Chapitre 9

Notes de l’auteur : C'est curieux comme vous espériez toutes et tous voir débarquer la même personne. :D

Imes se raidit. Il fit volte-face, des mots vicieux au bord des lèvres.

Mais ce n’était pas Heln qui se tenait là.

C’était Jebellan.

Le chasseur s’était changé depuis la veille. La tunique qu’il portait était longue et lâche autour de ses épaules, de celles qu’on revêtait pour dormir. Ses cheveux s’écoulaient librement jusqu’à ses hanches en boucles désordonnées. Pour autant, il avait le visage froissé de quelqu’un qui n’a pas dormi et ses bottes étaient lacées sur un pantalon propre.

Il se fendit d’un sourire carnassier lorsqu’Imes lui fit face.

— Oh, j’aime cette expression.

Imes effaça la colère sur ses traits. Elle ne lui était pas destinée.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda-t-il.

Il jeta un regard significatif aux bacs. L’armure de Jebellan n’y figurait pas. Il ne revenait pas de sortie, alors pourquoi traînait-il au hangar ?

— Je t’attendais.

Imes lutta pour ne pas laisser paraître sa réaction. Ce n’était pas dans la salle d’entretien que Jebellan l’avait cherché.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Toi, qu’est-ce que tu veux ?

Imes ne put retenir un grognement de mépris. Au lieu de s’en offusquer, Jebellan acquiesça. Déconcerté, Imes se tourna à nouveau vers le sas pour ne plus avoir à le regarder.

À présent que l’humeur de son maître s’était calmée, Pan s’ennuyait. Ses petites griffes se plantèrent dans la manche d’Imes. Il bascula hors de ses bras, se rattrapant au ras du sol de quelques battements de ses ailes translucides. Il se dandina vers Tau, le chucret de Jebellan. Le mâle s’était allongé au beau milieu de la pièce. Sa fourrure si sombre qu’elle en était presque noire se confondait avec les ombres que projetait l’unique lampe allumée. Il observa l’approche de Pan avec indolence.

Jebellan s’avança à côté d’Imes.

— Qu’est-ce que tu vas faire ?

— Qu’est-ce que je suis censé faire ? rétorqua Imes, amer. Port Ouest n’a qu’un seul prêtre, et il jurerait sur tous ses ancêtres que je suis fondamental.

— Tu lui as parlé ?

Imes hocha la tête. Jebellan poussa un juron.

— Tu pourrais toujours changer de port.

Il fronça les sourcils. Quitter le village ? Cela ne lui était pas venu à l’esprit. Il avait toujours eu de bonnes raisons de rester.

— À moins que tu comptes continuer de t’échiner à travailler à la ferme, ajouta Jebellan, devinant ses pensées avec une clairvoyance troublante. Même maintenant ?

Son ton disait tout le dédain qu’il avait pour cette idée. Imes le foudroya du regard. La beauté de Jebellan n’excusait pas une personnalité qui menaçait de s’attirer son inimitié.

— Je ne pense pas que ça te concerne, dit-il, cinglant.

Malgré tout, il ne pouvait pas s’imaginer retourner à la ferme. Il était si furieux envers Sidon qu’en cet instant, il aurait volontiers juré de ne plus jamais adresser la parole à son père. Comment pourrait-il encore se soucier de clôtures et de pâturages à présent qu’il savait la vérité ?

Jebellan eut à nouveau ce sourire qui découvrait ses canines.

— Tu as l’air placide comme un loron au premier abord, mais avec toi il faut se méfier de l’eau qui dort, hein ? Tu devrais montrer ce sale caractère plus souvent. Tu te ferais moins marcher sur les pieds.

— Je ne subis jamais que ce que j’accepte de subir.

Il soutint le regard inquisiteur du chasseur, le défiant muettement de continuer son petit jeu. Une étincelle traversa les yeux de Jebellan.

— Hum. Intéressant.

Il s’approcha des casiers et ouvrit celui qui portait son nom.

— Et donc. Tu vas accepter de rester de ce côté du sas ?

Imes inspira profondément pour apaiser la rage qui montait en lui.

— Même si je quitte Port Ouest, comment suis-je censé expliquer être un chasseur adulte sans aucune formation ?

— Bien vu, dit Jebellan d’un ton approbateur.

Au bruit d’un second casier qu’on ouvrait, Imes pivota d’un bloc.

