Chapitre 9 - Le Premier abordage

Notes de l’auteur : Chapitre mis à jour le 04/05

Cinq ans plus tard, en 1711, Ferguson m'ordonna de monter sur le grand mât pour repérer notre cible. Je n'avais alors plus rien à voir avec Saoirse Fowles. À présent âgée de dix-sept ans, j'avais troqué ma tenue de mousse pour de véritables vêtements d'homme : je portais le tricorne, le pantalon et le pourpoint. Je crachais comme un homme, jurais comme un homme et pensais comme un homme. Je coupais mes cheveux régulièrement pour les garder courts. Après tant d'années passées sous l'identité d'Adrian Fowles, je l'incarnais.

Hissée sur le sommet du rafiot, mes yeux parcoururent l'horizon, en quête de notre prise. En bas, sur le pont, l'excitation était à son comble : pour la première fois depuis cinq ans, le Nerriah allait aborder un important navire négrier, propriété de la Compagnie des Indes occidentales. La Guigne attendait impatiemment mon signal, tandis qu'Isiah, sorti de sa cuisine, affinait ses couteaux. L'interminable attente, provoquée par la nécessité pour Ferguson de se faire oublier de la marine britannique pendant un temps et par les finances peu fructueuses de l'équipage, avait fini par nous rendre insatiables. Nous voulions du risque, nous voulions du sang, nous voulions nous battre !

Je repérai le négrier au Nord et le pointai du doigt pour indiquer à La Guigne où il fallait regarder. Dans le même temps, je lui annonçai une mauvaise nouvelle : le navire n'était pas seul. Un petit navire de guerre l'accompagnait. Depuis que les pirates affluaient dans les Caraïbes, la mer n'était pas sûre pour les navires marchands. Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce qu'une grosse cargaison comme celle-là fasse appel à une telle escorte.

Le capitaine Forbes, qui tenait la barre, donna des ordres en conséquence :

« Adrian, reste là-haut ! La Guigne ! Ordonne aux hommes de hisser toutes voiles dehors. Une fois la barre tournée en direction de la cible, nous serons en vent arrière. Il faut à tout prix le rattraper ! »

Les gabiers s'agitèrent sur le gréement pour déplier les voiles. Au fur et à mesure que nous changions de cap, je m'agrippai au grand mât pour ne pas perdre mon équilibre. Très vite, le vent nous porta. Au loin, le navire négrier se faisait de plus en plus gros, de plus en plus imposant. Alors qu'il était presque à notre portée, je comptai les canons qu'il possédait. Son artillerie était faible. Pas étonnant qu'il eût fait appel à la marine ! J'examinai plus attentivement le bâtiment qui l'escortait : celui-ci avait autant de canons que nous. Le combat s'annonçait compliqué.

À plein poumons, je transmis ces informations à Ferguson. Il confia alors la barre à La Guigne, puis se rapprocha du bastingage. Comment devions-nous nous positionner ? L'abordage s'annonçait délicat : si nous abordions les deux navires en même temps, nous risquions de nous retrouver entre deux feux. Au contraire, si nous abordions un à un les deux navires, notre cible risquait de filer. Il ne restait qu'une seule solution : virer de bord avant eux, pour leur infliger le plus de dégât possible. Comme les deux navires se trouvaient trop proches l'un de l'autre, il serait plus difficile pour eux de virer de bord. Ils ne pourraient donc utiliser que leurs canons arrières, soit seulement deux canons, vu que le négrier n'en possédait pas.

Mais il fallait d'abord les immobiliser. Pour cela, nous devions nous rapprocher le plus possible, hisser le drapeau noir au bon moment et tirer avec nos canons avant eux pour les paralyser. Ferguson leva le bras, prêt à donner le signal pour dresser le drapeau noir.

Le Nerriah plongea sur ses proies. Le vent arrière nous porta rapidement jusqu'à la petite flotte. Mais il fallait se rapprocher encore : si on dévoilait nos couleurs trop tôt, les deux navires risquaient de filer, ou bien de s'organiser pour nous contrer. Cependant, si on dévoilait nos couleurs trop tard, ils pourraient aisément ouvrir le feu sur nous. Il fallait attendre le moment parfait, ne pas se précipiter, ne pas trop patienter. Heureusement, le capitaine n'en était pas à son premier coup d'essai.

Une fois à deux ou trois encablures de la flotte, Ferguson donna le signal. À l'arrière de notre navire, un drapeau noir, serti d'une tête de mort et de deux sabres croisés, s'éleva et prit le vent. Alors nous attendîmes. Nos adversaires allaient-ils hisser le drapeau blanc ? Personne, sur le rafiot, ne souhaitait cela. Notre soif de pillage était trop grande.

