Chapitre 9

Par Edorra

Océane

Les mois ont passé, et peu à peu mon ventre a gonflé. Je garde mes mains sur lui dans une attitude protectrice. Dans quelques semaines, mon bout de chou sera là. Je suis persuadée que c’est un garçon, je ne sais pas pourquoi.

Je relève mes yeux vers la fenêtre de ma chambre. Dehors, l’océan ronronne doucement au gré de ses ressacs. Quelques mouettes poussent leurs cris perçants. Une brise marine parvient jusqu’à mes narines. Ce n’est pas un décor réel, mais juste une illusion que je me suis créée. Je n’en reviens toujours pas d’avoir cette capacité, mais le fait est que je peux créer n’importe quel mirage et inciter les autres, ou moi-même, à le voir.

Je laisse échapper un soupir de bien-être. Contre mon ventre, mon fils me donne des coups de pied. Je crois qu’il a hâte de sortir.

Je sens soudain les bras de Sineus glisser contre ma taille et se poser sur mon ventre. Il m’embrasse dans la nuque et murmure.

— Il y a longtemps que tu es levée ?

— Une dizaine de minutes.

Il y a environ deux mois que lui et moi ne sommes plus seulement des amis. Il n’y a pas que les hormones de femme enceinte à blâmer, j’avais besoin de tendresse. Je ne suis pas certaine que ce soit de l’amour, et je n’ai aucune idée d’où cette histoire me conduira, mais ce serait trop bête de ne pas en profiter.

— C’est toi qui as créé cette magnifique illusion ? demande-t-il en désignant l’extérieur.

J’acquiesce.

— Les océans me manquaient.

— Je comprends. C’est magnifique. Tu t’es vraiment améliorée dans ce domaine. Je suis sûr que tu me surpasses. Ça doit venir de ton imagination hyperactive.

Il pose un baiser sur mon sourire amusé avant de reporter son regard sur le panorama imaginaire. Un silence agréable s’installe entre nous.

Il le rompt soudain.

— Tu as pris ta décision au sujet de la mission de Yanael ?

Je soupire.

— Non. Mon père sait parfois se montrer si convaincant. Il m’assure que ce ne sera pas dangereux, difficile, mais pas dangereux.

Il acquiesce.

— Il n’attenterait pas à ta vie. Il t’adore.

J’esquisse un léger sourire et me blottis plus confortablement dans ses bras. Il reprend.

— Quel que soit ton choix, je te soutiendrai. Je ne deviendrai pas un boulet à ta cheville.

Je lui caresse la joue avant de l’embrasser tendrement. J’ai de la chance d’avoir trouvé un ami comme lui. Il facilite mon séjour sur Lasmonia de manière prodigieuse.

Maintenant, je dois faire mon choix. Mon apprentissage va bientôt toucher à sa fin.

Partir ou rester ? Telle est la question.

Je soupire. De toute façon, mon apprentissage n’est pas terminé. Il me reste quelques semaines pour prendre ma décision.

Je bascule ma tête vers le haut pour capter le regard de Sineus et lui annonce.

—  J’aimerais aller visiter Odalis demain. Tu veux m’accompagner ?

Odalis est le village situé à proximité du palais des Oscoris. Elle est aussi une place commerciale forte. Un marché y est prévu demain. J’ai hâte de voir ça.

— Pourquoi pas. J’ai juste quelques formalités à remplir avant ça, mais on pourra y aller en fin de matinée.

Je hausse un sourcil curieux.

— Quel genre de formalités ?

Il esquisse un sourire amusé.

— Rien de suspect. Je dois simplement voir mon éditeur.

— Ton éditeur ? Je te croyais explorateur ?

— C’est le cas. Mais un bon nombre de mes compatriotes aime lire le récit de mes aventures.

Je ne peux que les approuver. Sineus est un conteur hors pair.

Il jette un nouveau coup d’œil sur le paysage, puis m’entraîne en arrière.

— Viens, retournons nous coucher. Tu as besoin de repos.

Je me laisse faire. Il a raison. La journée de demain risque d’être active.

 

🙢 🙠 

 

Sineus n’a pas voulu que je courre jusqu’à Odalis. De toute façon, même si je le voulais, je ne pourrais pas. Mon ventre est trop volumineux désormais. Mon compagnon a donc fait préparer une sorte de véhicule découvert et m’a aidée à y grimper. Sa ligne aérodynamique laisse à supposer que cette pseudo voiture peut atteindre des vitesses inimaginables. Cette pensée m’effraie un peu, mais Sineus est suffisamment confiant pour que je ne m’inquiète pas plus que nécessaire.

— Tout se passera bien, me rassure-t-il en montant à la place du conducteur, souriant.

Il me serre la main tendrement, puis démarre. On atteint aussitôt une vitesse considérable et le trajet ne dure guère plus de cinq minutes.

Sineus se gare à l’orée de la ville, là où la vaste foire commence. En ce jour exceptionnel, elle s’infiltre dans chaque rue de l’agglomération, offrant pléthore d’échoppes à ciel ouvert.

J’ouvre une bouche stupéfaite et émerveillée.

— Prodigieux !

Sineus éclate d’un rire amusé.

— C’est surtout une vraie cacophonie, mais ça vaut le coup d’œil.

Il descend du véhicule, puis m’aide à faire de même, posant un doux baiser sur mes lèvres au passage. Je lui souris, puis me dégage de ses bras pour étudier le paysage alentour. Odalis est ce qu’on pourrait appeler une ville verte. Les végétaux y sont omniprésents : conifères et feuillus majestueux, arbustes fleuris, esplanades de gazon… Ce ne sont pas eux qui se sont adaptés aux bâtiments, mais l’inverse. Il semblerait que les constructeurs aient fondé le village en respectant chaque caractéristique de la configuration naturelle. Un travail titanesque.