— Qu’est-ce que tu fais ? exigea de savoir sa conscience professionnelle.

Jebellan déversa une armure familière sur la table.

— Tu as à peu près la même carrure que Laomeht. Ça devrait t’aller.

Imes le dévisagea, estomaqué.

— Tu n’es pas sérieux.

— Et pourquoi pas ? Il n’a plus l’intention de l’utiliser, de toute façon. Qui va à la chasse perd sa place.

La plaisanterie s’assortit d’une grimace cynique qui la rendit plus mordante qu’autre chose.

Imes n’était à vrai dire pas en désaccord avec lui. Une armure était la propriété exclusive de son chasseur, mais après ce qu’il avait fait, Laomeht ne la méritait pas. Pour autant, son manque d’équipement était bien le dernier des soucis d’Imes.

— Port Ouest a actuellement deux prêtres, ajouta Jebellan devant son mutisme. Je te conseille d’en profiter pendant que je suis de bonne humeur.

Viviabel.

Le cœur d’Imes se mit à battre plus fort dans sa poitrine. Si, comme il le soupçonnait, Jebellan l’hébergeait, alors elle n’était qu’à deux pas d’ici, dans le dortoir des chasseurs.

Il hésita, puis s’approcha de l’armure. Est-ce que ça pouvait vraiment être aussi simple ?

— Qu’est-ce que tu y gagnes ?

Jebellan sourit.

— Je ne peux pas proposer de t’aider par simple camaraderie ? railla-t-il.

Son expression retomba. Il se tourna vers le râtelier.

— Plus on a de chasseurs là dehors, mieux c’est. Quand tu arrêtes de te cacher derrière ton masque de simplet, tu as des yeux de prédateur. Tu n’as rien à faire dans une ferme.

Deux épées tintèrent sur la table.

— Tu as été formé comme armurier. Tu peux nous équiper ou on a besoin de ta copine ?

Kriis serait bien la seule armurière qui comprendrait cette sortie et les aiderait volontiers, mais Imes ne voulait pas la mettre dans cette position.

— Je m’en occupe.

Il s’empara du plastron de Laomeht.

Revêtir une armure correctement entretenue n’était pas la partie la plus complexe d’une sortie. Le cuir était propre et pouvait être manipulé sans gants. Même Jebellan était assez familier avec le procédé pour s’équiper lui-même, ne requérant l’assistance d’Imes que pour quelques boucles récalcitrantes et pour l’installation des délicats propulseurs.

Imes se concentra sur les gestes familiers pour ne penser à rien d’autre. L’armure le sanglait comme une seconde peau. Il aurait dû se sentir confiné, claustrophobe, mais il ne s’était jamais senti aussi solide. Pan ne le quittait pas des yeux, fasciné.

Pendant que Jebellan rassemblait ses cheveux, Imes s’approcha d’une niche dans le mur. Un robinet saillait de la roche au-dessus d’un seau.

Imes enfila ses gants. Il ouvrit le flot avec révérence. Le sang d’hôte se répandit dans le récipient, rouge pâle et brillant d’une étrange luminescence dans la pénombre de la salle du sas. L’odeur d’ozone s’accentua, devint entêtante.

Tau s’avança aussitôt. Il connaissait son dû. Imes le souleva sur le bord du seau. Le chucret déplia une longue langue et se mit à laper le liquide.

— Toi aussi, Pan.

Comme la boule de poils le fixait sans comprendre, il dut la cueillir et la placer d’office à côté de Tau. Pan imita son congénère avec hésitation.

Le sang d’hôte faisait partie intégrante du régime alimentaire des chucrets, mais seuls ceux qui appartenaient à des chasseurs en exercice en consommaient régulièrement. Les chucrets destinés à la vie domestique ne recevaient qu’une dose par quinzaine pour les conserver en bonne forme. Encore certains villages à l’intérieur des terres peinaient-ils à maintenir ce régime, car le sang d’hôte était principalement disponible dans les ports.

Comme tous les chucrets d’armuriers, Pan avait appris à ne pas quémander au seau dès les premières quinzaines qu’Imes avait passées au hangar. Cependant, après les premiers moments d’incertitude, il accepta avec délectation cette rare friandise.

— D’accord, assez, goinfre, rit Imes. Ne va pas me faire un coma digestif.

Il arracha un Pan boudeur à son festin et le percha sur sa tête.

