Chapitre 9 : La fièvre gagne les étoiles - Ancienne version

— Ce qui porte ta dette à trois deniers.

Cartimandua éclata de rire devant la mine déconfite d'Orazio. Brinquebalé dans un chariot, ce dernier fixait ses doigts, l'oeil confus. La défaite faisait mal. Perché sur un âne, Eunius gloussait aussi. Évidemment que le jeune esclave n'allait pas râler : il remportait mise sur mise depuis qu'ils s'étaient décidés à engager de furieuses parties de micatio afin de tuer le temps. Et la guerrière orogoth n'y allait pas de main morte non plus. Seul Orazio perdait. Pas une victoire. Il pensa à son maigre pécule, dispensé par Aspasie : bientôt, il ne resterait plus dans sa bourse que le souvenir de l'adrénaline du jeu et à peine de quoi se payer une mesure d'huile par jour jusqu'à leur arrivée à Calutica. Autrement dit : pas grand-chose.

— Qui me dit que tu n'as pas triché ? grogna-t-il. T'as levé la main trop tard. T'as pu changer ton nombre de doigts au dernier moment. 

Nullement offensée, Cartimandua piqua un trot pour grimper à sa hauteur. Ses cicatrices s'étirèrent alors que son sourire s'éclairait davantage. Ses nattes se gorgeaient de la poussière laissée par les chariots.

— Et toi, tu es un mauvais joueur en plus d'être un piètre stratège. J'ai un handicap avec mes quatre doigts face à tes cinq, et même avec ça, tu te trouves à perdre. T'es certain que tu tenais un établissement de paris ? 

— C'est pas moi qui pariais...

Le grommellement d'Orazio se perdit, étouffé entre ses bras. La culpabilité avait quelque chose d'aigre. Il déglutit avec peine en songeant à sa folie. Perdre ses rares piécettes risquait de lui poser problème si jamais l'occasion de fuir se présentait. Pourtant, impossible d'écarter ce frisson au moment où il mettait en jeu sa destinée à travers ce simple micatio. La devinette se transformait en hydre et lui en héros, prêt à la terrasser ou à se sacrifier en un élan sublime que chanteraient les poètes. Le risque rendait divin. Ce faux péril menait à l'Olympie. Il bravait les abîmes.

Sauf que les Muses ne chanteraient jamais un pauvre hère réduit à mendier sa nourriture. Cette partie de l'équation tendait à lui échapper. 

Souvent, sa propre bêtise lui pesait.

Le cortège avait quitté Romazia depuis deux jours afin de se diriger vers le nord, à Calutica, où les attendait pour les Orogoths un prince et pour leur groupe d'éclopés, un criminel. Depuis les hurlements de sa confrontation avec Germanicus au moment du départ, Eskandar ne quittait guère son chariot. Il fermait les volets et laissait Agrippine guider le pas des chevaux, plongé en une fièvre qui échappait aux guerriers et à Orazio. Lorsqu'il sortait pour honorer la table d'Amelda, il picorait, muet, hâve. Il avait la peau pâle des assoiffés. C'était comme s'il se punissait. Du moins Orazio l'aurait interprété ainsi n'eût été son habituel visage glacé. 

Après la traversée des tombeaux, où le claquement des sabots sur les pavés avait dispersé les busturiae en une nuée de voiles diaphanes, ils avaient gagné la plaine. Quelques guerriers avaient hué ces belles-de-nuit aux yeux secs. Le spectacle du corps de ces femmes entre les pierres portait au jugement du prisonnier la vie chétive et misérable face à la mort si réparatrice. La vie était-elle réellement préférable à la mort ? Il y avait quelque chose qui se nichait au milieu de ces joues creuses, des portraits de famille, des colonnes dressées par les plus orgueilleux... Quelque chose qui lui soufflait que son sort n'avait guère à envier à cette putréfaction des sens qui se mêlaient dans la poussière. Quelques graffitis indiquaient le prix de la passe pour ces miséreuses. Son prix à lui se trouvait être sa liberté et la totalité de son ouvrage au service d'Eskandar. La consule Aspasie prenait le tout et ne lui offrait rien. Mais un prisonnier ne pouvait se plaindre. On ne plaignait que les choses scintillantes qui ternissaient. Ce qui n'avait jamais brillé face au monde n'attirait sur lui rien d'autre qu'une attente de constance, de silence et de consentement. 

