Chapitre 9 : Jeudi 31 octobre

À peine ton manteau déposé au vestiaire, tu pénètres dans la salle obscure traversée par les lasers du Petit Salon. Pas que ce soit votre lieu de prédilection mais Duncan avait su motiver les troupes pour Halloween. Les basses puissantes du sound system se mêlent à l’odeur capiteuse des corps en sueur. Sur votre chemin, tu surprends le regard concupiscent de quelques garçons, des verres de vodka-Redbull à la main. 

 

— Ce sooon, s’exclame Olympe à moitié affalée sur toi. Ça donne envie de vibrer.

 

Sa voix est pour le moins pâteuse. Tu soupires tandis qu’Arnaud avance vers le bar, Christophe et Armand sur ses pas. Ses épaules, sa démarche, ses hanches étroites... L’alcool rallume le brasier que tu avais tenté d’éteindre, sans succès.  Toujours ces vagues de désir, qui n’étaient que passées en diapason. 

 

C’est alors que tu as soif, une soif craquelante qui te dévore. Par réflexe, tu portes la main à ton sarouel. Sauf que, maintenant que Bianca a coupé les vivres, il n’y pas de quoi prendre un verre au prix à deux chiffres au bar. Alors, tu entames les calculs et sors ton portable pour calculer si oui ou non ta carte bancaire a une chance de passer.

 

— Qu’est-ce que tu fais ? soupire Olympe, toujours la tête sur ton épaule. Tu n’as pas d’argent ? Tu veux que je t’en prête ?

 

Tu sursautes à moitié, le visage brûlant.

 

— Non, bredouilles-tu, je me débrouille. Merci. 

 

— D’accord.

 

Olympe tourne les talons pour se saisir du bras de Christophe, et tenter de le dérider. Quelque part, tu t’en veux un peu de ne pas avoir su saisir l’opportunité qu’elle t’avait offerte. Car une envie d’oubli te saisit à la gorge. Son baiser enflammé dessèche ta gorge à mesure qu’il s’approfondit, gagne ton corps, ton cœur, tes larmes. De l’alcool. S’il vous plaît.

 

— Tu veux un verre ? Je te l’offre.

 

La voix sensuelle du marin glisse dans ton dos en l’éclat d’un soleil plus brûlant encore. Parler de boire ne fait qu’accentuer la soif. Les yeux brillants, les narines dilatées, tu opines.

 

— Je veux bien, murmures-tu d’une voix rauque. Un vodka-Redbull s’il vous plaît.

 

— Et une bière pour moi, lance le marin. Je paye en liquide.

 

— Ça roule, répond la barmaid empressée, J’arrive dans une seconde.

 

Pendant ce temps, vous vous retournez tous les deux, le regard vers la piste de danse. Christophe et Armand discutent avec animation avec deux jeunes filles, près de la salle d’où se déroulent des sonorités plus rap. Olympe est avec eux, l’air toujours aussi perdu. Puis, tu la vois s’éloigner, renoncer alors que Christophe ne lui accorde pas un regard et ne répond qu’avec distraction à ses élans d’affection.

 

— Un souci ? te demande le matelot. Très joli déguisement d’ailleurs. C’est censé représenter quoi ?

 

Tu t’arraches alors douloureusement au spectacle pathétique. 

 

— Abu, le déguisement. Pour les soucis, non, aucun, mens-tu.

 

Tout, aurais-tu pu répondre. À la place, tu plantes tes yeux bleus dans les siens, comme tu sais si bien le faire. Cette courbure moqueuse des sourcils, puis cette moue boudeuse que tu sais si désirable. Ça ne manque pas. Le regard du matelot descend vers tes lèvres rougis par l’excitation, comme hypnotisé par leur mouvement provocateur.

 

— Voilà vos verres, annonce la serveuse. Tenez pour la facture.

 

Le marin récupère le bout de papier. Tu le vois froncer les sourcils. Tu sais qu’il est étudiant aussi. Tu sais que c’est cher. Mais tu apaises bien vite le soupçon acide qui naît dans la douceur sucrée de l’écœurant breuvage.

 

— On va danser avec les autres ? suggères-tu. Ça peut être sympa.

 

— Je te suis !

 

Alors, tu commences à fendre la foule, de plus en plus compacte à mesure que vous approchez des immenses climatiseurs près des enceintes. L’intensité du désir que tu as provoqué chez le matelot te trouble. Comme un enfant qui voulait jouer avec le feu, tu es bien embarrassée de la flamme qui tu t’es amusée à créer.

 

Et puis, il y a Arnaud... Tu as peut-être une chance ce soir si lui aussi a assez bu. Après ta récente conquête et les verres enquiller, un confortable sentiment d’invincibilité croit dans la fausse sérénité de ta mer intérieure. Une des raisons pour lesquelles tu apprécies autant l’alcool. Cette sensation unique. Ces bruits extérieurs qui s’amortissent dans le coton mou de tes pensées. 

