu vas te faire repérer ! Nous voyageons dans l’Interface de manière indépendante, ce qui est illégale. Nous sommes protégés, mais si tu commences à hurler, les hackers de l’Interface vont finir par nous trouver pour de bon et nous arrêter.

– Masqué ? demanda Venzio.

La voix du révolutionnaire lui paraissait lointaine et étouffée.

– Je… je ne veux pas disparaitre ! s’affola le mercenaire.

– Tu ne vas pas disparaitre, le rassura le Masqué. Seulement te perdre. Ne t’inquiète pas, j’ai déjà utilisé l’Interface. Suis-moi.

Venzio eut du mal à comprendre comment on pouvait suivre quelque chose qui n’avait pas de consistance. Sans son corps pour l’aider, le mercenaire avait du mal à faire les choses correctement. L’esprit du Masqué slaloma entre les psychés des utilisateurs de l’Interface. Il ignora toutes les informations, et guida Venzio au travers de réseaux plus petits ou moins connus. Ils rencontrèrent quelques difficultés lorsque des « publicités » commencèrent à les poursuivre, mais grâce à un habile tour de force et à ce que le Masqué nommait un « Ad. block très performant », ils parvinrent à leur échapper.

L’afflux d’informations se faisait de plus en plus mince à mesure que le duo s’éloignait du cœur de l’Interface. Il allait même jusqu’à se tarir complètement pour n’être plus qu’un écho lointain. Venzio eut la sensation de pouvoir de nouveau respirer.

            – Je sais, fit le Masqué. C’est toujours dur la première fois.

            – Et maintenant ? Où est Athéna ?

            – Je te l’ai dit, elle est dans un réseau indépendant. Il est à la fois connecté à celui que nous venons de traverser tout en ayant son propre espace de stockage. Il faut simplement que nous trouvions le chemin d’accès.

            Venzio avait toujours du mal à saisir le sens des phrases prononcées par le révolutionnaire. Mais il lui faisait confiance pour cette partie de leur recherche.

– Une fois trouvé, toi seul pourra prétendre vouloir accéder à son esprit. Il faudra faire vite, je ne sais combien de temps nos défenses tiendront. Après quoi, nous serons du pain béni pour les hackers.

Venzio ignorait ce qu’était un « hacker », mais présumait qu’il s’agissait d’une sorte de policier de l’Interface.

            Le duo s’aventura dans les profondeurs du réseau numérique. Le mercenaire sentit que le Masqué redoublait d’effort pour cacher leur présence. Sans doute naviguaient-ils dans une partie relativement déplaisante de l’Interface.

            Soudain, ils laissèrent tout cela derrière eux. Venzio n’aurait su décrire précisément ce qu’il ressentait, mais il lui semblait qu’il quittait l’océan pour une rivière plus tranquille, qui débouchait finalement sur un petit lac privé. Le Masqué s’amusa de sa comparaison.

            – C’est un peu l’idée, oui.

            Il les fit soudain s’arrêter. Venzio sentit alors une présence familière. Celle d’Athéna. Mais elle était protégée derrière… une sorte de barrage. A la fois lointaine et très proche des deux hommes.

– Nous y sommes, déclara le Masqué. Quand tu auras terminé, bloque ton esprit, comme pour chasser une pensée désagréable. Cela te fera sortir automatiquement.

Venzio s’approcha de la barrière. Aussitôt, il se sentit violemment repoussé et agressé par la fillette. Elle le bombardait de pensées parasites pour le déstabiliser. Il eut grand peine à se faire entendre.

– Athéna !

Les attaques contre lui cessèrent instantanément. La rafale de mauvaises ondes se métamorphosa en une douce brise apaisée. Venzio put alors franchir la barrière.

            Il fut soulagé de la savoir indemne. Son esprit renfermait toujours une grande part de peur et de colère (probablement contre Concordium). Mais le mercenaire eut la joie de découvrir que ces deux sentiments étaient petits à petits remplacés par de la joie à l’idée de le revoir. Ainsi que de la confiance.

            – Venzio ! Je suis contente de te revoir ! Je suis désolée de t’avoir fait mal.

            Ce dernier sursauta en entendant sa voix résonner dans sa tête, elle qui ne lui avait adressé la parole durant leur fuite.

            – Je suis muette, expliqua-t-elle. Depuis toujours. Je voulais te parler dans ton esprit, parce que c’est comme ça que je communique, mais ton ami m’en empêchait ! Il est très désagréable !

            Le mercenaire sentit un doute profond l’assaillir.

            – Moi aussi je suis content de te revoir Athéna. Mais… de quel ami parles-tu ?

            – Bah de celui qui est dans ta tête enfin ! Tu ne me crois pas ?

            Une petite pointe de tristesse transperçait sa voix.

            – Bien sûr que je te crois ! Je suis juste… surpris.

            – Pourquoi ?

            – C’est une longue histoire.

            Dont il faudra sérieusement que je discute avec Etel !

            Mais encore fallait-il que ce dernier décide de sortir de son mutisme. Soudain, le mercenaire se rappela où il se trouvait et quelle était l’urgence de la situation.

