Chapitre 9 – Le Trou des Disparus

Par jubibby

Édouard se réveilla en sursaut au milieu de la nuit, l’image du chef des brigands transpercé d’une lame à l’esprit. Il tourna la tête en tous sens, réalisant qu’il venait de revivre dans son rêve leur altercation avec les hors-la-loi. Peu à peu, le souvenir de la journée qu’il venait de vivre lui revint à l’esprit, les bons côtés comme les mauvais. La mort de cet homme, aussi mauvais fut-il, allait-elle le hanter pour le restant de ses jours ? Il aurait aimé croire les choses aussi simples qu’Emma les avait énoncées, pouvoir oublier cet homme, accepter que sa mort ne fut pas un crime. Y arriverait-il, avec le temps ? Incapable de trouver une réponse à cette question à cette heure aussi tardive, Édouard enfila sa cape et se leva pour s’étirer. C’est alors qu’il remarqua Emma, adossée au cheval qui s’était allongé pour la nuit, perdue dans ses pensées. Elle tourna la tête dans sa direction en entendant le prince approcher et se releva promptement.

– Vous avez meilleure mine. Bien dormi ?

– Bien, je crois. Un cauchemar m’a réveillé. Rien à signaler de votre côté ? ajouta-t-il pour ne pas être questionné sur son mauvais rêve.

– Strictement rien. La nuit est calme. Je vais en profiter pour aller dormir un peu avant le lever du jour.

Édouard acquiesça : la jeune femme avait bien mérité quelques heures de repos. Emma se leva et alla s’allonger près du feu, emmitouflée dans sa cape. Le prince, quant à lui, prit la place qu’elle avait occupée et se blottit contre le flanc du cheval. Sa douce chaleur le conforta et le jeune homme laissa ses sens s’éveiller tandis que ses pensées se remettaient en ordre. Il prit de longues respirations, emplissant ses narines des odeurs de la forêt, appréciant ce réveil en dehors des tristes murs de sa chambre. Des animaux nocturnes se faisaient entendre au loin, guidés par le hululement d’une chouette esseulée. Édouard savourait ces derniers instants de liberté loin du palais, conscient que cette aventure touchait à sa fin. Et il comptait bien profiter du temps qu’il lui restait.

Les paroles d’Emma et leur discussion de la veille lui revinrent à l’esprit tandis que ses yeux scrutaient l’obscurité qui l’entourait. Quelle suite donnerait-il à cela ? Oserait-il se dresser contre son père pour obtenir des réponses à ses questions ? Découvrir la vérité sur l’état du royaume ? Il craignait ce qu’il pourrait apprendre de la propre bouche de celui à qui il devait la vie mais il avait besoin de réponses : il ne pouvait ignorer plus longtemps la charge qui était la sienne et les responsabilités qu’il aurait à endosser dans le futur.

Le reste de la nuit s’avéra aussi calme que l’avait dit la voleuse. Le feu avait éloigné les animaux sauvages et aucun brigand ne s’était manifesté : ils avaient visiblement réussi à les semer. Le bois que la jeune femme avait trouvé avait suffi à maintenir le feu toute la nuit, réchauffant leurs corps fatigués par une journée haletante.

Peu avant l’aube, le prince s’était décidé à glisser dans les affaires d’Emma la bourse qu’il avait trouvée un peu plus tôt. Il s’était approché lentement, redoutant qu’elle ne l’entende et ne le surprenne. Il était resté plusieurs minutes accroupi près de la selle du cheval à côté de laquelle elle avait laissé son sac de voyage, s’assurant qu’elle dormait profondément. Devant son absence de réaction, il avait passé sa main sous le harnachement de cuir et attrapé la bourse qu’il y avait laissée. Aussi discrètement que possible, il avait entrouvert le sac d’Emma et y avait glissé le butin des brigands. Comme pour justifier sa présence ici, il avait attrapé la selle et le tapis et s’était dirigé vers leur cheval afin de remettre le tout en place.