Un fleuve, effluent du lac des Oscoris, traverse la ville. Ses rives sont soigneusement aménagées, et les Odaliens comme les touristes aiment à s’y retrouver.

Il y a foule aujourd’hui, et rien que l’entrée du village déborde de passants. Sineus attrape ma main et m’entraîne vers les premiers étals.

— Ne me perds pas de vue.

Je hoche la tête. Nous nous engouffrons dans la foule. Notre progression est plus ou moins aisée. Les badauds sont fébriles ; la liesse de la foire n’y est pas pour rien. Mais quand ils constatent que je suis enceinte, ils me laissent aimablement passer, souriant.

Finalement, nous arrivons au pied de la première rangée d’échoppes. Je découvre alors des merveilles : des étoffes aux couleurs chamarrées, des vêtements composés de voilages vaporeux, mais aussi toutes sortes de nourritures. Mille et un parfums gourmands volent dans l’air, réveillant mon estomac. Son grognement est plus qu’audible.

Sineus lâche un rire attendri et propose.

— Laisse-moi t’acheter quelque chose.

— Avec plaisir !

Tous ces mets qui s’étalent sous mes yeux me font saliver.

— Qu’est-ce qui te tente ?

Je hausse les épaules. Je n’ai aucune envie particulière, pour une fois.

— Que me conseilles-tu ?

Il m’adresse un grand sourire.

— Attend-moi là.

Il me fait un clin d’œil et s’éloigne à quelques mètres vers un autre marchand. Je secoue la tête d’un air amusé, me demandant ce qu’il va m’apporter. Puis, je reporte mon attention sur les articles devant moi. Des livres en l’occurrence. Comme par hasard, un des récits de Sineus s’y trouve. Je m’en empare aussitôt et commence à le feuilleter. Autour de moi, les bavardages s’élèvent en un méli-mélo de mots, mais n’empêchent pas ma lecture. Cependant, j’entends soudain une phrase qui retient mon attention.

— C’est la fille de Yanael.

— La Terrienne ?

Le mépris présent dans cette phrase me choque, mais je garde le nez dans mon livre, faisant semblant de rien.

— Exactement… Ce pauvre fou est tombé bien bas.

— Il n’est plus le même depuis son retour de la Terre.

— J’ai entendu dire qu’il comptait sur elle pour sauver cette planète.

— Il va tomber de haut. Il est évident qu’elle ne sera pas à la hauteur. Un vrai Lasmonien serait plus à même de réussir.

— Encore faudrait-il le vouloir !

Je déglutis difficilement. Je n’avais pas entendu ce genre de mesquinerie depuis longtemps. À vrai dire, vu le niveau de morale des Lasmoniens, je les pensais incapable de médisance. Comment ces personnes osent-elles déblatérer sur mon compte sans même me connaître ?

Je sens mes yeux s’humidifier. Foutues hormones ! Je ne suis pas si sensible en temps normal.

Sineus choisit ce moment pour revenir, un emballage contenant une sorte de sandwich dans la main.

— Très bon choix de livre, commente-t-il.

Je reviens les pieds sur Terre et réalise que je tiens toujours son écrit dans les mains.

— Hum ? Ah, oui !

Il sourit, intrigué.

— C’est si mauvais que ça ? Tu es toute pâle.

— Je… Non, ça n’a rien à voir.

Je change de sujet.

— Tu m’as apporté à manger ?

Il acquiesce et me tend le sandwich.

— Pain à la farine d’estame et ses petits légumes. Avec les compliments du chef !

Je m’en empare avec gourmandise. Je vais pour retirer ma main, mais Sineus me retient par le poignet. Je hausse des sourcils étonnés en le voyant y accrocher un bracelet. Il est composé d’une chaîne finement ouvragée en métal argenté, incrustée d’aigues-marines.

— Qu’est-ce que…

Il hausse les épaules, s’excusant presque.

— Il m’a fait penser à toi.

Je reste perplexe un instant, puis bredouille un faible mais sincère :

— Merci.

Il me sourit, ému, puis se secoue, comme s’il voulait échapper à ce moment trop romantique pour lui.

— On continue ?

— Allons-y.

 

🙢 🙠 

 

Je me fais l’impression d’être une baleine échouée sur la grève. Affalée sur un banc face au lac, je n’ai plus aucune énergie. Alors, ne me parlez pas de me lever. Je suis bien mieux ici, à profiter de la douce température et des rayons du soleil. Le parc est calme, seule une famille s’égaye quelques centaines de mètres plus loin. Les cris ravis des enfants me parviennent assourdis. Je souris en les observant. Lasmonia est un endroit où la douceur de vivre est une réalité. Pourrais-je y vivre moi-même ? Sans doute, si tous mes amis ne se trouvaient pas sur Terre. Ils me manquent énormément. C’est quand on est loin d’eux qu’on mesure tout l’amour qu’on porte à nos proches. Presque huit mois sans les voir, ni leur parler… c’est beaucoup trop long.

Mais ici, il y a Sineus, Yanael et d’autres que j’ai appris à apprécier malgré quelques déconvenues. Je pousse un profond soupir. Ce n’est pas un choix facile à faire.

Moi et mon enfant aurions une meilleure qualité de vie ici, à priori. Cela dit, je suis loin d’être appréciée et acceptée par tout le monde. Dès que mes interlocuteurs apprennent que je viens de Terre, leur regard se teinte de mépris. Plutôt pénible.