Ces pensées mélancoliques pesaient encore sur l'âme d'Orazio lorsqu'ils gagnèrent la première halte, au-delà des plaines désertes qui bordaient l'Urbs. Eunius eut beau lui conter les dernières anecdotes croustillantes, chercher à lui montrer quelques échantillons de plantes exotiques ou chanter les vers à la mode, rien ne tira le prisonnier de son mutisme. Ce fut seulement après la première nuit qu'Orazio sortit de ses rêveries et que, recrutant Cartimandua au passage, il se mit à jouer au micatio à corps perdu. Le tas de foin inconfortable de la halte avait suffi à lui faire comprendre que tergiverser ainsi ne lui apporterait rien de bon. Il devait accepter son sort. Se lamenter ne lui allait pas au teint.

De temps à autre, Vidimir se joignait à eux, même si Cartimandua lui interdisait de parier sa solde. L'adolescent faisait office d'élève pour la guerrière. Elle lui inculquait les plus stricts principes, comme entretenir sa lame, natter ses cheveux ou encore ravauder ses bottes. Le garçon ne tarissait pas d'éloges sur sa mentore tandis qu'il fourbissait un casque, assis à côté d'Orazio. 

— Un jour, rêvait-il, elle retournera sur son trône. Elle le mérite. 

— Et toi ? le taquina Orazio. Tu resteras avec les Orogoths ou avec elle ? 

Vidimir ne répondit pas. Les oreilles rouges, il se contenta de frotter le métal un peu plus fort. Son visage boutonneux rappelait Pustularus à Orazio. Malgré sa trahison, le prisonnier se demanda ce que le légionnaire avait bien pu devenir. 

Après les plaines et leur monotonie, les cahots des pavés ainsi que le rare ombrage des oliviers, ils gagnèrent un sol brun, plus tendre, où l'herbe ondoyait avec souplesse malgré le soleil. Sur le bas-côté, une rangée de miséreux s'activait à déployer le nouveau tronçon de la via. C'était la campagne romazianna comme mille écrivains l'avaient déjà chanté mieux que lui et comme des milliers d'autres le feraient après, entre lyrisme trop lourd et éloge de la torpeur du soleil sur ce sol poussiéreux. Un troupeau de moutons boulochait sur la courbure d'un relief et le pâtre à son sommet salua le cortège d'un geste du bras. Orazio ne sentait plus le bas de son corps à force de demeurer assis sur le pauvre banc en bois, au milieu de sacs de blé et de froment. Taquiner Vidimir ne l'amusait plus, de même que compter les écharpes duveteuses qui flottaient dans le ciel. L'air caressait, doux. Une légère brise portait un parfum de sève fraîche. Il y avait dans le bercement de cette langueur estivale quelque chose de l'ennui.

Oui, Orazio s'ennuyait. 

Il s'ennuyait même à en crever. 

Le reste du cortège repoussait ses avances, ses chaînes n'aidant pas au charisme. Cartimandua ne se trouvait plus là pour lui raconter une de ses histoires galantes à faire horreur aux matrones. Eunius et ses doux vers aussi faisaient défaut. Ils avaient été appelés vers l'avant et le vieil Orogoth à moustache qui la remplaçait, "Grand-père" comme Vidimir le surnommait, ne parlait pas un mot des cinq langues qu'Orazio baragouinait. 

— Tiens, fit soudain observer le jeune élève. Ça ralentit devant. Je crois qu'on arrive à la mansio pour la nuit. 

Orazio frémit.

— Ne me donne pas de faux espoirs. J'ai le cul en cuir à force de rester ici. Un peu plus et à ma mort, vous pourrez en faire une selle. 

— Je te jure. Viens voir si tu me crois pas. 

Le prisonnier se redressa si brusquement que les chevaux piaffèrent. La main sur le front, il plissa les paupières et distingua une vaste bâtisse de briques sèches se découper en ocre sur le vert tendre des pâturages. Les tuiles rougirent l'horizon. Un ruisseau glougloutait au son du grincement du moulin à eau. 

