Chapitre 9 : Levon

Kyan avançait d'un pas décidé, renfrogné. Il était en colère contre Céleste, mais éprouvait aussi du remord face à cette dispute. Il n'aimait pas être en conflit, et encore moins avec son meilleur ami. Il était si rare qu'ils se disputaient que ces situations se comptaient sur les doigts d'une main. Maintenant il marchait seul dans les rues d'Élégare, ne sachant pas où aller, en attendant de retrouver Ankinée et Zoya. Pour le moment, il n'éprouvait pas le désir de parler à Céleste, mais plutôt de s'éloigner de lui. Il savait pertinemment qu'ils allaient devoir se retrouver et se parler une nouvelle fois.

D'un autre côté, il voulait se réconcilier au plus vite avec lui. Il se sentirait bien seul sans lui, en plus de ressentir un brin de culpabilité. Devant ces sentiments contradictoires, il ne trouva rien de mieux que de les oublier le temps d'une promenade le long des rues de la capitale. Les rues étaient remplies de monde, tous portaient des vêtements typiques de leur cité d'origine, et cela donnait des couleurs aux murs gris d'Élégare. Kyan admirait la beauté de la scène, même si elle était ordinaire selon les livres.

Lui vivait son rêve, foulait les pieds dans les terres du royaume, et avait même usé d'un peu de magie. Il avait aussi ressenti cette joie dans les regards de ses amis. Mais pourquoi ne pouvaient-ils pas se détendre comme lui ? Il aurait tant aimé pouvoir partager pleinement cette joie avec eux. Il savait que l’effervescence se trouvait en eux, il fallait juste qu'ils lâchent prise.

Un son inhabituel le fit sortir de sa rêverie. Il avait l'impression d'avoir entendu une voix masculine lâcher une insulte. Il se dit que cela était tout à fait normal dans une aussi grande ville, on pouvait facilement se faire bousculer. Mais il fut en alerte lorsqu'il entendit une nouvelle fois cette voix. Il se demanda si quelque chose n'allait pas, se demanda s'il devait aller jeter un œil, ou s'il devait partir pour ne pas approcher un danger. Il finit par céder à la curiosité, et se dirigea vers cette voix. Il aperçut alors les silhouettes de plusieurs hommes, réunis dans une rue un peu éloignée des autres, et plus étroite.

Kyan hésita un moment à approcher, puis tendit l'oreille. Il entendit une autre voix, mais nulle doute qu'elle appartenait à l'un des hommes :


 

—Files nous ton argent, maintenant.


 

Il y eut un court silence, puis la voix d'un garçon se manifesta :


 

—Savez-vous au moins qui je suis ?

—Bien sûr qu'on le sait, sinon on ne se serait pas gêner pour te trouver.

—Et avec des cheveux pareils, comment ne pas te reconnaître ?


 

S'ensuivit les rires des hommes entourant leur victime. Il devait aider ce garçon, mais il ne savait pas comment s'y prendre. Si le groupe était armé, il ne ferait pas long feu, rune ou pas. Et pire encore s'ils avaient une bonne maîtrise de la magie. Il avait déjà eu de la chance face au groupe de brigands dans les plaines de Végoïa. Elle n'allait pas toujours revenir. Il devait détourner leur regard. Oui, faire diversion ! Cela servirait à l'autre de fuir. S'il les approchait de façon directe, il serait certain de devenir la prochaine victime. Il devait trouver une autre méthode.

Il n'avait pas beaucoup de temps devant lui, et il ne trouvait pas d’autres idées. Kyan se pencha pour saisir quelques cailloux au sol, puis se plaça loin du groupe. Maintenant, il devait bien viser, sinon ce manège pourrait se retourner contre lui. Il se positionna à un angle qu'il estima correct, puis lança un premier caillou. Celui-ci décrivait la trajectoire prévue, et le jeune garçon en fût réjoui. Jusqu’à ce que le caillou ne frappa le sommet de la tête d'un homme à la carrure imposante. Aussitôt, il laissa tomber les projectiles au sol, en détournant la tête.

L'homme tournait la tête, à la recherche de celui qui avait bien pu lancer cette pierre. Puis vint une idée dans son esprit. Kyan s’avança d'un pas qui se voulut assuré jusque lui, puis lui dit :


 

—C'est terrible, ce que vous subissez !


 

L'homme le regardait, la mine interrogative.


 

—Je l'ai vu, le salaud qui vous a jeté cette pierre ! Il s'est caché par là, le pleutre !


 

Kyan lui désigna aussitôt le repère du groupe d'hommes.


 

—En es-tu sûr ? Le questionna l'homme.

—Oui, monsieur !


 

L'homme, qui semblait jusqu’alors calme, avait le visage qui prenait des teintes rouges. Il s'avança vers le groupe d'agresseurs, et Kyan lui emboîta le pas, quoi que demeurant à une distance de sécurité. L’un des hommes du groupe se retourna, grogna aux arrivants :


 

—Qu'est-ce qu’vous voulez, vous ?