Sur Terre, je n’ai pas ce problème. On s’habitue à être une star et à être adulée par ses fans. On s’y habitue même sans prendre la grosse tête. Ma carrière me manque elle aussi ; ainsi que mon violon. Il y a tellement longtemps que je n’ai pas joué de l’archet. J’aurais dû demander à Yanael de me ramener mon instrument.

J’ai envie de retrouver tout ça, envie que mon bébé découvre toutes ces choses. Je demanderai à Fred d’être le parrain. Il va en sauter au plafond. Je laisse échapper un éclat de rire en imaginant mon ami dans cette situation. Il sera surpris en découvrant ma grossesse, et sans doute vexé que je ne l’aie pas prévenu plus tôt. On va devoir avoir une longue discussion. La balance penche de plus en plus pour mon retour sur Terre, mais je n’ai pas statué sur le cas de ma mission. Je n’ai pas spécialement envie de m’embarquer dans un projet de cette envergure. Sans parler qu’il faudra que je m’occupe de mon enfant.

Yanael ne cesse de me répéter que c’est pour la bonne cause, que je ne le regretterai pas. Dois-je me laisser convaincre ?

J’entends soudain des bruits de pas derrière moi. Je tourne légèrement la tête pour découvrir Azyael, l’air neutre. Je me fige imperceptiblement. Je n’ai jamais réussi à me détendre en présence de mon frère aîné. Ça va faire des semaines qu’il a cessé toute attaque contre moi, mais il me met toujours mal à l’aise. J’ai toujours un mauvais pressentiment quand il s’approche de moi.

Pour l’heure, il se contente d’esquisser un léger sourire.

— Iekeva Océane.

— Iekeva.

Désormais, je comprends et parle le lasmonien couramment. C’est bien plus facile pour communiquer.

— Comment te sens-tu ? demande mon demi-frère en s’asseyant à côté de moi.

— Lasse.

— Courage. Dans une semaine, tu seras délivrée.

J’esquisse une légère moue contrariée. Je déteste parler de mon accouchement. Je préfère sauter directement au passage où je tiens mon bébé dans les bras. Pour tout ce qui précède, c’est fondu au noir. Oui, je sais, la vie n’est pas un film.

Devant mon manque de réponse, Azyael enchaîne.

— Alors, ça marche bien entre Sineus et toi ?

Je sens le rouge me teinter les joues. Tout comme mon accouchement, ma vie sentimentale n’est pas un sujet que j’aime traiter avec lui.

— Ça va. C’est un homme merveilleux.

— Oui, il ferait un père exceptionnel.

Ma salive se bloque dans ma gorge. Non, mais de quoi il se mêle ? J’apprécie énormément Sineus, vraiment. On passe de formidables moments ensemble… de là à passer ma vie avec lui… J’ai hésité à rester sur Lasmonia en sa compagnie, mais l’appel de la Terre est trop puissant. Cela dit, il me manquera. La vie serait plus douce avec lui.

— Sans doute. Je ne serai pas là pour le voir.

Son sourire meurt sur ses lèvres.

— Que veux-tu dire ?

Je prends une grande inspiration et lâche :

— Je vais rentrer sur Terre.

Son regard devient glacial. J’étais persuadée que seuls les yeux bleus pouvaient renvoyer autant d’animosité. Azyael me prouve le contraire.

— Océane, tu peux te montrer si stupide quand tu t’y mets.

Je fronce les sourcils. Je n’ai pas besoin d’entendre ses nombreuses récriminations.

— Ce que tu peux penser de moi m’est complètement égal. Nous sommes très différents toi et moi. Nos éducations se sont faites à l’opposé. J’ai très bien compris que tu détestes la Terre, mais toutes les personnes que j’aime s’y trouvent, et je n’ai pas l’intention de rester loin d’eux plus longtemps. Si tu avais un cœur, peut-être que tu comprendrais.

Une moue agacée tord ses lèvres.

— J’ai sûrement plus de cœur que n’importe lequel de tes congénères, mais soit, puisque tu as pris ta décision… Et comment tu vas te débrouiller pour la mission de papa ? Maman le jour et espionne la nuit ?

Je l’arrête d’un geste de la main.

— Je n’ai pas encore accepté sa mission.

Il semble se détendre. L’ombre d’un sourire éclaire ses traits.

— Tant mieux, tu es moins stupide que je ne l’ai cru. Cette mission te détruirait Océane, et ta vie de famille avec.

— Tu ne fais que me le répéter depuis des mois.

Il laisse échapper un éclat de rire.

— J’ai cru comprendre que tu étais têtue. J’essaye de te faire entrer cette idée dans la tête, par tous les moyens.

Je fais une nouvelle moue agacée. Azyael m’observe un long moment en silence. J’ai l’impression qu’il essaye de lire en moi. Ce qui est vraisemblablement le cas puisqu’au bout d’un moment, il lâche :

— Tu as sacrément amélioré tes dons psychiques. Je ne trouve pas une faille dans ton bouclier.

— Pourquoi en cherches-tu une ?

Il plonge un regard profond dans le mien. Je réprime un frisson. J’ai l’impression que le temps s’arrête alors que je prends conscience d’une chose. Azyael est puissant, et il utilisera tous les moyens à sa disposition pour m’empêcher de suivre la voie de notre père. Si j’accepte la mission de Yanael, Il se trouvera toujours face à moi, en éternel adversaire.

Je déglutis difficilement alors qu’il dévie son regard. Changeant de sujet, il déclare.