— Effectivement, reconnut-il. Je crois qu'on est arrivés. 

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Les arches basses de plafonds se noircissaient de suie. La terre battue sentait le graillon et on pouvait mesurer l'usure des bancs à l'oeil nu. Sur la vaste cheminée, un esclave avait accroché une marmite de soupe où les convives pouvaient venir se resservir, aux côtés d'une miche de pain dorée. La salle commune était sombre, grasse et chaleureuse. On y respirait l'histoire des voyageurs de passage. Eunius triturait ses amulettes, la mèche rebiquée et l'oeil pétillant, plongé dans son récit. Ses doigts frôlaient les cordons de cuir puis effleuraient les verroteries en forme de lion, d'ours, de vulve, d'oeil ou encore de pénis. Depuis le temps qu'Orazio le fréquentait, le jeune esclave ne s'était jamais départi de ces superstitions de dévot ignorant. Il connaissait pourtant les étoiles et la chirurgie, citait les grands auteurs en grec, mais continuait à froncer les sourcils lorsqu'un vol des passereaux révélait un soi-disant funeste augure. 

— Et là, s'agita de plus belle le jeune esclave en secouant les bras, le mari de Fortunata apprend tout ! Au banquet de mon maître ! Elle lui avoue qu'elle est allée chercher la sueur du gladiateur chaque jour depuis son départ, qu'elle dépensait ses statères là-dedans, auprès des revendeurs du Coliseum. Qu'elle s'en parfumait. Mais surtout...

— Surtout ? Pour le moment, j'appelle pas encore ça une vraie histoire.

Cartimandua souriait, goguenarde, les joues rougies par l'alcool. Penchée au-dessus de son écuelle, le ragot la captivait grandement. Les os de poulet avaient été nettoyés jusqu'à la blancheur et luisait aux braises de l'âtre. Eunius se leva et annonça, dans un éclat de rire :

— Que si leur dernier fils était si fort à l'épée, c'était, elle l'avouait, que le gladiateur n'était pas passé que par derrière.

La conclusion déclencha l'hilarité générale autour de la table. Même Grand-Père, pourtant incapable de saisir le quart de la conversation soufflait du nez. Sa barbe filasse tressautait, un peu de sauce la maculait encore. Cartimandua tapa du poing si fort que les écuelles manquèrent de se renverser. La guerrière jappait de plaisir. Son élève Vidimir pouffait tout bas, incertain d'avoir le droit d'égaler sa mentore en hilarité. Modestie d'étudiant. Orazio reconnaissait volontiers le talent de conteur d'Eunius, formé à l'éloquence par les meilleurs professeurs. Lucullus ne lésinait pas de ce côté, si bien que les ragots faisaient état d'une relation plus que platonique entre le vieillard et le garçon, pourtant pubère depuis un moment déjà. Deux autres guerriers orogoths s'étaient joints à eux, une femme qui avait l'âge d'être la mère d'Orazio, une certaine Saradanthe et un homme timide, incapable de croiser le regard d'autrui plus de quelques secondes sans rougir, Ramafonde. Cartimandua lui avait indiqué qu'il s'agissait du petit-fils de Grand-Père et que malgré les apparences, son bégaiement touchant et sa modestie, c'était un vicieux de la pire espèce. Mais un vicieux de bonne compagnie. Sa descente de vin, c'était un dénivelé approchant de la falaise. Ils étaient les quatre seuls Orogoths en dehors d'Amelda à parler latin : Cartimandua l'avait appris à Vidimir, Ramafonde suite à une incompréhensible embrouille de femmes et Saradanthe avait eu la chance d'aller quelques années à l'école dans une colonie. Elle en gardait une haine inexplicable envers l'onanisme des penseurs héllènes et la pompe de la rhétorique latine.

— Par contre, murmura Saradanthe le nez embrumé par le vin, lui, là-bas, il se marre jamais ? 