Emma s’était réveillée quelques minutes plus tard tandis qu’il s’affairait autour de leur monture qui s’était redressée sur ses quatre pattes. L’avait-elle entendu et avait-elle feint de dormir ? Il l’ignorait et préféra détourner son attention.

– Bien dormi ? demanda-t-il tandis que la jeune femme s’approchait en s’étirant les muscles.

– Autant que possible sur un sol aussi dur. La nuit a été tranquille pour vous ?

– Parfaitement tranquille. Je crois qu’il n’y avait rien à redouter d’une nuit à la belle étoile en fin de compte.

– Tant mieux. Êtes-vous prêt à reprendre la route ?

– Je le suis si vous l’êtes.

– Parfait.

Édouard acquiesça et termina de remettre la selle sur le dos de leur monture tandis qu’Emma se dirigeait vers la large roche pour récupérer ses affaires. Il l’observa du coin de l’œil, espérant qu’elle ne découvre pas la bourse qu’il avait glissée dans son sac. Elle n’en dit rien et revint vers lui quelques instants plus tard, le sac sur l’épaule.

– Nous ne mettrons pas plus de deux heures à pied. Si cela vous convient, je pense qu’il vaudrait mieux pour ce pauvre animal qu’il n’ait à transporter personne.

– Vous avez raison. Marcher réveillera nos muscles.

Emma acquiesça et ils se mirent en route après avoir pris soin d’éteindre leur feu mourant. La jeune femme n’eut aucun mal à retrouver la direction de la ville, bien qu’ils se trouvassent en pleine forêt, loin de tout sentier. Son sens de l’orientation impressionnait Édouard qui n’avait guère pu s’y exercer entre les murs du palais. Il se sentait incomplet d’être resté si longtemps enfermé. Heureusement, certaines de ses qualités n’avaient pas disparu avec le temps : il avait retrouvé avec plaisir la sensation de monter à cheval et n’avait pas eu la moindre hésitation lors de leur brève chevauchée pour échapper aux brigands.

Leur trajet à travers la forêt se fit une nouvelle fois dans le silence. Emma semblait perdue dans ses pensées, fermée à toute discussion. Lui-même n’avait pas réellement envie de parler. Il commençait à redouter ce moment, celui où ils devraient se quitter. Il aurait voulu que cette journée ne s’achève pas, qu’il puisse profiter de sa compagnie encore un peu plus longtemps. Une seule journée lui semblait soudainement bien peu pour s’ouvrir au monde.

Le prince finit par chasser toute pensée de son esprit, se vidant la tête pour laisser ses sens emplir son corps. Une dernière fois, il huma l’odeur si particulière de la forêt, il tendit l’oreille aux animaux qui s’y éveillaient, il sentit la brise qui parcourait les branchages. Ce spectacle sensoriel de la nature lui serait certainement inaccessible sitôt rentré au palais : il imaginait mal son père lui accorder la moindre permission après ce qu’il avait fait.

Il leur fallut moins de temps qu’Emma ne l’avait dit pour atteindre l’orée de la forêt et apercevoir la monumentale porte en pierre qui signalait l’entrée de la ville. Les deux jeunes gens s’avancèrent dans cette direction et découvrirent la route par laquelle ils auraient dû arriver, quelques mètres plus loin.

– Nous y voilà, dit-elle. Vous voici devant Chênevert, comme convenu.

– Nous y voilà, répéta-t-il. Merci de m’avoir conduit jusqu’ici. Sincèrement, merci. Ces mots sont bien peu de choses mais c’est tout ce que je puis vous offrir en échange de l’immense service que vous m’avez rendu. Vous n’avez pas idée de ce que cette journée a pu représenter pour moi.

