Chapitre 9

Par AliceH
Notes de l’auteur : Attention Benjamin, derrière toi, une backstory !

Il fallut un moment à Agathe avant d'enregistrer l'information puis de réussir à bredouiller un « D'accord ». Eudoxie lui saisit le poignet afin de l'entraîner en dehors de la bibliothèque, dans un couloir perpendiculaire à celui qui donnait sur l'escalier central. Elle tira les rideaux de la fenêtre à l’extrémité gauche de celui-ci, et la lumière entra à flots : il s'agissait d'une galerie de portraits. Agathe se retrouva face à un homme moustachu qui semblait s'ennuyer à mourir.

– Par ici, appela Eudoxie qui lui désignait un autre tableau.

Elle s'approcha à toute hâte et suivit son regard avant de se pétrifier. Ce portrait était bien plus imposant que les autres, presque le double de la taille du reste de la galerie. Il représentait un homme avec une stature de géant, des yeux noirs comme le charbon, des sourcils broussailleux et sous un nez aquilin, une imposante barbe bleue. Agathe s'avança pour vérifier que ses yeux ne lui jouaient pas des tours.

– Mon aïeul avait bel et bien une barbe bleue, oui, lui apprit Eudoxie, les bras croisés.

– Il est... On dirait...

– La Bête, je le sais. Je soupçonne qu'il s'agisse de lui ou du moins... D'une part de lui.

– Un fantôme ? s'écria Agathe avant de se couvrir la bouche de la main puis de se retourner vers le tableau, comme si elle craignait qu'il ne s'anime pour la punir d'une seconde à l'autre.

– Un spectre, un esprit... Quelque chose qui n'appartient pas à ce monde, en tout cas. Il s'agit de mon arrière-arrière-arrière grand-oncle, Horace de Saint-Nattier. Il était alors une des plus grandes fortunes du pays, et un homme prospère.

– Et il avait une barbe bleue, lâcha Agathe alors que ce détail ne quittait pas son esprit.

– C'était son surnom alors. Je pense que cette tache de naissance que j'ai au visage a définitivement prouvé à tous que j'étais sa descendante, sourit Eudoxie. Mais comme vous pouvez le penser, malgré sa fortune, personne ne voulait l'épouser. D'autant plus qu'on avait entendu dire qu'il avait déjà épousé plusieurs femmes, sans qu'on ne revoie aucune d'entre elles...

Elle se pinça les lèvres. Le parallèle avec la situation présente n'avait pas échappé à Agathe qui souhaitait plus que tout savoir du comment et du pourquoi, même si elle se doutait qu'Eudoxie l'ignorait elle-même. Elle aurait déjà levé la malédiction de sa famille si ça avait été le cas. Elle se rappela de l'odeur de son parfum alors qu'elle l'avait enlacée et se donna une contenance en demandant :

– Que s'est-il passé ?

– Une noble de Haynes proposa à ses deux filles de l'épouser. Après avoir passé quelque temps avec Horace, la cadette accepta ce mariage. Peu après, mon aïeul partit en voyage d'affaires et laissa le soin à sa jeune épouse de s'occuper du logis. Le château n'était pas aussi grand alors, glissa-t-elle. Ce fut mon arrière-grand père qui l'a agrandi. Sa femme aurait fauté : il a voulu la tuer afin de la punir.

– Mais qu'avait-elle pour mériter la mort ? Quoi ? insista Agathe après avoir noté qu'Eudoxie évitait son regard.

– Agathe, vous... Vous vous êtes déjà approchée de la porte sous l'escalier du rez-de-chaussée ? finit-elle par demander d'une voix de souris.

– Oui.

– Horace y « entreposait » les corps de ses anciennes épouses, expliqua-t-elle faiblement alors qu'Agathe était envahie d'une violente nausée. La clé qui y menait était magique et... Il y avait encore des sorcières dans la région alors, et il n'était pas incroyable que des nobles possédaient des pièces aux propriétés magiques, pour cacher leurs biens les plus précieux, par exemple. Quand elle a découvert cette horreur, son épouse l'a fait tomber. La clé s'est couverte de sang. C'est ce sang qui l'a trahie.

Elle repensa aux paroles que lui avait lancées la Bête : il avait parlé de sang, et de curiosité féminine qui ne mène qu'à leur propre perte. Cela faisait sens de penser que derrière tout cela se cachait l'esprit de l'ignoble Horace de Saint-Nattier.

– Mais elle était alors accompagnée de sa sœur qui ignorait tout, et leurs frères devaient leur rendre visite. Ils vont venus juste à temps, alors que cette jeune femme allait être assassinée. Ils l'ont tué. Ils ont enterré son corps dans les bois. Ceux-ci n'ont jamais cessé de s'obscurcir depuis.