Elle désigna d'un hochement de tête Eskandar, attablé seul près de l'âtre, Agrippine debout à ses côtés. Amelda et son état-major dînaient puis dormaient en ville, mais le magistrat préférait apparemment la solitude. Il jetait des regards d'une noirceur brûlante aux alentours, au-dessus de son assiette presque intacte. Lorsqu'il croisa les yeux d'Orazio, le juge tressaillit et s'appliqua à décortiquer une lichette de viande bouillie dans de la sauge et du garum. 

Le prisonnier attrapa un morceau de pain noir qu'il mastiqua. La mie était sèche, mais c'était mieux que rien. Le souvenir du sourire d'Eskandar la nuit de la poursuite du Marionnettiste flotta en son esprit. Était-ce quelque chose de l'ordre du fantôme ou du fantasme pour être d'une consistance aussi éthérée en sa mémoire ?

— Je sais pas, fit-il. Je pense qu'il doit avoir des soucis de transit pour avoir une gueule aussi constipée. Heureux ou malheureux, on a toujours l'impression qu'il a besoin de chier une brique.

La répartie amena une nouvelle crise de rire et une mine interrogative du magistrat un peu plus loin. Agrippine se pencha pour lui murmurer quelque chose à l'oreille. Après un instant, Eskandar pinça les lèvres et se tourna vers le feu, son écuelle à la main, absorbé par les flammes. Les nuances fauves se reflétaient en cuivre sur son teint pâli par ces derniers jours tandis que ses cheveux arboraient quelque chose du soleil dans leurs courbes charbonneuses.

Une autre tablée lugubre se tenait à quelques coudées du juge, celle du chef de convoi avec ses hommes. Orazio suivait tout depuis le chariot, et il avait bien remarqué que la présence des Barbares dérangeait profondément l'ancien légionnaire. Ce dernier avait d'ailleurs désarmé sa rancune à son égard pour s'escrimer sur la suite d'Amelda, et tout particulièrement ceux qui ne parlaient pas latin. Il leur balançait des instructions incompréhensibles, s'énervait quand ils ne les exécutaient pas, voir battait les plus faibles que lui. Ainsi, Cartimandua était intervenue la veille alors qu'il s'attaquait à Grand-Père, incapable de saisir qu'on lui avait demandé de bouchonner une poignée de chevaux. L'Orogoth ne disait rien, secoué par le chef, couvert d'injures. Orazio ignorait ce qu'elle avait glissé à l'ancien légionnaire, mais depuis, ce dernier les évitait ostensiblement. Au moins, cela leur épargnait les corvées. 

— Bon, décida Eunius, je pense que je vais aller me coucher. 

 — Je viens aussi.

Orazio se leva en même temps que lui. Ramafonde voulut parler, mais il bégaya quelques sons gutturaux avant de se tortiller les doigts, incapable d'intervenir mieux que cela. À la place, il héla la serveuse pour un énième cruchon. Saradanthe prit la relève. Les rides du lion s'épanouirent autour de ses yeux perçants. Le rire avait détendu sa rigidité naturelle, déjà bien entamée par la piquette. 

— Ne pars pas tout de suite, Eunius. Ramafonde et moi, on veut savoir comment le mari de Fortunata a réagi au banquet. Il a dit quoi quand elle a sorti ça devant les invités ? 

Grand-Père hocha la tête, les yeux brillants, quand son petit-fils lui traduisit le propos. 

— Je vous laisse avec lui dans ce cas, rit Orazio. Je suis rincé. Je crois que tu dois m'accompagner, Vidimir. 

L'élève lui jeta un regard interrogateur. Le prisonnier agita les poignets et aussitôt, l'Orogoth se leva à son tour, les oreilles brûlantes. Un peu plus et il oubliait d'attacher Orazio pour la nuit, et ce dernier s'en voulut presque d'avoir eu la gentillesse de lui rappeler. Un réflexe idiot. Lorsqu'il était arrivé à Romazia, l'affranchi Lucullus avait été le seul à l'écouter et à veiller sur lui. Il lui avait appris le respect des esclaves et des inférieurs, une preuve de mauvais goût pour l'aristocratie locale, mais devenu un réflexe nouveau chez Orazio sous son impulsion. Se montrer serviable avec Vidimir aurait été une de ces marques de respect si sa vie et sa liberté ne se trouvaient pas compromises. Là, c'était tout simplement de la naïveté. De la bêtise même. 