            – Athéna ! Tu dois absolument me dire où tu es. Je viendrais te chercher, et tu seras en sécurité.

            La fillette sembla hésiter. Venzio sentait son esprit qui s’agitait nerveusement.

            – Je te promets qu’aucun mal ne te sera fait. Je suis accompagné de quelqu’un que tu connais.

            – Je sais, répondit-elle. Je l’ai perçu. C’est un ami de l’homme qui m’a élevé. Il est un peu bizarre, mais le professeur me dit tout le temps qu’on peut lui faire confiance.

            – Alors qu’en dis-tu ? Tu acceptes de le dire ou tu es ?

            – Ravenllio. Dans une église abandonnée. (Elle renifla et murmura :) j’ai peur Venzio. Des soldats fouillent le royaume, ils vont bientôt me trouver ! Je ne veux pas les tuer, mais si j’ai peur… Et j’ai faim aussi.

            – Ne t’inquiète pas. Je vais devoir te laisser, mais j’arrive dès que possible, répondit le mercenaire d’une voix douce.

            – D’accord.

            La présence d’Athéna s’évanouit soudainement. Venzio se retrouva seul dans le vide de l’Interface. Il referma son esprit comme le Masqué le lui avait décrit. Il quitta l’océan numérique sans bruit.

 

            Il sembla à Venzio que son corps était aussi lourd qu’un navire. Il n’aurait pas pensé que le contraste entre les sensations éprouvées dans l’Interface et celles du monde réel soient si différentes. Il entendait les bruits de pas du Masqué sur le plancher, et cela lui donna l’impression qu’on essayait de lui vriller les tympans.

            – Bois, ordonna le Masqué.

            Même sa voix était insupportable. Son masque d’ivoire n’était pas suffisant pour l’atténuer assez.

            Venzio sentit que l’on pressait quelque chose de froid sur ses lèvres. Il reconnut un verre et s’en empara pour le vider de son contenu. Malheureusement, il sentit qu’une grande partie se répandait sur sa chemise. Le mercenaire se rendit alors compte qu’il n’avait toujours pas rouvert les yeux. Tandis que le révolutionnaire s’en allait lui chercher un autre verre, Venzio ouvrit les paupières.

            La faible lueur de l’unique bougie allumée suffit à le faire souffrir. C’était comme se réveiller un lendemain de beuverie. Vos sens vous trahissaient en vous agressant violemment. Venzio chassa les points noirs qui dansaient devant ses yeux et retira le casque avant de le poser sur la table de chevet. Il reprit aussitôt la forme d’une sphère.

            – Tout va bien ?

            Le Masqué venait de réapparaitre, muni d’un nouveau verre et d’une assiette de pain et fromage.

            – Je me sens… bizarre. Très secoué. Comme si j’avais trop bu.

            – C’est normal, répondit le révolutionnaire. A Concordium, les gens utilisent ce système depuis l’enfance, alors forcément ils ont l’habitude. Mais quand on est adulte et que l’on voit ça pour la première fois, impossible de revenir indemne.

            Il posa l’assiette sur le guéridon et rangea la sphère dans sa boite. Venzio mangea volontiers le repas que le Masqué lui désigna.

            – Alors ? Où est-elle ? demanda-t-il sans détours.

            Venzio se mordit la lèvre.

            – Ravenllio.

            – Ca n’a pas l’air de t’enchanter, remarqua le révolutionnaire.

            – C’est une longue histoire. Quoi qu’il en soit, je dois aller la chercher.

            Il fit mine de se lever, mais retomba aussitôt dans le fauteuil.

            – Doucement ! s’exclama le Masqué. Tu as besoin de quelques heures de repos.

            Il aida Venzio à se mettre debout et l’allongea dans son lit. Le mercenaire n’essaya même pas de protester. Il entendit le Masqué récupérer l’assiette vide, mais plongea dans le sommeil avant de l’entendre franchir la porte de la chambre.

           

            « Bienvenue à Ravenllio, célèbre port de pêche depuis quatre siècle ! ».

             Venzio s’arrêta devant le panneau d’entrée du village. Il occupait toute une partie du bas-côté de la route et le message était écrit dans trois langues différentes. Il avait été peint dans de vives couleurs, à l’images des maisons du village, qui arboraient toutes une façade de teinte différente.

            Mais à présent, la peinture était écaillée et le bois pourri tombait en poussière sur le sol, et ce, malgré les bon soins qu’avaient apportés les enfants qui avaient fabriqué cet écriteau, pour remplacer l’ancien devenu trop vieux. Venzio le savait car il avait été l’un de ces enfants.

            Laissant derrière lui le panneau condamné, le mercenaire entra dans le village. Les maisons avaient subi le même sort funeste. Les façades autrefois vives et colorées étaient ternes et s’écaillaient par endroit. Le lierres et les ronces avaient percés les fenêtres et les planchers pour coloniser les intérieurs. Les tuiles des toits étaient pour la plupart tombées, et celles restantes ne servaient qu’à offrir un terrain de jeu aux rongeurs et oiseaux nocturnes qui venaient les chasser.