 

— Vous êtes là ! s’exclame Petronilla. Daya m’a dit qu’elle vous avait perdu de vue au moment d’entrer dans la boîte, petits coquins.

 

Elle hurle presque pour couvrir le mix aux lourds accents de techno berlinoise dispensé par un DJ résident. Tu la vois, mais c’est la scénographie que tu regardes, qui te happe comme ça chaque fois. Les LEDs multicolores éclosent en os puis en prose décousue, se ramasse, ose se dévoiler pour mieux se recacher dans un infernal ballet. 

 

Tu cherches Arnaud du regard. Il est juste devant toi, la ligne tombantes de ses épaules a quelque chose de souple et d’attirant. Il danse. Derrière toi, tu sens le matelot se mettre à tanguer également. Alors, tu plonges ton regard dans l’immense crâne blanc sur le fond noir de la scénographie, né d’une étrange ville futuriste.
 

Un pas. Puis l’autre.

 

À droite, puis à gauche.

 

Une gorgée.


C’est sucré.

 

Puis c’est reparti. Le cycle sans fin de la vidéo projetée t’appelle et t’hypnotise. Le crâne rieur ne cesse de grandir derrière tes orbites tandis que la dystopie déserte t’oppresse de ses buildings en noir et blanc.

 

Alors, tu fermes les yeux. C’est toujours ce que tu as fait quand la réalité t’étouffait de son angoisse constante. Tu fermes les yeux et tu laisses les tâches de lumières des lasers transperçant tes paupières t’embarquer vers d’autres contrées. Le crâne subsiste quelque temps puis s’envole, soufflé par les alizées du paysage marin où les vagues sonores s’éclatent en une pluie d’écume mélodieuse.

 

Un pas. Puis l’autre.

 

À droite. À gauche.

 

Encore une gorgée. 

 

Ton verre en plastique est terminé. Tu n’ouvres même pas les yeux avant de le lâcher dans la foule, à tes pieds. Tu sais que tu devrais le déposer au bar. Mais tu l’oublies, attirée par les sirènes aux graves chants de baleine, semblables à des basses souterraines d’un morceau inconnu.

 

Puis, tu réouvres les yeux. Juste pour apprécier Arnaud devant toi. Tu n’avais jamais remarqué ce grain de beauté sur sa nuque. Ni la douce courbe légèrement décollée de ses oreilles. Tu sens la fièvre te gagner.

 

Alors, tu fermes les yeux, prends ton souffle et repars en plongée, dans ce monde marin bruyant et glacé. Les crépitements de la vie abyssale t’emplissent de joie. Tu n’es pas seule. La vie s’étale simplement un peu loin de toi.

 

— Tu danses ? te chuchote alors la voix du marin.

 

Sa main se pose avec douceur sur ton épaule, une simple invitation au contact. Tu cherches Duncan du regard, paniquée, mais il est introuvable. Il faut souffler, respirer...

 

— Sans problème, t’entends-tu répondre. Du moment que c’est pas du rock. 

 

Alors, les doigts glissent de l’épaule jusqu’au creux de tes hanches. C’est une vraie coulée de lave qui trace sa route. Tu retiens un frisson alors qu’une agréable et troublante sensation se diffuse à chaque fois que la dentelle de ta culotte effleure le renflement extatique sous ta peau. 

 

Pétronilla vous sourit avant de détourner le regard, comme pour vous donner un semblant d’intimité dans cette foule compacte. Arnaud n’est plus là.

 

Tu le cherches du regard alors qu’à ton tour, tu redessines la colonne vertébrale tremblante de désir du marin. 

Arnaud n’est pas loin, pourtant. Le vois-tu ?

 

Non, tu ne le sauras qu’après, car un baiser coupe les derniers liens qui te retenaient à ta réalité, petite sirène, tu danses sur tes deux pieds avec ton cavalier. 

 

Arnaud lui aussi a trouvé quelqu’un. Tu le découvres alors que tu romps l’embrassade asséchante avec le matelot.

 

— Tout va bien ? te demande-t-il. Tu veux aller prendre l’air.

 

Tu hoches la tête.

 

— Tout va bien, réponds-tu sans te départir de ton sourire artificiel. Je pense que j’ai juste besoin d’aller prendre un verre d’eau. 

 

— Je t’accompagne.

 

Poliment, il passe devant afin d’écarter de ton passage les groupes de filles en vadrouille et les garçons en transe devant la performance du DJ. Tu as soif. Et ces lasers, cette musique. 

 

— Tiens, il y en a qui s’amusent, remarque le marin. Regarde là-bas.