L'attente nous parut interminable. En bas, je vis Isiah jouer avec ses couteaux, déterminé. Plus que tous les autres membres de l'équipage, il voulait attaquer ce négrier. Plus que tout au monde, il voulait libérer les siens.

Soudain, les deux navires hissèrent le drapeau anglais, signe qu'ils étaient prêts à se battre.

L'équipage en cria de joie.

La Guigne, toujours à la barre, vira de bord. Le Nerriah s'arrêta net, dévoilant ses canons. Tous les gabiers se précipitèrent sur l'artillerie, prêts à faire feu. D'un cri strident, Ferguson leur ordonna de tirer à volonté. Les boulets de canon fusèrent, sifflèrent, s'écrasèrent sur la coque du négrier et sur les canons arrières du navire militaire.

« Tirez le plus possible sur le négrier ! aboya Ferguson. Dégommez ses mâts, vite ! »

Les pirates ne se le firent pas dire deux fois. Les boulets fusèrent sur les mâts et les fracassèrent. Ils se rompirent et tombèrent à l'eau, emportant les voiles.

Une fois notre proie immobilisée, nous commençâmes à tirer sur le navire escorte. Malgré sa mauvaise position, il parvint à nous atteindre, nous causant ainsi quelques dommages. Le choc fit trembler nos mâts. Encore un coup comme celui-ci, et je passais pas dessus bord !

Peu de temps après, le capitaine de la marine anglaise dégagea habilement son navire de sa mauvaise posture en virant de bord. Cette fois, tous ses canons étaient rivés sur le Nerriah, prêt à ouvrir le feu, prêt à nous faire couler.

Seulement voilà, j'étais là.

Je braquai mon mousquet sur le premier canon ou, plutôt, je le braquai sur ses artilleurs. Heureusement pour moi, le navire adverse ne possédait pas de pont supérieur comme le nôtre, si bien que les canons se trouvaient à découvert sur le pont. Seul le bastingage protégeait les soldats. Je bénis la couleur rouge de leur uniforme qui me permit de les viser sans difficultés. Du haut du mât, je tirai ma première balle, qui fut juste : elle traversa le bras du premier canonier. Je fis de même avec le deuxième canon, et continuait sur toute la ligne. PAN ! PAN ! PAN ! Les balles de mon mousquet sifflèrent. CRIC ! CRIC ! Je rechargeai mon arme à une vitesse inégalable. Le regard perçant, le sang froid, la détermination... Me voilà transformée en machine à désarmer, gamine !

Soudain, le vent tourna. Le Nerriah se rapprocha dangereusement du navire ennemi. Cela n'échappa pas aux tuniques rouges en difficulté. S'ils voulaient prendre le dessus, une seule solution possible : ils devaient monter sur notre navire et nous massacrer au corps à corps. Cela serait facile pour eux : ils étaient plus entraînés et plus nombreux.

En bas, alors que Ferguson commandait l'artillerie, il leva le nez vers moi et hurla :

« Descends-moi ces satanés d'anglais! »

Je ne me fis pas prier. Avec mon mousquet, je descendis tous ceux qui s'armaient d'une longue planche en bois ou qui empoignaient une corde solide pour traverser le fossé qui les séparait de nous. Je remerciai le ciel de m'avoir donné Ferguson en professeur de tir. Sans lui, jamais je n'aurais tiré aussi vite, jamais je n'aurais pu abattre autant de tunique rouge, et jamais je n'aurais pu sauver autant de mes camarades. Mais au-delà de tout ça, gamine, il faut le dire, je prenais mon pied. Quelle jouissance de voir autant de sang anglais couler ! C'était comme abattre Sawney Bean plusieurs fois. Un rictus se forma sur le coin de mes lèvres à cette pensée.

Mais les réjouissances furent de courte durée. Très vite, je me sentis dépassée. Comment les soldats anglais pouvaient-ils être si nombreux sur un si petit bâtiment ? Malgré mes tirs, certains passèrent entre les mailles de mon filet. S'ils ne parvinrent jamais à poser une planche entre nos deux bastingages, certains réussirent à atteindre notre pont en se balançant à une corde. Ils furent une vingtaine à atteindre l'équipage du Nerriah. Dans le même temps, les artilleurs anglais vinrent à bout de leur munition, si bien que les coups de canon cessèrent. Certains pirates en profitèrent pour embarquer à leur tour sur le navire ennemi. Mais Ferguson et La Guigne, trop occupés par les soldats déjà à bord, n'envoyèrent qu'Isiah pour les commander.