Eudoxie s'était approchée de la fenêtre et regardait une nouvelle fois les Bois Sombres en contrebas. Agathe la sentait être tendue comme un arc, ainsi posa-t-elle la main sur le haut de son bras.

– Ce doit être lourd de porter un tel passé.

– Vous n'avez pas idée. Surtout avec...dit-elle en montrant sa tache de naissance, cette « barbe bleue ». Même si beaucoup ne croient plus vraiment à cette histoire, car elle devenue pratiquement une légende, ce surnom reste lié à mon aïeul, et à ses actes innommables alors... J'ai l'impression que jamais je ne pourrai fuir Horace, que ce soit dans ma demeure ou à l'extérieur.

– Je pense aussi qu'il s'agit de lui qui vous hante mais... Comment cela a-t-il commencé ? Personne dans votre famille n'a pu la vaincre ? Si quatre générations de Saint-Nattier n'ont pas pu venir à bout de ce esprit malin, je ne vois pas en quoi nous aurions plus de chances.

- Toujours aussi directe, sourit Eudoxie qui sembla se détendre un tout petit peu. Retournons dans la bibliothèque.

 

Agathe lui emboîta le pas. Eudoxie prit place à la grande table de travail après s'être saisie d'un long rouleau qu'elle déroula. Celui-ci couvrait toute la surface de la table, y compris l'ouvrage d'Agathe qu'elle posa par terre avant d'étudier le document. Il s'agissait de l'arbre généalogique des Saint-Nattier. Il commençait il y avait deux siècles de cela, et s'arrêtait à la naissance d'Eudoxie et de ses cousins princiers.

– Si vous remontez la ligne directe depuis mon nom, que notez-vous, toujours souligné de bleu ? lui demanda Eudoxie comme si elle était le professeur et Agathe, l'élève qui ne comprenait pas un exercice.

–. Ce ne sont que des noms d'hommes et cela, depuis bien longtemps.

– Exact. Depuis toujours, les aînés de ma famille et donc, chefs de celle-ci, n'ont été que des hommes. Je suis une exception, voire même une erreur. Je veux dire par là qu'il n'était probablement pas prévu que je sois l'héritière, comme je vous l'ai dit. Mais vous m'avez fait réaliser quelque chose, et c'est un début de piste.

– Ah bon ?

– Oui, vous avez parlé du fait que mon père voulait peut-être que son héritier – en l’occurrence, héritière – soit son enfant légitime, que c'était peut-être une question de « sang bleu ». Mon père n'a jamais émis le désir d'adopter ni ne s'est remarié donc, c'est qu'il ne pouvait pas faire autrement que de se résigner à laisser hériter du titre et des terres, soupira-t-elle avant de reprendre : mais comme vous avez pu le remarquer, quand une femme était héritière des Saint-Nattier car fille aînée, c'est son mari qui devenait héritier à sa place par le mariage. Ce n'est pas juste, mais c'est comme cela ou du moins, ça ne l'était pas jusqu'à la loi récente qui stipule que les femmes peuvent hériter de titres et de terres.

– Mais quel rapport avec la Bête ? demanda Agathe tandis qu'une migraine commençait à l'envahir.

– Je me le demande aussi. J'ai une esquisse d'idée. Mon père était aussi hanté par la Bête, mais pas directement comme vous et moi. Car la Bête semble en vouloir spécifiquement aux femmes, ce qui me conforte dans l'idée qu'il s'agit d'un « reste » d'Horace, né de son ressentiment envers celles qui ont fini par causer sa perte. Ce sont nos domestiques qui en ont fait les frais.

– Mais pourquoi votre père n'a pas tenté de combattre la chose qui... prenait son personnel ? Ça ne devait pas lui servir non plus, surtout si celle-ci pouvait s'en prendre à vous.

– Mon père et les nobles en général aiment montrer leur pouvoir, sur leurs domestiques comme leurs sujets. En laissant la Bête opérer, mon père, comme son père avant lui, s'assurait un personnel obéissant et discret, et des sujets tout aussi obéissants et discrets. Mais une question se pose.

– Laquelle ?

– D'où venaient ces domestiques. Vous savez bien qu'aucun parent ne veut laisser ses filles travailler ici, aussi pauvre soit-il. Même si celles qui sont parties de leur propre gré ou ont été renvoyées ne disent pas grand chose de La Bête à leurs proches, de peur d'être prises pour folles ou possédées, elles sont les premières à décourager qui que ce soit de venir travailler ici. Cela veut dire que mon père devait avoir un contact extérieur qui s'assurait de...

– De 'nouveaux arrivages', proposa Agathe avec un frisson de dégoût.

– Oui. Personne n'a su les conditions de la mort de mon père ? voulut savoir Eudoxie, un pli soucieux entre les sourcils.