Édouard lui adressa un sourire timide. Il était plein de gratitude envers cette femme qui l’avait accompagné dans cette forêt qu’il ne connaissait pas, qui avait partagé sa nourriture avec lui, qui lui avait tant appris. Il la regardait droit dans les yeux mais les mots lui manquaient pour exprimer ce qu’il ressentait. Ses grands yeux marrons étaient plongés dans les siens, inexpressifs. Elle semblait elle aussi avoir soudainement perdu l’usage de la parole. Partageait-elle ses pensées en cet instant ?

Emma détourna le regard et s’empara des rênes de leur monture qu’elle tendit aussitôt à Édouard.

– Vous devriez garder le cheval. Je crois que vous en aurez plus besoin que moi.

– Non, au contraire. Je connais quelqu’un ici qui pourra m’aider à retrouver mon chemin. Je n’ai nul besoin d’un moyen de transport. Qui plus est, je vous ai fait perdre bien trop de temps. La moindre des choses serait que vous puissiez le rattraper en emmenant ce cheval avec vous pour la suite de votre voyage.

– En êtes-vous bien certain ? demanda-t-elle en se mordant la lèvre.

– Certain.

Il repoussa la main qu’elle lui avait tendue et la serra entre les siennes. Elle le regarda, surprise, mais ne dit aucun mot. Elle n’en avait pas besoin : l’extrême reconnaissance qu’elle ressentait en cet instant pouvait se lire dans ses yeux. Elle entrouvrit la bouche, hésitante. Son masque d’impassibilité qu’elle avait tant de fois revêtu semblait se craqueler à l’occasion de ces aux revoir.

– Merci pour cette journée, finit-elle par dire. Je n’aurais pas cru dire cela mais… j’ai apprécié votre compagnie.

Un large sourire illumina le visage d’Édouard. Voilà un compliment qu’il n’osait plus attendre !

– Le plaisir fut partagé, lui répondit-il. Je suis heureux que votre voyage vous ait conduit dans cette partie du royaume. Prévoyez-vous d’y rester ? Ou prendrez-vous la direction du Sud peut-être ?

– Je ne sais pas exactement. Tout dépendra de ce que je trouverai par ici. L’avenir me le dira. Et, qui sait, peut-être que nos chemins se recroiseront si vous n’avez pas fui d’ici là.

Elle lui rendit son sourire du coin des lèvres et détourna le regard. Elle semblait intimidée à la simple idée qu’ils puissent se revoir. Sans qu’il puisse dire précisément pourquoi, Édouard avait le sentiment que les événements qu’ils avaient vécus ensemble les avaient rapprochés. Cette femme lui avait ouvert les yeux sur qui il était et ce qu’il pouvait faire en tant que prince. Il ne pourrait jamais l’oublier. En vérité, il ne le voulait pas. Une sensation étrange lui parcourut le corps, tétanisant ses muscles, comme s’il était si difficile de quitter la voleuse. Qu’il avait tant changé en si peu de temps !

– Il y a quelque chose qu’il faut que je vous dise, maintenant, avant qu’il ne soit trop tard, dit-il en prenant une profonde inspiration. Je ne suis pas un fugitif qui a semé ses gardes, bien que je me sois réellement enfui du palais. Je…

Il fut interrompu par un cri en provenance de la ville et n’eut pas le temps de finir sa phrase. Édouard et Emma se tournèrent tous deux en direction de la porte d’entrée de la cité et virent plusieurs hommes vêtus de l’uniforme bleu nuit de garde royal se presser vers eux, deux chevaux à leur suite. Le prince reconnut Carl parmi eux dont la rousseur étincelait dans la lumière du matin. Il avait dû apercevoir Édouard et donner l’alerte.

Le jeune homme se tourna vers Emma promptement. Il n’avait plus le temps de lui parler, de lui avouer tout ce qu’il n’avait pu lui dire. Elle devait partir immédiatement, avant que les gardes ne les rejoignent et ne l’arrêtent. Il ignorait le sort qui était réservé aux voleurs mais, quel qu’il fût, elle ne le méritait pas.