— Il saura quoi faire ? demanda Jebellan.

Pan lui répondit de lui-même en s’installant solidement sur les cheveux d’Imes, sa large queue enroulée autour de son cou pour conserver son équilibre. Jebellan émit un son pensif. Tau avait déjà adopté la même position sur son crâne.

Imes saisit le tuyau accroché au seau. D’un signe du menton, il ordonna à Jebellan de se poster au-dessus des rigoles creusées dans le sol. Jebellan se laissa arroser de haut en bas, tournant sur lui-même pour imbiber toute l’armure. Imes termina ses épaules et son encolure avec un simple verre afin de ne pas éclabousser son visage de sang corrosif.

Quand ce fut fait, ils inversèrent les rôles.

— Ça ne va pas être une œuvre d’art, le prévint Jebellan en manipulant le verre avec un froncement de sourcils concentré. Mais c’est juste une précaution, de toute façon. Il faudrait que tu aies toute la poisse du monde pour qu’on croise des charognards.

Imes acquiesça. Il fixait un point derrière Jebellan plutôt que de risquer de croiser son regard d’aussi près.

Jebellan s’écarta. Imes fit rouler ses épaules et pivoter ses hanches, testant la souplesse du cuir. Le parfum du sang d’hôte était étourdissant. Retirer les armures serait bien plus compliqué à présent qu’ils en étaient enduits. À leur retour, ils auraient sans nul doute besoin d’aide.

Imes repoussa ce souci dans les tréfonds de son esprit. Il avait rêvé de ce moment si longtemps… Pour une fois, il voulait vivre dans l’instant présent.

Jebellan avait les yeux dans le vide. Sans doute communiquait-il avec Viviabel. Imes guetta avec une impatience mal contenue la porte de la salle.

Elle demeura close. Au lieu de quoi, et sans prévenir, ce fut la membrane du sas qui s’ouvrit. L’air s’engouffra dans le long couloir obscur, ébouriffant la fourrure de Pan et de Tau.

— Qu’est-ce que… dit Imes, abasourdi.

— Quoi, tu t’attendais à ce que j’arrive à la sortir du lit à cette heure ? ricana Jebellan. Déjà qu’elle va m’éviscérer pour l’avoir réveillée…

Jamais Imes n’avait vu la membrane s’ouvrir aussi rapidement, et sans la présence physique d’un prêtre. Jebellan se radoucit devant son choc.

— Oui, je sais. Ça surprend toujours, mais elle est vraiment extraordinaire.

Il y avait de la fierté dans sa voix. Imes ne put même pas en concevoir de jalousie. C’était le deuxième miracle qu’il voyait Viviabel réaliser.

Jebellan gravit la haute marche du sas. La queue de Tau vint se plaquer sur sa bouche et son nez. Il tendit la main à Imes.

L’espace d’une seconde, Imes vit défiler une infinité de scènes comme celles-ci : la membrane ouverte, le passage béant sur un monde qui lui avait toujours été interdit.

Mais cette fois, la route ne lui était pas barrée. Cette fois, le chasseur qui s’encadrait dans l’ouverture n’était pas un obstacle, mais une invitation.

Pour la première fois de sa vie, la frontière de son univers était poreuse.

Il se lécha les lèvres, fiévreux. Il saisit la main de Jebellan. Elle se referma sur lui et le hissa à ses côtés.

Ce qui le frappa immédiatement fut le froid. Il l’engloutit tout entier, comme s’il venait de plonger dans une bassine d’eau glacée. Il inspira à pleins poumons, saisi d’émotion.

La main de Jebellan était toujours dans la sienne. Le chasseur aurait été bien en peine de se dégager : Imes se raccrochait à lui comme à une bouée. Il ne s’en rendit compte que lorsque Jebellan le tira en avant. Embarrassé, il desserra sa prise et attendit une pique moqueuse. Mais Jebellan ne dit rien. Il ne le lâcha pas non plus. Sans doute pouvait-il le sentir trembler. Son empathie était inattendue, mais bienvenue.

Le halo de la lanterne disparaissait derrière eux. Ils s’enfonçaient au plus profond de l’épiderme de l’hôte. Les parois absorbaient toute la lumière qui parvenait jusqu’ici.

Tu y vois quelque chose ?