— Sineus va avoir le cœur brisé. Il s’est énormément attaché à toi. Tu es la première femme avec laquelle je le vois rester plus d’une semaine. Et c’est une des premières fois qu’il reste aussi longtemps dans un même endroit.

Je soupire. Sineus est un baroudeur. J’ai passé de longues soirées à écouter ses longs récits d’aventure à travers la galaxie. Quand je lui ai demandé pourquoi il ne repartait pas, il a répondu qu’il venait de trouver le plus beau des joyaux, et qu’il n’avait pas l’intention d’en rechercher un autre pour le moment.

En même temps, les Lasmoniens sont polygames. Il finira par trouver quelqu’un d’autre. Peut-être que d’ici quelques années, il aura trois épouses et cinq lardons. J’ai un léger pincement au cœur. Je lui manquerai peut-être, du moins je l’espère.

— Il se remettra. Je ne suis pas exceptionnelle. Il trouvera d’autres femmes qu’il aimera autant sinon plus.

— Sans aucun doute… mais vous faisiez un beau couple. Sineus est mon meilleur ami ; j’aime le voir heureux.

— Et si tu te trouvais quelqu’un et que tu nous laissais tranquille ?

Il éclate d’un rire franc.

— J’ai tout ce qu’il faut de ce côté-là, merci de t’en soucier.

Il se lève d’un geste dynamique.

— Réfléchis encore au fait de rester ici. Franchement, est-ce qu’il existe sur Terre un endroit aussi paisible ?

— C’est tout réfléchi.

Il reste silencieux de longues secondes avant de céder.

— Bon… Du moment que tu n’acceptes pas la mission de papa. Si tu le faisais, les conséquences pourraient être désastreuses…

Mon sang ne fait qu’un tour. La fureur s’empare de moi.

— Tu n’as pas à me menacer, enfoiré. Je mènerai ma vie comme bon me semble. Tu n’es rien ni personne pour m’influencer ou pour me donner des ordres.

Il fronce les sourcils.

— Je me préoccupe simplement de ta santé.

— À d’autre ! Tu veux simplement me rendre impuissante, et Ah !

Je pousse un hurlement alors qu’une violente douleur irradie dans mon utérus. Une contraction que je n’avais pas vu venir. Ça m’apprendra à me mettre dans des états pareils. Je me contracte sur mon banc, tâchant de surmonter la souffrance. Azyael s’est agenouillé près de moi d’un air affolé.

— Océane ! Qu’est-ce qu’il se passe ?

Je n’ai pas assez de souffle pour répondre. Surtout qu’à ce moment, je sens un liquide chaud couler entre mes cuisses. Et merde ! Le moment que je craignais tant est arrivé.

— Océane ? répète mon frère.

— Je… je vais accoucher.

— Quoi !

Il a un mouvement de recul d’au moins deux mètres. Il se relève et passe une main sur son visage d’un air paniqué.

— Je… je ne sais pas comment m’y prendre, finit-il par avouer.

Je hurle :

— Alors va chercher quelqu’un qui sait !

Il reste interdit quelques secondes puis se met à courir vers la maison. Je reste pliée contre mon ventre, luttant contre la douleur et l’angoisse. Je vous jure qu’à cet instant même, je rêverais d’être dans une clinique terrienne, sous péridurale bien entendu.

 

🙢 🙠 

 

Yanael

Ça y est le jour J est arrivé. Je ne m’y attendais pas, mais une certaine fébrilité s’empare de moi. Je me dirige à grand pas vers notre salle de soin, d’où les hurlements d’Océane proviennent. Je ne pensais pas que son accouchement se déclencherait aujourd’hui. Elle était en pleine forme ce matin.

Gwenolé trottine à mes côtés, exaltée. Elle adore ces journées où l’une de nos proches doit donner la vie. C’est elle qui est venu me prévenir pendant que Jihanne courait s’occuper de notre fille. Je presse le pas en entendant un nouveau cri de la future mère. Si Gwen apprécie ces moments, pour ma part, je ne me sentirai détendu que quand tout sera terminé. Tant de choses pourraient mal se passer ; je ne préfère même pas me l’imaginer.

Sur notre chemin, nous croisons Azyael qui se met à marcher en notre compagnie. Je lui jette un coup d’œil en coin. Il est blême et un léger sentiment de culpabilité se lit dans son regard et ses lèvres crispés. C’est alors que les mots de Gwen me reviennent. Océane était en sa compagnie quand tout a commencé. Je lâche d’une voix profonde.

— Tu es fier de toi ?

Il se mord la lèvre avant de rétorquer :

— Je n’y suis pour rien. Elle aurait pu accoucher n’importe quand. C’est un hasard si je discutais avec elle quand elle a perdu les eaux.

Je fais une moue peu convaincue.

— Discuter, hum ? Tu devais la menacer une fois de plus…

Devant son air surpris, j’enchaîne :

— Tu crois que je n’avais pas remarqué ton manège, ni la façon que tu as de la harasser depuis son arrivée ?

Ses traits se durcissent. Il déclare d’une voix sombre.

— Quoiqu’il en soit, tu as gagné. Elle m’a confié vouloir rentrer sur Terre.

Un sourire satisfait étire mes lèvres. Un grognement cynique s’échappe de la gorge de mon fils.

— Ne te réjouis pas trop vite, tu n’as pas encore gagné la guerre. Elle ne compte toujours pas accepter ta mission.

Mes épaules se raidissent. Devant moi, Gwenolé est déjà entré dans la chambre. Je jette un regard déterminé où se dissimule un brin de déception vers mon fils.

