Chapitre 9 : Depuis la nuit des temps

Par Luna
Notes de l’auteur : Où la situation s'embrume de plus belle.

Chapitre 9 : Depuis la nuit des temps

 

Aaron n'y crut d'abord pas. Pourtant il avait bien retrouvé le petit garçon qu'il connaissait si bien, celui qu'il avait considéré comme son propre frère le jour où ses yeux s'étaient posés sur lui. Alors il avait serré Elouan dans ses bras, lui avait ébouriffé ses cheveux blonds et chatouillé le bout du nez en rigolant.

— T'inquiète pas, fils, j'ai veillé sur le p'tit bonhomme en ton absence.

L'estomac d'Aaron s'était serré en découvrant le vieux Morvan qui lui souriait. Des visages familiers du Vieux-Chêne et de Dervenn se bousculèrent bientôt devant lui, surpris, mais heureux de le revoir. Le cœur battant, il chercha vainement des yeux les Feginn et M. Ferrec. Mais aucun d'eux ne se trouvait là. Le sentiment vif qu'un poids énorme s'était envolé s'estompa aussitôt. Les doutes l'assaillirent de nouveau en même temps que son cœur redevenait lourd.

— Ils les ont emmenés, expliqua Morvan, l'air sombre.

— Ils ?

— Des soldats ! couina une minuscule vieille que l'on connaissait sous le nom de la mère Corrigou et dont la seule ambition dans la vie avait toujours été d'élever des poulets. C'sont des soldats qui sont derrière tout ça ! Y nous ont pris et nous ont abandonnés ici, comme les pauv' gens d'cette forêt qui nous ont r'cueillis !

Evanna, qui avait jusque-là entrepris de se fondre dans le décor, releva soudain la tête vers Aaron. Il la sentit presque avoir la même idée que lui : était-il possible que Malgorn soit derrière tout ça ? De mèche avec ces soldats qui les avaient attaqués un peu plus tôt ?

— Et... est-ce que vous savez où ils les ont emmenés ? Et pourquoi ? demanda Aaron.

Les rescapés échangèrent un regard désemparé, jusqu'à ce que Morvan reprenne la parole :

— Nous l'ignorons, fils. Tout s'est passé tard dans la nuit. Personne les a vus arriver, à cause d'la tempête qu'il y a eu c'te nuit-là.

— Oui, souffla Aaron, je m'en souviens...

Se remémorer ces événements lui donna le tournis, mais il prit sur lui de ne rien laisser paraître.

— 'nous ont fait marcher des heures et des heures pour finalement nous laisser, continua le vieillard. C'est là qu'les gens d'ici ont eu la bonté d'nous guider jusqu'à leur village. Eux aussi ont des disparus, tu sais.

— Mais... pourquoi est-ce que vous ne sortez pas de la forêt ? Les gens à Dervenn doivent être au courant maintenant. Ils doivent se demander ce qui s'est passé ! On pourrait peut-être aller chercher de l'aide ensemble ! Enfin... si quelqu'un accepte d'aller dans la forêt...

C'était le moins que l'on puisse dire, car il était communément admis dans le comté de Kerlann que seul un idiot, doublé d'un inconscient aurait l'idée insensée de pénétrer dans la redoutable Forêt aux Esprits.

— Impossible, répondit Morvan d'un ton catégorique.

Aaron fronça les sourcils.

— Nous n'pouvons pas sortir, fils, nous avons essayé de retrouver l'chemin. Même en s'guidant avec le soleil. Mais le soleil n'existe plus quand on s'éloigne de c'te endroit, ajouta-t-il en désignant le village suspendu. C'te forêt est un labyrinthe. Les repères n'ont aucun sens ici. J'ai l'impression de n'plus savoir m'orienter. À moins qu'ce soit dû à l'âge...