– Partez. Maintenant. Ces gardes doivent être à ma recherche, inutile qu’ils vous arrêtent en même temps que moi. Je vais les retenir. Partez.

– Non, hors de question. Venez avec moi, nous trouverons un moyen de les semer. Nous l’avons déjà fait, nous pouvons recommencer.

– Pas cette fois, non. Je ne ferais que vous ralentir. Partez.

Ils n’échangèrent pas un mot de plus mais il lut dans son regard un mélange d’inquiétude et de gratitude. S’il ressentait au plus profond de lui un grand bouleversement provoqué par leur rencontre et cette journée passée ensemble, il savait à présent avec certitude qu’elle ne l’oublierait pas non plus. Il libéra sa main qu’il avait gardée dans les siennes pendant tout ce temps et l’aida à se mettre en selle. Ils échangèrent un dernier regard, plein de promesses. Édouard grava ces grands yeux marrons dans sa mémoire tandis qu’Emma lançait le cheval au galop en direction de la route qu’ils auraient dû emprunter. C’est à ce moment précis que les gardes, conduits par Carl, arrivèrent au niveau du prince.

– Votre altesse, vous voici enfin, nous vous avons cherché partout !

– J’avais prévu de venir vous retrouver. Laissez la partir, demanda-t-il tandis que deux gardes se mettaient en selle. Vous n’avez rien à reprocher à cette femme.

– Je suis navré votre altesse, mais c’est là un ordre du roi : nous devons vous ramener au palais, vous ainsi que toute personne que nous trouverions en votre compagnie.

 

Emma n’avait plus jeté un seul regard en arrière depuis qu’elle avait quitté Édouard aux portes de la ville. Elle ne voulait pas repenser à cet homme qui l’avait laissée partir aux dépends de sa propre liberté, ni à ces paroles si étranges qu’il avait prononcées. Pas maintenant. Elle se sentait trop chamboulée par ces sentiments inconnus qui l’avaient tout à coup submergée.

Elle secoua la tête pour chasser ces pensées de son esprit et rester concentrée sur sa fuite. Son dernier regard en arrière lui avait permis de voir que les gardes qui s’étaient précipité vers eux disposaient de chevaux, probablement plus rapides que celui des brigands, et chaque seconde qui passait risquait de les voir se rapprocher. Il était évident qu’elle ne pourrait pas les battre à la course et qu’elle devait trouver le moyen de les envoyer sur une fausse piste. Il fallait qu’elle rejoigne son lieu de rendez-vous sans risque d’être suivie, ou les conséquences seraient bien pires qu’une simple arrestation pour vol à l’étalage.

Regardant droit devant elle, elle chercha un moyen de se séparer de son cheval sans laisser d’empreintes au sol autres que celles des sabots de l’animal. Soudain, la solution lui apparut : au loin, la large branche d’un imposant chêne traversait la route. Suffisamment haute pour qu’un cavalier puisse passer en dessous sans la heurter ; suffisamment basse pour pouvoir s’y agripper. Cette chance ne se représenterait pas, songea-t-elle. Sans hésiter, Emma talonna sa monture afin qu’elle conserve son rythme puis retira ses pieds des étriers et s’agenouilla sur la selle de l’animal. Lentement, prenant garde à ne pas perdre l’équilibre, Emma commença à se redresser. La branche épaisse n’était plus qu’à quelques mètres. Genoux pliés, dos courbé, la jeune femme attendit le bon moment. Elle n’avait pas le droit à l’erreur.

Trois mètres.

Deux mètres.

Un mètre.

Emma se releva brusquement et bondit pour attraper la branche. Elle vit le cheval continuer son chemin, imperturbable, tandis que son corps pendait au milieu de cette route. Sans perdre un instant, elle tira sur ses bras afin de se hisser sur l’arbre. À bout de souffle, elle posa ses deux pieds sur la branche et se dirigea vers le tronc pour se cacher derrière son épaisse écorce.