 

En une fraction de seconde, l'homme asséna un coup de poing au malfrat, le faisant tomber au sol. Maintenant, on pouvait voir le garçon agressé. Il s’était retourné en même temps que les agresseurs. Ses cheveux étaient argentés et mi longs, ses traits étaient fins, et son corps était menu. Cela ne surprenait pas Kyan que l'on s'en prenait à lui.

Il n'eut pas le temps de contempler plus longtemps le groupe : la confrontation devenait une bagarre de rue, entre les agresseurs et l'homme qui pensait avoir reçu des provocations. Dans la cohue, le garçon aux cheveux argentés avait été bousculé. Ses yeux croisèrent ceux de Kyan.


 

—Viens vite ! Lui lança celui-ci. On se casse !


 

Le garçon hocha la tête, puis se précipita dans sa direction, manquant de tomber dans sa course maladroite. Quand il fut à sa hauteur, Kyan et lui coururent vers une autre rue, loin de cet affrontement qui prenait des allures comiques, alors que l'homme que l'adolescent avait touché par erreur faisait passer un sale quart d’heure aux agresseurs. Ils ne stoppèrent leur course que lorsque Kyan sentit l'autre s'essouffler. Lui-même avait perdu haleine, et appuyait les mains sur ses genoux pour reprendre son souffle.


 

—Merci, haleta le garçon. Sans toi, j’étais fini.

—Pas de quoi, répondit-il dans un souffle.


 

Le garçon se redressa en s'étirant, puis s'adressa à lui :


 

—Pourrais-je connaitre ton nom ?

—Kyan, répondit-il.

—Enchanté, je m'appelle Levon.


 

Ce prénom résonna dans son esprit, mais il ne sut dire d'où cela pouvait bien provenir. Sa mémoire lui posait-elle des tours, ou le royaume d’Aradæïa lui cachait-il encore des détails qu'il n'avait jamais lu ?


 

—J'en ai assez vu pour aujourd’hui, soupira Levon. Je rentre chez moi. Viens avec moi, je t'invite.


 

Il eut une vague impression de déjà vu, mais il n'eut pas le temps de répondre que Levon s’entraînait déjà en lui prenant la main. Kyan ne voulait pas non plus protester : en attendant de retrouver Zoya et Ankinée, il avait du temps. Il pouvait bien se reposer dans la demeure d’un citadin. Il le suivit d'un pas tranquille. Autour de lui, le paysage redevenait familier, et même s'ils étaient tous deux silencieux, autour les habitants parlaient, chantaient, criaient, vivaient. Kyan sentait aussi des fenêtres des odeurs de nourriture en sortir. On devait sûrement préparer le repas de midi.

Il comprit à la vue des sommets de la bâtisse qu’ils retournaient au palais. Au loin, il aperçut une silhouette familière qui le fit déglutir.


 

—Tu habites près du palais ? L'interrogea-t-il.

—Non, répondit Levon. Je vis dedans.


 

Kyan retint un cri, de peur d'attirer l'attention de Céleste. Tiens, il était d’ailleurs entouré d'Ylaïda et d'une fille qu'il ne parvenait pas à reconnaître. Il arrêta tout de suite Levon dans sa marche en posant la main sur son bras :


 

—Écoute, là tout de suite j'ai pas envie de me faire remarquer par le type là bas, dit-il en désignant Céleste du menton.

—Et moi je ne veux pas me faire remarquer des miliciens. Mais ne t’inquiètes pas, je connais quelques raccourcis.


 

Ainsi, ils s’éloignèrent du portail, contournant l’édifice pour arriver vers une trappe qui semblait mener aux souterrains de la capitale. Levon la souleva, puis lui fit signe de passer. Kyan emprunta l’échelle qui menait aux souterrains. Le garçon le rejoignit rapidement après avoir pris soin de fermer la trappe derrière lui. Il prit ensuite la tête de la marche, dans l’obscurité ambiante. La seule chose qui permettait à Kyan de faire un pas devant l'autre était la main de Levon qui le conduisait derrière lui. Comme s'il ressentait son angoisse, il lui dit :


 

—Je prends très souvent ce chemin. Il mène à un coin reculé des jardins du palais.

—Mais qui es-tu pour en connaitre autant ? Le questionna Kyan. Un voleur ?


 

Levon rit à sa question. Son éclat résonna dans le tunnel sombre.


 

—Alors tu ne m'as pas reconnu. Tu es un étranger, je suppose.


 

Kyan hocha la tête, puis se souvint que la pénombre empêchait son interlocuteur de le voir. De toute façon, ce dernier n’attendit pas de réponse :


 

—Je suis Levon, prince de la famille Phaneïan.


 

Cette fois, Kyan ne retint pas son cri, qui résonna dans le passage, suivi du rire de Levon. Alors que l'adolescent n'avait pas fini de s’étonner, Levon poursuivit :


 

—Enfin, je ne suis que le benjamin de la famille.


 

Ils terminèrent leur marche dans le calme. Arrivés à destination, Levon monta l'autre échelle pour soulever la trappe de sortie. Kyan ferma les yeux, aveuglé par la lumière du jour. Il dut attendre quelques instants que ses yeux s'habituent au jour avant de remonter à la surface.