L'air troublé, Aaron se frotta l'arrière de la tête. Il sentit une bosse, vestige de sa chute du premier jour. Elle avait doublé de volume à cause des soldats lui ayant gentiment fait renouveler l'expérience d'être assommé. Il ne s'en était pas rendu compte jusqu'à présent, mais sa blessure se remettait à saigner.

— Par l'écorce des Sept Chênes, fils ! fit soudain Morvan en regardant avec horreur le filet de sang sur les doigts d'Aaron.

Il sembla tellement choqué qu'il en articula chacun de ses mots, ce qui était bien inhabituel chez lui :

— Qu'est-ce que tu as à la tête ?

— C'est rien... marmonna l'intéressé en rabattant en désordre ses cheveux sur la plaie. Vous êtes sûr qu'il n'y a aucun moyen de sortir d'ici ? Les gens de la forêt pourraient nous guider, non ?

— Oh, non...

Morvan baissa d'un ton en jetant de petits regards autour de lui.

— Non, ils ont trop peur pour sortir d'leur village maintenant. Et ils interdisent aux enfants d'trop s'éloigner. D'après eux, la forêt s'étend sur une centaine d'lieues autour d'nous.

— Une centaine de lieues ? s'étonna Aaron plus fort qu'il ne l'aurait voulu, avant d'atténuer sa voix. Mais c'est impossible... on n'a pas pu marcher autant...

Morvan hocha la tête.

— J'sais bien, ça paraît dingue... si seulement tu avais la boussole que j't'ai donnée, on pourrait essayer de...

— Oh, mais je l'ai, le coupa Aaron en sortant l'instrument sous le regard surpris du vieillard, mais elle ne sert à rien ici. Regardez les aiguilles, ça n'a aucun sens... Vous avez déjà vu ça ? Je crois que je l'ai cassée en tombant...

Morvan fronça les sourcils, tandis qu'il inspectait la boussole. Après avoir constaté le phénomène, il la referma et en tapota son couvercle du bout des doigts, l'air grave, prenant quelques instants pour réfléchir. Son regard se perdit dans le lointain.

— Oh non, fils, tu l'as pas cassée. J'ai d'jà vu ça une fois, y'a très longtemps. J'étais perdu dans le désert de Ketyb, nous avions eu une panne avec l'aéronef. Bien cru qu'on allait tous y rester. Alors qu'on survolait une zone très peu fréquentée par les nomades. Eux, z'avaient bien essayé d'nous mettre en garde. Ils avaient peur d'un temple maudit, ils disaient qu'aller là-bas nous attirerait l'mauvais œil. Évidemment, personne les a pris au sérieux. Mais quand on a volé, les instruments s'sont mis à s'affoler. C'te boussole, ajouta-t-il en la brandissant sous les yeux du garçon, c'te boussole j'l'avais d'jà avec moi à l'époque. Elle aussi est d'venue cinglée. Si on s'en est sorti c'est grâce au soleil et aux étoiles.

— Vous avez su, après, ce qui avait provoqué ça ?

Morvan fit un signe de dénégation. Il considéra un instant l'instrument, puis le remit dans la main du garçon.

— Garde-la près d'toi, on sait jamais.

Aaron acquiesça avant de remettre la boussole dans sa poche, juste à côté de sa montre dont il frôla le métal froid pour se rassurer par sa présence.

Quelque chose clochait pourtant. Les soldats qui les avaient capturés un peu plus tôt avaient complètement ignoré le carnet d'Evanna. Si la milice était avec Malgorn, alors pourquoi ces hommes ne les avaient pas identifiés ? À moins que... peut-être y avait-il autre chose. Personne n'enverrait un groupe de soldats poursuivre une simple fugueuse, même si elle avait  commis un vol. Mais quoi ? La fameuse expédition ? Les parents d'Evanna se trouvaient-ils vraiment dans cette forêt ?