— Ce n’est pas une guerre.

Sur ces mots, je lui referme la porte au nez. Je doute que sa sœur est envie de le voir maintenant.

Je me retourne vers le lit pour découvrir le capharnaüm de la pièce. Océane surmonte une contraction au milieu des draps froissés. Je m’approche doucement et pose ma main sur son épaule. Une fois la douleur passée, Jihanne l’examine, assistée par Gwenolé. Quelques secondes plus tard, elle relève son regard vers moi.

— Le col est dilaté à huit centimètres, ça ne devrait plus tarder.

Océane geint avec découragement et laisse tomber sa tête contre moi.

— Je n’en peux plus. Donnez-moi quelque chose pour atténuer la douleur. N’importe quoi !

Je soupire et baisse mon regard vers elle. Mes yeux s’attardent sur ses traits tirés, sur sa peau en sueur.

— Je suis désolé ma fille, mais c’est trop tard, je ne peux plus rien t’administrer sans danger. Il va falloir que tu surmontes ça.

Ses yeux se voilent d’incrédulité avant qu’une nouvelle contraction ne la frappe de plein fouet. Je laisse glisser ma main au creux de ses reins pour la soulager et approche mon visage du sien.

— Doucement Océane, c’est juste un mauvais moment à passer. Respire.

— Comme un petit chien, c’est ça ? émet-elle entre ses dents.

Je souris légèrement.

— C’est ça.

Avec une moue de dépit, elle s’exécute. Je serre mes bras contre elle et attrape ses mains dans les miennes. Elle s’adosse contre moi en murmurant.

— Je n’aurais jamais cru que ce serait mes parents qui mettraient au monde mon premier enfant…

Devant nous, Jihanne l’encourage, le sourire aux lèvres.

— Courage, Océane, Pousse ! Il sera bientôt là.

Elle pousse un grognement en serrant mes phalanges à les briser. Les contractions se font de plus en plus rapprochées. Elle surmonte sa souffrance et son épuisement sous nos mots de réconforts et grâce à ses remarques sarcastiques.

Et puis, la note finale se fait entendre. Le bébé se décide à montrer le bout de son nez. Dans un dernier hurlement, sa mère lui donne enfin la liberté. Les vagissements du nouveau-né se font entendre aussitôt.

Jihanne l’attrape avec précaution dans ses bras et l’essuie doucement pendant qu’Océane se détend contre moi.

— C’est un garçon ! annonce ma femme, un air extatique sur le visage.

Océane pousse un cri ravi, laissant enfin couler ses larmes de soulagement et de joie.

— Je veux le voir, bredouille-t-elle.

Jihanne s’approche et lui tend son fils. Elles échangent un tendre regard complice, que seules les femmes ayant donné la vie peuvent comprendre. Océane prend son enfant avec douceur et le berce contre elle. Ses yeux cherchent son petit regard endormi. Peu à peu, l’enfant se calme, rassuré par la chaleur de sa mère.

J’observe la scène avec émotion. Le petit est encore couvert de placenta, le cordon ombilical repose encore sur son ventre, mais Océane n’en a que faire. Tout ce qui compte pour l’instant est de découvrir son fils.

— Comment vas-tu l’appeler ? lui demandé-je doucement.

Elle hésite un instant avant de déclarer.

— Davis. Mon petit Davis. Tu aimes ce prénom, hein, Sweetie ?

Le poupon ouvre à peine ses petites paupières, laissant apercevoir ses prunelles bleues pures.

Je laisse échapper un discret soupir. J’aime déjà ce petit être. Je n’ai jamais su résister au charme attendrissant de mes enfants, et encore moins de mes petits-enfants. Je l’aime déjà le fils de ma petite Océane. J’ai l’impression que sa propre naissance remonte à hier… et par bien des aspects, elle est encore une enfant. Que sera sa vie sur Terre ? N’ai-je pas fait finalement une erreur ? Non, elle est forte et entraînée pour ce qui l’attend là-bas. Mais Davis ? Le pauvre petit bout n’a rien demandé. Il vaudrait mieux qu’il reste ici, dans une famille aimante, dans un endroit sans danger. Mais Océane n’acceptera jamais de se séparer de lui.

Elle est perdue dans la contemplation de son fils ; elle en a même oublié notre présence. Mais je dois m’occuper de Davis, lui faire un check up médical.

— Océane.

Elle relève la tête vers moi.

— Donne-le-moi.

Elle hésite un instant, comme si elle avait saisi le fil de mes précédentes pensées, avant de le glisser dans mes bras.

— Fais attention à lui.

— Compte sur moi.

 

🙢 🙠 

 

Océane

Je me réveille doucement, gardant les paupières fermées. Je n’avais pas dormi aussi profondément depuis longtemps. Mon corps avait besoin de repos. Bien sûr, je savais que les accouchements étaient pénibles et douloureux, mais je ne pensais pas que la souffrance était si intense. Mais quand je pense à mon petit Davis, je me dis que ça en valait le coup. Cela dit, si j’avais pu le mettre au monde sans douleur, cela aurait été merveilleux. Certaines femmes disent qu’elles oublient tout quand elles tiennent leur enfant dans leur bras. C’est faux, mais le bonheur est tellement plus fort qu’il relègue la souffrance loin derrière.

J’ouvre doucement les yeux pour découvrir Sineus debout devant le berceau. Il détaille Davis avec un tendre sourire sur les lèvres.

— Il te ressemble, déclare-t-il à mon attention, avant de tourner son regard vers moi.

