Chapitre 9

Par Flammy

Mon envolée continue, m’offrant au fil du temps une vue de plus en plus magnifique, de plus en plus dégagée sur Néo-Knossos. Les néons se font moins présents et, en dessous de moi, dans le vide comblé par les moyas, je peux même plus distinguer leur lumière. Curieuse, je relève la tête. Mon sang se fige dans mes veines et, d’un coup, j’ai peur.

 

J’ai si froid.

 

Au-dessus de moi… Il n’y a rien. Pas de brume. Juste l’immensité d’un vrai vide, un rien noir et menaçant, qui semble continuer à l’infini. Et les Palladiums aiment ça ? Pourquoi vivre ici ?! Ça doit être l’endroit le plus flippant de tout Néo-Knossos ! Et si le vide nous attire et qu’on tombe dedans, qu’est-ce qui se passe ? On chute sans fin pour le reste de notre vie ? Je préfère de loin les niveaux inférieurs ! La brume offre un cocon réconfortant. Là, c’est juste… super effrayant.

 

Sans que je le voie vraiment, ma montée fulgurante se finit. Je sens même pas l’arrêt. Quand je le remarque, je sursaute. Je suis au bord d’une plate-forme. Il suffit de me détacher et je pourrai aller vadrouiller dans les sommets de la ville. Après un regard suspicieux vers le ciel, je me libère et je saute sur le sol, plus inquiétée par le vide au-dessus que par celui d’en dessous.

 

Une fois un peu plus rassurée, je sors de ma poche les machins volés à Lurex. Quand j’ai « perdu l’équilibre » sur lui, j’en ai profité pour tenter de récupérer la photo. Autant être certaine de piquer le bon truc, alors au passage, j’ai tout raflé. Je déplie le premier papier. Il s’agit des plans d’un appartement et des terrasses, avec des indications sur où passer, où se faufiler pour atteindre la chambre de Lumi. Sur le deuxième, il y a les horaires des gardes et le trajet de leur ronde. Dans l’obscurité, j’ai un peu de mal à déchiffrer tout ça, mais je m’applique.

 

Je fronce les sourcils. Pourquoi Lurex m’a pas filé et expliqué tout ça ? Toute la mission est détaillée là et ça va tellement me faciliter la tâche… Genre, il fallait que je demande ? Je comprends pas trop, mais j’ai eu raison de lui faire les poches. Je vérifie l’heure à ma montre pour déterminer où se situent les gardiens et je commence à prendre la direction indiquée par le plan.

 

Grâce aux instructions, tout se passe incroyablement bien. Je dois parfois me planquer derrière une statue ou un banc design pour que personne me voie, retenir mon souffle le temps que les bruits de pas et les taches lumineuses disparaissent, mais ça ressemble à une partie de cache-cache avec des adversaires pas très doués. Clairement, sans les indications sur les papiers, j’aurai pas réussi aussi facilement. J’aurai même pas réussi tout court. Lurex est un peu con de pas tout m’avoir filé directement. C’est pas pour autant que je prends ma mission à la rigolade et je regarde pas trop autour de moi. Le tourisme, ça sera pour un autre jour.

 

Pourtant, ça doit être sympa comme coin, après tout, des Palladiums vivent là, mais je dois juste traverser cette immense terrasse pour atteindre la chambre de Lumi. D’après les notes, il dort la fenêtre ouverte, c’est pour ça qu’il y a autant de gardiens. Ses parents peuvent pas lui ordonner de tout fermer et tant pis pour ses caprices ? La prochaine fois que Laurine m’engueulera, je pourrai lui dire. Quoique, si je dois lui expliquer comment je le sais… C’est pas une bonne idée.

 

Tout se passe avec une facilité déconcertante. Y a juste un moment, alors que je vérifiais les indications derrière une statue, j’ai perçu un bruit. J'ai cru qu’il venait d’en haut, mais quand j’ai regardé, il n’y avait rien. Sûrement ce ciel bizarre. J’ai aussi entendu des cris et du grabuge vers la gauche, mais c’est trop loin pour que ça m’inquiète. Je continue mon chemin sans souci et j’arrive jusqu’à la porte-fenêtre ouverte. Est-ce… Est-ce que tout ce que j'ai traversé est juste le balcon de Lumi ? C’est complètement hallucinant.