La gentillesse collait tout de même dans de belles merdes.

Il ruminait encore cela, décomposant le mécanisme de son idiotie, lorsque Vidimir claqua le verrou des chaînes qui l'attachaient au mur de la remise. La pièce, étroite et basse de plafonds, laissait filtrer un rayon de Lune par les tuiles disjointes. Quelques grillons crissaient dans le lointain. La lampe bourrée de graisse de porc suintait, visqueuse à l'odorat, grasse sur le palais. C'était obscur, gris, humide, vermoulu. Entre l'air stagnant et les piqûres qui noircissaient le mur, Orazio n'aurait pas filé son grabat au dernier des esclaves. Ses cuisses s'humectèrent du jus de la paille souillée sous lui. Il n'en voyait pas la couleur, mais il y avait tout à parier que ça recrachait de la crasse et des excréments. L'odeur suffisait. Une porte s'entrebâillait sur le couloir menant à la chambre d'Eskandar.

— J'suis désolé, murmura l'adolescent boutonneux une fois ses liens vérifiés. Je te laisse ce pot là si t'as besoin de faire tes besoins. 

Orazio grimaça. L'argile paraissait fendillée. Niveau étanchéité, il risquait donc de rencontrer quelques problèmes. Tant pis, si besoin il essaierait de se retenir jusqu'au petit matin. La lampe cracha un peu de suif. A ce rythme, il passerait de toute façon une partie de la nuit dans l'obscurité. La question de viser ne se posait donc même plus.

— Tu peux pas aller me chercher un peu de paille fraîche ? Il y en a dans les écuries. Et si tu trouves un peu de vin.

Après réflexion, il ajouta : 

— Et demander à la servante ce qu'elle peut me faire pour... 

Le temps de compter mentalement le reste de sa bourse. Le micatio avait bel et bien ravagé ses fonds.

— ... Un statère de cuivre.

— Ce qu'elle peut te faire ? répéta Vidimir, ses doux yeux myopes écarquillés. C'est à dire ?

Orazio pointa le menton vers son entrejambe. Aussitôt, l'adolescent balbutia quelques borborygmes sans queue ni tête et fila vers l'escalier, sans demander son reste. Une fois seul, le prisonnier essaya de bouger les jambes. Ses orteils s'engourdissaient. Les chaînes cliquetèrent et il se laissa glisser contre le mur en un ahanement de douleur. Sauf que dans sa maladresse, une sandale vint heurter la bougie. Un pof retentit lorsque la mèche tomba dans la mare qui stagnait autour de la paillasse. Puis, plus rien.

— Merde de merde de merde, jura Orazio. Vidimir ! Eunius ! Y'a quelqu'un ? 

Une odeur de graisse froide monta tandis que sa vue s'habituait à l'obscurité. Peu à peu, les ombres se firent bleues, les clartés distinctes. La moisissure dentelait le plâtre en coulées plus noires. 

Il plissa les yeux afin de compter les toiles d'araignée dont les fils luisaient, pareils à de la soie de Lune. Une prière au Panthéon des déesses de la nuit ne pourrait pas lui faire de mal. Il était toujours pieux trop tard. Le temps pour lui de baisser la tête et se ressouvenir de leurs noms, depuis l'Extrême-Orient jusqu'à l'Ouest. 

Il n'en eut pas le temps.

Devant, une silhouette se redressa.

— Ah ! glapit Orazio. À l'ai.. 

Une main gantée avança un poignard. Le fil miroita. Son cri s'étouffa, mort-né. La menace était claire et le prisonnier se tut pour de bon. Un pesant silence s'installa sur la pièce, à peine entrecoupé par le tintement des liens d'Orazio. Sa respiration s'écoulait, épaisse. Le Marionnettiste soufflait en rythme avec lui et leurs chairs trouvèrent un perturbant écho par-delà la distance imposée par la lame.