Jebellan avait déjà basculé sur la télépathie en tant que mode de communication principal. À retardement, Imes poussa du doigt la queue de Pan jusqu’à ce qu’il l’applique sur son visage. Elle se colla à sa peau avec un faible bruit de succion.

Les chariots, répondit-il.

Le fond du sas approchait. Deux chariots du grand vide étaient arrimés sur le côté du passage.

L’air ici était rare, mais pas encore assez pour étouffer les sons. Imes entendit le ricanement qui échappa à Jebellan.

Qu’est-ce qu’il y a ?

Il n’y a que les chasseurs qui ont une aussi bonne vision de nuit.

Imes déglutit. Ses yeux s’étaient toujours facilement habitués à l’obscurité. Ni Kriis ni Sidon n’avait jamais compris pourquoi il ne s’encombrait pas de lampe lorsqu’il rentrait tard.

Ils s’immobilisèrent devant la seconde membrane.

Prêt ?

Imes prit une profonde inspiration. L’oxygène que Pan produisait pour lui avait un parfum d’herbe et de poussière. Son cœur battait si fort qu’il n’entendait plus rien d’autre.

Il hocha la tête.

La membrane s’ouvrit.

Rien n’aurait pu préparer Imes à la pure beauté du grand vide. Toute sa vie, il l’avait contemplé à travers les yeux d’un autre. Comment cela avait-il jamais pu lui suffire ?

L’air s’échappa du sas, les emportant avec lui. Les pieds d’Imes quittèrent le sol. Toute gravité l’abandonna. Son corps acquit la légèreté d’une plume. Il dériva dans un océan de couleurs.

De l’intérieur de l’hôte, il était facile de se représenter le grand vide comme un néant noir, un abîme où rien n’existait. Mais où que le regard d’Imes se porte, des volutes pourpres, ocre et cramoisies se déployaient comme de délicats voiles dans le vent. Le silence était absolu. Il n’avait jamais connu une telle sérénité.

Sa vue se brouilla. Il pleurait. Frustré, il voulut essuyer les larmes qui lui cachaient ce miracle. Jebellan rattrapa son poignet au vol.

Oh. Bien sûr, il ne pouvait pas se permettre de toucher son visage d’un gant ensanglanté.

Il papillonna des paupières. Les larmes quittèrent ses cils en gouttelettes parfaitement rondes. Elles s’envolèrent vers le lointain.

Il croisa le regard de Jebellan.

Merci.

Il y avait bien plus de gratitude en lui que ce simple avertissement n’en nécessitait. Jebellan sembla le comprendre. Ses yeux se plissèrent.

 

Le temps n’existait plus.

Imes se sentait comme en transe. Les couleurs, le silence, le froid, ce parfum d’herbe et de poussière… chacun de ses sens l’enchantait comme jamais auparavant. Il se régalait de chaque détail. Il était comme un homme qui s’extasie du goût de l’eau fraîche après une interminable traversée du désert.

Jebellan flottait près de lui. Les bras croisés derrière la tête, il ne manifestait nul signe d’impatience. Peut-être même finissait-il sa nuit. Parfois, il s’animait assez pour attraper Imes et activer ses propulseurs afin de les garder à proximité du sas. L’hôte se déplaçait lentement à travers le grand vide. C’était à peine perceptible, mais lorsque Jebellan s’immobilisait et effectuait un demi-salto pour somnoler tête-bêche, le sas finissait par les dépasser.

Personne ne pourrait jamais voir l’hôte comme les chasseurs le voyaient. Devant la masse écrasante de ce flanc pâle, Imes était frappé d’une révérence religieuse. S’il fixait assez longtemps le vide, là-bas loin sur la droite, il pouvait presque distinguer le battement paresseux d’une queue immense.

C’était à son appel que les chasseurs répondaient. C’était pour le préserver qu’ils risquaient leurs vies à chaque sortie. Imes ne demandait qu’à lutter à leurs côtés. C’était dans ce but qu’il était né ; son cœur lui appartenait déjà.

Il aurait voulu s’éloigner pour pouvoir mieux contempler cet être extraordinaire, mais il se retint. Bien qu’il se soit équipé des propulseurs de Laomeht, il ne savait pas les utiliser. Nul doute que Jebellan ne serait pas enchanté de lui courir après s’il expérimentait. Et puis, il ne voulait pas gâcher l’instant. Pour l’heure, cette dérive passive lui suffisait. Elle éveillait en lui un calme inégalé.