 

L’oreille tendue, j’attends de vérifier que rien bouge dans la chambre et je pénètre à l’intérieur. Tout est plongé dans l’obscurité, encore plus qu’à l’extérieur, aussi je fais attention à bien suivre les indications que j’avais lues sur le plan et à avancer à tout petit pas. Heureusement, c’est bien rangé et rien ne traîne par terre.

 

J’arrive jusqu’à un bureau qui fait la taille de mon lit. J’ai pas besoin de fouiller longtemps dans les papiers abandonnés là pour trouver l’enveloppe. Je la glisse dans mes vêtements et, sans jeter un regard à toutes les notes éparpillées, je rebrousse chemin. J’ai à peine fait quelques pas que je me fige dans la chambre sobrement équipée. Un bruit.

 

Je retiens ma respiration, terriblement tendue. Je n’ose pas imaginer ce qui se passera si on m’attrape ici. S’en suit un mouvement de couvertures et un reniflement. Je crois… Je crois que Lumi a juste un sommeil agité. Je sais que c’est une mauvaise idée, mais je me rapproche du lit pour jeter un coup d’oeil à cette figure glaciale que j’ai croisée pendant mes fiançailles.

 

Il est recroquevillé, perdu au milieu d’une couette épaisse et d’un matelas gigantesque. Son visage est crispé. Je me fige. Est-ce qu’il va se réveiller ? Je m’apprête à partir en courant pour m’enfuir quand je distingue des larmes qui perlent au coin de ses paupières.

 

— Lilian… Où es-tu ?

 

Lumi serre dans ses bras un de ses nombreux oreillers et chouine de plus belle. Je rigole intérieurement. La belle figure hautaine a bien disparu là. Sans m’attarder plus longtemps, je m’éloigne silencieusement et je ressors de la chambre. Malgré la nuit, j’ai l’impression qu’il fait clair. C’est peut-être à cause du fait que les brumes sont peu présentes.

 

Ma mission est presque finie, il me suffit juste de transmettre la lettre à Lurex. Je me fige sur le balcon. Comment est-ce que je redescends ? Lurex m’en a jamais parlé. Est-ce que le filin permet de faire le trajet dans les deux sens ? Mais il m’a pas expliqué comment ça marchait ! Je vais devoir tester ? Mais si je me loupe, je vais m’écraser tout en bas !

 

Je commence à stresser. Je peux pas rester ici, sinon on va m’attraper. Je regarde de nouveau les plans, mais aucun indique de chemin de sortie. Comment je vais faire ?

 

— Alors jeune fille. Des ennuis ?

 

Je sursaute et mon coeur manque un battement. J’ai entendu personne approcher ! Pourtant, le murmure, cristallin dans la nuit, s’élève juste à côté de moi. Je cherche un instant des yeux et je parviens à distinguer une ombre, perchée sur une haute statue. Cachée par quelques rares volutes de moyas, elle est penchée vers moi. Depuis quand est-ce qu’elle m’observe ? Est-ce qu’elle va me dénoncer ? Je vais finir en prison pour ça ? Au moins, Laurine et Nathan auront plus à s’occuper de moi.

 

Je sais pas trop quoi répondre, mais la silhouette me donne de toute façon pas le temps de réfléchir. Elle saute souplement de son perchoir et tombe à côté de moi, sans le moindre bruit. Je me pensais discrète, mais ça, c’est super impressionnant.

 

Même de près, j’ai du mal à l’étudier correctement, comme si ses vêtements sombres, pourtant majoritairement près du corps, laissaient quelques pièces de tissus voler à leur gré pour masquer sa corpulence et ses traits. Je crois quand même qu’il s’agit d’une femme, mais je suis pas sûre. Elle porte en plus un voile sur le bas de son visage. Je distingue juste sa peau sombre, même si certaines parties semblent plus claires. Seuls ses yeux écarlates et ses cheveux blancs crépus sont vraiment visibles, malgré les brumes, ainsi qu’un long fourreau qui dépasse de sa cape. Une Lame de Sang. Je reste bouche bée, incapable de trouver quoi dire. Elle m’observe sans parler puis finit par se lancer.

 

— Ce n’est pas toi que j’attendais ce soir, commente-t-elle d’une voix neutre.

 

Je réponds rien. Devant mon silence, elle se penche et attrape les plans que j’ai à la main.

 

— Ce n’est pas à toi que j’ai donné ça.

— Je l’ai emprunté à Lurex. C’était plus simple pour faire ce qu’il me demandait.

— Lurex ?

 

L’inconnue a pas l’air de comprendre.