Ce n'était pas la même personne qu'à Romazia. Un coup d'oeil suffit à Orazio pour reconnaître un homme, plutôt d'imposante carrure. Pourtant, le masque s'avérait identique : cristaux similaires, les couleurs aux mêmes endroits, avec ces tortillons de racines sous le menton. Du long manteau rouge s'exhalait un parfum de myrrhe, enivrant Orazio de souvenirs comme l'aurait fait du vin de Talerne. Que faisait-il là ? Qui était la femme de Romazia ? Les questions bourdonnaient à ses oreilles dans l'insupportable calme de la nuit.

Puis, soudain, quelques coups retentirent. On frappait à la porte. Lorsqu'Orazio voulut répondre, son agresseur avança, accroupi, et glissa le poignard sur sa gorge. Sa pomme d'Adam bloqua quand il tenta de déglutir et la lame crissait sur sa peau mal rasée. Il pouvait sentir sa veine cogner contre le métal froid. 

Derrière, la personne insista. On pouvait l'entendre grogner en orogoth. Le Marionnettiste posa le doigt au niveau de ses lèvres. Le message était limpide.

— N'entrez pas, glapit le prisonnier. Je... Je fais mes besoins.

Un toussotement monta suivi d'une longue hésitation gênée.

— J'ai la réponse de la serveuse, fit Vidimir depuis l'autre côté de la porte. Pour un statère de cuivre, le service.

Le Marionnettiste hocha la tête avec lenteur. D'une voix fébrile, Orazio répondit : 

— Ah ? Et elle me propose quoi ?

— Elle te propose d'aller te faire foutre. 

Nouveau silence. Il sembla à Orazio que les yeux du Marionnettiste pétillaient par-delà les orbites du masque, que sa manière de souffler par le nez tenait quelque chose du rire. 

— Bref, reprit l'adolescent avec philosophie, je retourne voir pour la paille et le cruchon. Je devrais pas tarder. Essaie peut-être de dormir d'ici là.

Ses bruits de pas s'estompèrent à mesure qu'il regagnait le brouhaha étouffé de la salle commune. 

— Bonsoir, Orazio. 

Le Marionnettiste avait un timbre rauque, avec une vibration de basse qui retentissait jusqu'à la moelle. Les ornements de son masque brillèrent froidement tandis qu'il se mut sous la flaque de Lune, de manière à se rapprocher encore du prisonnier. 

— Bonsoir. On se connaît ? 

Le Marionnettiste souffla une nouvelle fois. C'était donc bien un rire, ce drôle de reniflement. 

— Si je te dis "Némésis, basculeuse ailée des balances et des vies / Déesse aux yeux bleu acier !", Orazio, qu'est-ce que cela t'évoque ? 

Orazio se redressa brusquement. Ils étaient désormais si proches que leurs fronts se touchaient. Le bois pétrifié était tiède sur sa peau. 

Bruns. Le Marionnettiste avait les yeux bruns. Il nota cette information dans un recoin de son cerveau. S'il sortait de ce guêpier vivant, bien sûr.

— C'est donc comme cela qu'on se connaît, souffla Orazio. Tu connais la chanson, la clef. Je me demandais aussi, pourquoi quelqu'un comme toi aurait fréquenté mon arène. Qu'est-ce que tu me veux ? D'abord ta copine, puis toi maintenant.

— Ma copine ? 

Il avait l'air sincèrement étonné, presque désolé de ne pas pouvoir éclairer Orazio sur ce point. 

— J'ai été agressé par une camarade à toi à Romazia, voilà quelques nuits. Tu l'ignorais ? 

Pensif, le Marionnettiste s'écarta et se gratta l'épaule.

— Je verrai. Peut-être. Oui, peut-être. 

— Si ce n'est pas pour ça, pourquoi tu es là ce soir ? Si c'était pour me tuer, c'est un peu tard peut-être, non ?

Il y eut un instant de flottement. Une ombre bougea sur une poutre, une araignée qui courait. La mouche entortillée dans sa toile bourdonna faiblement avant de se taire pour de bon quand la créature fondit sur elle. La soie vibra au rythme du festin.

— Disons, marmonna l'homme en rouge, que je viens te transmettre un avertissement. 

— Ah ? 

Le Marionnettiste s'accroupit et crocheta la nuque d'Orazio pour l'obliger à se rapprocher. Puis, il caressa son lobe d'oreille du bout du pouce, humant quelque chose au niveau de son cou. Le prisonnier frissonna, incertain de la conduite à tenir en une situation pareille. Sa peau était chaude, douce, presque tendre. 