Aaron jeta un coup d'œil en biais à la jeune fille qui s'était laissée glisser par terre. Elle se frottait les bras comme pour se réchauffer, sous les regards curieux des autres, tout en écoutant la conversation avec attention. Elle avait libéré sa cheville blessée de sa bottine pour constater les dégâts. Ça n'avait pas l'air d'avoir beaucoup enflé. À dire vrai, elle semblait même plus soucieuse de l'état de son jupon que de celui de son pied.

— Et toi, fils, où étais-tu passé ? demanda Morvan en rappelant Aaron à la réalité. Bien cru qu'on t'avait emmené avec les autres.

Aaron le considéra un instant sans répondre. Il n'avait aucune envie de parler de sa confrontation avec Malgorn. Sans compter qu'il sentait avec lassitude une migraine s'installer dans son crâne.

— C'est une longue histoire, baragouina-t-il en guise de réponse. Mais je ne comprends rien... c'est qui ces types ? Pourquoi la milice est-elle là ?

Morvan échangea un regard avec les habitants de Dervenn. Il cligna plusieurs fois des yeux, cherchant ses mots.

— Savions bien qui ils étaient, parce qu'ils portaient le sigle d'la Concertation sur leur uniforme. J'ai vu beaucoup d'ces soldats dans ma vie. Sont du pays, pour sûr. Je sais pas ce qu'ils font ici. Je sais pas ce qu'ils veulent.

Le vieil homme fit une pause, l'air perdu. Tous les autres baissèrent les yeux au sol. Aaron pouvait aisément comprendre leur trouble, car ces révélations le laissèrent tout aussi pantois. Il se demanda quelles pouvaient être les motivations du gouvernement du Gwernorzh. Considéraient-ils la région comme une menace ? Les considéraient-ils comme une menace ? Ça semblait insensé.

Pourtant, de ce qu'il savait, la Concertation avait bien d'autres problèmes plus urgents auxquels faire face. Il fronça les sourcils en farfouillant dans sa mémoire. Il y avait cette histoire de colonies en Orient, ledit comté d'Erenn, ou Ketyb comme l'appelait Morvan, dont la situation tendue n'était un secret pour personne, même à Kerlann – ce n'était pas peu dire. Il y avait aussi cette affaire de rivalité avec le pays voisin du Brünland qui faisait la course pour asseoir sa domination sur les terres sauvages du Septentrion, loin, très loin, en Extrême-Orient. Ça, Aaron se rappelait de l'avoir lu juste après la foire de Dervenn. Il avait réussi à mettre la main sur un journal de la capitale qui n'avait que trois jours de retard, chose assez exceptionnelle.

— Mais tout ça n'a pas de sens, reprit le garçon. Pourquoi est-ce qu'ils font ça ? Et si c'étaient des soldats du Brünland ?

— Non, le coupa le vieux marchand d'un air formel, j'suis certain de c'que j'avance.

— Oh, tu sais, nous et la politique, intervint en caquetant la mère Corrigou. Tout c'que j'ai toujours su c'était qu'y avait l'Fédérateur à la tête de toutes leurs bêtises, qu'y pouvait bien faire la guerre ailleurs à qui qu'y voulait du moment qu'on m'laissait élever mes poulets tranquillement.

Aaron vit Morvan soupirer. Rien de bien étonnant après tout. Lui qui avait passé sa vie à arpenter le monde avait une idée claire de la manière dont se nouaient et se dénouaient les liens entre les hommes. Il avait vu et entendu des choses qu'aucun autre habitant de Kerlann n'aurait pu ne serait-ce qu'imaginer. Tout ce qu'il avait pu lui raconter... Voilà pourquoi le garçon comprenait son sentiment. Toute cette ignorance, ces yeux fermés sur la réalité le désespéraient. Comment pouvait-on vivre dans un monde dont on ignorait tout ?

— Si je puis me permettre, intervint soudain Evanna à la surprise générale, la présence de la milice ne m'étonne pas plus que ça...

Aaron fronça les sourcils en l'interrogeant du regard.