Comment Diable a-t-il su que j’étais réveillée ? Il caresse doucement la joue de mon fils avant de venir s’asseoir sur la chaise à mes côtés.

— Bien dormi ?

— Oui. J’en avais besoin.

Il acquiesce d’un air entendu avant de continuer.

— Yanael m’a dit que ça s’était bien passé.

Je pousse un grognement.

— Oui, et bien, il n’était pas à ma place.

Il éclate d’un rire léger.

— Nous, les hommes, on ne vous comprendra jamais parfaitement.

J’esquisse un sourire en coin.

— Sans doute pas.

Je reste un long moment à le dévisager. Ses yeux bruns rieurs restent posés tranquillement sur moi. Son sourire détendu éclaire son visage. Un léger malaise me saisit lorsque je réalise à quel point il est formidable. Il n’attend rien de moi. Il se contente d’être là pour moi, pour me soutenir. Je sais qu’il tient à moi ; il n’en a jamais fait un secret. Il aimerait que je lui rende la pareille, mais il veut avant tout que je fasse mes propres choix. Je lui dois la vérité. Je soupire.

— Je vais rentrer sur Terre.

Une ombre de déception s’installe dans son regard, mais il continue d’une voix douce.

— Je l’ai entendu dire.

Je pince les lèvres.

— Azyael.

Il acquiesce.

— Je sais qu’il a une drôle de façon de le montrer, mais il tient à toi.

Je lui lance un regard plus qu’étonné.

— Tu te fous de moi.

Il sourit.

— Non.

Il ne rajoute rien, se contentant de plonger son regard dans le mien. J’y lis tout l’amour et toute la tendresse qu’il me porte. Nous avons vécu des moments inoubliables lui et moi. Il a su me réapprendre à vivre chaque instant. Avec lui, mon deuil a été plus facile à supporter et à faire. Dimitri me manque encore, surtout quand je regarde Davis. Ses deux petites fossettes me rappellent son père avec nostalgie. J’aimerais qu’il soit là aujourd’hui, mais c’est Sineus qui est en face de moi. Un homme qui m’offrirait la lune si je le lui demandais, un homme qui aurait tant de choses à m’apprendre, un homme que je chéris.

— Viens avec moi, lui demandé-je subitement.

Il hausse un sourcil surpris.

— Sur Terre ?

— Oui. Tu aimes l’aventure, c’en serait une grandiose pour toi. Je pourrais te faire découvrir la Terre comme tu m’as fait découvrir ta planète. On serait bien tous les deux…

— Océane, me coupe-t-il,  je ne peux pas.

Je fronce les sourcils.

— Pourquoi pas ?

Il pousse un long soupir avant d’expliquer.

— Ma place n’est pas là-bas. Ta vie n’est pas la mienne. On sait tous les deux que ton séjour sur Lasmonia a été une pause dans ton existence. À ton retour sur Terre, tu retrouveras ton passé, tes proches, et tu reprendras comme avant.

Je contracte la mâchoire, agacée.

— J’ai changé.

Il me sourit tendrement.

— Bien sûr. Tu es plus forte, plus réfléchie et plus mûre qu’à notre rencontre. Mais sur Terre, tout ne sera pas aussi calme. Tu seras forcée de vivre comme avant.

Je m’obstine.

— Rien ne sera comme avant. J’ai Davis maintenant.

Il hoche la tête.

— C’est une merveille, il te rendra la vie plus douce. J’espère que tu penseras un peu à moi en le regardant. Je sais très bien que je ne suis pas son père, mais je lui ai raconté de prodigieuses histoires quand il était dans ton ventre.

Je souris à mon tour.

— Et à moi aussi par la même occasion. Ne t’inquiète pas, Sineus, je ne t’oublierai pas si facilement.

— Tu trouveras quelqu’un d’autre.

— L’un n’empêche pas l’autre.

Un éclat de rire amusé franchit ses lèvres.

— Commencerais-tu à devenir polygame ?

Je retiens un rire et récite :

— L’amour est un sentiment tellement beau, pourquoi le restreindre à une seule personne ?

Son regard pétille.

— C’est ce que je t’ai dit à notre première rencontre.

J’acquiesce.

— Le penses-tu maintenant ?

Je réfléchis quelques instants sans trouver quoi répondre.

— Je ne sais plus ce que je pense à ce sujet-là. Je crois que je vais me laisser vivre et advienne que pourra de ma vie sentimentale. Ma priorité pour le moment est la sécurité de Davis.

Il approuve du regard avant de se tourner vers lui.

— Il se réveille.

— Donne-le-moi.

Il s’exécute sans mot dire et le pose délicatement dans mes bras. Mon sourire s’agrandit aussitôt, radieux. Je pose quelques baisers sur les joues tendres de mon fils, sans avoir envie de m’arrêter. Il tend son petit poing vers moi. Je glisse mon index contre ses petits doigts et lui caresse la main affectueusement. 

Un toussotement grave m’interrompt soudain. Je lève les yeux vers la porte pour découvrir Yanael, l’air sérieux.

— Excusez-moi de vous déranger, mais je dois parler à ma fille.

Sineus acquiesce, se penche vers moi pour poser un baiser sur mes lèvres.

— À plus tard.

Il sort de la pièce alors que Yanael vient prendre sa place. Il nous observe un long moment, moi et mon fils, avant qu’un sourire n’égaye son air grave.

— Il est adorable.

— Il ressemble à son père, ajouté-je d’un ton attendri.

— Il a tes yeux. J’ai eu l’impression de revivre ta naissance quand Jihanne nous l’a montré.

Mon sourire reste gravé sur mes lèvres. J’ai l’impression que plus jamais je ne pourrai m’arrêter.