— Éloigne-toi d'Eskandar. Dans son ombre grandit ta perte. Je suis envoyé pour t'avertir. Je suis envoyé pour te sauver, Orazio. Crois-le ou non, quelqu'un tient à te voir en vie.

Ses lèvres effleurèrent l'hélix du prisonnier, qui aussitôt s'embrasa. Le temps pour lui de répondre, de questionner, de comprendre... Tout s'accumula en un magma poisseux qui engloutit sa langue et bloqua sa gorge. Il voulut se l'arracher. S'écarquiller les yeux pour lutter contre les ténèbres qui les envahissaient. Il suffoqua. Cracha. Un filet de bave glissa, glacé, le long de sa mâchoire. De la poix, froide, dense, écrasante. Un étau lui éclatait les côtes. Il se serait cru broyé dans le poing d'un titan. 

Un rideau rouge dansa devant ses yeux. La mouche vibrait sous son crâne. Forte, si forte. De l'écarlate, en mouvement. Respirer. 

Respirer.

Respirer. Vivre. Vivre. Vivre, encore.

Orazio chuta, mort ou évanoui.  

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Le Saltimbanque
Posté le 18/04/2022
Au troisième Marionnettiste qui vient emmerder Orazio, j'appelle la police.

Sinon, très bon chapitre. Encore.

On passe d'un côté slice-of-life antique (comme le chapitre précédent) à un affrontement assez tendax avec un tueur en série d'une façon très fluide et crédible.

Encore une fois, tu jongles très bien entre les différents personnages. J'adore Orazio qui se fait flouer aux jeux d'argent, Eskandar qui déprime (je suppose que son entretien avec Germanicus s'est aussi bien passé que je l'espérais), les autres barbares qui galèrent à parler latin, ou Cartimandua qui va dire deux mots au légionnaire. Tout ça rend ton groupe de perso très vivants et crédibles.

La rencontre avec le Marionnettiste est plus hilarant que terrifiant. Tout le jeu sur le statère de cuivre m'a bien fait rire. Mon seul léger défaut et que tu multiplies tellement les interrogations et les mystères sur le passé d'Orazio (le ziggourat, le lien avec les deux Marionnettiste, le lien avec Lucculus...) que je commence à être plus perdu qu'intrigué.

Voili voilou
Nyubinette
Posté le 04/04/2022
Coucou ! Seconde tentative :P j'ai bien aimé les ambiances, la cohésion du groupe et les discussions. J'ai été un peu dégoûté sur la fin :P
Je me demande ce que ca veut dire pour ce deuxième marionnettiste. Surtout que ses yeux sont bruns donc difficile de trouver son identité. Dans tout les cas : qu'est ce que les marionnettistes veulent à Ozario. (Jai envie de le secouer comme un pommier pour avoir les informations, aller steplé).

Encore merci du partage et à la prochaine :D
Louison-
Posté le 04/03/2022
Salut !

Comme d'habitude, un beau chapitre que voilà :) Il m'a semblé ici que ton style s'allégeait un peu, ou je me trompe ? En tout cas, tes descriptions me semblaient plus fluides, sans que leur soit enlevée leur richesse, j'ai moins buté sur des longues phrases, donc je trouve bien ^-^

Les répliques sont aussi super cool, certaines m'ont bien faire rire d'ailleurs, comme : "Heureux ou malheureux, on a toujours l'impression qu'il a besoin de chier une brique." >> J'adore x) Eskandar dans toute sa splendeur !

Et la fin sinon, ça détonne par rapport au début du chapitre, et surtout, surtout ça interroge ! Cette fois on a affaire à UN marionnettiste, et en plus, le Marionnettiste n'est pas au courant de l'existence d'UNE Marionnettiste, à moins qu'il ait vraiment bien joué la comédie. Bon. Surtout, c'est ce revirement final qui m'intrigue beaucoup ! Que le Marionnettiste (ou quelqu'un d'autre sous lequel il agit) veuille maintenant Orazio en vie, je m'y attendais pas. Enfin bref, de quoi relancer l'intrigue, lui donner comme un nouveau virage ! Très sympa tout ça :)

Voilouille, merci pour ce chouette chapitre, et à plus Alice ! <3
Alice_Lath
Posté le 09/03/2022
Coucou Louison !