Demande à ton chucret de ne pas accepter d’autre communication.

Le silence était total depuis si longtemps qu’Imes sursauta. Il lui fallut plusieurs secondes pour sortir de ses pensées et comprendre les mots de Jebellan. Surpris, il hésita.

Un autre contact mental lui parvint. En l’absence d’instruction, Pan l’accepta automatiquement.

Ça suffit comme ça, mon garçon.

La transmission était chargée d’une colère froide.

Heln.

Imes coupa le lien, interrompant le prêtre au beau milieu d’une phrase.

Plus d’autre contact, Pan.

Le chucret émit un trille d’accord qu’Imes sentit résonner silencieusement sur son crâne. Pan semblait aussi ravi de cette balade que son maître. Exalté par le vent céleste dans sa fourrure, il malaxait les cheveux d’Imes de ses petites pattes.

Malheureusement, la bonne humeur d’Imes venait de voler en éclats. La colère de Heln avait trouvé un écho en lui.

D’une torsion des hanches, il pivota vers Jebellan. Le chasseur flottait mollement, les mains posées sur le ventre comme s’il était allongé à l’ombre d’un arbre par une chaude journée.

Il va falloir qu’il prenne l’habitude, ajouta-t-il avec nonchalance. Pendant une chasse, personne ne doit pouvoir te contacter à part tes partenaires. Les autres chucrets n’ont droit qu’à une connexion passive.

Je sais, dit machinalement Imes.

Les spectateurs observaient, mais ne pouvaient pas leur adresser la parole. Il n’avait jamais pensé que ce principe puisse s’appliquer à lui.

Comment s’appelle-t-il ?

Pan.

Lui, c’est Tau.

Jebellan désigna la boule de poils perchée sur sa tête. Devant l’arrière-plan du grand vide, on ne voyait d’elle que ses grands yeux inquisiteurs.

Je sais, répéta Imes, cette fois avec une pointe d’irritation.

La moitié de la population de l’hôte connaissait Jebellan, Laomeht et leurs chucrets. Ce n’était pas un hasard si Jebellan lui avait adressé ce rappel au moment le plus opportun. Imes n’appréciait pas sa tentative d’esquiver le sujet.

Oh, quoi ? railla Jebellan. Tu veux rentrer ?

Non, rétorqua Imes, incisif. Mais il va bien falloir.

Il ne pouvait pas rester ici toute sa vie, bien qu’il n’aurait rien demandé de mieux. Il fallait qu’il mange, qu’il boive. Pan ne pouvait pas l’oxygéner jusqu’à la fin des temps.

Jebellan se contorsionna pour lui faire face. Il le disséqua de ses yeux pâles.

Tu es sûr que tu es du même sang que Laomeht ?

Imes ne répondit pas. Jebellan haussa les épaules.

Pour une fois qu’un membre de cette fratrie a le cran de s’assumer, loin de moi l’idée de t’en dissuader.

Il saisit Imes par la ceinture et le remorqua vers le sas comme un javonceau nouveau-né. La membrane s’ouvrit à leur approche.

En la voyant béer ainsi comme une bouche avide, Imes ressentit une bouffée d’angoisse. Il faillit s’arracher à la prise de Jebellan. Il dut se faire violence pour se contenir.

Il contempla les couleurs chatoyantes du grand vide jusqu’au dernier moment. Ses pieds touchèrent le sol. Il trébucha, surpris par le retour de la gravité, et ne dut qu’à Jebellan de ne pas tomber. La membrane se referma derrière eux. Imes eut l’impression que c’était une partie de lui qu’on lui arrachait.

Comme il ne bougeait pas, Jebellan le nargua :

Quoi, tu abandonnes déjà ?

Imes secoua la tête pour chasser ses idées noires. Il avait raison. À présent qu’il savait ce qui l’attendait s’il avait le courage de se battre pour l’obtenir, il était hors de question qu’il se laisse aller au défaitisme.

Il s’engagea dans le sas. Malgré l’obscurité du passage, sa démarche était ferme et ne souffrait aucune hésitation. Du côté du hangar, de la lumière filtrait à travers la membrane translucide. Elle soulignait chacun des nerfs et chacune des veines qui parcouraient la chair rose.

Le réseau s’écarta, dévoilant une salle noire de monde.