Il pousse un long soupir.

— Océane, nous devons parler de ton retour sur Terre.

Je relève mes yeux vers lui. Je comprends mieux son air sérieux à présent. Je le supplie du regard.

— Ça ne peut pas attendre ?

— Non. On ne peut plus repousser. Je ne peux plus me taire plus longtemps.

Je soupire.

— Ça ne va pas me plaire, hein ?

— Il y a des risques.

— Bien, alors allons-y, dis-moi ce que tu as à me dire.

— Parle-moi d’abord de ta décision.

— Je vais rentrer sur Terre comme tu le sais déjà. Pour ta mission, je n’ai encore rien décidé. J’y réfléchirai sur place. Tout ce qui m’importe à présent, c’est Davis. Je m’occuperai principalement de lui. Ta mission, si je décide de l’effectuer, sera secondaire.

Il blêmit et se fige. J’ai même l’impression pendant quelques temps qu’il ne respire plus. Puis, il se reprend, et m’assène un nouveau coup.

— Tu ne peux pas emmener Davis sur Terre, ma chérie.

Je ne note même pas son terme affectueux, trop subjuguée par la première partie de sa phrase.

— Qu’est-ce que tu me racontes encore ? C’est une blague ?

Il plonge son regard désolé et coupable dans le mien.

— Non, c’est trop dangereux pour lui.

Une colère froide et implacable me saisit. Je serre davantage mon fils contre ma poitrine.

— J’en ai rien à foutre de ton opinion ! Davis rentre avec moi, n’essaie même pas de nous séparer ! Et puis, je n’ai pas dit que j’acceptais ton foutu projet. Si je le refuse, il ne lui arrivera rien.

— Si, hélas…

Il se tait quelques longues secondes, avant d’avouer :

— Il y a quelque chose que je ne t’ai pas dit. Un jour où l’autre, les terriens poursuivant ma quête apprendront ton nom et ton rôle. Je l’ai couché sur mon testament. Ce n’est qu’une question d’années, ou même de mois.

Mes yeux s’agrandissent d’angoisse. Je bafouille.

— Tu veux dire… que je n’ai pas le choix ? Que quoique je fasse on me pourchassera toujours ?

Il se pince les lèvres ; son regard se voile de larmes. Ça ne me rend pas plus encline à lui faciliter la tâche. Je suis sidérée. Dire que j’avais commencé à lui faire confiance. Il vient de révéler l’enclume qui plane au-dessus de ma tête depuis des années, de me révéler les chaînes auxquelles je suis enchaînée. J’ai l’impression soudaine de manquer d’air. Je respire à grand coup, comme un poisson hors de l’eau.

— Pardonne-moi, Océane, je t’en supplie. C’est la pire de mes erreurs et je m’en veux terriblement de leur avoir donné ton nom. Tu comprends pourquoi Davis doit rester ici ? Je ne recommencerai pas deux fois la même erreur.

Je déglutis difficilement. Je reporte mon regard vers mon fils. Ses yeux bleus me fixent avec ce que je jurerais être de l’interrogation. J’ordonne à mon père :

— Va-t’en.

— Océane… tente-t-il.

— Va-t’en !

J’ai hurlé ces derniers mots, faisant froncer les sourcils de Davis. Yanael nous laisse seuls lui et moi. Je caresse une nouvelle fois la joue de mon fils. Il me regarde toujours avec amour et adoration. Il est tout ce que j’ai, ce à quoi je tiens plus que tout au monde. Donner la vie vous transforme, bouleverse toutes vos priorités, vous fait sentir comme une louve prête à tout pour ses petits. Comment puis-je songer à me séparer de lui ? Mais comment pourrais-je lui faire partager le triste destin qui m’attend ?

 

🙢 🙠 

 

Yanael

Il y a des jours où je me déteste. Des jours où même si je me répète que mes buts sont louables, la culpabilité ne me lâche pas. Aujourd’hui en est un.

Océane a fini par se ranger à mon avis. Elle va rentrer sur Terre et laisser Davis ici. Elle a exigé que ce soit Sineus et moi qui nous chargions de son éducation, et m’a demandé en aparté de me méfier d’Azyael. Oui, elle a accepté de me laisser son fils, mais je vois bien à quel point ça la déchire.

Elle part aujourd’hui, à bord du vaisseau que le lui ai appris à conduire et donné en cadeau. Il lui sera très utile pour la suite des évènements.

Nous sommes encore quatre sur l’esplanade : Sineus, Davis, Océane et moi-même. Le reste de la famille nous a laissé il y a quelques minutes. Sineus porte Davis dans ses bras. Océane reste penchée vers lui, caressant son petit visage, sans parvenir à s’en détacher. Elle est à moitié en larme.

— Tu vas manquer à maman, sweetie. Tu ne m’oublieras pas, n’est-ce pas ?

— Je lui parlerai de toi à chaque instant, indique Sineus en posant un bras réconfortant sur ses épaules.

Elle relève un regard bouleversé vers lui.

— Tu t’occuperas bien de lui ?

— Comme si c’était mon fils. Tu peux partir tranquille, il sera en sécurité avec nous.

Elle soupire.

— Je sais.

Elle se retourne vers son fils et pose un baiser sur son front. Elle l’observe en silence, puis soudainement, défait son bracelet qu’elle portait à la main droite. Elle l’entoure autour du poignet de Davis et esquisse un pauvre sourire.

— Au moins, tu auras un souvenir de moi. Je ne veux pas te laisser…

— Un jour, tu pourras revenir, intervins-je.