Alors, souvent mon style s'allège au fil de l'écriture pck, je sais pas haha c'est comme après un moment à courir où les jambes sont plus légères, ça vient plus facilement

Ah oui, chier une brique hahaha tout à fait le genre de vocabulaire que j'emploie

J'suis contente que le virage marche bien, que ça booste un peu le mystère, pck oui, forcément, il y a baleine sous gravillon

Merci encore pour ton passage Louison, et du love sur toi <3
Hastur
Posté le 20/11/2021
Hello !

Sans doute le meilleur chapitre jusqu'ici je trouve :). Notamment les descriptions du paysage, qui presque quelque chose de bucolique, qui font rêver, et qui se retrouve totalement désamorcées par le: "Orazio s'emmerde". Ah ah j'ai adoré.

Il y a aussi de très belles tournures de phrases, comme celle-ci : On ne plaignait que les choses scintillantes qui ternissaient.

C'est à la fois joli et très trouvé, on peut y interprété plein de choses.

La fin est très très chouette ! Ravive le mystère qui s'était légèrement éteint au chapitre précédent, puisque l'on avait affaire davantage à une transition. Là les choses se relance en terme de rythme.

La suite s'annonce très intéressante ! :)

A bientôt ! Sûrement dans la journée !
Alice_Lath
Posté le 20/11/2021
Yoooo !
Haha c'est marrant parce que je doutais un peu de ce chapitre, donc je suis enchantée qu'il marche bien !
J'avoue, j'aime bien désamorcer haha jme moque un peu de mes effets de manche et ça fait du bien
Et ravie de réussir mes petits moments de poésie (et de réflexion rapide derrière)!
Yass, c'est reparti pour un tour !

Merci encore pour tous tes gentils coms ❤
Edouard PArle
Posté le 06/11/2021
Coucou !
Voici donc la confirmation d'un double marionnettiste. Et les deux ne semblent pas se connaître en plus, étrange... Ce serait sympa d'avoir une confrontation entre eux^^
"quelqu'un tient à te voir en vie." j'avoue c'est moi xD
Petite question : Pourquoi est-ce que tu as préféré faire ton histoire à Romazia au lieu de faire un roman historique ?
Quelques remarques sur la forme :
"Se lamenter ne lui allait pas au teint." -> n'allait pas à son teint ?
"avaient déjà chanté mieux que lui " ->chantée ? (j'ai un doute)
"Eunius et ses doux vers aussi faisaient défaut." -> faisaient aussi défaut ?
Un plaisir,
A bientôt !
Alice_Lath
Posté le 06/11/2021
Hey hey heeeey ! Et oui, deux marionnettistes hahaha qui sait, peut-être pour la confrontation, mystère mystère
Et pour rester en vie, il a du pain sur la planche le pauvre chéri
En fait, ce n'est pas tout à fait du roman historique, il y a des anachronismes et des changements de concepts (comme les juges à la manière d'Eskandar) que je voulais exploiter dans cette histoire. Or, le roman historique m'aurait contrainte là-dessus. Je voulais garder une marge de liberté. Je voulais aussi pouvoir conserver quelques figures féminines comme Aspasie, Cartimandua ou Amelda qu'un roman historique n'aurait pas permis. Enfin, cela aurait demandé un travail encore plus poussé que c'est déjà le cas sur certains concepts. Des mots qu'on utilise aujourd'hui ne revêtaient pas la même signification autrefois et cela aurait signifié créer des personnages encore moins familiers pour le lecteur. Mais il est vrai que je voulais garder une fort part d'aspect historique pour satisfaire la curiosité et changer un peu le côté péplum traditionnel dans un univers qui allait au-delà de Jules César
Merci pour les coquilles ! Jvais corriger tout cela,
Merci encore pour ton passage et bon aprèm à toi !
Edouard PArle
Posté le 06/11/2021
Okay, intéressant de lire ta réponse (=
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