À peine quelques instants après, elle entendit deux chevaux galopant sur la route, suivant sa trace. Ils ne s’arrêtèrent pas à son niveau, ne ralentirent pas et continuèrent leur chemin à la poursuite du cheval maintenant dépourvu de cavalier. Emma attendit quelques minutes afin de s’assurer qu’ils n’étaient pas suivis de renforts et qu’ils ne revenaient pas sur leurs pas. Sans un bruit, elle se dirigea vers l’autre extrémité du chêne, et sauta sur la branche d’un arbre adjacent. Elle se déplaça ainsi d’arbre en arbre, ne laissant aucune empreinte de son passage pour ses éventuels poursuivants. Lorsqu’elle jugea qu’elle s’était suffisamment éloignée de la route, Emma descendit enfin. Elle ne pouvait voir la position du soleil à travers les feuillages des arbres mais elle savait que la matinée était déjà bien avancée. Elle vérifia que son sac était toujours solidement installé sur ses épaules puis se mit en route.

 

Le prince traversa en trombe le passage menant à la galerie couverte. Les soldats venaient de le ramener au palais et il n’avait à présent qu’une seule idée en tête : demander à son père que les gardes cessent leurs recherches. Par sa faute, une innocente allait certainement avoir de gros ennuis et cela lui était insupportable. C’est d’un pas pressé qu’il remonta les arches de la galerie avant de tourner à droite en direction de la grande salle d’audience, là où il savait son père réuni avec quelques hommes. Alors qu’il allait franchir les deux grandes portes en chêne qui avaient été laissées ouvertes, il s’arrêta de justesse pour éviter de heurter de plein fouet son précepteur.

– Mon prince, vous voilà enfin !

– Gustave, bredouilla Édouard haletant. Que faites-vous ici ?

– J’étais venu voir si je pouvais apporter une quelconque aide à sa majesté le roi mais, le ciel soit loué, cela n’est plus nécessaire : vous êtes rentré sain et sauf.

– Je le suis en effet. Si vous voulez bien m’excuser, je dois m’entretenir de toute urgence avec mon père.

Sur ces paroles, Édouard fit un pas sur le côté pour contourner son précepteur mais l’homme ne le laissa pas faire en se décalant à son tour. Il posa sa main sur l’épaule du prince et plongea ses iris verts dans les yeux bleus de son élève.

– Quoi que vous ayez à dire de si urgent à sa majesté, il faut que vous sachiez que vous nous avez causé à tous bien du souci. À lui plus qu’à tout autre. Je sais, cher Édouard, que vous vous sentez délaissé par votre père depuis qu’il vous a forcé à emménager ici mais il était un homme blessé alors. De grâce, essayez de le comprendre et ne lui causez pas plus de peine que le pauvre homme n’a déjà eu à en supporter.

Gustave resta un instant, ses yeux plein de compassion plongés dans ceux du prince. D’aussi loin qu’il s’en souvienne, son professeur ne l’avait jamais appelé par son prénom, sans emploi de son titre. Pourquoi se laissait-il tout à coup aller à une telle familiarité ? Quel message cherchait-il à faire passer au jeune homme ?

– Je ne vous suis pas, Gustave… Pourquoi me dites-vous cela, pourquoi maintenant ?

– Parce que je vois le feu de la colère gronder en vous depuis bien trop longtemps pour vous laisser passer sans rien dire. Parce que je n’avais pas vu sa majesté le roi aussi inquiet depuis le jour de la mort de la regrettée reine Jeanne. Vous devez comprendre que vous perdre est devenu sa hantise depuis ce jour. Non pas parce que vous êtes l’héritier du royaume, mais parce que vous êtes son unique fils.