Je tentai de viser nos ennemis, parvenus sur notre pont, mais sans succès. Impossible de tirer avec les voiles déployées. Je risquais d'abîmer gravement notre gréement. Il était donc temps pour moi de déployer mes autres talents. J'empoignai une corde et descendis avec légèreté. À peine sur le pont, je sortis mon épée de son fourreau et me précipitai sur la première tunique rouge venue. Je lui transperçai sa jambe de manière à l'immobiliser. Je fis de même avec le second, puis blessai le troisième au bras. Jamais je n'osai leur donner le coup de grâce. Tuer au corps à corps, c'est pas la même chose que de tuer à distance : on a le temps de voir le visage de notre assaillant se vider de toute expression, de voir ses yeux s'éteindre, et l'idée de cotoyer la mort d'aussi près me terrifiait.

Mais les circonstances, gamine, ne nous laissent généralement pas le choix.

Alors que je dansais parmi les combattants et les cadavres, l'épée à la main, comme me l'avait appris La Guigne, je vis au loin Ferguson en grande difficulté. Il se démenait contre deux tuniques rouges, trop lâches pour affronter le pirate d'égal à égal. Révoltée, je me précipitai vers eux. Je pris en charge l'un de ses deux adversaires, qui me donna du fil à retordre. Je parvins cependant à le neutraliser.

L'autre soldat, par contre, prit le dessus sur le capitaine. Même borgne, il le désarma avec une facilité terrifiante. Je lui sautai dessus, aussi enragée qu'un loup, et le mis en garde.

C'est à ce moment-là, gamine, que je le reconnus.

Sawney Bean.

Comment pouvait-il se trouver ici ? Me reconnaissait-il ? J'en doutais fortement. Il y avait longtemps que Saoirse l'orpheline avait disparu. Dans mes veines, mon sang se mit à bouillir. Le destin me donnait ma vengeance sur un plateau d'argent.

J'engageai le combat avec une telle férocité que l'Ogre de mon enfance fit un pas en arrière, loin de se douter qu'il avait affaire à un adversaire aussi avide de sang qu'il ne l'était lui-même. Cependant, il reprit rapidement ses esprits et contra toutes mes offensives. La rage m'aveuglait, c'est la raison pour laquelle mon épée ne parvenait pas à l'atteindre. Le vieux soldat, qui maîtrisait bien mieux que moi ses instants de violence, en profita. Son épée m'écorcha profondément le visage – Tu vois, cette cicatrice qui dessine ma mâchoire ? C'est son œuvre. Le coup me fit reculer. Sawney Bean en profita pour me coller son poing dans l'abdomen. Le souffle coupé, je m'effondrai. J'entendis au loin Ferguson, qui venait d'engager un nouveau combat contre un soldat anglais, hurler mon nom alors que je percutai violemment le sol.

L'Ogre, triomphant, brandit son épée au-dessus de ma tête, prêt à me donner le coup de grâce.

À ce moment-là, gamine, je n'avais plus le choix : c'était lui ou moi.

Je dégainai le couteau fixé à ma ceinture à une vitesse fulgurante. À l'instant même où il leva son arme pour me tuer, je le poignardai.

Surpris, blessé, Sawney Bean s'écroula à côté de moi. Il perdait beaucoup de sang, mais il s'accrocha sauvagement à la vie. Je bondis sur lui et le poignardai encore, et encore, et encore... Jusqu'à ce que son regard change. Ce n'était pas la souffrance, ni la crainte de la mort qui se logeaient dans ses prunelles, mais plutôt de la stupéfaction, le genre d'expression de surprise quand on découvre une terrible réalité.

J'en suis persuadée, gamine : à ce moment-là, il m'a reconnue.

Alors que je continuais à le poignarder, à le tuméfier, à transformer son corps en charpie, il rendit son dernier souffle de chien de garde. Mais je poursuivis ma tâche, laissant son sang éclabousser mes vêtements et mon visage. Quand enfin je cessai, j'étais entièrement recouverte de pourpre.

Autour de moi, les cris s'amoindrirent. Bientôt, les pirates crièrent victoire. Nous avions écrasé toutes les tuniques rouges, malgré leur nombre important. Voilà bien la preuve qu'un pirate vaut trois soldats anglais ! Au loin, le négrier hissa le drapeau blanc, signe que nous pouvions nous emparer de leur cargaison sans encombre.

Ferguson, La Guigne et Isiah s'étreignirent amicalement, heureux d'avoir vaincu et d'être toujours en vie. Mais très vite, ils se tournèrent vers moi. Pétrifiée, j'avais toujours la tête baissée sur ma première victime. Le capitaine, inquiet de mon état, se rapprocha, ainsi que ses compagnons. Mais lui seul put reconnaître le soldat que je venais de tuer.