— Comment ça ? Je croyais que tu ne savais rien...

— Si... enfin non ! C'est-à-dire que...

Elle s'interrompit en sursautant. La vieille fermière s'était approchée d'elle l'air méfiant. Elle se mit à inspecter le visage de la jeune fille sous toutes ses coutures.

— Qui est cette fille, fils ? Ton amie ?

Aaron la fit reculer avec douceur.

— C'est Evanna, elle vit avec nous à l'auberge.

La mère Corrigou la regardait toujours d'un air soupçonneux.

— C'est une cousine, elle vient d'arriver, mentit Aaron sans trop savoir pourquoi.

— Qu'est-ce que t'essayais de dire, fille ? demanda Morvan pour couper court aux investigations de la vieille.

Evanna déglutit, la gorge brûlante. Tous les regards s'étaient rivés sur elle.

— C'est simplement que... j'ai entendu des choses... On raconte qu'il y a des branches secrètes de la milice qui officient pour le gouvernement. Je ne sais pas ce qu'ils font exactement, mais... je pense qu'il y a des enjeux politiques derrière.

— Comment tu peux savoir tout ça ? s'étonna Aaron.

— Eh bien... dans les dîners, il y a souvent des hommes qui parlent sans scrupule de certaines choses devant les femmes. Ils pensent que l'on est trop sotte pour comprendre, alors ils ne se donnent même pas la peine de parler en privé.

Tandis que les villageois échangeaient des regards pleins d'incompréhension, Aaron ne put s'empêcher d'esquisser un sourire.

— Visiblement ils ne savent vraiment pas à qui ils ont affaire.

Evanna lui rendit un sourire timide, puis poursuivit.

— Quoiqu'il en soit, j'ai eu comme l'impression que ça avait un rapport avec le Brünland. Et ces derniers temps, il y a eu beaucoup de rumeurs. Par exemple, on raconte que l'Arsenal a été rouvert.

L'assemblée s'emplit de murmures inquiets.

— Enfin... c'est ce que j'ai entendu dire... ajouta timidement la jeune fille.

— Il va y avoir la guerre ? s'inquiéta une voix.

— Oh, mais je ne veux pas vous alarmer, dit Evanna avec précipitation, ce n'est peut-être rien du tout...

— Non, fille, je pense qu'y a du vrai dans c'que tu racontes, répondit Morvan d'un air sombre. J'suis à l'affût des nouvelles et je sais bien qu'ils disent pas tout dans les journaux. On les laisserait pas, d'toute manière. La dernière fois que j'ai été à la capitale, j'ai senti que quelque chose changeait dans l'air.

Il marqua une pause pour regarder l'assemblée.

— Nous l'avons tous senti. Jusqu'à Dervenn, y s'murmure des choses. Mais dans ces cas-là, on préfère détourner la tête plutôt que d'avoir à affronter la réalité...

Aaron faisait les cent pas, grimaçant toujours de sa migraine.

— Tout ça c'est très bien, dit-il, mais ça ne nous explique pas quel est le rapport entre le Brünland, la Concertation, l'auberge et cette forêt. Si on part du principe que ce n'est pas le Brünland qui enlève tous ces gens, alors pourquoi le Gwernorzh faciliterait-il la tâche à son ennemi ? Pourquoi un pays enlèverait-il son propre peuple, surtout si une guerre se prépare ? Ça n'a pas de sens. Qu'est-ce que la milice fait d'eux ?

— Nom de Doué, fils ! soupira Morvan. Z'aimerions tous le savoir...

— C'est évident pourtant, ils n'ont touché ni aux enfants, ni aux vieillards.

