Chapitre 9 : A l'ombre des nuages

Par arno_01
Notes de l’auteur : Voilà la bataille promise au chapitre précédent. J'espère qu'elle rend bien.

Une belle bataille, c’est comme ça que, le matin même, Davvy avait parlé de ce qui était désormais une boucherie. Le début avait pourtant bien commencé, tout le monde était en place au lever du soleil. Les frémissements du vent apportaient le bruit vague des milliers d’ailes qui se rapprochaient, faisant naître ainsi une fébrilité dans les rangs des rebelles. Quelques minutes plus tard, ils aperçurent le nuage formé par les anges restés fidèles. Çà et là, des reflets dorés, et argenté informaient Davvy que les Trônes de Mickaël, la seule armée des anges, étaient présents.

Le début avait été de bon présage, les rebelles étaient restés au sol. Les anges fidèles n’avaient eu d’autre choix que de partir à l’assaut de la ville. En travers les rues, des barricades et des bastions avaient été construits à la hâte, parfois au sol, souvent à quelques mètres de hauteur. Autant d’embûches qui gênaient les assaillants.

Et puis ils avaient piqué, de toute part. Toute la ville s’était transformée en un ouragan d’ailes et de plumes. Les épées tirées avaient retenti dans chaque rue. On tranchait souvent du vent, parfois des plumes, une aile, rarement plus. La confusion régnait. Les anges chargeaient les bastions, les barricades, par vague successive. Davvy apercevait tout juste son adversaire, lui donnait un coup, et sans savoir s’il avait fait mouche, il faisait déjà face à un autre ange. Et ce continuellement.

Sur la même terrasse, Davvy et Gabrielle se battait au coude à coude. Les répits se faisaient attendre, et déjà, dans le feu de l’action, le temps ne signifiait plus grand-chose. Les minutes, les heures se ressemblaient : frapper, toujours, plus vite, plus fort. Évacuer la peur, se concentrer sur le geste, ne faire plus qu’un avec sa main, son épée. Voir les gestes au ralenti dans l’espoir d’esquiver à temps, de contrer en rythme, de frapper juste.

En l’air la confusion était maître, c’était une course poursuite dans le labyrinthe de la ville. Les assaillants pourchassaient les quelques rebelles qui fuyaient, et au détour d’une place les premiers étaient à leur tour pris en chasse. Des défenseurs fuyant les anges d’El, essayaient de les amener près d’une barricade tenue et défendue. Des pièges parfois efficaces. Mais les rues tortueuses de la ville, réservaient de nombreuses surprises pour tous. Un virage trop sec, et voilà des anges projetés contre les murs, les ailes brisées. Un piqué mal ajusté, trop rapide, et c’est contre les rues pavés que les visages, les bras allaient râper. Une enseigne tendue trop sur la rue, un fil électrique qui pend, et c’est un vol arrêté, net. Sans espoir. La ville, elle-même, rivalisait de génie pour être plus dévastatrice que les deux armées réunies.

La bataille était en équilibre précaire, les défenseurs semblaient avoir l'avantage, mais de peu. Un changement de vent, une brise légère, quelques gouttes pluies, pouvaient faire basculer l'issue : passant du léger avantage, à la victoire écrasante, où au désastre complet. Mais aucune brise ne se leva, aucune pluie ne se mit à tomber, le tonnerre oublia de tonner. Le tournant de la bataille fût accueilli par un silence impressionnant, et brutal. D'un coup, tous les anges restés fidèles à El, repartirent dans le ciel : laissant la ville suspendue dans l'attente des événements, les défenseurs le souffle coupé de peur de rompre cet instant de répit. Les assaillants se regroupèrent derrière les Trônes de Mickaël – qui n'avaient pas encore participé, se contentant jusqu'à présent d'observer.

Davvy et Gabrielle étaient tous les deux las, épuisés. Les bras en feux d'avoir donné tant de coups, tant de gestes pour trancher du vide, dans d'estocs qui se terminait par une éclaboussure rouge. Dégoulinant de sang – le leur peut-être en partie – ils profitaient du bref calme qui leur étaient alloué, pour se reposer, boire.

Puis de loin, ils entendirent le cri, porté par la puissante voix de Mickaël, une nouvelle charge commençait, avec cette fois l'ensemble des Trônes. Davvy ne pût s'empêcher d'admirer la charge, les flammes multicolores qui léchaient leurs lames se reflétaient sur les armures. Les battements d'ailes se faisaient en rythme dans un vacarme s’amplifiant sans cesse. Puis ils furent sur la ville, le charme rompu par les bruits de métal fracassé, les cris désordonnés.