 

Tu tournes alors légèrement la tête alors que vous franchissez la marche qui sépare le gros de la fosse du reste de la salle. Derrière un poteau peint de noir, juste à côté du photomaton hors de prix, Duncan et Olympe s’embrassent sauvagement, plaqués contre un mur. Leur jeu de jambes se nouent et se dénouent au fil des contacts subtils qui intensifient encore leur désir. 

 

— Ils sont bien ramassés, rit le marin. J’espère que le lendemain matin sera pas trop rude.

 

Duncan penche alors son profil aux traits espagnols vers l’oreille d’Olympe, qui glousse et rougit à la fois. Elle lui prend alors la main et tous deux disparaissent vers les vestiaires.

 

— Sacré Duncan, continue le matelot tout en se saisissant de ta main. Il a toujours eu un truc avec les filles.

 

Les filles... Quelque chose dans ce terme te déplaît profondément. Mais, faiblesse ou lâcheté, tu décides de laisser couler.

 

— Je ne savais pas que Duncan était sur Olympe, dis-tu, à moitié curieuse, à moitié pour faire la conversation. Il te l’avait dit ?

 

Ton voisin éclate alors de rire. Une fille aux longs cils noirs se retourne pour le fixer d’un air irrité avant de rejoindre le balancer répétitif de sa transe. 

 

— Duncan n’est absolument pas amoureux de cette fille, dit-il. À vrai dire, il n’en a pas spécialement grand-chose à faire. Nan, Duncan est raide dingue de Clarisse. 

 

— Clarisse ?

 

Tu repenses à la fille jolie comme un cœur qui parlait de mode avec Andréa à Dayamayee, quelques heures auparavant.

 

— Pourquoi il va pas parler à Clarisse alors ? 

 

— Trop timide. Il est comme ça Duncan. Bon, on va chercher ton verre d’eau ?

 

Tu lèves ton pouce en signe d’approbation pendant que les rouages se mettent en branle dans ta tête. Olympe, folle de Christophe qui l’ignore, Duncan, fou de Clarisse à qui il n’ose pas parler. Le spectacle qu’un œil non averti aurait pris comme un coup de foudre un instant auparavant n’était que le brame de deux âmes en détresse, accrochées l’une à l’autre pour ne pas se noyer seules. Quelques secondes s’écoulèrent ainsi sans que tu ne bouges de ta place.

 

— Tiens, ton verre d’eau, te surprends le matelot, parti sans que tu ne t’en rendes compte. C’était une bonne idée, j’avais soif aussi. D’ailleurs, y’a ta pote, Petro, elle m’a dit de te dire qu’une certaine Daya rentrait avec Andréa et Clarisse. Je crois qu’elles se sont bien trouvées.

 

— Tant mieux pour elle, marmonnes-tu avant de boire goulûment. 

 

À vrai dire, tu déglutis si vite qu’une partie de l’eau coule sur ton menton avant de se perdre en frissons glacées sur la peau dénudée de ton décolleté. Un coup de manche rapide, et ta bavure disparaît sans que quiconque ne s’en rende compte.

 

— Alors, ça va mieux ? te redemande le matelot. Tu veux retourner danser ?

 

Et là, alors que tu t’apprêtes à répondre, tu le vois. Arnaud. Ses yeux étrécis comme lorsqu’il rit. La gestuelle souple, pleine de confiance. Et, face à lui, une beauté aux longs cheveux châtains et aux traits réguliers. Son nez droit inspire la confiance et la sympathie tandis que chacun de ses mouvements dégagent quelque chose de profondément érotique.

 

Comment aurais-tu pu lutter ? Si c’était ça, les standards d’Arnaud... 

 

Quelque chose se meut.

 

Puis, quelque chose se brise. Mais quoi ? Le fracas du verre qui s’éclate en ton fort crée un tel écho que tu ne saurais pas dire d’où il provient. Fierté ? Orgueil ? Envie ? Amour ? Possessivité ? Autant d’hypothèses que les bris tranchants t’empêchent d’explorer.

 

Si ça se trouve, ils ne se plaisent même pas tellement... C’est ton espoir secret. Espoir fané à peine éclos dans un bourgeonnement printanier. L’hiver s’abat sous la forme d’un baiser doux et raffiné entre deux être éloignés.

 

Pourquoi ? Pourquoi elle ? Et pourquoi pas toi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pour...

 

— Tu veux rentrer ? te propose le marin. J’habite vraiment pas loin, on peut aller se caler chez moi.

 

Tu lèves les yeux. La petite sirène, un pas après l’autre, malgré la douleur procurée à chaque avancée. Encore un pas. Qu’aurait fait Salomé ? Tu le sais. Ce que Salomé n’a pas, elle l’obtient, le détruit.

 

Tu glisses alors ton bras dans celui du matelot, et tu murmures, comme envoûtée, les répliques de la Princesse de Judée :

— Je baiserai ta bouche, Iokanaan, je baiserai ta bouche. 

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