– Non. Nous avons juste su sa mort, sans détails. Ma famille et moi pensions qu'il était malade. Mais ça ne semble pas être le cas, je me trompe ?

– Non, soupira-t-elle péniblement. Les derniers jours avant sa mort, mon père est beaucoup sorti. La Bête hantait les lieux chaque soir, elle prenait une fille pratiquement chaque mois. Même pour mon père qui vivait avec la présence de ce monstre, c'en était trop. Un soir, je les entendus discuter.

– Discuter ?!

– Oui. Je n'en ai pas entendu les détails, j'avais peur de me faire surprendre et... Je ne suis pas quelqu'un de brave, Agathe, malgré ma stature, sourit-elle nerveusement tout en jouant avant les manches de sa chemise. Depuis mon enfance, mon père parlait avec la Bête et... il l'utilisait à ses propres fins.

Agathe digérait difficilement l'information alors qu'Eudoxie continuait nerveusement :

– Cela ressemblait à une dispute. Ils parlaient d'une offrande de la vallée, un tribut, quelque chose du genre. Le lendemain, mon père était pâle, cerné, comme s'il était dévoré de l'intérieur. Il est sorti à Grandbourg et quand il est revenu, il avait des marques rouges sur le visage. Il n'a dit mot à personne puis s'est enfermé dans la bibliothèque. Quand je suis allée me coucher, il y était encore sans même avoir mangé. Je me suis endormie avant me réveiller à cause de cris : il y avait le feu dans l'aile ouest où je me trouvais. Adeline était venue me trouver et me sortir de là grâce à un escalier dérobé. Mais je savais que mon père devait être prisonnier des flammes et j'ai insisté pour aller le chercher. Malgré tout ce qu'il a pu me faire ou dire, je... hésita-t-elle. Je ne voyais pas tout cela se terminer si brutalement. Cela me semblait impossible qu'il puisse partir et me laisser seule sans... Dans la bibliothèque, mon père était là, immobile. Il tenait à la main un chandelier : il m'est vite apparu évident qu'il était à l'origine de l'incendie. Les domestiques s'affairaient à jeter de l'eau sur les flammes mais celles-ci étaient difficiles à combattre. Je suis allée les aider alors que mon père restait comme une statue, avec une lueur monstrueuse dans les prunelles, comme s'il avait totalement perdu la raison. Je l'ai supplié de partir avant d'être blessé, mais il ne bougeait pas. J'allais le porter moi-même quand il m'a dit : « Je n'ai pas su accomplir ma part du marché. La Bête viendra pour moi ce soir, mais je ne la laisserai pas prendre comme il a pris ces femmes. Je te reverrai bientôt, ma fille. » Et... il s'est jeté par la fenêtre et...

Eudoxie s'était recroquevillée sur elle-même au fur et à mesure qu'elle contait cette histoire. La tête entre les mains, seule sa bouche était apparente alors qu'elle concluait :

– Le temps que je descende jusqu'au jardin, le corps de mon père avait déjà été traîné dans les Bois Sombres. Il ne restait de lui que sa broche avec notre emblème, accrochée à une branche.

Cela expliquait pourquoi il n'y avait pas d'enterrement public pour Adolphe de Saint-Nattier. Le père d'Agathe lui avait dit que la coutume voulait que les sujets d'un Seigneur puissent voir son corps pour lui rendre un dernier hommage, ce qui n'avait pas été le cas. Une fois sa surprise passée, il avait fini par supposer que celui-ci avait du être victime d'une maladie qui avait attaqué sa peau, et que la famille avait décidé de ne pas l'exposer. C'est ce qu'elle avait aussi cru jusque là.

– C'est drôle, reprit Eudoxie d'un ton qui disait que ce n'était pas drôle du tout, j'aurais du être touchée par le fait qu'il m'appelle « ma fille ». Mais à ce moment-là et depuis, je n'ai ressenti dans ces deux mots qu'une sentence irrévocable. Une menace. Il me tendait le flambeau pour que je subisse à mon tour la malédiction de ma famille et cela, sans pouvoir l'étudier comme je le voudrais.

– Comment ça ?

– Cette partie qu'il a brûlée, indiqua-t-elle en pointant du doigt la désolation derrière elles, était la partie où nous conservions nos archives personnelles. Celles-ci remontaient jusqu'à Horace de Saint-Nattier, voire même avant. J'aurais pu savoir comment la Bête est apparue, si quelqu'un avait tenter de la tuer une bonne fois pour toutes. Mon père y a sciemment mis le feu en premier, comme pour me condamner à finir comme lui, dans les ombres de ce bois maudit !

Elle serra les poings qu'elle tapa contre la table en un geste de frustration et de rage mêlées. Agathe sursauta avant de lui saisir les mains pour éviter qu'elle ne recommence et ne se fasse mal.