Se battre contre les gardiens fût beaucoup plus compliqué que contre les autres anges. Les épées enflammées se mouvaient trop rapidement, et aveuglaient par leur lumière, rendant les esquives imprécises et hasardeuses. A chaque coup, le choc des épées faisait pleuvoir des flammèches tout autour, brûlant légèrement mains et bras. De nombreuses fois, Davvy et Gabrielle avaient dû se réfugier dans un coin étroit, pour éviter de se faire embrocher. Mais toujours ils revenaient au cœur de la bataille. De temps à autres, ils apercevaient l'ombre de Kaworu, qui tournait autour d'eux, fendant tout ce qui arrivait directement du ciel. Plus rarement l'ange lui-même, si ce n'est sous forme d'un mouvement brusque et flou.

Vint le moment, où dans ce chaos mouvant, Davvy fût séparé de Gabrielle, de Kaworu, et de tous les autres anges qu'il connaissait. Les anges, des alliées et des fidèles, passait devant lui, se pourchassant les uns les autres, de temps en temps, quoique trop rapidement, il devait contrer, esquiver, encaisser. Et puis les simples anges furent tous remplacés par des Trônes. Davvy était désormais au centre d'une boule de lumière et de flamme, au gré des armures étincelantes, et des épées flamboyantes de ses ennemis.

Il esquivait de toute part, droite, gauche, un roulé. Tout s'accélérait. Le souffle lui manquait, mais il n'avait ni le temps, ni l'énergie à consacrer à cela. Aveuglé, il esquivait d'instinct. Dans sa vision des tâches noires apparaissaient dues au manque d'air, à la perte de repère. Rien ne comptait que l'esquive.

Un trou noir vint percer ces murs de lumière, qui l'entourait, plongeant vers lui. A la différence des Trônes, l'ange à la peau noire, ne portait ni épée ni armure. Et d'un coup Davvy se sentit soulevé, tandis que Ratziel, le portant, le faisait sortir du piège où il était enfermé. La course-poursuite s'engagea, sans préavis. Malgré les nombreuses fois où Davvy avait été porté par les autres archanges, jamais ils n'avaient égalé l'adresse que mis Ratziel ce jour-là. Il avait vu, au début de la bataille, à quel point la ville avait été meurtrière pour tous les anges. Mais cette fois-ci elle s'ouvrait pour l'archange, se refermant successivement sur leurs poursuivants.

Ratziel, tenant Davvy d'une seule main, plongeait, stoppait net, tournait, vrillait, toujours au dernier moment. Prenant appui sur ses pieds, sa main libre, la ville devenait son terrain de jeux. Jeux mortels pour les nombreux Trônes qui s'écrasaient à leur poursuite ; n'ayant pas remarqué à temps le mur, le balcon, la fenêtre ou le fil électrique.

Mais le nombre de poursuivants ne baissait jamais, la lumière qu'ils émettaient talonnant toujours de plus près l'archange et son protégé. Ils étaient désormais, au-dessus du fleuve, slalomant entre les pontons, les barques, et les péniches. Ratziel s'engouffra dans un égout, trop étroit pour continuer de voler à deux, Davvy dû courir, accroché à l'ange. Derrière de nombreux cris indiquaient que des gardiens se prenaient les murs sombres où les échelles traîtresses. Ils ressortirent cinq cents mètres plus loin, Davvy plus essoufflé que jamais, en plein milieu de la veille ville, labyrinthe de ruelle où Ratziel parvenait à grand peine à étendre ses ailes.

Alors que les lumières des chasseurs faiblissaient, indiquant la réussite prochaine de leur fuite, un éclair jaillit, sortant du ciel bleu, où pas un nuage ne planait de tout l'horizon, et frappa en plein dans sa cible. Davvy fût projeté à terre, un roulé-boulé douloureux sur les pavés, tout juste dégrossis, glissant, râpant dans le caniveau. Se relevant difficilement, des douleurs l'élançaient de toute part, il eut à peine le temps de se tourner pour voir Ratziel, calciné, rejoint par les Trônes, qui déjà délaissait l'archange pour se précipiter vers l’adolescent.

La course continua à pied, entre les ruelles sombres, les escaliers escarpés, les impasses imprévues. Sautant de toit en toit, se faufilant dans les appartements pour trouver un moment de répit, courant dans les ruelles. Profitant de passage couvert pour semer ses poursuivants. Loin, toujours plus loin, il n'avait plus que ça en tête.