            Venzio dépassa les chaumières abandonnées et gagna la place du village. Les commerces étaient dans le même état misérable que le reste. Ceux qui étaient les plus proches de la plage avaient été en partie emportés par la mer. Seul rescapé de la gloire d’antan du village : une vieille carcasse de bateau laissée à la merci du littoral. Elle avait été désossée par endroit, sans doute par des pillards, mais on pouvait encore deviner le nom qu’elle portait autrefois.

Ravenllio avait été le port de pêche le plus connu du royaume. Son emplacement privilégié lui avait valu de capturer de nombreuses espèces de poissons différentes, qui venaient garnir aussi bien les tables des rois que celles des chaumières plus modestes. Le village prospérait comme aucun autre, et ce, malgré sa petite taille.

Les combats avaient mis fin à tout cela. Il y a de ça quinze ans, la guerre avait frappé durement la côte. Le royaume avait subi une invasion de Concordium à seulement quelques kilomètres de là. Et même si la situation était à l’époque sous contrôle et avait rapidement été maitrisée par les Magisners, il n’en fallut pas plus pour faire sombrer Ravenllio. Plus personne ne voulait se déplacer pour y faire du commerce, de peur d’une nouvelle attaque. De plus, celle-ci avait fait fuir une grande partie du poisson.

Venzio avait par conséquent renoncé à devenir pêcheur, comme la plupart des enfants du village, et après quelques temps passé à détrousser les voyageurs de passage avec ses amis de l’orphelinat, était parti s’engager comme soldat à Pont-Rouge. Depuis, il n’avait plus eu de nouvelles de personnes, malgré les lettres envoyées. Vu l’état du village à présent, le mercenaire en conclut que les habitants étaient simplement tous partis, malgré les réticences de certains.

            Le mercenaire se détourna de la place et gagna un chemin en pente douce qui l’amena directement vers le haut des falaises. La première chose qu’il vit furent les restes de l’orphelinat. La bâtisse autrefois peinte d’un orange très vif n’était plus que l’ombre d’elle-même.

            Des souvenirs vieux de vingt ans assaillirent Venzio. Il revit son arrivée inattendue, une veille de Panabe. Les habitants affolés lui avaient prodigué tous l’amour et les soins qu’attendait un enfant. Il avait alors passé quelques semaines chez les Bastiens, un couple de pêcheurs à la retraite, avant de rejoindre l’orphelinat et les bons soins de Marlène et des autres pensionnaires, ravis d’avoir un nouveau frère avec qui jouer.

            Les premiers temps avaient été durs pour le garçon amnésique, qui apprenait tout juste à connaitre Etel, en plus de la vie au royaume.

            Venzio se demanda soudain ce qu’il était advenu de Marlène. La vieille fille avait-elle finalement rejoint ses cousins de la province voisine, comme elle l’avait souhaité pour ses vieux jours ? Elle n’avait jamais répondu aux lettres du mercenaire. Cela l’avait profondément chagriné. Elle avait été comme une mère pour lui. Les soirs, elle prenait de longue minutes pour soigner ses blessures infligées par les exorcistes, quand ceux-ci lui permettaient de rentrer à l’orphelinat.

Dépité, celui-ci pressa le pas et continua sa route.

            La vieille église trônait en bord de falaise, accompagnée de son inébranlable chêne centenaire. Elle était en meilleur état que le reste de Ravenllio. Les pierres couleurs pastel avaient gardées un semblant d’éclat. Venzio poussa la porte.

            Ses pas résonnèrent dans la salle vide. Une petite silhouette ne tarda à rompre le silence. Athéna et Venzio se fixèrent, chacun à l’autre bout de l’église, cherchant à être sûrs qu’il n’y avait là aucune tromperie. Puis la fillette courut se jeter dans les bras du mercenaire, tout sourire.

            – Venzio ! s’exclama-t-elle dans son esprit.

            Il la serra dans ses bras, heureux qu’elle n’ait rien, et caressa ses cheveux blonds emmêlés et poussiéreux. 

            – Je t’ai amené à manger, dit-il en la reposant au sol.

            Il sortit de la viande et du fromage de son sac, ainsi qu’une gourde remplie d’eau. Athéna ne se fit pas prier et se jeta sur la nourriture.

            – J’ai aussi des vêtements de rechange. Et de quoi te soigner si besoin.

            – Je vais bien ! J’avais surtout faim. Il n’y avait plus rien dans les maisons.

            Elle termina son repas rapidement et rendit la gourde désormais vide au mercenaire.

            – Nous sommes attendu à l’extérieur de Ravenllio. Des amis sont venus avec moi.

            La fillette agrippa le manteau de Venzio. Elle regardait la porte de l’église d’un air méfiant.

            – Il ne te sera fait aucun mal, promit le mercenaire.

           Athéna hocha la tête. Elle mit sa main dans celle de Venzio et le suivit, ravie de ne plus être seule.

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