Chapitre 9 – Le message

Par Cerise

Loin de là, au cœur même d’Ardtus, dans une cellule sombre et silencieuse, un homme pleurait. Cela faisait plusieurs jours qu’une patrouille de garde-chasse s’était introduite dans son atelier de l’arrière-boutique, à la tombée de la nuit. Le panneau « fermé », suspendu depuis presque deux heures, ne les avait nullement découragés, et malgré ses protestations, il n’avait eu d’autre choix que de les suivre. Sur le moment, il s’était dit que provoquer un scandale ne lui apporterait rien de bon, ce serait l’affaire de quelques heures, le temps de lever le malentendu, puis tout rentrerait dans l’ordre.

Sauf que depuis bientôt une semaine, personne ne s’était présenté à sa cellule. Il avait tonné, imploré, menacé, les gardes-chasses qui le nourrissaient deux fois par jour n’avaient même pas daigné lui jeter un regard. Il ne comprenait toujours pas ce dont on l’accusait, ou plutôt il craignait de savoir.

Si beaucoup pensaient que sa fabrique devait sa prospérité à son travail méticuleux, peu se doutaient qu’elle la devait tout autant, voire plus, à sa capacité à tirer profit de ses deux talents. Tactile, il modelait la matière comme un artiste plus qu’un artisan, enjôlant le métal plutôt que le contraignant. Sa patte rendait immédiatement reconnaissable le moindre artefact passé entre ses doigts, fut-il destiné à un voyant, un otique ou même un flaireur. Les voyants en particulier louaient l’intuitivité de ses réalisations, vantaient leur réactivité, leur finesse d’utilisation. Aucun ne se serait douté qu’il disposait du meilleur outil de réglage existant : ses propres yeux de voyant.

Les rumeurs circulaient vite dans son cercle restreint d’initiés, et comme les rares doubles-talent de sa connaissance, il avait entendu parler de disparitions subites et inexpliquées. Non parmi ses proches, mais des amis d’amis d’amis, d’Ardtus, mais aussi d’ailleurs. Pas beaucoup, deux ou trois sur la dernière année. Suffisamment malgré tout pour l’inquiéter.

Il était extrêmement prudent, depuis toujours. Il n’utilisait son talent de voyance que derrière ses volets clos, à la nuit tombée, sans lumière aucune pour le guider. Il ne parvenait pas à trouver quand ni où il avait failli. C’était cependant la seule explication possible.

Assis dans un recoin concave de sa cellule, là où le bois du sol et celui du mur se rejoignaient en un arrondi inconfortable pour les reins, il laissait ses larmes glisser silencieusement le long de ses joues râpeuses. Il avait fini par accepter qu’on ne le reçoive pas, qu’il ne soit pas entendu, et que son sort fût joué d’avance.

Ce qui le rongeait, depuis que cette révélation avait coulé au fond de sa conscience, c’était de savoir qu’il disposait d’une monnaie d’échange. Tout se trouvait dans sa tête, les feuilles volantes et les ébauches de prototypes laissés à l’atelier n’étaient que des représentations matérielles des connaissances qu’il détenait précieusement enfermées dans le coffre-fort entre ses deux oreilles. Il n’était pas stupide, bien au contraire, et tout à fait conscient que révéler son invention au Régent accroîtrait considérablement la mainmise de ce dernier sur la population.

C’était sa propre faiblesse qui le faisait pleurer. Car il savait que, quoi qu’il se dise, il était sur le point de céder. Il ne pouvait envisager le reste de sa vie telle qu’elle l’avait été ces derniers jours. Il devait sortir.

Sans prendre la peine de sécher ses larmes, témoignages mouillés de sa conscience malmenée, il retira sa chemise de corps à la recherche d’un pan qui ne fut ni taché ni troué. Sur l’envers du vêtement, il parvint à déchirer une grande mesure de tissu presque propre. À la faveur du rai de lumière entrant par un interstice en haut d’un mur, il avisa un peu de poussière de bois accumulée dans une cavité du sol irrégulier. Sa couleur sombre trancha sur la pâleur de sa main osseuse lorsqu’il en prit une pincée, et sans cérémonie il cracha dedans.

Il testa à plusieurs reprises la fluidité et l’opacité de l’encre de fortune ainsi constituée, ajustant la part de poussière et la part de salive jusqu’à obtenir satisfaction. Il n’eut plus qu’à se baisser pour ramasser dans un coin l’une des nombreuses brindilles, rebuts des murs se désagrégeant par lambeaux.

Il s’installa comme il put, au sol, sa page blanche étalée dans l’unique rai de lumière de la petite cellule. Trempant son stylet dans la mixture visqueuse de son autre main, il commença à tracer le schéma d’un artefact de voyant.

Il lui fallut plusieurs heures pour achever son travail, là où dans des conditions optimales une demi-heure aurait suffi. Cela ne l’affecta pas vraiment, à peine s’en rendit-il compte, tout concentré qu’il était d’avoir en fin de compte un objectif. Il déplaçait à intervalle régulier sa feuille improvisée pour suivre la course de la mince bande de lumière tombant au sol. Son encre de fortune s’épuisait, séchait, et il en recréait. C’était là ses seuls marqueurs temporels.

Enfin, il déposa la dernière touche d’encre brunâtre sur le blanc jauni du tissu. Il attendit, un peu, que tout soit bien sec, puis roula serré son œuvre. Pour coucher sur le papier les idées fourmillant dans sa tête, il trouvait toujours une solution. Mais maintenant commençaient les vraies difficultés.

Il appela, l’espoir plié au creux de la paume, mais personne ne vint. Il saisit l’opportunité d’un un repas, glissé par une fente au sol, pour se faire entendre.

Après maintes palabres, le bout de tissu quitta sa main pâle pour une autre, velue et presque aussi large que longue. Bien fermée, on ne voyait qu’une minuscule tache blanche dans le noir du trou entre le pouce et l’index. Les doigts se rouvrirent, on palabra, et à nouveau l’étoffe se trouva serrée dans une autre main, moins velue, mais plus solide que le roc. De proche en proche le tissu passa, des mains de moins en moins solides, de plus en plus baguées. Jusqu’à ce qu’une ne rompit la chaîne. Alors, le message dévia, jusqu’à être déposé, déplié, déjà lu par ses deux maillons précédents, sur la surface lisse d’un bureau en bois sombre laqué. De chaque côté, deux mains, posées à plat sur le bureau, s’animèrent. Elles défroissèrent le tissu, avec application, et des yeux avides qui n’appartenaient pas au destinataire du message le déchiffrèrent.

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Gwenifaere
Posté le 17/03/2020
Oh, j'aime vraiment beaucoup ce chapitre ! Beaucoup d'empathie pour ce pauvre artisan, et du suspense à revendre - je crains le pire pour ce que cette invention va pouvoir donner. En plus ça rend le contexte plus sinistre, d'apprendre ces arrestations et les circonstances dans lesquelles il se trouve...
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