Pendant qu'il courait, ne pensant qu'à une chose fuir, un sentiment oppressant l'envahissait, bien plus forts que celui de ses poursuivant se rapprochant. La sensation d'une fuite qu'il avait déjà fait, des années auparavant, pourchassé là aussi. Bien avant les anges.

C'est le simple reflet de ce souvenir qui le fit trébucher, haletant par la confusion de sa mémoire. Les Trônes le rejoignirent avant que Davvy ait pu se relever. Et déjà ils l’encerclaient de nouveau. La lumière des flammes, reflétées par les armures, l'aveuglaient tant et si bien qu'il ne voyait qu'un amas flou de blancheur. Malgré la lumière il se sentait comme dans le plus profond des cachots. Ce souvenir de fuite, qui remontait doucement à la surface, l'encadrait, le comprimait dans sa chair et son esprit.

Il lui fallait sortir, partir, quitter cette peur incessante, qui grandissait. Davvy se sentait au point de rupture, celui de non-retour. Il lui fallait agir, bouger, oser, pour que cette oppression cesse ; ainsi que pour retrouver les autres : Ratziel blessé, et Gabrielle. D'un bond, il fût sur le gardien le plus proche, s'accroupît pour éviter l'épée ardente, se releva pour agripper les deux poignets de l'ange. Mais il ne tint pas longtemps face au Trône. Et à peine venait-il de penser que d'autres Trônes étaient présents, qu'il fût lui-même maîtrisé, allongés, maintenu au sol.

Ne pouvant plus bouger, il hurla alors. Davvy leur cria toute sa rage, celle de sa mémoire accumulée qu'il avait oubliée. Dans un flot de paroles à peine compréhensible, se déversaient les sentiments et le désespoir, ceux de ses souvenirs qui remontaient. Il ordonnait aux anges de se remémorer pour lui, à sa place, chacun de ses incidents, leurs douleurs, leurs pertes, la terreur. Et quand il eût fini, il recommença. Il voulait qu'ils comprennent ces humiliations, qu'ils les assument à sa place. Sans prendre le temps de souffler il hurla de nouveau. Et une fois encore.

Il s'arrêta quand sa propre voix ne lui parvenait même plus, quand il eut tellement hurlé que la bataille elle-même s'était tue. Les gardiens s'étaient immobilisés, des statues, dans un équilibre précaire. Les flammes se taisaient doucement, rejoignant les épées dans un silence immobile. Davvy pût enfin se dégager de ses tortionnaires, désormais statufiés, et se remettre debout. Au loin la clameur indiquait que la bataille faisait toujours rage. La lumière décrue, en même temps que les flammes s’apaisaient.

Au milieu des Trônes Mickaël s'avança, lentement. Parmi tous ses anges en armure, il s'avançait habillé d'une simple tunique blanche, la même que le jour de leur première rencontre. L'épée qu'il tenait négligemment de sa main droite, était bien celle avec laquelle il jouait toujours. Ni flamme, ni artifice ne sortait de cette épée. Mais une simplicité outrancière la désignait comme une arme d'exception. « Davvy ! Te voilà Depuis le temps que je te cherchais ». Un sourire de satisfaction éclaira son visage, lui donnant un air mi joyeux, mi sadique, un contentement de réussite.

Le reste de la bataille n'avait pas d'importance, se rendit compte Davvy. Le plus important se jouait entre lui et Mickaël. S’il arrivait à le convaincre, le faire se souvenir, se remémorer tout leur passé commun. Alors dans ce cas qu'importait les pertes, ils auraient Mickaël et son unité de combat. Ils pourraient aller voir El. Gabrielle pourrait guérir, Ratziel aussi. Le cœur de Davvy battait la chamade,  tant par les efforts qu'il venait de faire, que la pression qu'il avait, à ce moment précis, de réussir. 

« Mickaël ! Il faut que tu te souviennes. Tu dois te rappeler de tout ce qu'on a vécu. N'étions-nous pas des amis ? Chevauchant tous les vents des mondes.