Elle se retourne lentement vers moi.

— Quand ?

— L’avenir nous le dira.

Elle lève les yeux au ciel. Je continue.

— J’ai encore quelques recommandations à te faire.

Elle me fait signe qu’elle est prête à m’écouter.

— Reste discrète. Ne te jette pas dans la quête sans signe précurseur. Reste dans l’ombre. Ne fais rien, ne dis rien tant qu’on n’aura pas prononcé mon nom en ta présence. 

— Quand le nom de Yanael entendras, ta mission commencera, prédit Sineus

Océane lui jette un regard en coin.

— Ça sonne comme une prophétie.

— Merci pour cette intervention, Sineus.

— C’est un plaisir.

Je pousse un grognement avant de reprendre :

— Aux dernières nouvelles, le testament est passé de mains en mains sur Terre, mais personne n’a jamais réussi à le déchiffrer. En ce moment, il est possédé par quelqu’un qui ne connaît rien à la quête. Ça va te laisser quelques temps de repos. Cela dit, les terriens sont tellement imprévisibles…

Elle fronce les sourcils.

— Sans t’offenser.

Elle balaie mon excuse d’un geste de la main.

— C’est rien, j’y suis habituée.

J’esquisse un sourire, m’approche et pose mes mains sur ses épaules.

— Prends soin de toi.

— Comme toujours.

Elle tourne la tête et jette un regard chargé de regret vers Davis.

— Je pourrais peut-être rester encore un peu… Il est si petit.

Je laisse échapper un court soupir.

— Ta formation est terminée. Tu as été une élève efficace ; je n’ai plus rien à t’apprendre. J’aimerais que tu puisses rester, mais sur Terre, tes proches commencent à se poser des questions. Jusque-là, nous leur avons fait croire que tu avais besoin de solitude, que tu t’étais isolée au Tibet. Plus tu attendras, plus tu auras du mal à les retrouver.

Elle acquiesce.

— Je suppose qu’ils vont m’en vouloir un peu. 

— S’ils sont vraiment tes amis, ils comprendront. Garde-les hors de cette histoire.

— C’est bien mon intention.

Elle soupire longuement.

— Je suppose que c’est le moment de te dire adieu. J’ai pas de discours grandiloquents à te faire. J’aimerais te dire que tu vas me manquer, mais je ne suis pas sûre de le penser. Je ne sais pas ce que je ressens à propos de l’année passée. On a eu de bons moments tous les deux.

J’approuve d’un hochement de tête pendant qu’elle continue.

— Cela dit, je me serais passée de la révélation finale. Ce n’est pas un cadeau que tu m’as fait, Yanael.

— Tu auras toujours le choix de refuser.

Un éclat de rire cynique sort de ses lèvres.

— Que je le fasse ou non, j’aurais tous ceux qui poursuivent ta quête sur le dos. Le choix que tu me laisses n’est qu’une illusion.

Je garde le silence, ne trouvant rien de judicieux à répondre. Je finis par la prendre dans mes bras et par lui chuchoter.

— Même si je ne te manque pas, sache que toi, tu me manqueras. Tu es ma petite fille, tu le seras toujours. Je sais à quoi je t’expose. Je le regrette parfois. Fais attention à toi. Tu es forte et entraînée. Ce sera difficile, mais pas dangereux.

— J’aimerais te croire, mais je sais de quoi nous sommes capables.

Elle se dégage doucement, avant de finalement poser un léger baiser sur ma joue et de se retourner vers Sineus. Elle lui chuchote quelques phrases à l’oreille, que je ne parviens pas à entendre. Il acquiesce avant de l’embrasser tendrement. Elle prend ensuite Davis dans ses bras pour lui renouveler ses adieux, ses câlins et ses baisers. À contre cœur, elle finit par le rendre à Sineus ; les larmes coulant à présent librement sur ses joues.

Elle nous jette un dernier regard avant d’entrer dans le vaisseau vivement, de peur de changer d’avis. Il lui faut quelques minutes pour allumer les machines et prendre son envol.

Sineus et moi restons un long moment à regarder son vaisseau disparaître dans les cieux. Dans les bras du jeune homme, Davis commence à pleurnicher. Sineus le câline contre lui, avec tendresse. Il se calme peu à peu.

Mes yeux restent rivés sur le ciel.

— Elle réussira. Elle est à la hauteur. Rien ne la menacera, murmuré-je plus pour moi-même que pour mon compagnon. Je lui ai appris tout ce qu’elle devait savoir, de l’espionnage au camouflage psychique. Elle réussira.

— Elle est forte, approuve Sineus. Mais elle est aussi terriblement fragile et humaine. Est-ce que quelques mois d’apprentissage intensif suffisent à agir et penser comme un Lasmonien ?

Je lui jette un regard circonspect.

— Elle réussira, répété-je à nouveau.

Nous restons quelques instants sans dire un mot, avant que ma curiosité ne l’emporte.

— Que t’a-t-elle dit avant de partir ?

Un sourire amusé étire ses lèvres.

— Tu aimerais le savoir ? Elle m’a dit de ne pas l’attendre et de refaire ma vie. Qu’il serait temps que je m’installe. Qu’elle ne savait pas comment c’était ici, mais que sur Terre les hommes célibataires avec un bout de chou avait un charme fou.

Je ris doucement.

— Elle est incroyable.

— C’est certain. Tu penses vraiment qu’elle reviendra ? ajoute-t-il avec un brin de regret dans la voix.

— Oui. Un jour où l’autre, elle reviendra chercher son fils. Quand la quête sera terminée. Un jour…

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