L’air sérieux de l’élégant précepteur et ses paroles si inattendues frappèrent Édouard en plein cœur. Pendant toutes ces années, il en avait voulu à son père de l’avoir retenu enfermé dans cette forteresse de pierre éloignée de tout, de ne pas lui avoir parlé, d’avoir paru insensible à la perte de sa propre épouse. Il réalisait à présent combien il avait été aveuglé par sa propre peine. Son père ne l’avait pas rejeté : c’est lui-même qui s’était refermé et n’était pas allé voir la seule personne qui aurait pu comprendre ce qu’il traversait. Était-ce là le sens des paroles de Gustave ? Comme s’il avait lu dans ses pensées, l’homme à la chevelure parfaitement coiffée pressa légèrement l’épaule du prince avant de le lâcher. Il échangea un dernier regard avec lui avant de se détourner, disparaissant quelques instants plus tard au coin de la galerie couverte.

C’est le cœur battant qu’Édouard pénétra dans la grande salle d’audience. Pourtant la pièce la plus somptueuse du palais, il ne prêta aucune attention à sa hauteur sous plafond vertigineuse ni à ses larges fenêtres perçant le flanc ouest et illuminant la salle d’une douce lumière. Il se dirigea au fond, vers l’estrade sur laquelle deux trônes étaient installés côte à côte. Son père s’y trouvait en pleine discussion avec son secrétaire particulier et quelques gardes. À la vue de son fils, il invita ses interlocuteurs à le laisser. Les soldats à l’uniforme bleu nuit s’éloignèrent tandis que le secrétaire ramassait les piles de parchemins qu’il avait laissé tomber tout autour de lui. Il faillit bousculer le prince lorsqu’il se retourna à la hâte pour quitter les lieux.

– Te voici enfin mon fils ! Voilà des heures que les gardes étaient partis à ta recherche, je commençais à craindre qu’ils ne te retrouvent pas. Que s’est-il passé à la Foire ? Carl et Hans disent que vous avez été séparés à cause d’une explosion au marché. Tu leur aurais délibérément faussé compagnie ensuite.

– Est-ce vrai, père ? demanda le jeune homme sans même l’avoir écouté. Étiez-vous réellement inquiet pour moi, l’êtes-vous en réalité depuis toutes ces années ?

La colère qu’il avait tant de fois éprouvée envers son père avait disparu en même temps que son précepteur, laissant derrière elle une amertume au goût étrange. Le monarque de Zéphyros observa son fils qui avait ses yeux plongés dans les siens. Peu à peu, une certaine mélancolie se dessina sur son visage, étirant ces rides qui l’avaient fait vieillir bien trop tôt. Il attrapa son fils par l’épaule et le conduisit à l’écart. Postés derrière les trônes royaux, près de la seule fenêtre qui avait été creusée dans ce pan de mur, ils étaient à présent isolés du reste de la pièce. Le regard de son père changea alors : la peine avait fait place à la gravité.

– Gustave t’a parlé, n’est-ce pas ?

Édouard hocha la tête.

–J’ignorais que je pouvais être une telle source d’inquiétude pour vous.

Le roi François émit un reniflement bruyant.

– Tu sauras à présent que tu seras toujours pour moi une source d’inquiétude. Je sais que tu es un habile combattant mais tu n’as jamais été confronté au monde extérieur, tu ignores tout de ce qui s’y trouve. Peut-être est-ce ma faute, de t’avoir gardé ici pendant toutes ces années. Je pensais que tu n’étais pas prêt, que c’était te protéger que de te tenir à l’écart de tout cela. Je me rends compte à présent à quel point j’ai fait fausse route.

– Je suis prêt, père, plus que je ne l’ai jamais été. Je ne suis plus un enfant : vous pouvez avoir confiance en moi.

Les deux hommes se regardèrent un long moment. Père et fils n’avaient plus été aussi proches depuis la mort de la reine Jeanne. Quelque chose s’était brisé ce jour-là et ils avaient perdu bien plus qu’une épouse et une mère. Mais le passé était le passé, ils n’y pouvaient rien changer. Édouard, toutefois, pouvait faire en sorte d’aller de l’avant, de ne pas regretter cette époque révolue où il avait été si heureux. Il avait appris bien plus en cette journée passée avec cette inconnue qu’il ne l’aurait espéré. Il devait en être reconnaissant et ne devait pas blâmer son père pour avoir tenté de le protéger. Un sourire étira le coin de ses lèvres.