 

— Ba le garçon qui a toujours une écharpe en lurex. Chais pas son nom donc bon.

 

Les yeux rouges s’écarquillent légèrement et, rapidement, un rire s’élève.

 

— Pas mal. Et pourquoi es-tu ici à sa place ?

— Il m’a dit que c’était un test, qu’il répondrait à ma question si je lui ramenais la lettre.

 

Elle me fixe, le vent agitant ses cheveux et certains pans de ses vêtements. Elle finit par redresser la tête brusquement, comme si elle entendait quelque chose. La seconde suivante, elle m’attrape dans ses bras et, avant de comprendre quoi que ce soit, on se retrouve sur un recoin en hauteur, totalement inaccessible normalement. Qu’est-ce qui s’est passé ?! Comment elle a fait ça ?! J’ai eu le temps de rien voir !

 

Alors que j’oscille entre admiration et panique, elle met sa main dans mon dos. Doucement, je sens la chaleur qui m’envahissait refluer et je me calme. Une fois certaine de mon état, elle me dépose à côté d’elle sur la plate-forme. Il n’y a pas beaucoup de place, un mouvement malheureux et je pourrai tomber, mais ça m’inquiète absolument pas. La vue sur les hauteurs des immeubles et sur les hukas en contrebas est beaucoup trop jolie. La Lame de Sang me fixe un moment, avant de secouer la tête.

 

— Je comprends mieux pourquoi « Lurex » s’est fait attraper si rapidement.

— Quoi ? Il est venu ici aussi ?

— Oui, pas longtemps après toi. Il t’a envoyée devant pour créer une diversion et occuper les gardes du corps pendant qu’il accomplirait la mission. Ton « emprunt » a dû le prendre au dépourvu.

 

Je dis rien. Quoi ? Je devais faire l’appât pour détourner l’attention ? Je serre les poings, incapable de contenir ma colère. Je devais pas réussir normalement. Il voulait juste se servir de moi. Ba tant pis pour lui. Mais s’il a été arrêté, qui pourra répondre à mes questions ? Est-ce que j’ai fait tout ça pour rien ?

 

Je coule un regard de travers à la Lame de Sang à côté de moi. Peut-être que…

 

— Pas la peine de me fixer comme ça jeune fille. Je t’échange un retour chez toi contre la lettre et ton silence, mais n’espère rien de plus.

— Je pourrai appeler à l’aide et la police viendrait vous arrêter !

— J’aurai largement le temps de fuir avant et ce ne sont pas deux trois adeptes de la gâchette qui vont m'effrayer.

 

Elle me fixe de ses yeux écarlates, plus curieuse de moi que sur ses gardes.

 

— Tu ne devrais pas avoir peur ? Je suis une Lame de Sang, je pourrai te jeter dans le vide juste pour avoir ce que je veux.

 

Je hausse les épaules, plus blasée qu’autre chose.

 

— Pourquoi pas l’avoir fait avant alors ? Et de toute façon, j’pourrai rien faire donc bon, j’vais pas m’inquiéter non plus.

 

L’inconnue reste figée un instant, avant d’éclater de rire. Elle a l’air de bonne humeur. C’est peut-être le moment de tenter d’en apprendre plus, mine de rien. Une occasion pareille, j’ai même du mal à réaliser que ça se présente à moi.

 

— Et puis je sais que vous êtes pas si méchants que ça, vous avez attaqué le Yokai et…

 

Avant de comprendre ce qui se passe, je me retrouve plaquée contre le mur, une dague collée contre ma gorge. Je bredouille, totalement prise de court. Je m’attendais pas du tout à une réaction comme ça.

 

— Qui t’a dit ça ? demande-t-elle d’une voix sèche. C’est Lurex ?

— N-Non, je l’ai vu moi-même lors de la dernière attaque ! Je…

 

Je peux pas continuer. La pointe vient cueillir une perle rouge dans mon cou. La Lame de Sang me fixe, presque furieuse. Est-ce qu’elle va juste me tuer comme ça ? Elle reste une éternité immobile. Les volutes de moyas, pourtant peu présentes dans des niveaux si élevés, nous enveloppent de plus en plus et nous caressent. Les yeux de la Lame de Sang s’étrécissent. Elle se penche vers moi et chuchote à mon oreille d’un ton menaçant :

 

— Si tu parles de ça à quelqu’un, tu es morte.

 

J’ai pas le temps de répondre que c’est trop tard qu’un poing s’écrase dans mon ventre. L’obscurité remplace les brumes.

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