Saisi d’un accès de trac, Imes s’arrêta. Il y avait là Heln, ses petits yeux sombres brillant d’une lueur de mauvais augure, mais aussi Viviabel, repliée dans un coin comme si rien de tout cela ne la concernait ; Laomeht, qui se dandinait d’un pied sur l’autre ; Kriis, le visage illuminé d’un sourire euphorique ; et plusieurs autres armuriers, Navien parmi eux. Les armuriers étaient équipés comme pour une rentrée normale, mais même si leur professionnalisme avait suffi à masquer les sentiments contradictoires que cette situation leur inspirait, la foule de leurs collègues rassemblés derrière la porte ouverte l’aurait démenti. La haute silhouette d’Uvara pointait par-dessus leurs têtes. Solac se cachait parmi les jambes des adultes, espérant sans doute que Heln ne l’apercevrait pas.

Heln foudroya Jebellan du regard.

— Port Ouest accueille volontiers tous les étrangers qui se présentent, à condition qu’ils respectent les règles de notre communauté. Ton comportement et celui de ta compagne sont inadmissibles.

Le sang d’Imes ne fit qu’un tour dans ses veines. Il sauta à terre, forçant Heln à reculer pour ne pas entrer en contact avec son armure. Pan replia sa queue et se mit à gronder.

— Et si tu t’adressais à la personne avec qui tu as vraiment un problème ?

Il y eut un remous dans l’assistance. Choqué par son insolence, Laomeht souffla le nom de son frère. Comme il ne voyait pas comment s’interposer sans le toucher, ses mains décrivirent des arabesques impuissantes dans les airs.

— Je n’ai pas de problème avec toi, mon garçon.

D’un geste sec du menton, Imes exprima tout le bien qu’il pensait de ce mensonge éhonté.

— Moi, j’en ai un avec toi. Je ne reconnais plus ton autorité de prêtre.

Navien blêmit.

— Tu ne sais pas ce que tu dis, Imes.

Il n’était pas le seul à se décomposer. Imes s’entêta.

— En ce qui me concerne, ma cérémonie de caste est nulle et non avenue. Je n’accepterai que le jugement d’un prêtre extérieur au village.

— Tu goberais la parole d’une jeune écervelée qui n’a fait que semer le chaos à Port Ouest ? s’offensa Heln.

— Il ne parle pas de moi, dit Viviabel. Ça ne me dérange pas que l’on fasse appel à une tierce personne pour départager nos opinions divergentes. J’en serais même ravie.

Toute détachée qu’elle aimait se prétendre, elle n’appréciait clairement pas les accusations qui pesaient sur sa personne. La mâchoire de Heln se crispa. Il chercha comment se dépêtrer de cette situation, en vain. Son silence provoqua un malaise palpable parmi l’assemblée.

— Imes, écoute, intervint Laomeht. Tu… On n’a vraiment pas besoin d’en arriver là. Pas vrai ? Notre famille a donné plus qu’assez au grand vide. On peut s’arrêter, maintenant ! Tu n’as aucune obligation de…

Il s’interrompit devant le regard livide qu’Imes posait sur lui.

— Va-t’en.

— Q… quoi ?

— Cette histoire ne te concerne en rien. Va-t’en.

Laomeht digéra visiblement son rejet. Il eut d’abord l’air blessé, puis il se redonna une contenance. D’une voix guindée, il dit :

— Je crois que ça me concerne quand tu utilises mon armure sans autorisation.

Imes encaissa le coup de poignard sans broncher. Quelque chose dut filtrer sur son visage, car Laomeht sembla regretter ses mots. Pour autant, il ne revint pas dessus.

Imes ouvrit muettement l’une des boucles de son plastron. Aussitôt Kriis fut à ses côtés, l’aidant à se dévêtir dans un silence de plomb. Imes aurait préféré disparaître plutôt que de se déshabiller sous le feu de tous ces regards désapprobateurs. Il fixa le sol, n’osant même pas un coup d’œil vers Jebellan qui quittait son armure à côté de lui. L’humiliation lui obstruait la gorge. Pour autant, il refusa de laisser les larmes poindre.

Il dut s’asseoir pour que Kriis lui ôte les bottes. Heln dut voir là une forme de capitulation, car il dit avec une autorité retrouvée :

— Tu ne mettras plus les pieds dans le grand vide. Ce n’est pas ta pla…

Toute sa vie, Imes avait été poli et patient. Il interrompit Heln sans autre forme de procès.