Lorsqu’il mit pied à terre, ses bottes touchèrent de la verdure : c’était un jardin fleuri, aux plantes et aux arbres colorés. Au loin, il entendait le clapotis de l'eau, et en tournant la tête il aperçut une fontaine de pierre. Le paysage était digne d'un conte de fée, et Kyan se perdit à le contempler. Si Levon ne lui avait pas fait signe de le suivre, sûrement serait-il rester à l'observer quelques heures de plus.


 

—Il va falloir se faire discret à partir de maintenant, lui dit Levon. Si quelqu’un me trouve hors de ma chambre, ça va mal aller.

—Compris, répondit Kyan d'un hochement de tête.


 

Ils traversèrent l’étendue de verdure d'un pas rapide. Arrivés devant une porte qui devait être réservée aux domestiques, Levon s’arrêta net. Il recula de quelques pas, heurtant Kyan qui était resté immobile derrière lui.


 

—Qu'est-ce qui se passe ? L'interrogea-t-il.

—Regarde, là bas.


 

Levon lui montra la porte du menton. Près d’elle, un homme vêtu de l'uniforme de la Milice Royale parlait avec un autre milicien. Il était de haute stature, avait des cheveux roux, et son visage présentait des cicatrices. Kyan grimaça, car il reconnaissait là un personnage de sa série littéraire favorite. Levon ne fit que confirmer ses doutes :


 

—C'est Gallimard, le chef de la Milice Royale. S'il me voit, c'est sûr, toute ma famille sera au courant de ma petite escapade.

—Calme toi, lui dit Kyan. On a juste à trouver une autre entrée.

—Oui, tu as raison. J'en connais une autre.


 

Ils firent demi-tour pour emprunter un autre chemin, lorsque soudain une voix retentit derrière eux :


 

—Levon.


 

Ce dernier soupirait déjà en rentrant la tête entre ses épaules. Kyan se retourna pour voir Gallimard avancer vers eux.


 

—Que fais-tu ici ? Poursuivait le chef de la milice.


 

Levon restait silencieux, mais le roux les avait déjà rejoint. Son regard était sévère, il semblait mécontent. Gallimard était un homme strict, qui suivait les ordres et avait des principes. C’était sa justesse et sa droiture qui lui avaient values le rang de chef de la Milice Royale, selon les livres. Il était aussi le mentor de Mihran. En tant que chef de la garde royale, il était proche de la famille Phaneïan.


 

—Tu étais censé être consigné dans ta chambre, poursuivit-il à l'attention du prince. Cela est pour ta sécurité.

—C'est étouffant de rester enfermé, répondit Levon. Et je ne crains rien.

—Il n'est pas uniquement question de ta personne. Il s'agit aussi de tes frères, de tes sœurs, du roi et de la reine. Ta mère a reçu des menaces.


 

Levon soupira en croisant les bras. Enfin, Gallimard remarqua sa présence.


 

—Qui est ce garçon ?

—Je m'appelle Kyan. Enchanté.


 

Il tendit la main au milicien, mais ce dernier ignora totalement son approche.


 

—Il est mon ami, dit Levon. Je l'ai invité ici. Il est un étranger.

—Qui te dit qu'il n'est pas celui qui menace la famille royale ?

—Il m'a aidé quand…


 

Il laissa sa phrase en suspens, baissant aussitôt la tête. Kyan comprenait que parler de son altercation avec la bande de violents n’était pas une bonne idée. Gallimard insistait du regard, les pousser à cracher le morceau sans émettre le moindre son, sans prononcer un mot. Il était intimidant, et son silence était plus pesant que ses paroles ou sa voix grave. Kyan peinait à garder le silence, tout comme il sentait Levon lutter pour ne pas avouer ses torts. Il détourna le regard de ses yeux inquisiteurs.

Il pouvait voir l’allée menant à l’entrée principale du palais. Elle était un peu loin, mais il pouvait y distinguer deux corps familiers qui sortaient du palais. C’était une porte de sortie pour Levon et lui. Kyan fit de grand signes de main dans leur direction :


 

—Zoya ! Ankinée ! Par ici !

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Notsil
Posté le 09/01/2021
Coucou !

Ah, il s'en pose des questions Kyan ! En tout cas, il a un bon fond, et c'était intelligent la diversion.
Bon, trouver des cailloux dans une ville, par contre, je trouve ça notoirement plus difficile (et plus cliché j'avoue ^^) :p

Et qu'il trouve un personnage qui n'apparait pas dans le livre.... c'est encore plus intriguant ! Surtout que Levon n'est a priori pas n'importe qui.

Pas sûre par contre qu'il arrange les affaire d'Ankiynée en l'apostrophant ainsi, les gardes n"ont pas l'air commode :)

"—Tu habites près du palais ? L'interrogea-t-il.
—Non, répondit Levon. Je vis dedans.
" -> il m'a tué le petit Levon ^^
Vous lisez