Tout le monde se retourna. Une voix douce, légèrement rocailleuse, s'était élevée. La silhouette voûtée à qui elle appartenait se déroula, et une très vieille femme apparut sous leurs yeux. Son visage rond était creusé par les années, mais ses yeux dorés paraissaient aussi vifs que ceux d'une fillette. De longs cheveux d'argent, tressés et parés de dizaines de perles de bois tombaient sur ses épaules. Elle était vêtue aussi simplement que les enfants de la forêt, à l'exception du pendentif à l'allure curieuse qui ornait sa poitrine ; une pierre d'ambre polie, grosse comme le poings d'un bébé.

Lorsqu'elle s'approcha de Morvan, tout le monde se fit petit et s'écarta pour la laisser passer, comme s'il s'agissait de quelque reine d'un autre temps.

— Pourquoi ? demanda Aaron dans un souffle.

— Sans doute parce que nous ne pouvons pas leur être d'une grande utilité. L'enfant, comme le vieillard, est trop faible.

Elle se déplaça sur le côté et soupira.

— Enfin, ce ne sont que de modestes suppositions montées de toutes pièces par l'esprit fatiguée d'une vieille femme...

Derrière elle se tenaient des dizaines d'anciens qui s'appuyaient sur les enfants. Tous revêtaient le même accoutrement, les mêmes taches de rousseurs et les mêmes yeux dorés. Une chevelure aux filaments argentés, brillant sous les reflets couchants du jour, tombait en tresses sur chacune de leurs épaules. Vert-de-Feuille était le reflet étrange de ce qui restait du Vieux-Chêne : des enfants et des vieillards.

Qu'était-il advenu des autres ?

— C'est étrange, pourtant.

La femme dévisageait les nouveaux venus d'un air méfiant.

— Vous n'êtes plus tout à fait des enfants...

Aaron se crispa, mais ne releva pas la remarque.

— Et en ce qui te concerne, continua-t-elle à l'attention d'Evanna en examinant ses mains, il est clair que tu as plutôt l'habitude que les autres travaillent pour toi.

Evanna se raidit à son tour, mais au lieu de rétorquer quelque cinglante répartie, elle se contenta de hausser les sourcils et d'arracher ses mains à l'examen auquel les soumettait la vieille femme.

— À vrai dire, dit Aaron au bout d'un moment d'hésitation, si...

— Kaëlig, lui souffla Châtaigne en tirant sa manche.

— … si Kaëlig et les autres enfants ne nous avaient pas trouvés...

— C'est vrai, admit Evanna un peu à contre-cœur au vu des regards méprisants que ne cessait de lui jeter Kaëlig, ils nous ont sauvés. Des soldats étaient prêts à nous emmener.

La foule se tourna vers l'intéressée qui croisait obstinément les bras sur sa poitrine.

— Ce qu'ils disent est vrai ?

La vieille femme jeta un regard sévère à Kaëlig.

— C'est moi qui lui ai demandé ! bondit Châtaigne avant que la jeune fille ait eu le temps de répliquer.

Pour toute réponse, cette dernière se contenta de ne pas nier les faits. Un silence pesant s'abattit sur l'assemblée. Chacun observa l'intense échange de regard qui se jouait entre l'ancienne et la jeune chasseresse. Le sentiment graduel qu'un interdit venait d'être franchi fit son chemin dans l'esprit d'Aaron. Mais quelque chose lui échappait : était-ce Kaëlig qui leur avait porté secours ou bien leur simple présence dans le village qui jetait ce mal-être dans la foule ?

— Te rends-tu compte de ce que tu as fait ?

— Ils sont à peine plus vieux que moi, répliqua enfin Kaëlig.

— Tu nous mets tous en danger !

— Ces deux idiots ne nous trouveront jamais. Et puis tu as dit qu'ils ne feraient pas de mal aux enfants et aux vieillards.

— Je... Nous n'en savons rien ! Tu es imprudente !

Aaron sentit un brasier s'allumer dans les yeux de Kaëlig. En un instant, il explosa.

— Moi au moins, je ne reste pas là sans rien faire ! lança-t-elle en criant presque.