— Si tu refuses mon recours, j’irai moi-même le porter à un autre prêtre. Tu peux répandre la nouvelle que je suis fou autant que tu veux ; j’en trouverai bien un qui vérifiera par acquit de conscience.

Son assurance ébranla les armuriers. Imes n’avait jamais été proche que de Kriis, mais il avait travaillé avec ces gens assez longtemps pour qu’ils le connaissent bien.

— Ce ne sera pas nécessaire, dit Navien d’une voix blanche. Je me charge d’envoyer la requête.

— Tu doutes de moi ? s’enquit calmement Heln.

— Ça ne devrait pas te faire peur si tu n’as rien à te reprocher, dit Kriis sans faire aucun effort pour cacher son agressivité.

Laomeht porta la main à sa tempe comme si la situation devenait ridicule.

— Imes, franchement…

Kriis le débarrassa du pantalon, le dernier élément de l’armure. Imes fit un pas de côté pour s’en dégager. Cela le plaça juste devant son frère. Il rencontra son regard sans hésitation.

— Je vais te dire la même chose qu’à Papa : je ne veux plus te voir.

Laomeht eut un mouvement de recul, stupéfait.

— Tu n’es pas sérieux.

— Très sérieux. Sors-toi la tête du trou boueux où tu l’as fourrée et on pourra parler. D’ici là, il n’y a pas assez de place dans une seule pièce pour moi et ton égocentrisme.

Hélirianne laissa filtrer un rire hystérique. Imes se fendit un chemin à travers la foule massée à la porte. Ils s’écartèrent sans qu’il eût besoin de le demander, la méfiance se mêlant à une confusion impuissante. Même Uvara le laissa passer. Son expression était indéchiffrable.

— Et où est-ce que tu t’imagines que tu vas dormir ? lança Laomeht en guise de dernier recours.

Kriis ôta ses gants à la hâte et les jeta dans l’un des bacs. Elle le fusilla du regard.

— Heureusement qu’il a de la famille ailleurs, dit-elle.

Elle s’engouffra à la suite d’Imes.

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Cléo
Posté le 23/11/2020
Encore un excellent chapitre (oui, je dévore :p). C'est vraiment jouissif de voir Imes dire leurs quatre vérités à tout le monde. ENFIN, j'ai envie de dire. Toute la communauté lui a ch*é dans les bottes pendant trop longtemps, il est grand temps qu'il les enlève et leur verse le contenu desdites bottes sur la tête (pardon pour mon langage xD).

En tout cas, ton histoire est bien maîtrisée, tes personnages tout autant. Les arcs narratifs s'enchaînent bien, les personnages se dévoilent et évoluent, et dans un sens super satisfaisant pour le lecteur ! Chapeau bas.
Dragonwing
Posté le 04/12/2020
LOL cette image est vraiment grandiose XDDD Merci beaucoup pour tous tes commentaires Cléo, ils m'ont fait immensément plaisir !
Eryn
Posté le 15/11/2020
Haha ! J’étais sûre que ça serait Jebellan / D’ailleurs ça aurait été clairement prématuré, mais quand il répond « Toi qu’est ce que tu veux » on pourrait juste mettre « Toi. » Hum… pardon, je sors.

Après avoir lu les commentaires des autres, je suis d’accord sur le fait qu’il serait peut être bien de changer le nom de Pan, ça fait presque trop par rapport au Pan de A la croisée des mondes.