– Merci de m’avoir laissé sortir malgré vos craintes. Je suis certain que mère aurait approuvé. Il y a néanmoins une chose dont je dois vous parler sans attendre. Vos gardes… Quels que soient les ordres que vous leur ayez donnés, je vous conjure de les rappeler maintenant.

– Tu sais très bien qu’ils doivent retrouver la femme avec qui on t’a aperçu. Elle est soupçonnée d’avoir volé certains marchands ainsi que quelques passants, dont Carl, lors de la Foire. Qui plus est, nous ignorons qui elle est et ce qu’elle sait de toi. Nous devons l’interroger.

– Elle ne sait pas qui je suis, je puis vous l’assurer, et elle n’a pas volé la bourse de Carl. Abandonnez les recherches, je vous en prie, elle ne mérite pas d’être arrêtée pour la simple raison d’avoir croisé ma route !

– Non. Cette escapade ne doit pas parvenir aux oreilles de l’ambassadeur de Calciasté. Il faut que nous retrouvions cette femme avant qu’il ne soit trop tard. Inutile de protester à ce sujet. Les gardes veilleront à ce qu’il ne lui arrive rien de malencontreux si telle est ta crainte. Mais n’en parlons plus. Maintenant que tu es revenu, nous allons pouvoir nous occuper des préparatifs de tes fiançailles.

Le roi pressa l’épaule de son fils et le quitta sur un hochement de tête entendu.

Édouard sentit la détresse l’envahir. Il était venu sommer son père de cesser les recherches de celle qui l’avait accompagné pendant cette journée qu’il avait passée en dehors des murs du palais mais cela n’avait eu aucun effet. Si les gardes la retrouvaient, alors elle apprendrait de la pire des manières ce qu’il avait tenté de lui avouer le matin même. Il sentit son estomac se nouer à cette simple idée. Il leva les yeux vers la fenêtre qui laissait entrer la douce lumière du jour et espéra que la jeune femme avait réussi à semer ses poursuivants.

 

Emma marcha encore plusieurs heures à travers la forêt, se hâtant vers son lieu de rendez-vous. Elle avait dû faire un long détour pour éviter tout sentier et ne pas risquer de croiser de garde royal ou de brigand. Chaque heure passée sans rencontrer personne jouait en sa faveur : bientôt, ses poursuivants ne sauraient plus à quoi ressemble celle qu’ils recherchaient et elle n’aurait alors plus de souci à se faire.

Le besoin de faire une halte s’imposa à elle et la jeune femme s’arrêta à l’orée d’une clairière : il fallait qu’elle se repose un peu et qu’elle mange quelque chose. Elle attrapa un bout de pain dans son sac et croqua dedans. La mie avait commencé à sécher, rendant chaque bouchée plus désagréable que la précédente : elle devrait finir le reste du pain le soir même, avant qu’il ne soit plus bon. Tandis qu’elle avalait sa dernière bouchée, elle sentit une présence autour d’elle. Balayant les alentours du regard, rien d’anormal n’attira son attention. Avait-elle été suivie par les gardes sans qu’elle s’en aperçoive ? Elle se pencha en avant pour saisir le poignard dissimulé dans sa botte puis le dégaina en faisant volte-face.

Un jeune homme aux allures de vagabond se dressait devant elle. Il fit un pas en arrière en voyant le poignard d’Emma et leva les mains pour montrer qu’il n’était pas armé. Légèrement plus grand qu’elle, il avait les yeux verts et les cheveux châtains. Il portait de vieux vêtements de voyage, usés par le temps et une barbe de plusieurs jours couvrait ses joues. Un large sourire fendit son visage tandis qu’Emma baissait son arme.