Son ton glacial sembla faire l'effet d'une douche froide à la vieille femme. Ses yeux se figèrent un bref instant, avant de se refermer, tandis qu'elle apposait une main sur son front d'un air abattu.

— Arduinna, je suis désolée, je ne voulais pas...

— Oh... il n'y a que la vérité qui blesse. Malheureusement, j'ai peur que la fougue de ta jeunesse ne nous fasse du tort.

N'y tenant plus, Aaron se décida à intervenir de nouveau.

— Bon sang, mais qu'est-ce qu'il se passe au juste dans cette forêt ?

— Ce soir, dit la vieille Arduinna à mi-voix, ce soir nous parlerons.

 

*

 

Dans les recoins les plus haut-perchés de Vert-de-Feuille, le ciel perçait les épaisses ramures des arbres. Partout un jeu de lumière répondait au scintillement des étoiles. Des centaines de lampions parcouraient les passerelles, s'enroulaient autour des branches et glissaient sur les troncs.

Là où tous les chemins convergeaient, le lumière devenait éblouissante ; un immense brasier jetait ses flammes à la voûte céleste.

Lune et constellations.

Un étrange théâtre se jouait au cœur de la forêt.

Evanna en détacha son regard avec un frisson d'envoûtement. Tous s'étaient rassemblés en cercle pour partager le repas. En sentant le fumet piquant de la chair d'oiseau et de lapin qui rôtissait, Evanna se rendit compte à quel point elle était affamée. Il fallait bien admettre que ce qu'elle et Aaron avaient eu à manger ces deux derniers jours ne les avaient guère rassasiés ; les maigres fruits et noix qu'ils avaient trouvés n'avaient pas pu constituer un repas digne de ce nom. Une fois, le garçon avait tout de même réussi à dégotter de petits œufs abandonnés qu'ils avaient avalés en perçant un trou dans la coquille fine. Mais boire un œuf cru ainsi – aussi minuscule qui plus est – n'était pas ce qu'Evanna préférait pour être tout à fait honnête. Aussi se jeta-t-elle avec avidité sur la cuisse de lapin qu'on lui tendit. Au diable les bonnes manières ; sa tante ne pourrait pas lui taper sur les doigts ici.

Elle observa la foule rassemblée à ses côtés. Aaron s'était installé auprès du vieux Morvan et le petit Elouan patientait timidement dans les bras du garçon, dodelinant de la tête. Châtaigne s'était blottie contre l'épaule de Kaëlig. Dans les bras de la fillette se tenait un bébé qui arborait déjà une abondante chevelure brune. La ressemblance était si frappante qu'Evanna comprit tout de suite qu'il s'agissait de sa petite sœur. L'enfant paraissait souffrante. Elle toussotait régulièrement tandis que Châtaigne la changeait de position.

Evanna remarqua qu'elle n'était pas la seule. Certains autres enfants semblaient atteints du même mal. De quoi pouvaient-ils bien souffrir ?

— La légende raconte que nous sommes nés des arbres.

La voix d'Arduinna se perdit dans un écho qui ramena Evanna à la réalité. Elle ne savait pas quoi penser de cet endroit. Elle avait parcouru en long, en large et en travers le précieux carnet sans trouver plus d'informations que les notes sur les signes étranges ornant les pierres dressées, quelque chose sur de vieilles ruines abandonnées et la mention d'une flore étonnante où les saisons s'entremêlaient de manière surnaturelle. Il lui semblait incongru que son auteur ait pu jadis explorer les lieux sans rencontrer ce peuple qui vivait là depuis si longtemps.

— Les arbres sont anciens. Ils gouvernent le temps. Car les hommes passent et l'Arbre jamais ne meurt, continuait Arduinna en faisant de grands gestes au-dessus de sa tête. Les arbres ont veillé sur nous. La forêt est notre berceau et notre tombeau. Car tout ce qui meurt retourne à la terre.