– Je suis contente que vous m'ayez tout exposé, Eudoxie. Je resterai avec vous dans cette énigme.

– Vous auriez pu dire « épreuve », sourit-elle. Je suis contente de ne pas être seule, ou du moins, un peu moins seule que je ne le pense.

– Vous ne l'aviez confié à personne ? Même pas à... commença-t-elle sans pouvoir évoquer Adèle.

– Non. Je n'ai pas pu. J'espérais qu'elle n'aurait jamais à affronter cela elle-même...

À chaque mot prononcé, la voix d'Eudoxie mourrait un peu plus. Agathe comprit avec tristesse qu'Adèle faisait partie des malheureuses victimes de la Bête. Elle augmenta doucement sa poigne sur la main d'Eudoxie qui respirait difficilement :

– Nous allons mettre un terme à tout ceci. Votre famille n'a peut-être plus ses archives, mais la ville en a. Il doit bien y avoir des documents vous concernant !

– Quand je vous disais que j'avais besoin de quelqu'un qui me remette les idées en place. J'étais si obnubilée par la perte de mes archives personnelles que je n'ai même pas pensé aux archives publiques. Cela va risque de prendre beaucoup de temps avant de trouver quelque chose de pertinent, souffla-t-elle.

– Nous avons du temps.

– Moi, oui.

– Pas moi ? releva Agathe avec angoisse.

- Disons que c'est à mon tour de poser une question personnelle, avança Eudoxie avec une voix qui ne la rassurait pas du tout.

– Allez-y.

– Vous avez vos règles ?

– Oui.

– Tous les mois ?

– C'est assez irrégulier. Pour-

Elle furent interrompues par de lourds coups à la porte d'entrée, un bruit qu'Agathe n'avait encore jamais entendu. Elles échangèrent un regard suspicieux avant de se diriger à toutes jambes vers l'entrée. En bonne domestique, Agathe ouvrit pour se trouver nez-à-nez avec deux petits garçons.

– Alder ? Aster ?

Pas de doute : les enfants de dix ans aux épais cheveux noirs étaient les frères de Capucine. Tous deux étaient visiblement loin d'être à l'aise mais semblaient aussi extraordinairement fiers. Ils portaient des tenues blanches et or assorties et éclatantes, ce qui ne fit qu'augmenter sa surprise.

– Que faites-vous là ? continua-t-elle alors qu'Eudoxie indiquait qu'elle pouvait les laisser entrer. Venez.

– On est venus vous inviter, commença Aster que seul un grain de beauté au sourcil pouvait différencier de son frère, et qui tremblait à la vue d'Eudoxie à qui il arrivait à peine à la taille.

– C'est pour demain ! clama son jumeau qui leur tendit un courrier.

– Demain, quoi ? insista Agathe avant de lire ce qui était calligraphié sur le papier. Oh.

Eudoxie la rejoint et retint son souffle également. Agathe tenait entre ses mains un carton d'invitation qui clamait :

 

« Nous sommes ravis d'inviter le Seigneur de Saint-Nattier à l'heureux mariage de Philippe Brieux et de Capucine Purau. »

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Bidouillette
Posté le 12/11/2020
Hé !
je suis toujours heureuse de lire tes nouveaux chapitres, et j'ai toujours aussi hâte de découvrir où l'histoire nous mène.
Je trouve que ce chapitre est particulièrement fluide, et j'ai comme l'impression que l'histoire commence à paufiner son ton et sa continuité. Je trouve cette histoire bien intéressante et je suis presque frustrée de ne pas en avoir plus !!
Le changement de narrateur me paraît avoir faciliter la syntaxe après un petit temps d'adaptation, et c'est très agréable.
Concernant les personnages, je suis ravie qu'on apprenne à mieux connaître Euxodie, même si je reste toujours sur ma faim car je trouve tes personnages plein de promesses. Quant à Agathe, même si son caractère se dévoile en filigrane, je trouve qu'on la perd un peu ces derniers temps, et c'est dommage car je suis persuadée du potentiel bien de ce personnage.
En résumé, l'histoire est toujours aussi intrigante, le style fluide et j'espère pouvoir découvrir plus !

( désolée si je dis des bêtises, je me dit toujours qu'il faut que je rédige un commentaire sur ton histoire que je suis avec assiduité, et le temps me file toujours entre les doigts ; j'ai écrit sans bien relire précisément tes anciens chapitres je m'en excuses )

PS: merci pour ton travail !
AliceH
Posté le 13/11/2020
Oh, merci beaucoup ! Je suis vraiment contente que ça te plaise. Je comprends un peu pour Agathe, comme chacun voit le personnage à sa manière. J'espère que tu l'aimes quand même !
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