« Tu devrais montrer ce sale caractère plus souvent. Tu te ferais moins marcher sur les pieds. » en effet ! Il a l’air de l’apprécier, c’est cool !
« Malheureusement, la bonne humeur d’Imes venait de voler en éclats. La colère de Heln avait trouvé un écho en lui. » haha je connais bien ça, ces gens qui arrivent à te gâcher tes meilleurs moments juste à cause de leur méchanceté ^^
Super aussi les conversations à leur retour, les réactions des uns et des autres et Laometh qui lui rappelle un peu injustement qu’il a utilisé son armure sans son autorisation !
Haha ça y est, Imes se met à renvoyer la balle ! Trop cool !
Je trouve que depuis le début , c'est plutôt bien fait, d'un point de vue psychologique, le personnage d'Imes est cohérent : un peu effacé (ce besoin qui n'est pas comblé ) puis la découverte du mensonge qui le pousse à se rebeller contre l'injustice et envoyer chier tout le monde... Trop cool. J'ai trouvé ça bien aussi lors de sa sortie, que l'accent soit mis sur ses sensations plutôt que la relation avec Jebellan, qui aura le temps de se développer plus tard...
Super chapitre encore une fois.
A bientôt !
Dragonwing
Posté le 04/12/2020
Tant mieux si tu trouves que l'évolution d'Imes se fait bien ! C'était très satisfaisant d'écrire enfin cette scène où il dit un peu ce qu'il pense (︶▽︶)❁
Silvershodan
Posté le 19/10/2020
Un chapitre plutôt apaisant pour Imes (dans le grand vide), mais j'ai l'impression que le chapitre suivant sera plus dur pour lui. J'aime beaucoup quand il envoie paitre le prêtre et son frère. ça le change des chapitres précédents où il se faisait éclipser par tout le monde. Et j'aurai bien voulu être dans la tête d'Uvara pour connaître ses pensées.

 chaque fois que tu parles de l'hôte, j'essaie d'imaginer à quoi il ressemble. Au début, je le voyais comme une grosse baleine. Finalement je me demande si il ne ressemble pas à un chucret géant sans poils.

Merci pour ce chapitre
Dragonwing
Posté le 22/10/2020
Alors jusque-là je le voyais moi aussi comme une grosse baleine, mais l'image du chucret géant sans poils est si cocasse que je me demande si je ne vais pas changer d'avis. XD Le souci de l'hôte, c'est que je ne peux pas utiliser le mot "baleine" pour le décrire parce que ça n'existe pas dans l'univers de ces personnages. Je ne pense même pas qu'ils aient de mers. Du coup, vive les paraphrases. ^^
JuneZero
Posté le 16/10/2020
Au début du chapitre j'étais un peu déçue de pas sentir de tension sexuelle xD mais après c'est tellement cool leur sortie *_*. Je me suis demandée ce qui se passe si l'hôte meurt... et j'ai peur xD. Hâte que le 3e prêtre les envoie tous paître ces vilains qui interdisent le bonheur à Imes ><
Dragonwing
Posté le 18/10/2020
Haha ! On n'a pas fini de voir Imes et Jebellan interagir, ne t'inquiète pas. ;) Tu me diras ce que tu penses du chapitre suivant sur ce point, tiens. Merci d'être toujours fidèle au poste !
Dodonosaure
Posté le 15/10/2020
♥ Viviabel, j'ai trouvé mon âme soeur.

Imes est très clairement d'un calme olympien. Je m'attendais à ce qu'il tente d'étriper son frère, le prêtre et tous ceux qui lui barreraient la route.

Avec la publication par épisode, on oublie vite des détails importants. Par exemple : Hélirianne, mais qui est-ce ? J'ai été à la pêche aux infos et maintenant, je n'oublierais plus.
Il y a beaucoup de personnages en fin de chapitre, ça m'a vite perdue. Mais maintenant, Heln ne peut plus se défiler (le mûfle qui va jusqu'à tenter de se donner raison alors que tout son mensonge est éventé... Le ridicule ne tue pas, et parfois, c'est bien dommage).

Euh... si jamais tu manques de chasseurs, j'en connais un qui serait heureux d'adopter un chucret (pour l'ajouter à sa vaste ménagerie) et de faire quelques dégâts dans les colonies de charognards.
Il te propose même de le faire bénévolement en échange d'une armure et d'une, ou deux, épées. ;)
Dragonwing
Posté le 18/10/2020
C'est vrai que c'est l'inconvénient de la publication par chapitre, on a vite fait d'oublier les personnages ou les concepts qui ne pointent leur nez qu'une fois l'an >_> Maintenant je penserai à toi quand j'écrirai Viviabel ♥

Alors écoute, moi je veux bien, je l'adopte quand il veut. Je ne pensais pas que ça lui plairait de chasser en apesanteur, mais après tout, cet homme aime les défis. Rien que pour le voir galérer les premiers temps, ça se tente ;D
Dodonosaure
Posté le 30/10/2020
Il adore les challenges. Remarque, ça nous fera du divertissement. Dans le futur. Quand Symbiose aura trouvé un dénouement. (oui c'est une façon détournée de t'assurer de mon soutien et te rappeler que je suis, toujours, impatiente de te lire).
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