Aaron l'écoutait avec attention. Il voulait comprendre, et Evanna ne pouvait pas l'en blâmer. Le déferlement de tout ce qui s'était passé en si peu de temps lui donnait à elle aussi le tournis. Elle l'observa un instant. Ses traits jadis si doux sur ce visage qui avait gardé la candeur de l'enfance, s'étaient durcis en quelques jours à peine. Son cœur se serra. La disparition de cette insouciance, c'était à elle qu'il le devait. Elle avait le sentiment de lui avoir dérobé quelque chose de très précieux.

— Mais, depuis toutes ces années, comment... balbutia le garçon en cherchant ses mots, comment est-il possible que personne ne vous connaisse ? Les hommes de la lande craignent cette forêt, mais pourtant si quelqu'un vivait là... nous l'aurions su.

Arduinna le considéra avec étonnement. C'était comme si la perspective même que des hommes eussent vécu juste à côté de la forêt semblait aussi inconcevable pour elle que l'inverse l'était pour Aaron.

— La forêt nous protège, dit-elle simplement.

— Le fait-elle vraiment ?

Evanna ne comprit pas ce qui lui avait pris. Les mots s'étaient échappés tout seuls. Elle ferma aussitôt la bouche et se sentit rougir. L'idée de s'adresser à la vieille femme la tétanisait complètement : le sentiment désagréable qu'elle s’immisçait dans sa tête la glaçait.

— Les nôtres, continua Arduinna, les nôtres aussi ont disparu, vous l'avez vu. Il ne reste plus que des fantômes de ce que nous étions autrefois.

— C'est la forêt, lança la voix chancelante d'un ancien. Elle nous a abandonnés... Elle s'est retournée contre nous !

Arduinna ne répondit rien. On n'aurait su dire si elle adhérait à cette thèse ou non. Au lieu de cela, elle rebondit sur la remarque :

— Vous n'avez rien noté d'incongru dans cette forêt ?

Evanna songea un instant à répondre avec sarcasme que, mis à part des soldats qui surgissaient au milieu de nulle part et leur charmant village inconnu des cartes et du monde extérieur, non, elle n'avait strictement rien remarqué d'anormal. Elle s'abstint toutefois, réussissant cette fois-ci à tenir sa langue.

— Il fait sombre... commença Aaron qui se tourna vers Evanna pour l'inciter à le suivre.

— Et cette chaleur, puis cette fraicheur qui se succèdent, comme si les saisons étaient... poursuivit la jeune fille avec prudence.

Mais Arduinna l'interrompit d'un geste sec de la main.

— Vous ne voyez pas l'essentiel !

Evanna vit Aaron froncer les sourcils. Elle-même était assez perdue. Pourtant, une impression diffuse fit peu à peu son chemin dans son esprit. Quelque chose qu'elle se murmurait à elle-même depuis quelques temps déjà sans en avoir vraiment conscience jusqu'à ce moment précis.

— Les animaux...

Elle avait parlé dans un souffle, sans se rendre compte qu'elle pensait à voix haute. Arduinna se tourna vers elle et acquiesça avec vigueur.

— Où sont passés les animaux ? reprit Evanna. Nous n'en avons presque pas entendu depuis...

— … depuis que nous avons rencontré Châtaigne, termina Aaron déconcerté.

— Autour du village il en subsiste quelques-uns. Les autres se cachent. Ou se meurent, comme les arbres, comme les plantes. Voyez les maigres rations que la terre nous procure.

Evanna sentit ses pommettes s'embraser de honte ; elle qui s'était jetée avec tant d'avidité sur la nourriture, alors que des personnes beaucoup plus fragiles qu'elle souffraient visiblement de la faim.

— Comme nous... ajouta une ancienne à la voix chantante, recroquevillée sur elle-même et dont les rides profondes s'étageaient et se recoupaient à la manière de l'écorce d'un arbre.