- Me souvenir de quoi ? Pourquoi ? Pour qui ? La voix calme de Mickaël, s'accordait avec les mouvements lents et fluide de son épée dans le vent, contrastant avec la poursuite effrénée que Davvy venait de vivre.
- Tu nous provoquais tous en duel, t'en souviens-tu ? El comptait les points, nous étions tous les quatre contre toi. Je ne comprenais rien, tu te déplaçais de manière impossible, comme dans un rêve. J'ai souvent cru que c'en était un, d’ailleurs. Un rêve, mais non. C’était notre vie.
- Crois-tu vraiment qu'en me racontant tes histoires, je vais t'écouter ? Me convertir ?
- Non pas te convertir, Mickaël. Seulement te souvenir. Grandir. Je me rappelle de cette épée. Tu ne t'en séparais jamais. Même quand c'était à toi de me porter sur les flots des vents. Tu n'utilisais qu'une main, la garde de ton épée dans l'autre.
- Désolé, Davvy. Je n'ai pas besoin de tes histoires. Nous, les anges, sommes venus sur ce monde pour mettre un terme à la misère que tu fais naître. Après nous repartirons.
- Où ?! D'où venez-vous ?! Où retournerez-vous ? Tu n'en sais rien. Nulle part ! Vous n'êtes jamais venus d'ailleurs. Vous n'irez jamais ailleurs non plus. Vous oublierez. Puis recommencerez la même histoire. C’est tout.
- Il est écrit dans le Livre que nous avons un ennemi : toi ! Et moi, Mickaël, seigneur de la guerre, te combattrais au nom de notre Seigneur, El.
- Mickaël, souviens toi. Le Livre change. Il n'est pas écrit : il est effacé, puis réécrit. El à fait de moi votre compagnon, votre ami. Puis il a modifié le livre pour faire de moi le Maphteach, celui qui ouvrirait la prochaine porte, la voie vers le monde suivant. Et c'est en tant que Maphteach que je t'ordonne de te souvenir. Il y a un temps, des années plus tôt, tes seuls ennemis étaient des fruits. »

L’impression d'oppression remontait de nouveau, doucement, mais bien présente. Tandis que Davvy cherchait dans sa mémoire, des souvenirs à raconter à Mickaël. Trop concentré il ne remarquait pas les changements, subtils mais bien présent dans l'attitude de Mickaël. Il ne jouait plus avec son épée, ses ailes s'étaient recourbées derrière le dos.

« Quand je suis arrivé, dans la cité, dans le Sanctuaire, tu avais fait couler sur moi des gouttes rouge sang. J'avais eu une peur bleue. Mais c'était du simple jus de fruit. Avec l'épée tu avais voulu m'égorger, en me trouvant. T'en souviens-tu ? »

Des coups pleuvaient maintenant dans sa mémoire, ces coups qui l'avaient obligé à fuir. Davvy savait qu'il touchait enfin au souvenir expliquant pourquoi il s'était réfugié chez les anges. Il transpirait à grosse gouttes, sous l'effort. Sa concentration était scindée en deux : pour se remémorer se souvenir, et pour l'oublier. Mickaël regardait Davvy, mi-amusé par ses efforts pour parler, se concentrer, le convaincre, mi-perplexe.

« Même si je me souvenais de tout cela. Pourquoi donc, Davvy, serais-tu venus chez nous ? Territoire interdit aux hommes. Ne serait-ce pas un de tes tours ? Ces souvenirs seraient-ils forcément vrai ? »

Puis Davvy tint la réponse au trou qu'il avait dans son passé.

« Je fuyais, vous m'avez accueilli pour que j'oublie. Maintenant c'est à vous de vous rappeler. »

A peine avait-il prononcé sa phrase, qu'il se passa deux choses simultanées : Mickaël laissa tomber son épée, son choc contre les pavés produisit un son irréel et clair ; et la vérité, que Davvy avait entrevue s'effilocha. Il la tenait l'instant d'avant, puis glissait dessus, l'effleurait, et ce fût la fin, le retour à la case départ.

Le son clair de l'épée se propagea dans toute la ville, trouvant écho dans chaque aile, chaque plume, chaque arme portée par les anges. S'amplifiant à chaque butée, il couvrit les bruits sur toute la ville, obligeant les anges à arrêter, momentanément le combat, le temps de laisser passer ce son si étrange.

Vidé de cette réponse qu'il avait un instant, Davvy se précipita sur Mickaël, l'assénant de coup. Il voulait retrouver, ce qu'il venait de perdre. Dans ces coups il y mit toute cette rage du souvenir enfoui, remémoré, puis perdu de nouveau. La rage qu'il avait contre les Trônes, et la perte de Ratziel. Mais ses coups ne furent que de simples coups, qui n’inquiétèrent à peine l’archange de la guerre, imperturbable.

 

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