« Ça alors ! s'écria-t-il. On dirait que la Fortune t'a joué un drôle de tour ! Enfin, je suppose que ce n'est que justice. Ce salopard n'a récolté que ce qu'il a semé. Œil pour œil, dent pour dent ! »

Isiah et La Guigne ricanèrent, puis me félicitèrent en me tapotant l'épaule.

« On va chercher le butin, capitaine, déclara Isiah. On fait comme d'habitude ?

— Comme d'habitude. »

Ils s'éloignèrent et prirent quelques hommes avec eux pour embarquer sur le négrier. Des hommes avaient déjà embarqué pour surveiller l'équipage qui venait de se rendre. Il ne restait plus qu'à prendre les esclaves et à briser leurs chaînes.

Alors que tous s'affairaient pour remettre de l'ordre après la bataille, je restai immobile, considérant le cadavre de mon ennemi. Ferguson se rapprocha de moi, attendant ma confession.

« Il m'a reconnu, finis-je par lâcher. Regarde ce que je lui ai fait !

— Tu as des remords, gamin ?

— Non. Ce qui m'effraie, c'est de devenir comme lui. Jusqu'à présent, j'ai toujours cru qu'en restant du bon côté, mon âme serait sauvée. Mais finalement, j'ai autant de sang sur les mains que ce criminel a dû en avoir la première fois qu'il a tué. Pire encore, je crois même en avoir tiré un certain plaisir ! Capitaine, est-ce que je suis en train de devenir un monstre ? »

Il me prit par les épaules et plongea son regard dans le mien. Il saisit mon menton et considéra ma première cicatrice. Ses doigts suivirent ses contours pour prendre conscience de sa profondeur. Son examen terminé, il me lâcha.

« Ici-bas, gamin, nous sommes tous des monstres. »

 

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maanu
Posté le 21/04/2022
Salut ;)
Sympa cette scène d'action, et cette ellipse qui nous fait voir le personnage à un autre stade de sa vie :)
C'est très chouette de découvrir un autre côté de Saoirse (pardon... d'Adrian), plus sanguinaire et impitoyable. Ca rend le personnage moins lisse, et encore plus intéressant à suivre
A ce propos, il y a quelque chose que j'ai trouvé un peu incohérent : quand elle est encore sur les mâts, on la voit tirer sur les anglais, les tuer à tour de bras, elle se qualifie même de "machine à tuer", mais quand elle descend elle hésite à se lancer vraiment au corps au corps, de peur de devenir une meurtrière... Est-ce que ce qui la dérange c'est le fait de tuer quelqu'un "de près", au couteau, plutôt qu'avec un mousquet?

Petit tour d'horizon des quelques coquilles que j'ai repérées :
-"Je coupais mes cheveux régulièrement pour les garder court" -> "courts"
-"Je repérai le négrier au Nord et le pointa du doigt" -> "pointai"
-"Depuis que les pirates affluaient dans les caraïbes" -> "Caraïbes"
-"celui-ci avait autant de canon que nous" -> "canons"
-"A plein poumon" -> "à pleins poumons"
-tu utilises deux fois l'expression "pour leur infliger le plus de dégâts possibles", assez rapprochées l'une de l'autre, ça fait un peu répétition ;) Il y a peut-être eu un petit cafouillage entre ces deux paragraphes, parce qu'on voit deux fois Ferguson confier la barre à quelqu'un et se rapprocher du bastingage ^^
-"Une fois notre proie immobilisé" -> "immobilisée"
-"le navire adversaire" -> je trouve l'expression un peu bizarre... On ne dit pas plutôt "navire adverse"?
-"elle traversa le bras du premier artilleurs" -> "artilleur"
-"alors en difficultés" -> difficulté
-"autant de tunique rouge" -> "tuniques rouges"
-"Ferguson et La Guigne, trop occupé par les soldats" -> "occupés"
-"Je risquai d'abîmer" -> "Je risquais"
-"il m'a reconnu" -> "reconnue" (à moins que ce soit parce qu'elle se fond vraiment dans l'identité d'Adrian?)
-"Alors que je continuai" -> "je continuais"
-"un certains plaisir" -> "certain"

Une scène très prenante, en tout cas, très cinématographique ! ;)
M. de Mont-Tombe
Posté le 22/04/2022
Alors oui, pour répondre à ta question, c'est le fait de tuer au corps à corps qui effraie Saoirse. :) Mais merci de me le soulever, car si tu t'es posé la question, c'est que ce n'est pas formulé clairement dans ce que j'ai écrit, donc je reverrai ça d'un peu plus près bientôt. Je suis en train de revoir le chapitre 5 actuellement. Merci pour les coquilles également (aaaah c'est foutus accords !), je corrigerai dès que possible. À bientôt. :)
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