– William ! s’exclama-t-elle. Tu aurais dû me dire que c’était toi, j’aurais pu t’embrocher.

– Je sais mais c’est plus fort que moi. Si tu voyais la tête que tu fais, tu comprendrais que te prendre par surprise vaut tous les risques.

Emma émit un grognement. William était son ami depuis des années et, avec le temps, il avait pris l’habitude de la taquiner. Même si ses manières laissaient parfois à désirer, elle était trop heureuse de le revoir pour lui en vouloir réellement.

– Viens par là, dit-elle en le prenant dans ses bras.

– Ça fait plaisir de te revoir ma vieille. Mais n’avais-tu pas rendez-vous au coucher du soleil près du Trou des Disparus ? Tu vas finir par être en retard, dit-il en rompant leur étreinte.

– Ainsi donc tu avais bien reçu mon message ? Aquarelle est avec toi ?

La jeune femme n’eut pas à attendre la réponse de son ami : une douce mélodie retentit soudainement dans la clairière. Un oiseau splendide au plumage bleuté y voletait, décrivant de larges cercles autour d’eux. Le volatile se dirigea vers les deux amis puis se posa sur l’avant-bras d’Emma.

– Je me suis dit que tu préférerais me voir en personne que recevoir une vague réponse écrite, répondit William en lui adressant un clin d’œil.

– Bien sûr que je le préfère mais tu ne devrais pas être ici. Il ne faut pas que tu sois vu avec moi ou tu risquerais d’avoir de graves ennuis. Retrouvons-nous à notre repère habituel ce soir, je t’y rejoindrai pour le souper. J’ai hâte que tu me racontes tes derniers voyages !

Le jeune homme hocha la tête puis, d’un sifflement, invita Aquarelle à le suivre. Le volatile prit son envol et disparut dans la forêt. Emma adressa un dernier sourire à son ami, rangea son arme dans sa botte et reprit son chemin.

Il lui fallut peu de temps pour rejoindre sa destination : il s’agissait d’une cavité creusée dans la roche dans une zone reculée de la forêt où personne ne s’aventurait jamais. De nombreuses histoires racontaient comment des hommes, des enfants parfois, s’y étaient perdus et n’en étaient jamais revenus. Cela avait dissuadé les villageois de se rendre dans ces parages qu’ils considéraient comme maudits et qu’ils avaient affublés de ce nom de « Trou des Disparus ». Emma, elle, ne croyait pas en ces histoires. Peut-être une mauvaise chute avait-elle fait disparaître quelques personnes mais, si l’on connaissait la bonne entrée, alors il n’y avait rien à en craindre. Au contraire, elle constituait plutôt une bonne cachette, loin des regards.

Tandis que la lumière commençait à baisser, la jeune femme sortit de son sac un bandeau noir percé de deux trous. Elle le plaça sur son visage, le noua derrière son crâne et remonta la capuche de sa cape sur son front. Elle prit une profonde inspiration puis entra dans la grotte. Le noir se fit bientôt complet mais Emma continua d’avancer à tâtons : elle connaissait la caverne, elle était déjà venue plusieurs fois ici. Peu à peu, la lumière revint. Des torches avaient été positionnées le long des parois et la guidaient vers une vaste salle d’où la lumière du jour finissant filtrait au travers d’une fissure parcourant le plafond. Au centre se tenaient trois hommes, vêtus de longues capes noires, leur visages dissimulés sous une capuche ne laissant apparaître que leurs yeux.

L’homme situé au centre fit un pas en avant à l’arrivée d’Emma. Il la regarda attentivement, attendant le signal qui devait démarrer chacun de leurs conseils. Elle repoussa sa cape et releva sa manche sur son avant-bras droit. Un cercle inscrit dans un triangle avait été gravé dans sa peau. L’homme hocha la tête et Emma relâcha sa manche.

– Bien, nous pouvons commencer. Nous t’avons convoquée ici pour une mission spéciale. Tuer le prince Édouard.

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