Les crépitements du brasier couvrirent durant quelques secondes un silence empreint de gravité. Puis les yeux d'Arduinna s'enflammèrent et elle reprit d'un ton saccadé :

— Nous croyons que la forêt a une âme et que chacun des êtres qui la peuplent peut communiquer à travers son esprit. Tenons-nous les mains, je vais vous montrer.

Aaron et Evanna échangèrent un regard indécis. À quelques mètres d'eux, le vieux Morvan qui observait leur échange depuis le début, leur fit un signe de tête pour les rassurer, mais ne s'approcha pas pour autant. Sans être intimidé, il semblait étrangement mal à l'aise face à ce qu'Arduinna proposait aux jeunes gens. Il ne faisait pas de doute qu'il en avait déjà fait l'expérience.

Ils se décidèrent finalement. Aaron confia Elouan à Morvan, puis Evanna et lui tendirent leurs mains et les joignirent avec celles de la vieille femme.

Bien sûr, rien au monde n'aurait pu les préparer à ce qu'ils s'apprêtaient à vivre.

Il suffisait d'un toucher.

Au moment même où le contact se fit, un torrent de sensations contradictoires déferlèrent dans leur corps, les forçant à fermer les yeux. Evanna essaya de combattre ce flot indistinct quelques instants, puis lâcha prise. Peu à peu, une étrange impression d'adrénaline s'empara d'elle, serrant son cœur à lui en faire mal.

Des images défilèrent dans son esprit, aussi fluides et palpables que si ses propres yeux les avaient saisies. Elle vit d'abord le village suspendu en fête, où des silhouettes dansaient et riaient aux éclats sous le rythme effréné d'une musique. Les nuages filèrent dans le ciel, puis le soleil disparut, laissant sa place à une ombre inquiétante qui déferlait sur la cime des arbres. Vert-de-Feuille fut plongé dans la même terrifiante obscurité que les recoins sombres de la forêt qu'ils avaient traversés. Des fleurs, des fruits, des plantes ; tout se desséchait et fanait à une vitesse alarmante, sous l'écoulement imperturbable d'un temps accéléré. Des cadavres d'animaux jonchaient le sol. Puis, les silhouettes qu'elle avait d'abord aperçues s'évanouirent l'une après l'autre, happées par une brume aux accents ambrés.

Le village s'imposa de nouveau ; triste, morne. Il n'y avait plus de rire. Seuls des enfants et des vieillards se tenaient en son centre. Alors, comme une brise légère, un écho emplit son esprit. Des murmures, d'abord. Des hommes, des femmes. Les murmures se muèrent en plaintes. Bientôt en cris. Le son de ces voix devint insupportable. Evanna lutta. Les voix cessèrent.

Mais une dernière image la saisit. Grandiose et terrifiante.

Un arbre gigantesque sans pareil. Sous ses racines, un ours immense au pelage ocre. Peut-être avait-il été d'or jadis.

Un captif spolié de son rôle. Protéger la forêt.

 

Le ciel s'assombrit et la nuit engloutit tout.

Son cœur allait éclater. Evanna parvint enfin à dégager ses mains qu'elle apposa sur sa poitrine haletante. Elle tremblait de toutes parts et sa tête lui tournait. Elle regarda aussitôt Aaron qui s'était reculé en trébuchant ; il semblait tout aussi terrifié qu'elle.

— Co... comment avez-vous fait ça ? parvint-il à articuler au prix d'un terrible effort. Comment êtes-vous rentrée dans ma tête ?

Arduinna baissa les yeux avant de répondre :

— Ici, il n'y a pas de secret. Il n'y a qu'une mémoire pour tous. Depuis la nuit des temps il en est ainsi.

Aaron la considéra quelques instants. Des flammes d'épouvante dansaient dans ses yeux. Comme libéré de l'envoûtement, il se leva en titubant. Repoussant Morvan qui s'était précipité pour l'aider, il quitta la plateforme et disparut dans le dédale de passerelles, abandonnant Evanna à son propre effroi.

 

 

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